La justice masculine a encore frappé

Une épouse a assassiné son mari de 37 coups de couteau, en septembre 2017. Après deux jours de procès d’assises, elle a été condamnée à 13 ans de réclusion criminelle. Voilà qui est sans doute expéditif !

Selon Le Monde de ce 10 février, l’avocat général a voulu prémunir la cour (sic, c’est le jury) du « syndrome Jacqueline Sauvage » : « ce n’est pas la victime que l’on veut bien dire. Elle n’a jamais été frappée, elle a frappé son mari pour priver sa rivale du couple idéal ». 

En s’exprimant ainsi, le procureur a pris une position confortable : on peut aller vite tout en restant objectif, sans céder à la victimisation. C’est doublement injuste.

Faut-il rappeler que Jacqueline Sauvage avait été sévèrement condamnée par deux fois ? Que le procureur n’avait retenu aucune circonstance atténuante pour cette épouse battue et bafouée durant 48 ans ? Qu’il avait prévenu d’emblée : ce n’est pas le lieu de faire le procès du mari (violent envers tous, et père incestueux envers ses deux filles), il n’est plus vivant. Technique récurrente et facile d’un procureur pour tronquer le débat en définissant ce qu’il ne faut pas discuter, selon lui.

L’article souligne que, parmi les « homicides conjugaux » (sic : mariés ? pacsés ? en couple ? avant séparation, longtemps après ? Etc.) il y a 20 % d’auteurs féminins, selon une étude nationale de la Délégation aux victimes du Ministère de l’Intérieur. Parmi celles-ci, 48,4% ont subi des violences : l’accusée n’en fait donc pas partie. CQFD.

Il faudrait sans doute souligner à ce moment que 80 % des auteurs d’homicides « conjugaux » sont des hommes — et que chez eux, c’est sans doute bien plus que 50% qui ne sont pas victimes de violences. Et pourtant, ne trouve-t-on pas complaisamment étalées des motifs de compassion pour ces auteurs de « drame passionnel » ? La fatigue, l’alcool, les difficultés au travail, sinon même que le fait d’être quitté vous fait perdre tous vos repères sociaux.

Rien de cela ici : selon le procureur, l’accusée a agit « pour priver sa rivale ». C’est un « meurtre par intérêt ». Un meurtre calculé, donc : le pire. Aucun motif de compassion.

Ce n’est pas ce que disent les experts : comme le mari (qui avait prévenu par téléphone qu’il ne rentre pas ce soir et qu’il veut divorcer) venait récupérer « le livret de famille » (geste hautement symbolique de pouvoir), l’épouse « a été saisie d’une furie inconsciente« , « elle était dans l’incapacité de survivre par ses propres moyens, la séparation l’a précipitée dans un état de mort psychique« . On va comprendre pourquoi.

Et c’est là que surgit la domination masculine, que le procureur n’a pas voulu considérer ni débattre, prolongeant la violence vécue. L’article explique :

« Délaissée par sa mère, elle a été violée durant plusieurs années par son père adoptif et son oncle, dans la crasse et le froid, ce que confirme sa sœur au procès, elle aussi victime des abus répétés des deux adultes alcooliques ».

Précisons encore ici : deux adultes masculins.

Voilà donc une femme qui n’a subi de son mari que quelques injures, puis un abandon : circulez, il n’y a rien à voir. Elle avait été dans son enfance détruite par les hommes. Tant pis, elle est dans la mauvaise portion des statistiques; celle des épouses « n’ayant pas subi de violences ». Et c’est ce que le procureur a établi d’emblée en tronquant le procès. C’est ce que j’appelle une justice masculine qui frappe : celle qui ne veut rien entendre.

***

Cet article de « fait divers » voisine par hasard avec un autre article sur le travail de la Commission d’écoute des victimes d’abus sexuels dans l’Eglise. Malgré un travail de rencontre active des victimes, et d’appel à prendre la parole, le traumatisme est difficilement exprimable et montre que le savoir des victimes ne peut être présumé :

« Je ne mesurais pas combien les victimes et ce qu’elles nous disent nous apporteraient. En fait nous apprenons tout des victimes, Nous apprenons des sentiments de honte, des expériences d’emprise qui n’ont rien à voir avec ce que nous pouvions imaginer », dit une commissaire, juriste de formation.

Je ne discute pas ici des faits constitutifs du procès et je ne porte pas de jugement. Je souligne seulement des élément de contexte qui transparaissent et qui racontent autre chose. Et je trouve que treize années d’enfermement ne vont pas aider à soigner ce traumatisme d’enfance imputable à deux adultes alcooliques, deux hommes. Ce n’est pas une répression sociale satisfaisante.

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« Le masculin, cet inconnu »

J’emprunte ici un sous-titre de l’article La violence de type masculin (« Male-Pattern Violence »), par Jennie Ruby, dans la revue Off Our Backs, sept-oct. 2004, dont la traduction a été proposée par la Collective de traduction TRADFEM ici.

Dans cet article, Jenny Ruby montre que la violence masculine est l’objet d’un déni de la part des hommes, et que le sujet est donc difficile à aborder avec eux. Mais est-ce une raison pour ne pas le regarder en face, et l’interroger ?

En voici quelques extraits :

Pourquoi les hommes et les femmes évitent-ils d’admettre l’existence de la violence de type masculin et de l’analyser ? Se pourrait-il que nous ne voulions pas réellement mettre fin à cette violence ? Avons-nous peur, en tant que société, que si nos hommes se détournent de la violence, nous devenions vulnérables à la violence d’autres hommes, d’autres cultures ? Les femmes trouvent-elles les hommes violents attirants ? Les hommes ont-ils peur que si on leur demande de mettre fin à leur violence, ils deviennent vulnérables à la violence d’autres hommes ? Ont-ils peur que sans la violence, ils perdent leur domination sur les femmes ? Ont-ils même peur que sans recours à la violence, les hommes perdent une partie de leur identité ?Il se peut que nous devions tous examiner nos craintes afin de mettre au jour la résistance à une cessation de la violence. Et il se peut que nous devions examiner les façons dont notre économie, notre pays et notre mode de vie sont soutenus par la violence avant de pouvoir démanteler tous les mécanismes qui perpétuent la violence dans nos vies, que ce soit la glorification de la violence par les médias, notre industrie des jeux vidéo violents, notre amour des sports violents, ou la violence institutionnalisée de nos forces armées.Cette réticence à parler de la violence des hommes est très répandue et semble presque l’équivalent d’un tabou. Les médias nous disent des choses comme « une femme a été violée », mais ne disent jamais « un homme a violé une femme ». Les analyses de la violence à l’école parlent d’« enfants qui tuent des enfants », en gardant sous silence le fait que ce sont presque exclusivement des garçons qui commettent cette violence. Des termes comme « violence domestique » ou même « conjugale » occultent la réalité que la plupart de ces violences sont commises par des hommes.  (…)

L’une des raisons est que nous avons peur d’insulter, d’aliéner ou de mettre en colère nos parents et amis de sexe masculin — et le fait est que les hommes affichent souvent de l’irritation lorsque l’on parle de violence masculine. Les hommes sont notoirement réticents à accepter leur responsabilité ou à s’excuser de leurs gestes au plan individuel. Lorsqu’il s’agit d’assumer des responsabilités au niveau de la société, nous heurtons de front cet ego masculin réputé si fragile. Bien sûr, tous les hommes ne sont pas comme ça. Mais l’homme qui refuse systématiquement de reconnaître ses torts est un thème culturel omniprésent dont nous sommes toutes conscientes. Et il est assez souvent vrai, au niveau de notre vécu, que les femmes et les hommes savent qu’il faut éviter de déclencher cette posture défensive masculine. Lorsqu’il se sent accusé, un homme peut s’emporter en soulevant des contre-accusations, en brouillant les enjeux, en niant ses torts, en devenant sombre et renfermé, ou même, oserai-je le dire, en devenant violent.

Une autre raison pour laquelle les hommes résistent à l’idée de nommer la violence masculine est que les hommes ont tendance à considérer l’homme comme l’être humain générique. Cela signifie qu’ils n’arrivent pas à identifier comme tels les schémas masculins — ils les voient simplement comme des schémas humains. Les chercheurs et les théoriciens masculins discourent donc souvent sur l’agression « humaine », les guerres « de l’humanité », etc. Mais pouvons-nous mettre fin à la violence « humaine » sans reconnaître et examiner le fait qu’elle est presque toujours commise par des hommes ? Je ne le pense pas.  Nous devons cesser de débattre de la question de savoir si les hommes sont plus violents ou de chicaner sur le fait que les femmes pourraient être aussi violentes que les hommes si elles en avaient la possibilité, et faire un inventaire précis des éléments de preuve à cet égard. Par exemple, des statistiques assemblées par la Commission économique pour l’Europe des Nations unies montrent qu’aux États-Unis et en Europe, 85 à 100 % des personnes condamnées pour agression sont des hommes. Et 90 % des meurtres sont commis par des hommes. Les hommes sont de loin les principaux auteurs de viols, de guerres, de torture, d’inceste, d’agressions sexuelles, de meurtres sexualisés et de génocides. Nous devons enquêter sur ce qui, chez les hommes et dans la masculinité, favorise et nourrit un aussi large éventail de comportements violents. (…)

Certains font déjà ce travail. Le film Tough Guise, produit par Jackson Katz, montre qu’en arrivant à dépasser notre déni de ce schéma masculin, nous pouvons explorer les aspects de la masculinité — définis dans les familles, à l’école et dans la culture populaire — qui encouragent et excusent la violence de type masculin. Le livre Men’s Work, de Paul Kivel, et l’ouvrage Refuser d’être un Homme, de John Stoltenberg, examinent également le lien social entre la masculinité et la violence.

Je renvoie à l’article sur Tradfem pour retrouver les conseils et suggestions de l’auteure pour aborder le sujet, notamment sa suggestion de faire usage de l’expression « les violences de type masculin » plutôt que « les violences masculines »afin que les hommes ne se rebellent pas contre une généralisation qui les englobe tous.

 

Et je signale sur ce sujet une conférence de Jacson Katz en 2013, avec sous-titres en français (en 27 langues !) ici. (Je m’aperçois que j’avais déjà évoqué cette vidéo en septembre 2016… mais un rappel n’est pas inutile).

***

De nombreux questionnements que j’ai abordés sur ce blog sont énoncés dans cet article. Mais ses questions restent le plus souvent sans réponse. Il y a encore du boulot !

J’en profite pour redire que l’apparition d’une telle violence masculine dans l’humanité est un sujet d’étonnement, laquelle est liée sans doute à l’apparition de la domination masculine. C’est un événement dans l’histoire de l’évolution, même si nous avons du mal à le situer historiquement. Bien des groupes de singes (babouins, bonobos…) ne connaissent pas cette violence, ni cette domination masculine. Même si un Mâle Alpha domine, sa violence est mesurée et les femelles disposent de certains pouvoirs et d’un rôle social important. Et entre groupes d’une même espèce, il y a coexistence sur des territoires voisins. Ce n’est donc pas dans la nature de l’humain mâle, mais une invention de sa part, de leur part.

Faut-il incriminer la tribu des Sapiens ? Les tribus précédentes d’Homo disparaissent rapidement avec l’arrivée de ces nouveaux-venus  hors d’Afrique (même si il y a eu des interactions entre ces tribus). Faut-il faire l’hypothèse d’une surpopulation sur les territoires de chasse et de pêche, amenant à inventer la guerre ? Et peut-être en même temps que l’agriculture et l’élevage ? Comprendre une organisation sociale sur le simple examen d’ossements fossilisés n’est pas aisé.

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Bon petit papa noël, es-tu patriarcal ?

Suite à un intéressant travail sur « la charge mentale de noël » fait par Egalitaria, qu’on pourra consulter ici, et au fait que j’ai dû un peu y réfléchir pour le commenter (sur un thème que je n’aborde pas ici, allez le voir en bas de son article), je me suis soudain penché sur la figure du Père Noël. Tilt ! En tant que figure paternelle, et figure de patriarche, quelles significations sont attachées à ce personnage ?

Faisant une brève recherche sur « Père Noël et sexisme », je suis tombé sur de nombreux débats, remontant à 2001, 2007, 2010, 2015, 2018, etc. Mais revenant toujours peu ou prou sur le thème des « jouets genrés », du rose et du bleu, des pages publicitaires et des vitrines de commerces, etc. En bref : pourquoi du sexisme dans le don à l’enfant de jouets comme cadeaux « tombés du ciel ». Et aussi : faut-il culpabiliser les parents ? (remarquez le pluriel !) Réponse, non, les parents offrent ce que l’enfant attend… Voici cinq conseils pour des parents intelligents…  Etc., etc. Tout est pour le mieux, rassurez-vous et passez votre chemin.

Parlons donc ici du personnage. Remarquez que pour la Belgique et quelques régions du nord de la France ‘(et de l’Europe), on parle aussi de Saint-Nicolas ; j’y reviendrai.

  • Le Père Noël est un homme, d’abord.
  • C’est en plus un père, un vieux, un grand père.
  • C’est ensuite un homme avec des pouvoirs magiques : il vole dans le ciel, il passe au-dessus des maisons, il s’y introduit et en ressort sans faire peur à personne.
  • Et puis c’est un homme bon, un homme qui donne des cadeaux, des récompenses.
  • C’est enfin un seigneur, qui roule en carrosse attelé de plusieurs animaux dressés.

En voilà un drôle de personnage, avec autant d’attributs ! Et ce bonhomme, on l’aime, on s’attendrit sur lui, on raconte ses histoires. « Surtout ne prends pas froid », comme chantait Tino Rossi, mais aussi Léo Ferré à propos des vieux en couple.

Donc bravo à l’homme, bravo au patriarche, bravo à son pouvoir absolu, magique, bravo à son autorité pour juger et récompenser celles&ceux qui sont soumises&is et sages, bravo à sa puissance et sa richesse, bravo à sa bonté qui ne lui coûte rien.

Quand certains utilisent la technique du « tapis de bombes » (de décisions répressives), lui utilise la technique du « tapis de cadeaux » !

Dans les traditions nordiques, le Père Noël est un homme caché dans la forêt, entouré de nains et d’animaux, dans un monde magique, hors du temps (il n’y entre que durant un mois d’hiver). Ce n’est donc pas un sauvage, mais un habitant positif et béni de la Nature paradisiaque. Dans la tradition de Saint-Nicolas, le personnage est un religieux de niveau supérieur (évêque), qui a fait des tours miraculeux comme de reconstruire des enfants tués et découpés dans un saloir (mis en conserve pour l’alimentation !). A l’époque de la colonisation et la découverte des humains noirs, il s’est adjoint le « Père Fouettard », un aidant punitif, un sauvage (noir à la présence mystérieuse) qui réprime les enfants, et explique le pouvoir autoritaire du saint homme. Il n’a pas de lien avec la Nature, il préfigure le Jugement dernier, dans sa grande bonté.

Quelle signification se cache derrière cela ? C’est évidemment une magnification de l’homme et de son rôle de père aimant, malgré sa sévérité, et source de toute chose pour le cercle de famille. C’est aussi une célébration du pouvoir et de la richesse. C’est donc un enchantement du Patriarcat, au sens fondamental de pouvoir du patriarche, du père ancestral. C’est un mythe qui transforme et enchante la réalité prosaïque des femmes et des hommes. Et des enfants. On peut supposer que l’église catholique a produit des récits mythologiques pour recycler un personnage déjà célébré et ainsi recouvrir de cette construction des histoires présentes dans des peuplades « barbares » anciennes. Mais aussi pour construire et ancrer le personnage du père marié et à la fonction parentale apaisée (L’église lutte pour imposer le mariage aux hommes vers 1000-1100, avec l’aide des femmes, car eux se font tirer l’oreille).

Soulignons que dans cette tradition, la femme est absente entièrement. C’est une magie masculine. (Même si c’est les mères qui choisissent les cadeaux…).

* * *

Dans mon commentaire à l’article d’Egalitaria, je parlais de la fête de Noël comme fête traditionnelle, avec son menu traditionnel, son sapin traditionnel, ses cadeaux, confettis et cotillons et autres traditions. Bref comme rituel imposé par la collectivité. La société impose à mère et père une pression sociale pour faire et réussir la fête familiale, l’essentiel du travail reposant sur la femme. Le père va choisir et chambrer le vin, acheter le sapin (tradition du lien à la forêt !) et… tilt ! revêtir un costume de Père Noël qui apparait furtivement aux yeux des enfants. C’est pour lui l’essentiel, la femme s’occupe de tout le reste.

Les enfants sont en quelque sorte pris en otages dans cette célébration du patriarcat : ils doivent croire à un mensonge, magique, explicatif, structurant, qui abuse tout le monde. Et tout le monde doit être heureux car les enfants sont heureux avec une abondance de cadeaux. Vraiment ? Ne rêvons pas, l’hiver donnait un peu de temps au pauvre bucheron pour assembler ou sculpter un morceau de bois en jouet unique. Mais ce don, il a fallu l’enrober de magie. Aujourd’hui, nous souffrons d’une tradition pourrie, récupérée.

Et cette manipulation est prégnante. Il ne suffit pas de la refuser, refuser sa célébration et son rituel, le mythe magique persistera en creux, en souvenir.

Il faudrait la remplacer par un autre rituel festif hivernal, sans mise en avant du père, sans adjonction de cadeaux abondants, sans mensonge de pouvoir magique et désillusion postposée (la désillusion est une technique de manipulation pour renforcer l’histoire dans le rêve, comme enchantement perdu et accepté volontairement, mais à retrouver, à rejoindre). Qui souligne des relations humaines, par un don et contre-don personnel (conçu, fabriqué, choisi) entre égaux. Et aussi en partageant la charge mentale et les devoirs ménagers !

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Certains hommes se gonflent le cou, mais pas que cela…

Sans commentaires (photo AFP).

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Les violences masculines dans le couple au quotidien…

Commençons par ce texte de Caroline de Haas, « Arrêtez. Maintenant. », qu’on trouve sur Mediapart ici, et qui a été lu à la fin de la marche #Nous Toutes :

A tous les hommes qui ont déjà dévalorisé, humilié, insulté, harcelé, tapé, violé : arrêtez.

En France, au moins 1,2 millions de femmes sont insultées chaque année en raison de leur sexe.
En France, chaque jour, au moins 250 femmes sont victimes de viol.
En France, depuis le début de l’année, au moins 137 femmes sont mortes de féminicides.


Et si on inversait la perspective ?
En France, au moins 1 million d’hommes insultent chaque année.
En France, chaque jour, au moins 250 hommes violent.
En France, depuis le début de l’année, au moins 137 hommes ont tué leur compagne ou leur ex.

Les violences sexistes et sexuelles que nous subissons ont un nom : elles s’appellent des violences masculines.

Ces violences ne sont pas le fait de monstres irréels qui sortent de leur repaire toutes les nuits pour nous violenter. Si les victimes de violences sont nos mères, nos filles, nos soeurs, nos amies, les hommes qui violent, blessent, harcèlent peuvent être nos pères, nos conjoints, nos fils, nos frères et nos amis. Adèle Haenel le disait : “Il n’y a pas de monstres”. Il n’y a pas de monstres. Il y a une société. Il y a nous, il y a vous. 

C’est dans cette société que nous vivons. Aux côtés d’hommes qui tiennent des propos sexistes. Aux côtés d’hommes qui nous tapent.  Aux côtés d’hommes qui nous violent. C’est dans cette société que nous vivons. Et c’est cette société que nous voulons changer.  

A tous les hommes qui ont déjà dévalorisé, humilié, insulté, harcelé, tapé, violé : arrêtez.

Arrêtez les remarques sexistes qui nous placent systématiquement en situation d’infériorité.
Arrêtez les propos à connotation sexuelle que nous n’avons pas sollicités
Arrêtez de nous envoyer des photos de votre pénis.
Arrêtez de nous siffler dans la rue ou de nous toucher dans le métro.
Arrêtez de nous taper.
Arrêter de nous rabaisser.
Arrêtez de faire comme si, lorsque vous aviez un rapport sexuel avec une femme qui n’en n’a pas envie, vous n’étiez pas au courant.

Arrêtez.

Certes, le changement peut paraître radical. Depuis des millénaires les femmes sont victimes de violences sexuelles massives en raison de leur sexe. Et là, en à peine quelques dizaines d’années, on vous demande de changer radicalement de comportement. Nous voulons vous dire : vous pouvez le faire. Vous devez le faire.

Les violences ne sont pas une fatalité. Vous pouvez arrêter. Alors arrêtez, maintenant. 

J’aime ce texte du fait de cette expression : « inversons la perspective ». C’est souvent la bonne manière d’interpeller les hommes. Et elle est rare. En plus, je crois que cela demande, parmi l’injure (sexisme), le viol, le meurtre, de parler du harcèlement. Dans les plaintes #MeToo, c’est une incrimination innombrable. Je ne pouvais imaginer que tant de mains baladeuses masculines franchissent la zone d’intimité d’une personne. Comme des pickpockets, ils se servent sans égard à la personne qui subit. c’est déjà une perversion odieuse et délictuelle.  C’est pourquoi il faut interpeller tous les hommes. Car un million d’hommes en France, c’est à peu près 1/16e, soit 6,5 % des hommes. C’est peu et c’est beaucoup trop !

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Deux « faits divers » dans l’actualité de cette semaine en Belgique illustrent la banalité des violences masculines dans le couple et l’inefficacité des mesures judiciaires et policières. C’est au mouvement des femmes, et notamment la manifestation de ce 24 novembre, que nous devons l’attention améliorée des médias pour ce type de faits.

A Couvin (sud-est belge), un homme violent multirécidiviste est condamné à trente mois avec sursis (non prévu en cas de récidive !) seulement :

A 24 ans, Louis (Couvin) a déjà été condamné en 2015 à une peine de travail de 120h et en 2016 et 2017 à quatre mois et un an avec un sursis probatoire pour des coups sur sa mère. Ce mercredi matin, c’est pour de nouveaux faits de violence, à l’égard de sa compagne enceinte cette fois, qu’il a comparu devant le tribunal correctionnel de Dinant. C’était entre octobre 2018 et février 2019. La victime a accouché prématurément une semaine après le dernier fait. On parle de coups, de brûlures de cigarette, etc. « Il y avait des tensions dans notre couple et de la jalousie de part et d’autre. On en venait aux mains tous les deux », a expliqué le prévenu à l’audience. Le fait que sa compagne soit en pleine grossesse ne l’a toutefois pas empêché de se montrer violent. Complètement sous son emprise, la victime n’a pas déposé plainte. C’est le propriétaire de l’immeuble dans lequel ils habitent qui l’a fait pour elle. « Ce dernier occupe l’étage du bas et a été interpellé de voir à plusieurs reprises que la dame présentait des tuméfactions au niveau du visage. Lorsqu’il lui demandait comment elle se blessait, elle répondait qu’elle se cognait. Elle a aussi parlé de griffures de chat ou d’accident d’équitation. Mais, régulièrement, il entendait des cris et des bagarres. Une autre voisine qui entendait aussi des cris a un jour assisté à une scène de coups. Monsieur était sur elle et la frappait pendant qu’elle était au sol », explique le parquet de Namur. Louis a finalement été placé en détention préventive après une nouvelle scène de coups le 21 janvier 2019. Sa compagne était enceinte de six mois. Libéré notamment à la condition de ne plus entrer en contact avec la victime, il l’a à nouveau frappée le 17 février 2019. Une semaine plus tard, elle accouchait prématurément. « Madame est née en 2000. Elle a perdu sa mère en 2010 et son père en 2016. Elle l’a rencontré lorsqu’elle était orpheline. Elle est complètement sous son emprise. Elle lui a par exemple prêté 18.000€ pour qu’il achète des quads et compagnie. Elle a écrit au juge d’instruction afin qu’il soit libéré car elle dit n’avoir que lui… », a conclu le parquet de Namur qui demande deux ans de prison ferme, explique La Dernière Heure. D’autres journaux, moins complets, précisent que « Placé en détention préventive à la suite d’une nouvelle scène de coups sur sa compagne alors enceinte de six mois le 21 janvier 2019, le prévenu a été libéré sous conditions quelques jours plus tard. L’une de ces conditions était de ne plus entrer en contact avec la victime. Mais le 17 février 2019, il a été l’auteur de nouveaux faits de violence conjugale. « Il y avait des tensions dans notre couple et de la jalousie de part et d’autre. On en venait aux mains tous les deux », a expliqué le prévenu à l’audience. Son avocate a plaidé le sursis probatoire.

Et le jugement intervenu cette semaine va dans le sens de la plaidoirie de la défense (selon plusieurs journaux) :

Un Couvinois a écopé, mercredi devant le tribunal correctionnel de Dinant, d’une peine de 30 mois de prison avec sursis probatoire pour des faits de coups et blessures commis à l’encontre de sa compagne enceinte, entre octobre 2018 et février 2019 à Couvin. Le tribunal a notamment tenu compte du mépris du prévenu pour sa compagne, vulnérable et enceinte au moment des faits ainsi que de ses antécédents judiciaires : une peine de travail de 120h en 2015 et à quatre mois et un an avec un sursis probatoire à chaque fois pour avoir porté des coups à sa mère en 2016 et 2017.

C’est donc un sursis probatoire qui a été à nouveau octroyé, ce qui est plus qu’étonnant, et qui ne tient pas compte des échecs précédents et du non respect de l’interdiction de reprendre contact avec sa compagne. Voilà une tolérance très étonnante. D’autant qu’on apprend par le parquet que la jeune femme reste « sous emprise » : les ingrédients d’un nouvel échec sont réunis !

Deux jours plus tard, soit ce 27 novembre , un « féminicide » est rapporté (il y a progrès médiatique par rapport au titre traditionnel du « drame passionnel », et c’est aussi dû à la récente mobilisation des femmes, alors que le mot était souvent décrié) :

Féminicide à Assesse (à deux pas de Couvin) : une femme tuée par son compagnon, connu pour des faits de violence

Le parquet de Namur vient de le confirmer. « Cette nuit, une femme de plus est morte sous les coups de son compagnon.  » a confirmé le procureur du Roi de Namur, lors d’une conférence de presse organisée cet après-midi. L’autopsie a révélé que le femme était décédée à la suite des coups portés contre elle. Les enquêteurs sont descendus sur place en fin de nuit, alertés par l’auteur présumé. Le corps de la victime a été découvert vers cinq heures du matin par les services de secours, au domicile de son compagnon et de sa mère situé rue de la Gendarmerie, à proximité immédiate de l’administration communale. Dans le quartier, les habitants ne se disent pas très étonnés: « Ils se disputaient souvent… » confie une voisine. « Le compagnon de la victime présente de nombreux antécédents judiciaires, notamment pour des faits de violence sur la victime« , précise le parquet. Il est connu de la justice depuis septembre 2018. L’individu a été placé en détention préventive durant 5 mois avant d’être finalement libéré le 3 octobre dernier.

Deux anecdotes « ne font pas le printemps ». Eh oui, en cherchant ces textes des médias, je suis retombé des féminicides d’aout, de juillet…. Et dans les deux cas cités ici, c’est l’inefficacité des actions de la police et de la justice qui saute aux yeux.

Il y a encore du boulot !

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Les « vrais hommes » se doivent d’être sans pudeur

C’est un fait « divers », fait de société et info sportive, qui m’a interpellé. Il m’a fallu travailler pour aboutir à cette réflexion.

Des jeunes sportifs ont été sanctionnés (« privés d’entraînement », donc exclus temporairement) dans un club de football de la région anversoise (Le Soir du 16 novembre 2019). Parce qu’ils avaient refusé de se doucher nus. On apprend qu’il y avait dans le règlement du club une obligation en ce sens « pour des motifs d’hygiène ». Et qui s’appliquait aux « équipes de jeunes » également, soit dès 10-12 ans ou même moins. Puis on avait retiré la mesure durant quelques années, et elle a été restaurée à la rentrée de septembre. Des jeunes s’y sont refusé (d’où la sanction) et d’autres s’en sont plaint, ce qui a amené les parents à protester. Conciliants pourtant, ceux-ci demandent que la mesure soit reportée d’un an (les transferts à un autre club ne se font pas en cours d’année, la « propriété » des joueurs par le club l’interdit !). Le club s’est donné 15 jours de réflexion en suspendant l’obligation.

Il apparaît du reportage que cette obligation est abandonnée depuis longtemps dans d’autres clubs. « Il s’agissait d’une pudeur souvent liée à la culture et à l’origine du joueur. Mais cela m’énerve qu’on y oppose une question d’hygiène. Si un garçon garde son slip sous la douche, je sais qu’après au moins, il le change. Ce qu’il faut, c’est protéger les jeunes, leur laisser le choix. Et ce n’est pas un enjeu de diversité mais seulement d’adolescence, de peur des moqueries », dit l’entraîneur de jeunes Mohammed Ouahbi, au célèbre club bruxellois d’Anderlecht. (Or le club anversois de Berchem Sport se réclamait de « discussions avec plusieurs imams » pour pouvoir maintenir l’obligation de nudité « concernant les moins de 16 ans »).

Cela m’a évoqué un souvenir de jeunesse. Dans un club d’alpinisme, j’avais à 18 ans été choqué par l’impudeur de deux hommes nus en grande conversation dans un vestiaire collectif, sans se cacher aucunement.

Dans l’apparence des sexes masculins, intervient aussi la circoncision, ne l’oublions pas. Si elle est « culturelle » pour certains, j’avais été très jeune traumatisé par une circoncision « médicale » peu ou pas légitimée. Dans ma vie d’adulte, j’ai toujours fait preuve de « discrétion » dans les vestiaires sportifs.

C’est connu : les vestiaires sportifs sont un haut lieu de camaraderie virile. On se montre, on chahute en groupe. Les moqueries fusent, la domination des plus forts et le mépris des faibles s’exprime. C’est la compétition stupide entre mâles sur leur « degré de virilité ». On retrouve l’idée des « échelles (symboliques) de virilité » qui s’imposent aux mâles humains, selon l’image de John Stoltenberg, que j’ai expliquée dans de précédents articles.

L’obligation de nudité serait donc une part de la culture masculine collective : manifester la vigueur de son sexe. Il y a des caches-sexe de cérémonie dans certaines tribus ; la cravate est un relent de célébration du sexe masculin (déroulez le nœud, et votre sexe est « habillé »).

Les « danses » des vestiaires de sport sont viriles et en même temps homophobes, anti-sexuelles. Il faut rire et faire violence, ne laisser vivre aucune émotion. Ne même pas rougir ! Pratique réservée aux sports collectifs donc, impensable dans les sports à deux (tennis, etc.).

Pour certains hommes (dont mes deux alpinistes), l’impudeur est acquise : ils se montrent, ils ne se cachent pas (nous étions en 1964). Ce fut un des leitmotivs issus de la libération (sexuelle) de mai ’68 : les parents peuvent être sans pudeur devant leurs enfants, etc. Il y a un retour de pudeur ensuite, aujourd’hui aggravée par la publication de photos intimes sur les réseaux sociaux : vous êtes priés de laisser les téléphones à l’entraineur avant d’entrer au vestiaire de foot, apprend-on !

En principe, un peu de pudeur est de mise… sauf dans une danse ostentatoire et collective. Et cette danse est sûrement aussi en jeu dans les viols collectifs, en bande : on fait preuve de virilité « entre nous » en brutalisant un objet sexuel méprisé.

Les « vrais hommes », les hommes formatés à l’école de la virilité, se doivent d’être sans pudeur. Dans ces moments de cérémonie virile, de camaraderie et de compétition et de non-émotion.

C’est ce qui est manifesté dans ce règlement typique des clubs de football : le sport doit formater les hommes. Il n’y a aucune nécessité d’hygiène là-dedans, mais une religion de la virilité, imposée par les dirigeants (mâles) du sport collectif.

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« Je n’ai jamais vu tant d’hommes pleurer ensemble », a-t-elle dit…

Découvrant un site « Autographie.org »  consacrant une page au thème « Le genre dans le travail », qu’on peut découvrir ici, j’ai aussitôt eu un souvenir d’homme qui m’est revenu. En le rédigeant aujourd’hui, je me suis rendu compte que mon souvenir était tronqué, par une perspective de genre, et je l’ai complété en ce sens. Ce texte ci-dessous a donc d’abord été repris sur le site Autographie où je l’avais proposé, et je remercie les rédactrices responsables de cet accueil !

Il y a 35 ans, j’ai été victime d’un licenciement. Un licenciement collectif. Dans un « bastion ouvrier ». Une section de 1600 travailleurs d’un ensemble de 8000 ouvriers.

Et cette phrase, je ne l’ai pas oubliée.

Cela a commencé à 14 heures. Au changement de pause, des hommes de l’après-midi sont arrivés pour travailler avec cette information: j’ai eu mon papier de licenciement au courrier. Il prend effet lundi. Je suis rentré chez moi à 14h30 et le courrier était là : moi aussi. Avec 180 hommes. Avec les pré-pensionnés et les malades rayés des listes du personne, 25 % des travailleurs au total. Presque entièrement des hommes ? Non, il y avait aussi des femmes, je m’en souviens maintenant.

Vérité implacable : vous êtes sur la liste noire, vous êtes les brebis galeuses. Les bruits courraient depuis trois mois : on va licencier des jeunes, des vieux, des femmes. Finalement non, on va licencier des brebis galeuses, qui font du tort à l’usine. La liste patronale comportait 300 noms, dont le syndicat a repêché 120 personnes, prétendait-il. Rien à faire pour les autres, irrécupérables pour le travail, un poids pour l’avenir de l’usine. Ce fut expliqué au cours d’une assemblée syndicale. Le lendemain, les courriers arrivaient. Aussitôt que je l’avais découvert, je suis retourné à l’usine. Nous étions une trentaine d’hommes, le courrier à la main. Certains avaient pu rentrer dans leur atelier avant d’en être refoulés. Personne ne voulait plus leur parler. Nous étions des pestiférés.

Nous sommes rentrés dans le café d’en face, le café de l’usine. Ce café qui, depuis 35 ans au moins (l’usine avait 100 années), avait servi à boire à des milliers d’ouvriers, qui avait vu les jours de conflit et de grève, parfois de grève générale, de « piquet » et de « comités syndicaux ». Nous sommes rentrés et avons échangé entre nous une tournée de bière. Sans joie, sans saveur, sans goût de boire. Quelqu’un de nous a lancé quelque chose, du genre : « c’est quand même dégueulasse… ». Et nous nous sommes mis chacun à pleurer, larmes silencieuses ou chagrin contenu. Chacun seul et pourtant tous ensemble. Sans autre commentaire. Longtemps. Puis on s’est quittés.

La patronne du bar (l’épouse du patron) a eu cette phrase : « je n’ai jamais vu tant d’hommes pleurer ensemble ». En 35 années, elle n’avait jamais vu cela.

Oui, c’était une catastrophe. Nous avions tous des décennies de travail dans cette usine. Et puis, plus rien. On a fait une petite manifestation, on a pris un avocat à quelques-uns, et puis plus rien. Trahis par l’usine, trahis par nos délégués, trahis par nos camarades de tous les jours. Tous étiquetés et déjà trop âgés pour retrouver un tel type de boulot, bien payé et plein de fierté. Fierté de l’usine, fierté du bastion ouvrier combatif.

12 mois plus tard, la faillite de la section était provoquée et les autres camarades licenciés. Sans plus de solidarité entre eux : la manœuvre de division avait fait son œuvre. Deux années après, c’était tout le bastion qui était liquidé. Sans résistance sérieuse. Des ateliers morcelés allaient être revendus et « sauvés », pour du travail à des conditions moins dignes.

Pour un homme, c’est tout qui s’écroule. Il ne ramène plus un salaire, il n’est plus protecteur du ménage, qu’il appauvrit. Il est désœuvré. Il ne fait plus partie d’un collectif, informel mais reconnu, honorifique. Il va raser les murs durant quelques mois, avant de s’y faire un peu à cette situation. J’ai retrouvé du travail un an plus tard. J’ai revu des camarades qui n’ont pas eu cette chance, rasant les murs durant de longues années.

Car le travail était tout pour nous. C’était la fierté publique, l’apparence du ménage étant la fierté « privée » : ma compagne, mes enfants, ma maison, ma bagnole, mon jardin de légumes, nos vacances. J’ai fait des cauchemars durant des décennies, revivant ce licenciement.

En fait, cette vision est aveugle. Je m’en rends compte maintenant. Non, l’usine n’était pas tout de notre vie. Mais nous n’étions engagés que par elle. Pour la vie privée, la responsabilité repose sur l’épouse : à elle de présenter une belle compagne, de beaux enfants, un bel intérieur, de soigner les apparences qui donneront du lustre à l’époux. D’autant qu’il perdra peut-être, du fait de ce licenciement, sa bagnole et sa maison, encore frappées d’un crédit. Notre engagement dans le ménage était plus ou moins prégnant, effectif pour certains, avec un peu des taches ménagères et des taches de soin ou d’éducation, ou des prestations au dehors ; mais il était secondaire, moins prioritaire pour faire de nous des hommes de valeur. Car la valeur est dans les yeux des autres hommes.

Oui, il y eut aussi des femmes licenciées. Je me souviens d’en avoir vu dans une assemblée d’information administrative suite aux licenciements. Mais elles prenaient moins la parole, et nous y attachions moins d’importance. Moins de valeur. Et elles étaient pressées de rentrer à la maison, quand nous voulions nous attarder encore, avec les autres hommes.

Nous n’allions pas pleurer encore, non. Nous étions blindés à nouveau, après deux ou trois semaines. Nous avons bavardé, épilogué. Amputés de notre fonction, nous n’avions plus grand chose à faire de notre vie publique ; et notre vie « privée » ne nous préoccupait que peu.

Cinq ans plus tard, j’ai subi mon divorce. Aurais-je dû davantage parler ? Pleurer ? M’engager plus totalement dans ma vie privée ? Ou alors était-ce le nouveau job, très différent, qui avait changé ma fonction « publique » et créé une distance, une fêlure ?

Au fond, jusqu’ici, ma vision de cet événement était genrée. Aveuglée.

Chester DENIS

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Ce blog a cinq années…

J’ai entamé ce blog en novembre 2014. Sortant de l’échec d’un « groupe d’hommes », j’ai voulu faire ma part… En cinq ans, 161 articles, soit deux à trois par mois. J’ai aussi d’autres activités sociales assez intenses…

Et une dizaine de pages vues quotidiennement actuellement (250 à 300 par mois). Mais j’ai appris à me méfier des statistiques un peu aveugles : elles se sont écroulées le jour où j’ai décommandé le suivi par Google : c’est la démonstration que plusieurs moteurs de recherche peuvent multiplier le nombre de visiteurs réels par cinq ou par dix… Une cinquantaine d’abonnés, dont un bon nombre ne sont plus actifs eux-mêmes sur un blog. Mais on m’a appris qu’il y a des lecteurs aussi par Seenthis et par d’autres flux, invisibles de moi… Quelques clics étoilés me font bien plaisir, celui de paraître utile. Peu d’hommes, très peu d’hommes et des commentaires rares et presque exclusivement féminins. Voilà un bilan chiffré.

Il est vrai que la mode des blogs s’est écroulée. La splendeur date des années 2010 ; sans Tweeter et sans Facebook ou si peu…

Derrière cela, il y a un travail. Un travail sur soi et un travail de réflexion à partir de cela. Avec des discussions enrichissantes pour ma compagne et moi. Et aussi un travail sur l’actualité, et de très nombreuses lectures sur le web et dans des livres trouvés ou commandés ici ou là. De belles découvertes. Une réflexion qui s’est construite peu à peu et qui est plus élaborée, plus personnelle aujourd’hui. En y pensant, j’ai commencé ce blog sans compétence ou expérience particulière, et sans désir de parler de soi. Avec seulement une « détermination » à parler aux hommes.

De nombreux livres ont soudain paru sur la virilité, sur le masculin, depuis deux années à peu près. Mais la déception est souvent au rendez-vous, je l’ai dit pour bien des livres dont j’ai parlé. J’ai souvent été sévère. J’ai moins porté de jugement sur les livres écrits par des femmes, dont Olivia Gazalé avec Le Mythe de la Virilité ou Mélanie Gourarier avec Alpha Mâle par exemple. Ou Andrea Dworkin avec Coïts.

Je devrais écrire mon propre livre, je le ressens souvent. J’ai pris des notes. Mais je n’ai pas facilement une écriture plus structurée que celle d’un article, cédant simplement à une « impulsion ». D’un autre côté, je pense que je ne tiendrai plus cinq années, l’âge venant…

 

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Il ne suffira pas de juste « rajuster » les hommes, Mr. Jablonka !

 

Avec son livre « Des hommes justes » (Paris, Le Seuil, août 2019), Ivan Jablonka a fourni un gros travail : 433 pages. Mais à mon avis, le compte n’y est pas (et cet avis est partagé, on va le voir). La quantité masque la pauvreté de sa réponse à la mise en question du masculin.

Je ne suis pas seul à être déçu. Dans les commentaires sur Babelio, plusieurs lectrices appelées à lire ce livre (dont plusieurs pour Le Grand Prix des Lectrices 2020 du magazine Elle) (1) soulignent leur perplexité. Le livre est instructif mais lassant. Ce qui laisse à penser que l’objectif a été perdu, que le sujet a été dilué :

  • « J’ai trouvé cette accumulation d’informations un poil indigeste ou du moins répétitives. Souvent j’aurais eu envie ou besoin d’un approfondissement pour développer certains points passionnants. Mais ce n’est pas le parti pris d’Ivan Jablonka qui a voulu plutôt un ouvrage exhaustif et il semble l’être » dit prudemment ‘Kirzy’.
  • « Malgré un découpage en sous-parties plus courtes, l’accumulation d’informations a été pour moi trop conséquente, au point que finalement, je ne sais pas si j’en retenu grand chose. Le travail de recherches à l’écriture de ce livre a dû être pharaonique quand on regarde les références et l’étendue dans lesquelles l’auteur s’est plongé. Historien de formation, il n’hésite pas à remonter très loin dans l’histoire pour les prémisses de la patriarcat. Je pense avoir eu beaucoup de mal à adhérer à ma lecture par le côté très intellectuel de ce livre. Clairement dans l’air du temps, l’auteur a voulu, à côté de cela, tenter d’éclairer de sa lumière, un sujet longtemps tabou qui a finalement été mis sous les feux des projecteurs par le scandale du hashtag #MeToo en 2017 » écrit Musemania.
  • Dans Des hommes justes, Ivan Jablonka réussit l’exploit de nous faire réfléchir sur la justice de genre, en nous instruisant sur le patriarcat, l’histoire et les victoires du féminisme ainsi que sur le déclin des masculinités de domination. Autant de notions qui hantent nos sociétés mais sur lesquelles nous avons rarement l’occasion de prendre du recul – à moins d’être très investies sur ces sujets, ce que je ne suis pas.
  • « Cet essai, étrangement passionnant pour la novice que je suis, m’a ouvert les yeux sur un certain nombre d’enjeux, de conditionnements et de combats dont je n’avais jamais vraiment eu conscience, étant née au XXème siècle, après les plus grandes victoires du féminisme. C’est dans la troisième partie que nous touchons au cœur de son point de vue : la nécessité de mettre en place une justice de genre, plus qu’une simple égalité des sexes. Il défend l’idée d’une nécessaire implication des hommes dans ce changement majeur de nos sociétés, une fois qu’ils auront laissé de côté les diverses masculinités polluant leurs rapports aux femmes, aux autres minorités et aux bouleversements socio-économiques du XXIème siècle. Si je ne suis pas forcément toujours alignée avec ses idées, j’ai apprécié de pouvoir réfléchir plus longuement à ces notions, j’ai apprécié de pouvoir partager avec lui cet idéal d’une société juste, où les femmes n’auraient plus à se battre pour pouvoir être considérées à l’égal des hommes, mais où chacun serait considéré indépendamment de son sexe, de sa couleur de peau, de ses orientations sexuelles, ou de tout autre trait de caractère ne faisant pas de lui un homme blanc dominant », explique Olivia-A.
  • « En bref, Ivan Jablonka s’est assis à une table de poker tentant de gagner une partie qui se joue depuis plus de 5 000 ans. Je n’ai pu que remarquer son engouement, sa force et sa motivation tout au long de ces 448 pages. Même si ce récit reste très académique et qui ne touchera certainement pas un grand public, je suis admirative du travail fourni par l’auteur » conclut ‘LesmissChocolatinebouquinent’.
  • « La lecture est agréable et accessible, néanmoins, on ne peut qu’être sonné par la masse d’informations contenues dans ces pages, le livre se veut exhaustif mais l’accumulation de données peut être déstabilisante. Or, certaines parties mériteraient d’être encore plus développées et sont malheureusement synthétisées. Ceci constitue le paradoxe de cet ouvrage, il est à la fois beaucoup trop fourni mais aussi trop synthétisé » estime Chadlik.

Effectivement, les commentatrices avouent découvrir un tableau qu’elles ignoraient et apprécient en partie « l’utopie » proposée par l’auteur. Mais elles sont saturées d’informations.

Remarquons aussi qu’il n’y a pas de commentaire d’hommes. La lecture est-elle une activité genrée ?

Un féminisme banalisé

Ce livre fourmille d’anecdotes historiques de toutes les époques et de tous les pays. Anecdotes positives, favorables aux femmes, constats négatifs sur les droits des femmes, signes d’espoir, etc. Mais cette collection d’anecdotes vous donne le tournis. On passe par exemple en un seul paragraphe de 20 lignes du XVIIe au Japon à l’Europe dans l’Antiquité et ensuite à une problématique moderne. Et multipliez ce vif sautillement par le nombre de pages : vous vous trouvez hypnotisé mais égaré. Aucune évolution, ou si peu, n’est mise en lumière. Il y a eu de tous temps des coutumes rétrogrades mais d’autres progressistes, des lois réformatrices et des lois misogynes, des pionnières du féminisme et des pionniers également.

De ce fait, vous ne trouverez pas de « vagues » du féminisme, pas d’historique d’un mouvement, pas de luttes collectives, mais un collier de perles d’accidents de l’histoire. A qui sont dus les progrès du féminisme ? À l’air du temps ? Bien sûr, quelques éléments caractérisent le plutôt le XIXe, d’autres plutôt le XXe, mais cela n’est pas l’essentiel.

Dès l’introduction, dans le paragraphe « Justice de genre et progrès collectif », qui commence par l’affirmation : « Révolutionner le masculin suppose de théoriser la justice de genre. Celle-ci vise la redistribution du genre, comme la justice sociale exige la redistribution des richesses » (affirmation qui en dit long sur la prétention de l’auteur à fonder une théorie indispensable et nouvelle), on trouve ce raisonnement :

« La noblesse supposée des hommes les oblige. Cela explique qu’ils soient toujours potentiellement en crise, aliénés par leur propre domination. Depuis le XIXe siècle, la hiérarchie des sexes est ébranlée par les victoires du féminisme et l’accès des femmes aux postes de responsabilité, ainsi que par la redéfinition des rôles familiaux. Dans le dernier quart du XXe siècle, la disparition des bastions industriels et la tertiarisation de l’emploi ont bouleversé le statut des hommes. À l’université comme sur le marché du travail, les garçons sont de plus en plus concurrencés par les filles, mieux adaptées à l’économie du savoir. »

Ainsi les hommes sont nobles, en crise, aliénés, ébranlés, bouleversés, concurrencés. Six causes sont en action, dont des évolutions économiques et sociologiques de fond, et par ailleurs notamment les victoires du féminisme depuis le XIXe siècle (or le droit de vote, l’accès à l’université, etc., n’apparaissent qu’au début XXe, ce que l’auteur évoquera bien plus loin). Voilà ce qui me fait dire que le féminisme est banalisé par l’auteur. En tant que réformiste social, il est attentif aux évolutions sociales et législatives. Mais pas aux rapports de force, aux luttes collectives, aux tensions historiques, ce qu’on attendrait de la part d’un historien tel que Ivan Jablonka.

Plus globalement, partant du principe que l’égalité est au cœur de la démocratie, l’ouverture aux droits des femmes est une évidence qui s’actualise tout naturellement :

« Au contraire [des despotismes], même si elle est parfois instrumentalisée par les hommes, la démocratie offre un cadre politique et intellectuel à l’émancipation des femmes. Liberté d’expression, droit de vote à tous les niveaux, droit de réunion et de manifestation, essor de la presse, autonomie des maisons d’édition, puissance des réseaux sociaux, possibilité de légaliser des notions comme le harcèlement sexuel et le viol conjugal : cette qualité de vie démocratique est l’antidote aux orthodoxies politiques et religieuses, gardiennes de l’ordre patriarcal ».

Un travail de style journalistique

Avec quelques lignes pour chaque anecdote, rien n’est approfondi. Les faits sélectionnés selon les thématiques sont rapprochés ou opposés de manière gratuite, sans commentaire et sans conclusion.

Donnons un exemple tiré du paragraphe « Contrôler le corps des femmes » (p.54) :

Dans de nombreuses cultures, la femme qui a ses règles est frappée de tabou : elle est déclarée « impure » (musukkatu) dans le Proche-Orient ancien, recluse dans une « maison de l’impureté » chez les Hébreux, interdites d’activités en islam et selon la coutume hindoue du chapaudi, condamnée à passer une semaine sans manger au fond d’une « hutte menstruelle » chez les Baruya – ségrégations auxquelles font suite divers rituels de purification. Les menstruations justifient l’exclusion des femmes de toutes les activités faisant couler le sang : la chasse au gros, le dépeçage, la tuerie du porc et, plus largement, les métiers de guerre, ainsi que la prêtrise lorsqu’elle inplique le sacrifice d’animaux (*). La femme doit avoir honte du sang qui s’écoule périodiquement de son vagin. Ses organes et ses humeurs sont en eux-mêmes pathologiques.

Ces traditions s’inscrivent dans une économie du dégoût qu’inspire la « nature » des femmes – assemblage de peurs et d’aversions masculines qui renvoient le corps féminin au gluant, au membraneux, à l’humide, à l’incontrôlé, au démoniaque, depuis le sabbat des sorcières jusqu’aux crises d’hystérie. Le pamphlet de Jean Bodin, De la démonomanie des sorciers (1580), fournit de nombreux arguments aux persécuteurs. Dans les années 1870, Pierre Larousse, pourtant assez misogyne, doit rappeler que « le sang des règles est aussi pur que celui du reste du corps ».

A l’impureté menstruelle fait pendant la pureté virginale. Le Deutéronome comporte un passage sur l’« intégrité » de la femme…

(*) Référence faite ici à Alain Testart (2014).

Voilà qui est éblouissant, n’est-ce pas ? Mais de quelle époque parle-t-on ? De quelle culture ? Dans quel but ? Bien évidemment, le livre a une structure en parties, chapitres, paragraphes. Mais vous devrez bien vous laisser enchanter par l’auteur. Avec de jolies formules telles une économie du savoir ici, une économie du dégoût là-bas… On a souvent l’impression de lire un article de journal, avec son lot d’informations, mais aussi de jolies formules et de pirouettes d’écriture qui vous aident à lire, à conclure avec la chute… et à oublier. Signalons par exemple que là où Jablonka consacre un pragraphe saturé d’informations aux règles menstruelles, Simone de Beauvoir y consacre 5 pages d’analyse (pp. 259 à 264) dans Le Deuxième Sexe, en s’appuyant sur Claude Levi-Strauss, le Lévitique, Pline, des coutumes en Inde et en Anjou, etc.

Des masculinités interchangeables

Tout au long du livre, Ivan Jablonka va évoquer des « masculinités » affublées de divers qualificatifs, sans qu’on sache bien le statut de telles formules : masculinité « de domination », « de privilège », « toxique », « criminelle », « de sacrifice », « subordonnée », « d’origine populaire », « archaïque », « d’ostentation », « de contrôle », « d’intérieur, à la fois hétérosexuelle et sophistiquée », de « protestation », « de non-domination », « de respect », « d’égalité », « d’ambiguïté », « de grossesse » et même une « contre-masculinité »…

N’attendez aucune définition de ces « notions » qui sont plutôt des formules de style, décrites par des faits et anecdotes. Ainsi, par exemple, la « masculinité de sacrifice » évoque d’un côté l’héroïsme de ceux qui appliquent la maxime apparue en mi-XIXe siècle « les femmes et les enfants d’abord » et, dans une autre section, la misère de ces « gueules cassées » revenues du front en 14-18. Il évoque bien sûr Michael Kimmel et Raewyn Connell qui ont introduit cette idée de masculinités plurielles. Mais ce qui était chez ces auteurs des expériences de vie masculines en fonction de leur rapport plus décalé à la virilité devient ici des postures à rejeter ou à adopter, au sens moral. Comme autant de chemises qu’on pourrait retirer ou endosser sur un simple effet de volonté. Il suffirait apparemment de « rajuster » les hommes pour qu’ils soient justes, portant sur leurs larges épaules la « justice de genre ». Bien sûr, l’auteur ne nie pas les difficultés à parvenir à ce résultat, mais il reste assez confus sur l’interaction de ces états de masculinité…

Masculinité criminelle, masculinité de privilège et masculinité txique sont les tentacules répugants par lesquels les hommes s’emparent des femmes pour les détruire, les discriminer ou les abaisser. Leurs moyens sont si puissants que beaucoup d’entre elles n’ont d’autre choix que de s’y soumettre. (p. 262)

Sont-ce là des traits de toute masculinité, des groupes d’hommes particuliers, des comportements momentanés d’une même personne ? Mystère…

Ni romantique, ni radical, un féminisme libéral… porté par un mec

Ivan Jablonka balaie rapidement, « parce que le féminisme a besoin des hommes », trois impasses : le romantisme pro-femmes, la croyance dans un complot masculin et le finalisme paritaire. Et il ferraille pour un « féminisme inclusif » (incluant les hommes). Il faut « rappeler que les droits des femmes constituent la visé démocratique par excellence. Un féminisme pour tous, qui parlerait à tout le monde, femmes et hommes, serait le pilier de la morale de notre temps ». (p.382)

Romantisme pro-femmes ? Il reviendrait à dire que seules les femmes ont une « éthique de soin », alors que l’éthique masculine est contractuelle et légaliste. « Heureusement, l’être humain n’est l’otage ni de sa biologie, ni de son genre, et il est aisé de trouver des contre-exemples à une théorie aussi anhistorique et anti-sociologique que celle de Gilligan (référence à Carol Gilligan, Une voix différente, 1982). D’ailleurs, au XVIIIe comme au XXe siècle, les femmes d’Etat savent faire la guerre ; les femmes d’affaire ne sont pas spécialement altruistes, mais les Pères de l’Eglise disent l’être. (…)

Croyance en un complot masculin ? « Nul n’est en droit de s’en prendre au féminisme radical : tout féminisme est bon en soi » dit l’auteur, qui n’évoquera nulle part ce courant comme tel : ne sont citées ni Christine Delphy, ni Colette Guillaumin, ni Andrea Dworkin, ni John Stoltenberg et son ouvrage « Refuser d’être un homme » (Bambule 2013). Les trois premières sont évoquées, comme « féminisme marxiste » ou d’extrême-gauche, et pour être dénigrées. La phrase de Jablonka qui ouvre ce paragraphe ci-dessus est un sophisme, elle n’engage à rien, sinon à ceci qui suit : il ne faudrait pas dépasser les bornes fixées par l’auteur, imbu de sens commun (partagé par les hommes) :

« A la place des ennemis de classe, il y a désormais des ennemis de genre, dont le pouvoir est d’autant plus invincible qu’ils se serrent les coudes. (…) Les hommes sont l’Adversaire. (…) En fait, il ne s’agit pas de savoir si le féminisme séparatiste est légitime, mais s’il est viable. La réponse est non. (…). S’il doit rimer avec domination, agressivité, violence, sexisme, homophobie, le masculin ne mérite que d’être dissous » (p.188).

Contre cet horrible épouvantail, l’auteur a la victoire facile et va donner ses recettes toutes simples :

  • « Soutenir les femmes dans tous leurs combats, pour des raisons tant pragmatiques (ce sont nos mères, nos sœurs, nos conjointes, nos filles) que morales (il en va de la démocratie et des droits humains) ;
  • repérer et combattre les pathologies du masculin ;
  • transformer la virilité en simple ingrédient d’une sociabilité entre hommes ;
  • refuser la tyrannie d’une norme afin de compliquer le masculin ;
  • rire des masculinités patriarcales ;
  • cultiver le féminin en soi ;
  • promouvoir les masculinités de non-domination, de respect et d’égalité ». (p.191)

Joli programme, n’est-il pas ? Une naïveté et un angélisme qui écarte toute vraie solidarité, qui injurie les femmes et les violences qu’elles subissent. Comme si la prise de parole des femmes avec #MeToo n’avait servi à rien.

En fait, ce programme est celui de tant d’hommes qui prétendent s’intéresser à l’égalité femmes-hommes à condition qu’on ne dise aucun mal des hommes et que les hommes ne soient en aucun cas déstabilisés. Et que le féminisme se saborde en devenant un combat pour l’égalité. Ce qui est prétendument « au cœur de la démocratie« .

De tels hommes tolèrent que les femmes acquièrent des droits, et jusqu’à l’égalité, tant que leur situation demeure inchangée. Au fond, le combat des femmes ne les concerne pas, sauf quand elles sont des proches, par les liens seulement familiaux.

Il suffirait de mettre ce programme en discussion pour s’apercevoir qu’il est vide de sens, déconnecté de la réalité, du vécu des femmes et des hommes. Une sociabilité des hommes qui serait simplement virile, cela veut dire quoi ? Rien.

Quelques perles étonnantes pour un livre « féministe »

« L’engagement de ces pionniers sauve l’honneur de la gent masculine. Il montre que la domination subie par les femmes n’est pas un problème de sexe, mais de genre ; pas une malédiction biologique, mais une institution culturelle. Par conséquent, tout le monde est habilité à la combattre : le féminisme est un choix politique ». (p.11)

Il faut retrancher du masculin ses excroissances pathologiques (p.263)

« Les masculinités d’origine populaire sont socialement dominées sauf peut être le rap, lorsqu’il arrive à forcer les portes du show-bizz. »(p.272)

« Malgré tout, la rentabilité des femmes est difficile à quantifier » et « Les femmes représentent un excellent antidote à la domination du mâle blanc et aisé de culture chrétienne, mais elles ne sont pas le seul » (p 365, pour parler des interactions entre les « valeurs féminines » et les performances des entreprises).

« Les modèles de couple inégalitaires reposent sur le même chantage que chez les mammifères, où le mâle a tout loisir d’abandonner la femelle, sachant qu’elle s’occupera des petits dans lesquels elle a beaucoup investi que lui » (p369)

« A tout prendre, il vaut mieux être un homme féministe qu’une femme complice du patriarcat » p 381)

« Le féminisme populaire et d’intersectionnalité universalise le combat en faveur des femmes » p402)

Épilogue

Non, le gros travail de Ivan Jablonka n’est pas sérieux ni sincère. Superficiel, il cherche à séduire tout en détournant le féminisme pour des objectifs politiques de paix des ménages. Tout changer pour que rien ne change, avait dit Lampedusa. C’est sans doute le programme caché de ce livre. « Inventer une utopie qui serait la justice de genre », qu’est-ce d’autre qu’effacer 200 ans de réflexion féministe ? Laquelle est singulièrement absente de ce livre !

Paradoxalement, les lectrices de Babelio qui avouent n’avoir pas lu d’autre essai féministe ont apprécié les quatre pages d’ « Epilogue » où l’auteur se met en scène avantageusement :

« Les justes sont des révoltés, capables de protester contre eux-mêmes et le sort qu’ils se sont réservés – avant de participer aux luttes communes. C’est ainsi que, social-démocrate, je m’efforce d’inventer une utopie qui serait la justice de genre. Quelles que soient mes limites, je m’engage. (…) j’essaie d’être un « mec bien ». Si je fais le portrait de l’homme juste, je sais tout ce qui m’en sépare. Cela ne m’empêche pas de prendre parti. Je suis un homme contre le pouvoir masculin. Je suis une féministe ».

Sentant qu’on pourrait lui reprocher de reprendre à son compte l’explication de la situation des femmes (ce qu’on appelle communément une « mec-splication »), il le prend de haut :

« …interdire aux hommes de parler du féminisme, aux Blancs d’évoquer l’esclavage. C’est là une terrifiante régression qui oblige chacun à rester dans sa niche, au motif qu’il serait inapte à comprendre les oppressions qu’il n’a pas subies. Cet anathème condamne l’ensemble des sciences sociales… »

Oui, les hommes sont blancs comme neige, ils n’ont rien fait, rien déformé de l’histoire des femmes. Endosser une belle chemise blanche de « masculinité juste » ne vous sauvera pas, Mr. Jablonka.

P.S. Je ne croyais pas devoir à ce point rejeter ce gros travail, appelé manifestement à connaître un succès médiatique. J’avais apprécié le livre ‘Ces grands parents que je n’ai pas eus », du même auteur. Je suis tombé ici de très haut, et j’ai trouvé juste de le dire fortement.

P.S.2 Au fond, la méthode de Jablonka est « rhétorique » au sens d’Aristote. Il s’agit d’argumenter à partir d’évidences de sens commun pour baliser un raisonnement personnel. Très loin d’une démarche de vérité scientifique ou de vérité négociée (dialectique).

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Le masculin l’emporte : « un Belge souffrant d’un cancer du sein sur 100 est un homme »

C’est un article sur le site web de la radio nationale belge francophone (RTBF), accompagné d’une interview du représentant d’une nouvelle association ad hoc (article qu’on pourra regarder et lire ici). Parmi les victimes du cancer du sein en Belgique, 1% est un homme. Et, au nom de l’égalité femmes hommes (1), les dépenses de soin contre cette maladie devront être remboursés par la Sécurité sociale, alors que la règle ne prévoyait qu’un remboursement pour les femmes victimes de cette maladie. En tous cas, un homme a eu gain de cause devant un tribunal, appuyé par l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes.

Mais l’auteur du titre de l’article a encore fait du zèle masculin. Le masculin l’emporte, même si la population concernée est féminine à 99 % !

J’ouvre un concours : proposez une formulation meilleure ou encore pire que ce titre là ! (Dans la formulation que j’ai moi-même choisie pour résumer l’info, il faut lire : Parmi les victimes du cancer du sein en Belgique, UNE pour cent est un homme. )

(1) C’est toujours cocasse de voir que la législation sur l’égalité femmes hommes peut profiter aux hommes. Cela me rappelle le cas suivant : vers 2005, en France, des hommes ont revendiqué l’égalité appliquée à leur cas de la règle selon laquelle « les mères de famille qui ont éduqué trois enfants ont un avantage en matière de calcul des années de travail valant pour la retraite ».  Ils ont eu gain de cause devant un tribunal européen (le tribunal français les avait déboutés). On peut supposer que, pour aller jusqu’à ce niveau de procédure, il s’agissait d’hommes ayant un salaire important et donc une très bonne retraite, qui ont ainsi pu prendre leur retraite avant la date normale sans perte (décote), en profitant d’un avantage indu, n’ayant pas été freinés dans leur carrière par des contraintes de garde d’enfants.

Précisons que dans le cas de l’article d’aujourd’hui, il parait très normal que les hommes voient les soins remboursés. Il s’agit seulement d’une formulation inadaptée de la règle , ce qui est apparu par la publication d’une statistique des cancers, registre ouvert seulement en 2005. « Le cancer du sein chez l’homme est encore considéré comme une maladie rare. Dans 80% des cas, il est d’origine génétique. », précise l’article.

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