Le masculin l’emporte : « un Belge souffrant d’un cancer du sein sur 100 est un homme »

C’est un article sur le site web de la radio nationale belge francophone (RTBF), accompagné d’une interview du représentant d’une nouvelle association ad hoc (article qu’on pourra regarder et lire ici). Parmi les victimes du cancer du sein en Belgique, 1% est un homme. Et, au nom de l’égalité femmes hommes (1), les dépenses de soin contre cette maladie devront être remboursés par la Sécurité sociale, alors que la règle ne prévoyait qu’un remboursement pour les femmes victimes de cette maladie. En tous cas, un homme a eu gain de cause devant un tribunal, appuyé par l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes.

Mais l’auteur du titre de l’article a encore fait du zèle masculin. Le masculin l’emporte, même si la population concernée est féminine à 99 % !

J’ouvre un concours : proposez une formulation meilleure ou encore pire que ce titre là ! (Dans la formulation que j’ai moi-même choisie pour résumer l’info, il faut lire : Parmi les victimes du cancer du sein en Belgique, UNE pour cent est un homme. )

(1) C’est toujours cocasse de voir que la législation sur l’égalité femmes hommes peut profiter aux hommes. Cela me rappelle le cas suivant : vers 2005, en France, des hommes ont revendiqué l’égalité appliquée à leur cas de la règle selon laquelle « les mères de famille qui ont éduqué trois enfants ont un avantage en matière de calcul des années de travail valant pour la retraite ».  Ils ont eu gain de cause devant un tribunal européen (le tribunal français les avait déboutés). On peut supposer que, pour aller jusqu’à ce niveau de procédure, il s’agissait d’hommes ayant un salaire important et donc une très bonne retraite, qui ont ainsi pu prendre leur retraite avant la date normale sans perte (décote), en profitant d’un avantage indu, n’ayant pas été freinés dans leur carrière par des contraintes de garde d’enfants.

Précisons que dans le cas de l’article d’aujourd’hui, il parait très normal que les hommes voient les soins remboursés. Il s’agit seulement d’une formulation inadaptée de la règle , ce qui est apparu par la publication d’une statistique des cancers, registre ouvert seulement en 2005. « Le cancer du sein chez l’homme est encore considéré comme une maladie rare. Dans 80% des cas, il est d’origine génétique. », précise l’article.

Publié dans Féminisme, Non classé | Tagué | Laisser un commentaire

Comment un mâle humain peut-il être autre qu’un homme (2/3)

Il y a-t-il des « vrais êtres humains », d’une autre nature, derrière nous les hommes ?

Il est soudain de bon ton de « faire le procès » du masculin. En parlant par exemple du patriarcat. Ce n’est pas nouveau, mais c’est plus fréquent : les crises qui frappent l’humanité, c’est la faute au système humain, et le coupable est le patriarcat. C’est à dire aussi de mettre en accusation le processus de fabrication des hommes, comme s’il modifiait une humanité sous-jacente, mais malheureusement déformée. Par le genre. Et donc de chercher un coupable. Oui, vraiment ? Et par qui cette déformation genrée ?

Cette mise en accusation est basée sur la colère de ce que sont les hommes. Car leur posture privilégiée et avantageuse se noircit en même temps qu’elle est dévoilée : l’égalité femmes/hommes progresse difficilement, tandis que les violences faites aux femmes, du harcèlement au viol et au meurtre féminicide, paraissent plus fréquentes que jamais. On comprend cette colère légitime. La dénonciation s’accompagne de la désignation d’un coupable. Pour faire vite (et facile), on désigne « le patriarcat ». Mais, comme le montre Bruno Latour à propos de la sociologie (Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, 2006, traduit de l’anglais), ces grands principes sociologiques globalisants n’expliquent pas vraiment, sautent aux conclusions sans décrire les processus.

Cette démarche de mise en accusation ne me convainc pas. Car il n’y a pas vraiment de coupable à la fabrication des hommes, et il faut encore analyser le processus qui y mène. Pour moi c’est un processus partagé, social : lié à la structuration de la société. Tant les femmes que les hommes participent à la construction des genres.

Je vais discuter ici les réponses d’Olivier Manceron, qui était interviewé récemment par Francine Sporenda, sur le site Révolution Féministe, consultable ici (et interview repris sur le site Entreleslignesentreles mots, ici). Olivier Manceron est un ancien médecin, retraité et aujourd’hui impliqué dans des mouvements féministes d’aide aux femmes, et j’ai pu le rencontrer dans le cadre du mouvement ZeroMacho.

« La Culture patriarcale, c’est la culture de la perversion, dit-il, de but en blanc. Pour obtenir de chaque individu « la servitude volontaire », on va modifier le fonctionnement du cerveau humain. Il s’agit d’inverser les principes d’élaboration des sentiments et de la pensée humaine, sans les modifier pour autant. C’est un mécanisme de perversion qui utilise l’inversion du sens des émotions et des constructions mentales. L’attirance devient le rejet, l’amour devient la haine, l’empathie le mépris et la solidarité l’indifférence. »

Il répond à la question : pensez-vous que les violences [violences et destructions patriarcales qui menacent maintenant le futur de la planète] soient totalement construites, ou ont-elles un point de départ biologique ? C’est donner clairement une réponse affirmative à notre question : oui, il y a un être humain générique, qui précède la posture de l’homme, du mâle humain. Il y aurait des « principes d’élaboration des sentiments et de la pensée humaine » qui sont ensuite, chez les hommes, inversés par une modification du fonctionnement du cerveau humain.

Il déclare ensuite que en tant qu’homme, il a honte de cette inversion de la personnalité humaine. Et que nous sommes tenus de taire cette honte. Il explique que tous les hommes sont complices de ce qui nous arrive, « le silence de la majorité d’entre nous protège le crime » et « la complicité masculine, c’est une espèce d’association de malfaiteurs que la société légitime ». Tous les hommes ont honte de ce qu’ils sont, mais ils « se servent de ce déni [mécanisme psychologique très humain] pour rendre plus facile la gestion insupportable de cette honte ».

Cette perversion n’a rien de naturel, n’est pas lié à une nature biologique (hormonale, etc.) ni a un comportement animal.

« Par contre, ce que l’on sait, c’est que l’on peut tout à fait pervertir, et de façon efficace, le cerveau humain – on le voit quasiment quotidiennement ».

L’argument est laconique, et peu convainquant. Parle-t-il du conditionnement de la publicité ? De la propagande totalitaire ? Sans doute, car il a évoqué l’idée d’obtenir la servitude volontaire. Mais ce que nous avons appris concernant les techniques de conditionnement peut-il être daté de 50 ou de 100 siècles ? de l’aube de l’humanité ?

Or ces techniques de conditionnement vont intervenir dans la fabrication des hommes, « conditionnés dès la naissance à être des petits despotes » comme le suggère Françoise Sporenda. Et effectivement, Olivier Manceron va décrire quatre stades par lesquels on va « casser l’individu » mais aussi le rendre actif et non passif , grâce à la « machine a formater » que constitue le sexisme.

« D’abord ils doivent naître dans une société ségrégationniste. Cette ségrégation est fondée par le sexe et obtenue par la terreur » qui est celle de la supériorité des hommes sur les femmes et les violences qui leur sont infligées, et leur valorisation sociale en tant que mères, surtout si elles mettent au monde des garçons.

Je voudrais faire remarquer qu’on déroule ici des pratiques dont on n’a pas expliqué l’origine. Or il s’agit bien de déconstruire la domination masculine. Le patriarcat est au travail, nous dit-on, mais comment est-il arrivé à ce pouvoir ? (Je renvoie à mon questionnement à propos du raisonnement de Françoise Héritier qui m’avait aussi paru circulaire).

Résumons rapidement ces stades de fabrication du petit despote, selon Olivier Manceron.

Dans un premier stade, le bébé mâle ressent qu’il apporte un surcroit de valeur à sa mère, il est trop désiré et célébré, la relation est pervertie. Dans un deuxième stade, le garçon est arraché à sa mère, par des rituels de passage toujours plus ou moins effrayants, pour être transféré dans le monde des hommes. Il s’y retrouve « en bas de la hiérarchie masculine virile, dans la position du faible, du féminisé, dans une position de vulnérabilité et de solitude. Et il va subir des violences ou il va être témoin de violences, en particulier sexuelles. Il est l’enfant-chose : le mousse violenté, l’apprenti abusé, l’enfant-soldat déshumanisé ». Dans un troisième stade, « le pré-viril est soumis à des rites d’intronisation (…). Dès que le jeune homme retrouve la horde virile, il va subir ou faire subir un cortège de violences. Il apprend à oublier qu’il a d’abord été victime pour pouvoir devenir ensuite bourreau. Il va rendre les coups. Il va apprendre à rendre ce qu’il a subi sur les plus faibles de son entourage : les enfants plus jeunes, les filles et les femmes. C’est par ce dressage qu’on va obtenir du petit viril qu’il devienne, par complicité implicite ou explicite, le viril sur lequel les autres hommes peuvent compter. Il est intronisé viril. » Devenant bourreau, « il devient complètement complice du système, il ne pourra plus revenir en arrière ». Et ce sont les hommes qui décernent un « certificat de virilité » et qui la mesurent entre eux sans cesse.

« C’est une masculinité pervertie : ça veut dire quoi être plus masculin que les autres hommes, si on est de sexe masculin ? Cette éducation virile a pour but de dissocier le petit mâle de ses capacités humaines. L’homme est censé devenir un objet, un outil, un robot, mais qui agit, qui bouge tandis que la femme est un tas d’organes qui ne doivent pas bouger. »

Et l’auteur parle de « dissociation entre les affects et les actes, obtenue par un adroit travail de perversion », qui permet d’être disponible à la violence à toute demande, tout en étant maîtrisé par les lois en temps ordinaire. « Mais s’il y a nécessité, je dois être instantanément au-dessus des lois, au-dessus de la sensibilité humaine, incapable de ressentir la moindre émotion au moment où je découpe un ennemi en morceaux ». L’auteur fait clairement référence à la dissociation qui protège mentalement la victime dans le cours d’une agression, d’un choc émotionnel. Françine Sporenda est étonnée : « vous dites que ces comportements violents, liés à la dissociaiton affective, seraient la conséquence de chocs traumatiques qui sont systématiquement infligés aux garçons comme dressage ? ».

Absolument, dit Olivier Manceron. Et il évoque des pratiques anciennes d’agression sexuelle sur enfants, comme dans la société grecque, puis du choc que constitue la pornographie. Enfin des actes pédo-agresseurs dont on réalise de plus en plus la fréquence, « malgré l’effrayante omerta sociale ».

Mais Françine Sporenda revient à la charge, évoquant les violences fréquentes subies par les femmes et filles : ce n’est donc pas en soi parce qu’ils subissent des agressions que les petits garçons deviennent des bourreaux, c’est parce qu’ils vont devenir des dominants, ce qui signifie concrètement qu’ils auront l’option de violenter les dominées.

L’auteur doit bien reconnaître l’argument. Il revient néanmoins sur un cortège d’oppression et d’assignation violente des petits hommes, qu’on connaît mal à cause du déni masculin.

Cette description, bien qu’elle comporte des indications fructueuses, ne me paraît pas tenable. J’ai souligné en gras une série de mots qui désignent un être humain (masculin) préexistant qui est ensuite cassé, perverti, dissocié de ses capacités humaines, obtenu par la terreur.

Une telle conception est problématique. Elle fait référence à une société violente qui déforme et terrorise les hommes, et en fait des victimes de violence et qui les dénature. Par comparaison, on devrait convenir que les femmes sont restées plus humaines, capables de sentiment et refusant le « déni » des hommes concernant leur situation amputée.

Mais qui a construit une telle société ? Qui l’a souhaitée ou trouvée nécessaire ? Pourquoi l’humanité s’est-elle amputée de la moitié mâle du groupe pour la transformer en robots dominateurs et complices ?

En fait, on est entraîné à décrire un tel processus de violence éducative, si on postule au départ une « nature humaine » perdue. On doit décrire une chute, la perte d’un paradis. Et cela ne repose sur rien. Encore une fois, on est prisonnier d’une explication globale et magique, le patriarcat, coupable de tous les maux et auquel on voudrait échapper.

Bien sur, il y a des objectifs légitimes et nobles pour construire une telle conception : on aboutit à la conclusion qu’on peut donc retrouver des hommes avant leur déformation, épris d’amour et de paix, comme évoque l’auteur.

Cette conception amène à penser qu’il faut « refuser d’être un homme ». C’est ce que nous discuterons dans l’article suivant.

Disons brièvement ici que je conçois les choses différemment. Les hommes ne sont pas à ce point manipulés et pervertis. Les êtres humains sont genrés, mais les mammifères le sont aussi. Dans plusieurs espèces, le groupe des femmes est au centre de l’organisation sociale, les mâles sont en périphérie. Elles peuvent se soutenir (et être soutenues par des amis), alors que les mâles sont plus en compétition, en chacun pour soi. Les mâles ont donc une fonction définie dans un système genré. Il se fait que dans le système social humain, les mâles ont dérivé vers une domination sans retenue (ou très peu), un sexisme et une misogynie violentes. Et cette dérive reste mystérieuse. Et cette dérive est reproduite, conservée, par chaque génération d’hommes et aussi de femmes. Elle a amené les mâles à un degré de méchanceté et de cruauté qui se comprend dans un comportement de prédation sur une autre espèce : mais qui se pratique ici à l’intérieur de notre propre espèce. Il n’y a pas perversion ou inversion par une puissance extérieure, le patriarcat. Mais dérive en nous. Nous nous félicitons de vivre dans des sociétés pacifiées par la civilisation ou par les religions, où la violence individuelle a fortement baissé, où le risque d’agression a diminué. Or ce n’est pas vrai pour les femmes, et ce n’est pas vrai pour les nations. La prédation est encore à l’oeuvre, elle irrigue aussi le système économique.

On peut, on doit se mettre en colère contre cette dérive. Mais il faut pouvoir expliquer la dérive sociale qui a eu lieu. Ce n’est pas là une grande divergence par rapport aux propositions de Olivier Manceron, mais c’est un changement social pour lequel il n’y a pas de perversion, pas de coupable qu’on puisse désigner et condamner.  Et nous n’avons pas une nature humaine antérieure qu’on pourrait retrouver ou rejoindre.

On dit parfois que les hommes doivent retrouver une vie sentimentale qu’ils combattent, et en ce sens, écouter leur « part féminine » en eux. Là encore, on part d’une perversion, d’une amputation. Et si c’était une part masculine qui était sous le boisseau, sous le couvercle ? La question est plutôt : pourquoi les mâles humains ont-ils trouvé nécessaire (ou jouissif) de fonctionner différemment ? Pourquoi ont-ils laissé introduire le comportement de prédateur en eux, dans leur propre espèce ? Au point de se couper d’émotions sociales ?

C’est ce qui sera discuté dans le prochain article.

Publié dans changer les hommes, Féminisme, patriarcat | Tagué , , , , , | Laisser un commentaire

Comment un mâle humain pourrait-il être autre qu’un homme (1/3)

Je voudrais publier quelques réflexions qui me sont venues à la lecture de l’interview faite par Françoise Sporenda sur le site Révolution féministe ici, d’Olivier Manceron, médecin, militant et écrivain, un des membres actifs de Zero Macho, (où j’ai eu l’occasion de le rencontrer il y a deux ans). Il a récemment publié le livre « Paroles d’Hommes » (1), fondé sur des échanges d’hommes sur  leur expérience vécue, comme alliés du féminisme. Dans l’interview donnée à Françoise Sporenda, Olivier Manceron s’exprime librement et violemment contre la « fabrication des hommes ». Je vais donc discuter ses analyses. (Il est aussi auteur d’un précedent livre, Le sexe zéro, qu’il m’avait remis et dont j’avais discuté avec lui après lecture).

Mais je voudrais d’abord prendre une précaution, car mes remarques pourraient être perçues comme un affaiblissement de son analyse. Je vais donc discuter ici au préalable. Faut-il parler de la masculinité avec violence et avec émotion ? Ou non ?

Oui : la domination masculine sur les femmes est intolérable dans tant d’aspects qu’il faut en dire son refus avec fermeté, avec détermination, sans langue de bois, avec colère s’il le faut, et sans « compromis ». Beaucoup d’hommes tolèrent la revendication féminine d’égalité, mais tant qu’elle ne perturbe pas leur propre position privilégiée, tant qu’elle ne met pas en cause la domination, mais seulement ses excès… commis par les autres hommes.

Oui, une série de femmes, féministes radicales, par exemple Andrea Dworkin (2) ou Colette Guillaumin (3), ont consacré leurs écrits à dénoncer la domination dans les relations entre femmes et hommes, non seulement dans leurs excès, mais aussi dans la pratique ordinaire, dans le coït, dans la sexualité comme « sexage », réduction du corps féminin comme objet à disposition de l’homme. Et cela est donc juste de se mettre en colère dans l’analyse qu’un homme fait de sa propre masculinité, dans le processus de fabrication sociale qui le met dans une telle situation, dans la haîne des femmes qui est au coeur de la pratique sexiste des hommes.

Quand on s’attaque ainsi à la masculinité, bien des hommes réagissent pour se défendre par tous les moyens. Déjà avant la vague féministe des années 70, il était habituel (et donc partagé par les gamins et les potaches) de faire remarquer que les grands chefs (en gastronomie, en musique d’orchestre, en politique…) étaient des hommes : donc suels les hommes pouvaient atteindre le summum d’une compétence, et le savoir-faire des femmes n’avait rien d’éblouissant. Après la vague féministe, il était (est) de bon ton de contre-argumenter aux critiques sur les hommes : « les femmes aussi ». Les femmes aussi tuent, donnent des coups, pratiquent l’inceste, demandent des prostitués, trompent leur compagnons, etc.; bref les hommes sont victimes des femmes autant que l’inverse. Et tant pis pour les statistiques, pour les nuances, la digue est construite, il n’y a aucune discussion possible. Et de nombreux hommes sont allés plus loin, sont entrés en guerre contre le féminisme en se disant « masculinistes », en créant des mouvements de défense : pour le maintien de la prostitution, pour le droit absolu des pères après divorce, contre les discriminations positives, etc. Il y a eu et il y a des groupes d’hommes qui sont dans la violence organisée envers les femmes, j’en ai parlé sur ce plog. Ils ont notamment forgé l’accusation de « misandrie » (haine des hommes, parallèle fait avec la misogynie). A tel point que plusieurs hommes alliés du féminisme ont cru bon de se focaliser contre ces groupes « masculinistes » : c’était à mon avis leur faire trop d’honneur et restreindre le problème à quelques-uns des hommes, créer un clivage alors que la question est bien plus vaste, commence par un travail sur soi et sur ses proches amis.

De sorte que c’est là que se situe la limite de la colère contre la masculinité. La colère de ce que la domination masculine fait aux femmes doit nous porter, c’est clair, mais le travail d’analyse et de déconstruction doit nous mettre au travail, sur soi et sur nous, comme volontaires ou pionniers. Une démarche positive doit être esquissée pour tous les hommes (même si l’immense majorité n’est aucunement prête à la prendre, et même à l’écouter). Il faut leur proposer un récit de ce qu’ils sont, de ce qu’ils sont devenus, de ce qui ne va pas et des pistes pour changer. Sans complaisance, et avec pertinence. Et c’est sur ce plan qu’il doit y avoir débat, approfondissement des analyses.

D’ailleurs une série de femmes féministes tiennent des blogs critiques et discutent de la masculinité sans exprimer en permanence l’émotion et la colère. Cela n’amoindrit pas leur combat.

Tout ceci pour dire qu’on ne trouvera pas dans mes articles le ton violent utilisé par Olivier Manceron. Je ne dis pas qu’il faut édulcorer la colère pour apaiser les hommes, les appâter, les « gagner » au féminisme. Cela ne gagnerait strictement rien. Je dis que l’approfondissement de l’analyse est importante et qu’elle ne se mesure pas au degré de la colère. Ou que la colère n’autorise pas à laisser des questions dans l’a peu près.

(1) Olivier Manceron, Paroles d’hommes, réflexions masculines pour une société féministe égalitaire, Paris, L’harmattan ed., 2018. Idem, Le sexe zéro, Edilivre, 2012.

(2)Andrea Dworkin, Coîts, traduction Martin Dufresne, Syllepse / Remue-ménage ed., 2019.

(3) Colette Guillaumin, Pratique du pouvoir et idée de Nature (1). L’appropriation des femmes », Questions féministes, no 2,‎

Publié dans changer les hommes, Féminisme, patriarcat | Tagué , , | Laisser un commentaire

La crise de la masculinité est-elle vraiment une crise identitaire ?

Je vous mets ici l’essentiel d’un texte que je voudrais avoir écrit moi-même ! Vous le trouverez ici, (où vous aurez une belle image de « l’homme blessé »), avec l’accès aux liens de l’article. C’est le premier texte d’un nouveau blog québecois de Jenjanway. J’ai souligné (en gras) certains passages et les ai commentés.

On entend beaucoup parler dernièrement de la fameuse crise de la masculinité, avec le mouvement des Men’s Right et, il n’y a pas si longtemps, la sortie du livre La Crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, de Francis Dupuis-Déri. Cette semaine, nous avons également eu droit à un vidéo de la Youtubeuse américaine Contrapoint: Men qui fait aussi état du problème des hommes et de leur crise identitaire. Bref, les hommes souffrent, mais selon plusieurs d’entre eux, personne ne prend leur souffrance au sérieux, tant nous sommes occupés à donner la parole à tout ceux qui ne font pas parti de la classe des hommes cisgenres blancs et hétérosexuels.

Il est facile pour une féministe de lever les yeux au ciel lorsqu’elle entend parler de la souffrance des hommes et de la crise de la masculinité. Et avec raison ! Lorsque des hommes amènent ces questions, c’est très rarement par eux-mêmes et dans un réel souci de régler les questions des souffrances chez les hommes, mais plutôt en réponse à une souffrance amenée par un autre groupe. Lorsqu’on parle du problème de violence envers les femmes par exemple, c’est là qu’on verra un masculiniste prendre la parole et proclamer « les hommes aussi vivent de la violence! ». Par contre, quand vient le temps de quitter le débat féministe et de se préoccuper réellement de la violence que vivent les hommes, ces mêmes masculinistes brillent par leur absence, tant occupés qu’ils sont à suivre les débats féministes pour répéter encore et toujours « et les hommes alors? » Il est difficile de prendre ces questions au sérieux quand elles sont généralement amenées de manière à faire taire la souffrance des autres et à invisibiliser les écarts qui existent entre les sexes. Parce que nous le savons bien maintenant, qu’il ne s’agit que d’une tactique de diversion qui cherche à faire taire les féministes, qui sont plus ancrées dans la misogynie que dans un réel désir de protéger les hommes.

Qu’est-ce que la crise de la masculinité alors? (La perte du droit d’être homme ?)

On pourrait choisir de ne pas se préoccuper de la crise de la masculinité puisqu’elle est à la base une stratégie de diversion qui vise à ramener les non-hommes à leur place et qui encouragent les groupes masculinistes, les incel, etc. à perpétuer des idées de dominations, de violences et à justifier des actes haineux sur les autres par leur souffrance identitaire. Pour ces groupes, les hommes sont en danger parce qu’on leur enlève le droit d’être homme et il faut se défendre coûte que coûte. L’idée de la crise de la masculinité est donc très réel et pour eux et représente très bien leur véritable souffrance. On a donc droit à des arguments tel que :

  • Les femmes veulent des hommes riches.
  • Les femmes veulent des hommes violents.
  • Les femmes ont des emplois parce qu’elles sont femmes et pas pour leur compétence ce qui empêche les hommes compétent d’avoir accès à l’emploi.
  • Les trans veulent nous tromper et nous rendre gays.
  • Les gays veulent nous rendre gays.
  • Les lesbiennes volent les femmes aux hommes et sont misandre.
  • Être un homme c’est difficile, parce que tout le monde dit que nous sommes les méchants et nous opprime.

Bref, être un homme aujourd’hui est difficile, parce qu’un homme cisgenre doit à la fois suivre sans écarts les critères très sévère du rôle masculin – être fort, être confiant, être séduisant, être stoïque, être intelligent, être ambitieux, être riche, être rationnel, être puissant – tout en s’intégrant dans le discours ambiant politico-correct qui stipule que tout ça est mauvais et qui cherche à leur enlever ce qui fait d’eux des hommes.

Si l’envie vous prend de vouloir leur démontrer que tout ceci est faux, réfléchissez y bien. Est-ce vraiment là le débat? Les hommes sont-ils en crises identitaire parce qu’être un homme dans notre société semble impossible à conjuguer avec la réalité d’aujourd’hui?

Vous aurez bien noté que la crise de la masculinité (et la souffrance des hommes) n’est ici non pas définie par elle-même mais par une cause extérieure, la divergence entre les attentes des femmes et l’exigence féministe.

Qu’en est-il des problèmes de société qui touchent davantage les hommes que les autres?

Nous les connaissons, nous les avons entendus et observés, les hommes vivent aussi des problèmes particuliers à leur genre si on en croit les statistiques :

*Non pas que ces problèmes n’existent pas chez les hommes, mais les débats ont tendance à occulter une partie de la réalité qui rend ces problématiques plus complexes et moins tranchées qu’on peut le croire.*

(…) Les hommes étant découragés très tôt dans leur vie à exprimer leur détresse en amène plusieurs à souffrir en silence ou à ne pas savoir comment s’exprimer autrement que par la colère et des états émotifs agressifs. On commence à comprendre le handicap que ça pose à plusieurs ! On a donc des hommes qui souffrent, mais qui ne peuvent pas l’exprimer de manière constructive et qui se démènent pour survivre dans leur souffrance, qui manque de reconnaissance publique.

Ce paragraphe (que j’ai amputé) est un peu touffus. Mais il dit clairement que la question de la souffrance des hommes est mal définie et mal exposée par eux. Avec des arguments fallacieux, tronqués par rapport à la réalité. De ce fait, les masculinistes défendent la position qui les fait souffrir, plutôt que de chercher à la changer.

Dans ce cas, il s’agit de changer les rôles masculins pour des rôles moins toxiques et plus inclusifs et positifs, n’est-ce pas?

À ceci, je pose la question : est-ce que les féministes souffrent d’une crise de la féminité ? Est-ce la raison pour laquelle les femmes cherchent encore à redéfinir la féminité, ce qui est admissible chez la femme, ce qu’un corps féminin a le droit d’avoir l’air et quelle est sa sexualité véritable ? Bref, nous avons droit à tout un éventail de discours sur le body positivity, sur notre droit à choisir et à différer des normes de genres. Les femmes peuvent s’identifier comme femme en fonction de leur propre conception de la féminité, ce qui fait que la catégorie femme est incroyablement plus large et plus inclusive qu’elle ne l’a jamais été (prière de ne pas croire les Terf qui excluent les femmes trans de l’identité féminine). Les discours sur la différence individuelle, le droit aux choix personnelles en terme d’apparence physique (à condition de ne pas se couvrir d’un voile), d’emploi et d’orientation sexuelle se propagent partout sur les réseau sociaux. Il est de plus en plus fréquent que les femmes dénoncent les injustices et les violences faites à leur endroit, et même si ce n’est pas encore parfait, on voit une véritable évolution de ce côté. En réalité, au Québec, les femmes s’en sortent plutôt bien dans leur identité de femme à en croire les discours féministes populaires. Est-ce que le sexisme est disparut pour autant et est-ce que les femmes sont désormais égales aux hommes voir les ont surpassées?

J’espère que vous avez répondu non.

Le féminisme existe encore parce que les inégalités des sexes existent encore dans notre société québécoise, dans la sphère publique comme privée. Les écarts existent et sont important, pourtant, ce sont les hommes qui sont en crise du genre, pas les autres. Dans ce cas est-ce que les hommes souffrent vraiment d’une masculinité mal définie ou incompatible avec la société? Si c’est le cas, ils en souffrent depuis la Rome Antique et ils n’ont toujours pas trouvé comment régler la question. Même dans des sociétés où le rôle masculin est très clairement défini et où les hommes sont ouvertement considérés comme supérieurs aux autres, ces derniers trouvent des manières de se plaindre que les femmes prennent trop de place et les font souffrir. Est-ce de la mauvaise foi ou un problème mal défini ?

Nathalie, dans une vidéo, fait preuve d’empathie envers les hommes en tant « qu’ex homme » elle-même. Elle exprime avoir vu la différence de comportement que les gens avaient envers elle depuis qu’elle a fait sa transition et passe comme femme. Elle explique que la société invisibilise les hommes dans la sphère public (ils sont là par défaut, personne ne les remarque), qu’ils doivent être constamment conscient du fait qu’ils peuvent sembler intimidant ou dangereux parce qu’ils marchent seul la nuit le soir, par exemple. L’invisibilisation et la peur à leur égard est une forme de rejet que beaucoup d’homme subissent constamment. Particulièrement s’ils n’entrent pas dans les normes de beautés et de succès masculines de notre société. Les féministes se plaignent que les femmes ont peur quand elles se déplacent seules la nuit, mais la peur généralisée envers les hommes est aussi dommageable pour eux. Il ne s’agit pas ici de dire aux femmes de cesser d’avoir peur parce que ça blesse l’égo des hommes, mais que cette réalité existe aussi. Elle propose plutôt aux hommes de ne pas attendre que les féministes trouvent des solutions à leur problème identitaire, mais de prendre leur identité masculine en main et de proposer des modèles plus positifs et inclusifs pour améliorer leur estime personnelle et leur donner un espace plus large pour s’émanciper dans leur identité.

Cela signifie-t-il que les hommes sont condamnés à souffrir alors que les autres s’émancipent?

La question serait plutôt : pourquoi les hommes se sentent-ils aussi menacés par le féminisme et le fait de ne pas savoir comment vivre leur masculinité ? La question de l’identité masculine si fragile sera toujours un peu un mystère pour moi, je dois l’admettre, puisque je n’ai jamais eu à être confronté à cette réalité. Mais pourquoi tant d’homme sentent le besoin d’établir un rôle masculin très strict et de s’y conformer à tout prix pour se définir eux-mêmes ? Cela ressemble plus à une crise idéologique qu’identitaire. Le rôle masculin devient un idéal à atteindre et la source d’un bonheur certain. L’homme est fort et réussit, il a les femmes qu’il désire, le pouvoir et l’intelligence. Rien ne peut plus l’atteindre quand il est en haut de la pyramide ! Lorsqu’on change légèrement de point de vue pour sortir de la notion d’identité et qu’on entre dans les notions de souffrance, de plaisir, de raison d’être et de réussite, on entre plutôt dans une souffrance existentielle et un désir de combler un vide qu’une crise identitaire. « Je ne sais pas qui je suis et ce que je fais. » C’est une souffrance que beaucoup vivent, mais chez plusieurs hommes, elle est détournée pour remettre en cause des groupes qui ne sont pas eux (les immigrants, les féministes, les communistes, etc.) et qui seraient la source de leur souffrance.

C’est ce passage qui a attiré mon attention. Je le trouve essentiel. Je considère effectivement que les hommes sont aux prises avec un « idéal à atteindre » (la virilité) et la promesse d’un bonheur futur. Je l’appelle une « projection collective d’un idéal du moi ». Cette posture leur crée une angoisse du manquement (ne suis-je pas une « femmelette » ? Ai-je assez fait face au défi d’être un « vrai homme » ?). Ce n’est donc pas une crise identitaire (la société détruit notre identité) et pourtant ils la présentent comme cela.

La souffrance, la solitude, la dépression, l’anxiété de performance, l’anxiété sociale, tout ça sont des problèmes de plus en plus courant dans notre société qui mise sur la réussite financière et sexuelle pour assurer le « bonheur » de l’individu et les hommes n’y échappent pas. De plus, nous avons la fâcheuse habitude de voir les hommes cisgenre blancs hétérosexuels comme une classe homogène au sommet de la pyramide de la hiérarchie sociale, alors que la réalité est beaucoup plus complexe que ça. Les enjeux politiques et les jeux de pouvoirs existent également chez les hommes cis, blanc, hétéros et tous ne peuvent faire partis de l’élite. Le problème vient plutôt du fait qu’on a encore tendance à croire que les hommes doivent réussir parce qu’on les voit encore comme responsable du bien être financier et social de la famille et que leur valeur se compte en fonction de leur position dans l’échelle sociale (et de la grosseur de leur portefeuille). Les nombreux oubliés et abandonnés du systèmes ont de quoi se sentir lésés quand leurs idéaux entrent en conflit avec la réalité qui est celle d’injustices sociales qui leur refuse systématiquement une place dont ils ont l’impression d’avoir besoin pour atteindre le bonheur qu’on leur a promis. Et c’est exactement sur ce point que les pick-up artists et les incels pèsent pour recruter leur membre: « Vous n’êtes pas heureux parce que vous n’avez pas ce que vous désirez. » Par contre, au lieu de réfléchir réellement à ce qui manque (empathie, contact humain, estime personnel, reconnaissance, sécurité, etc.) ils leur offrent des solutions à la fois simple à comprendre (des femmes à baiser), mais aussi suffisamment inaccessible pour les maintenir dans une position où ils seront à jamais insatisfait. Ça crée une magnifique armé anti-féministe gratuite et une source de revenu considérable à qui veut bien en profiter. Et pour la classe dirigeante, la question de l’équité sociale ne s’appliquent plus, puisque la population est trop occupée à s’entre-déchirer sur des questions de genre et des débats sans fins sur les rôles sexuelles à savoir, qui souffre le plus.

Alors, quand on vous dira « Et les hommes alors ? Ils souffrent aussi ! », évitez de tomber dans le piège et ne changez pas de sujet pour leur répondre. Ils cherchent probablement à vous dérouter pour affaiblir votre position. Ceci dit, c’est vrai, ils souffrent aussi. Mais à l’instar de Nathalie, je dois dire que ce n’est pas aux féministes de trouver des solutions quand les hommes font des crises, mais à eux de prendre la responsabilité de faire face à ces souffrances, de faire un travail d’introspection et de se poser la question : est-ce que ma masculinité est vraiment en danger? Ou est-ce que le problème n’est pas ailleurs ? Je n’ai donc pas de solution pour vous messieurs, mais je peux vous assurer que le retour aux rôles genrés des années 50 ne vous rendra pas plus heureux, et ça, c’est une certitude.

Cette conclusion me convainc qu’il faut aborder clairement « la souffrance des hommes » mais la traiter comme une angoisse liée à la Virilité elle même. J’ai abordé un peu le sujet (d’abord pour me moquer de cette prétention à la souffrance) il y a bien longtemps  ici et ici. Puis j’ai rectifié de manière éparse cette vision, mais il y a encore du boulot !

Alors, merci à cet article !

Publié dans Féminisme, Non classé, patriarcat | Tagué , , | Laisser un commentaire

La virilité, une conception quasi-animale de la vie en société ?

Je m’interroge beaucoup au sujet de la virilité, vous avez du vous en apercevoir. (En bref, j’y vois une « projection collective » d’un idéal du Nous les hommes, et de chacun de ses membres). Et là, je m’interroge sur le statut de cette notion.

Est-une religion ? Pas vraiment. Elle ne constitue pas un « monde divin » qui PARLE par un intermédiaire plus ou moins humain (d’où les textes sacrés) et qui promet un futur virtuel (un jugement final, un paradis du corps et du sexe). Et pourtant elle s’en approche puisque la virilité est aussi un discours « normatif » qui indique ce que nous devons être.

Est-une morale ? Pas vraiment. Car cette norme idéale ne s’appuie sur aucune valeur considéré comme « humaniste », mais plutôt comme une manifestation de l’égoîsme suprême, tempéré de respect du collectif masculin.

Est une conception politique ? Pas vraiment, parce que les idéologies politiques, tout en étant basées sur des principes, visent des réalisations concrètes pour toute la société.

Est-ce une conception consensuelle, constitutionnelle, institutionnelle ? Pas vraiment, car tout le monde sait ce que c’est mais personne ne l’a jamais transcrite. Elle est à la fois déjà là, donnée, immuable ; et toujours devant nous, non réalisée, à acquérir. En fait elle a connu des tas de formes diverses à travers l’histoire. André Rauch a opposé la figure du « Grognard », celui qui a fait les victoires de l’Empereur des Français à travers l’Europe, figure qui a perduré jusqu’en 1914 et ses tristes gueules cassées, gueules gazées, gueules perdues ; avec la figure du grand sportif, construite après 1918, récupérant les « jeux olympiques, le Tour de France et autres championnats, avec une conception populaire et hygiéniste du sport pour tous, bien galvaudée aujourd’hui, (mais non remplacée).

Ce qui est frappant, c’est que le contenu primordial de la virilité est composé essentiellement de violence et de sexe. Ce n’est pas un contenu « culturel » ayant reçu des formes culturelles. Bien sur, ces deux pivots de violence et de sexe doivent être mâtinés (=apprivoisés, batardisés) de morale sociale : tu ne tueras point, tu ne violeras point. Et c’est bien nécessaire, car ce sont deux pratiques si courantes dans la moitié mâle de l’espèce humaine. On pourrait attacher à ce contenu primordial des points annexes, comme le courage, la prise de risque, l’endurance, la conquête et la victoire, les rituels masculins (dont la pédérastie athénienne, indexée au sperme comme virilisant), mais c’est justement ces aspects qui peuvent varier historiquement, les axes de la violence et du sexe ne se modifiant pas.

Or, ces deux axes ne sont-ils pas au coeur de la conception animale de la vie en groupe ? On nous parle de mâle Alpha, de femelle Alpha, de rituels de compétition entre mâles et bien évidemment de groupes sociaux distincts suivant le nombre de mâles et de femelles formant le groupe (voir ici). On parle aussi de comportements pacificateurs, comme l’épouillage chez les bonobos, mais aussi la non agressivité chez les babouins, et l’importance des mimiques (j’attends un bouquin sur le sujet mais j’échafaude déjà ce que je crois lire bientôt !) dans le comportement social des individus et du groupe tout entier. Alors oui, (c’est une hypothèse à ce stade de réflexion) la virilité est une conception quasi animale de la vie en société.

Et cette conception, qui est quasi-religieuse pour autant, (songeons au dieu Priape et au dieu Bacchus) jouit d’une domination stupéfiante dans la vie sociale. Elle est acceptée par tout le monde, femmes&hommes. Elle fait l’objet d’un respect qui se marque notamment dans la tolérance envers la violence des hommes, la pratique du viol par les hommes, le féminicide par les hommes. Tolérance des magistrats, tolérance des policiers, tolérance des journalistes, tolérance de tous les hommes envers leurs congénères. On punit de mort la femme adultère, encore dans beaucoup de sociétés, mais on ne coupe ni la main ni autre chose au violeur ou au trucideur : cela attenterait à leur position sociale quasi-animale.

Je pense que l’idée est à creuser, car elle a l’intérêt de faire surgir notre nature d’animal dans notre société humaine (alors qu’on a souvent en perspective nos qualités spécifiquement humaines, la parole, le rire, la raison…). Et que ce n’est qu’en prenant conscience de ce statut bizarre de la virilité qu’on pourra un peu mieux la cerner, la limiter, la détourner. Et couper court aux manifestations de violence et de sexe qui ne peuvent plus être aucunement tolérées.

Dans la suite de cette idée, deux mots sur la féminité. La féminité serait bien elle aussi une conception quasi-animale de la vie en société. J’ai dit récemment qu’elle était indexée au désir de l’homme, prescrite par lui, et faisant l’objet d’injonctions incessantes (voir les magazines féminins) comme si elle se définissait indépendamment de la « nature » des femmes, comme si elle était une aliénation. (Je fais souvent référence à Beauté fatale, de Mona Cholet). Je pense ici soudain que la réponse doit être plus complexe. En fait le sexe et la violence sont organisées et ritualisées dans la société pour « faire société » justement, pour éviter un groupe qui ne serait qu’un bordel ultra-violent de tous contre tous. (Dans la Bible, « Sodome et Gomorrhe » sont les figures de cette a-socialité). Et l’assignation à un sexe, si prégnante dans nos pratiques humaines, est la base de cette double conception de la gestion sociale du sexe et de la violence.

On retombe ainsi sur cette idée que la virilité, tout le monde  la connaît, mais personne ne l’a vue ou entendue ou lue ou rencontrée (d’où l’idée de John Stoltemberg d’aller la retrouver dans les bois et de n’y voir qu’un géant rustre et asocial). Elle tourne la tête aux hommes, il savent bien de quoi il s’agit sans savoir qui leur a enseigné ! ni si elle se niche dans le cerveau, les muscles ou « sous la ceinture ». Et ils la pratiquent donc « sans savoir ».

Car ils ne savent plus ce que cela comporte d’être un animal et de se conformer à la loi du groupe, aux nécessités du groupe. Leur domination masculine n’a plus de limite. Les limites sociales (lois de la guerre, lois de la vie en société) paraissent ténues et toujours pouvant être dépassées, car c’est leur « nature » (en fait, leurs abus de droit) qui veut cela.

 

Publié dans Féminisme, patriarcat | Tagué , , , , , | Laisser un commentaire

Quand les « courageux matamores » méprisent celle qui met le feu

Un matamore est un soldat fanfaron,se vantant d’exploits imaginaires. Connu dès l’Antiquité, il a reçu son nom durant les « croisades » contre la civilisation espagnole arabisante (= celui qui prétend avoir maté des maures). Les hommes sont souvent des héros du zinc du Café du Commerce : ils n’ont écouté que leur courage, mais rien de sérieux n’est arrivé.

Eh, bien, ces courageux fanfarons se sont encore illustrés dans leur mépris d’une femme, récemment en Belgique.

En deux mots voici l’origine de l’événement : une lycéenne belge de 17 ans, admiratrice de Greta Thunberg, a lancé le même appel en Belgique : faisons grève scolaire tous les jeudis, pour que des décisions politiques attendues tiennent compte de la lutte contre le changement climatique. Et son appel a reçu un retentissement certain, dans les deux communautés linguistiques du pays. Les jeunes belges ont été à la pointe pour secouer le système politique belge durant tout le premier semestre 2019. Cette jeune fille, Anuna De Wever, a créé un mouvement Youth for climate,  et fait campagne cet été pour maintenir la pression. Elle a connu un succès médiatique. (Non, ses parents ne peuvent être accusés de l’avoir instrumentalisée pour leur propre combat.)

Elle a été invitée à prendre la parole à la tribune d’un important festival de musique, le Puppelkop, 32e édition, en Flandres. Contre toute attente, elle a été largement huée par une partie du public. C’est étonnant, mais ce n’est pas un problème. Ce public a pu estimer qu’on ne pouvait mélanger une « cause » à leur désir de partager les musiques et de payer pour cela. Tout comptes faits, il y a une majorité du public qui n’est pas prêt à militer pour des causes sociales comme la justice écologique, la justice sociale, le féminisme, etc.

Mais l’événement survient par la suite. Anunna de Wever et ses copines, comme des jeunes festivalières normales, ont décidé de planter leur tente dans le camping organisé par le festival. Et c’est là qu’une bande d’hommes contestataires ont été fiers de s’en prendre courageusement à ces trois jeunes filles, à démolir leur tente et leur matériel ce camping et à arroser ces femmes avec des bouteilles remplies d’urine.

J’insiste sur ce détail, car voilà bien un produit hors commerce ! Il faut avoir abusé de la boisson, et notamment de la bière, avoir eu la flemme d’aller aux toilettes et avoir des vidanges (de bière) à disposition pour fabriquer ce produit, avec l’aide… d’un appareil génital masculin ! Et être animé par le mépris souverain envers les femmes pour transformer sa fosse à purin en arme de combat ! Avec cris et injures !Le service d’ordre du festival a du assurer la protection de ces jeunes filles, pour qu’elles puissent continuer à assister au festival et en profiter.

Finalement, voilà des militants minables, des potaches, qui s’en sont pris sans doute à des jeunes femmes comme eux, mais qui avaient pour elles une fierté de militantes, de femmes fortes, de « sorcières ». Ils n’ont pas supporté ce renversement de la hiérarchie à dominante masculine. Et ils se sont offert une importante victoire militaire, à leurs yeux, grâce à leur urine imbibée…

J’ai fait plusieurs hypothèses sur la situation, parce que les circonstances de l’événement n’ont pas été explicitées, bien qu’il ait fait le buzz dans les médias. Il faut dire que la présence d’une jeunesse d’extrême droite arborant le drapeau qui symbolise le mouvement d’émancipation flamande depuis un siècle mais aussi son versant collaborationniste avec les nazis durant les années 35-45, a amené à un autre incident, car les organisateurs du festival ont interdit ces drapeaux, à peine différents de celui officiel de la Région Flamande.

Il n’est pas exclu que cette jeunesse d’extrême-droite, les opposants au Mouvement des jeunes pour le climat au sein du public et ces matamores sexistes du camping du festival soient les mêmes, ayant considéré que les jeunes filles contestataires étaient « de gauche ».

Publié dans Féminisme | Tagué , | Laisser un commentaire

Les tueurs de masse sont aussi des hommes comme les autres

Slate a fait paraître un article sous le titre (prudemment interrogateur) : « Les tueurs de masse haïssent-ils les femmes? » (qu’on trouvera ici). Il est inspiré d’un article du New York Times de ce 10 août : « A Common Trait Among Mass Killers: Hatred Toward Women » (la haine des femmes, trait commun parmi les tueurs de masse). Voici la conclusion de l’article de Slate :

«Les experts disent que les mêmes schémas qui conduisent à la radicalisation des suprémacistes blancs et d’autres terroristes peuvent s’appliquer aux misogynes qui se tournent vers la violence de masse: un individu isolé et troublé qui trouve en ligne une communauté d’individus partageant les mêmes idées et un exutoire à leur colère», rapporte le New York Times. Pour les défenseuses&eurs du contrôle des armes à feu, le rôle que joue la misogynie dans les tueries de masse devrait également être pris en compte afin de lutter contre ces dernières.

(Comme le point médian ne passe pas dans un copier-coller sur mon traitement de texte, j’ai appliqué ma propre pratique inclusive. D’ailleurs ce sont surtout les femmes qui réclament le contrôle des armes).

Il me semble que cette manière de voir inverse la question. La misogynie paraît soudain un trait surajouté et lié aux hommes tueurs en masse, aux hommes ultra-violents, etc.

Bien sûr, la problématique est celle du droit américain de détenir des armes. Certaines restrictions sont admises légalement, mais ne sont pas facilement applicables, comme l’explique la journaliste de Slate :

« Si la loi fédérale interdit aux personnes reconnues coupables de certains crimes de violence domestique d’acheter ou de posséder des armes à feu, elle ne s’applique pas lorsque les victimes ne sont pas mariées, n’ont pas d’enfant ou ne vivent pas avec leur agresseur. La NRA, la principale actrice du lobby des armes aux États-Unis, s’est farouchement opposée à ce que les personnes accusées de maltraitance puissent perdre leur droit de posséder de telles armes.  ».

Il s’agit donc d’élargir les critères de restriction, malgré la force du lobby des armes.

Effectivement, on comprend ces restrictions s’il s’agit d’intervenir sur les meurtres de femmes : une bonne partie des hommes assassins de leur femme passent à l’acte au moment de la séparation. Mais va-t-on de ce fait éviter les tueries de masse ? J’en doute.

Il faut prendre le problème à l’envers. La misogynie est très répandue chez les hommes. Le mépris des femmes qui est au cœur de la virilité induit une conception sexiste, partagée entre hommes, entretenue par des clichés que nous connaissons tous. Ils constituaient le fond des sketchs et des dessins humoristiques dans les médias, jusqu’il n’y a pas si longtemps. Cette conception amène une quantité importante d’hommes à un comportement sexiste, comme les dénonciations de #MeToo l’ont montré.

Bien que… le nombre d’auteurs parmi le genre masculin est la plupart du temps inconnu. Je viens de faire une petite recherche sur internet avec les mots hommes et harcèlement : je peux apprendre qu’il y a des hommes harcelés, principalement d’une orientation non-hétéro, et principalement par des hommes. Mais s’il est très simple de faire une statistique des victimes, hommes ou femmes, il est bien plus difficile de compter les auteurs, en comptant sur leur sincérité…

Je relis mon article de août 2017 sur une vaste étude australienne (31,000 étudiants répondants!). J’avais d’ailleurs titré cet article : « où sont les agresseurs hommes ? ».Et j’avais du éplucher le rapport sur les agressions sexuelles pour arriver à conclure :

Sur 4.768 cas de harcèlement de femmes, 93% des auteurs sont des hommes, et pour 2136 hommes harcelés, 59 % sont des hommes. Ce qui ferait 4400 + 1300, soit 5.700 hommes coupables !

On est ici dans les hypothèses (j’ai agrégé des auteurs ‘groupes mixtes’ aux auteurs masculins). Soit, à la grosse louche, donc avec une fourchette d’erreur très large, (si les hommes sont 50 % des répondants) 36 % des hommes ! Bien sur il peut y avoir des hommes multi-agresseurs ? mais aussi des bandes hommes agressant une victime !

Et pour ce qui est des agressions sexuelles proprement dites, j’avais trouvé au total au moins 285 auteurs masculins pour 28 agresseuses féminines. (91% / 9%). Mon but était de dénombrer les auteurs masculins dont on ne parlait pas « Voilà le chiffre que je voulais lire en tête de tous les articles et qui était totalement absent, même dans le rapport ! » avais-je conclu.

Mais je peux ici conclure que le taux d’hommes coupables d’agression est bien plus faible 285 sur 15500 hommes, c’est 1,5% d’hommes violents parmi une population d’étudiants australiens. Sans doute que le pourcentage doit être plus élevé dans une population ayant l’age d’être lié aux violences conjugales.

Il y aurait donc par principe une presque totalité d’hommes misogynes. Il y a ensuite plus ou moins un tiers d’hommes harceleurs chez les étudiants australiens. Et un faible pourcentage d’hommes agresseurs ? Je tombe néanmoins sur une étude de l’ONU disant en 2013 que 11 % des hommes d’Asie-Pacifique ont reconnu avoir déjà violé une femme, avec de fortes disparités par nation. Et le viol n’est qu’une des violences faites aux femmes.

Il ne faudrait pas réduire la violence masculine à un « syndrôme du tueur de masse » ! Et je pense raissonnable de dire que les violeurs n’ont pas tous l’intention de tuer ! Et surtout de tuer en masse !

L’article fait le lien entre les tueurs en masse et le mouvement des « célibataires involontaires » qui promeut une haine des femmes sur base de leur sentiment de frustration sexuelle. C’est une autre thématique importante. (Ls frustrautions diverses sont un des volets de la souffrance masculine, thème que je prends au sérieux désormais ; mais la mauvaise réponse des hommes aux frustrations ne permet de rien justifier, ni même expliquer !) Il est clair que tous ceux qui bâtissent leur propagande sur l’énervement des frustrations vécues par les gens (on parle en général de propagande populiste) portent une énorme responsabilité dans les montée des violences « vengeresses » : ils abaissent le rempart de répression sociale contre de tels actes. Cela peut clairement inciter des personnes violentes à passer à des actes socialement barbares. On cite dans l’article visé des tueurs ayant tué auparavant des femmes de leur famille ou ayant pour but de le faire par leur tuerie.

Ceci montre que le vrai problème est la défense du rempart social de répression de tous les actes sexistes : des tueries de masse au harcèlement, en passant par les violences faites aux femmes et notamment les viols.

On en est très loin. Les progrès à faire sont énormes. On a progressé un tout petit peu dans le « publiquement correct », comme ce sexisme des caricatures dont je parlais, dans le titrage des journeaux, dans l’accueil des victimes par la police… et encore. On est encore à bonne distance de ce qu’il conviendrait de faire dans les relations de couple, dans le suivi des plaintes par la justice, dans la lutte contre les féminicides.

Il y a une « culture du viol », il y a une « culture du recours à la prostitution », il y a une culture de la blague sexiste (entre hommes, et pas seulement – cfr l’affaire de la Ligue du LOL) auxquelles il faudrait aussi opposer un rempart. Mais c’est souvent un rempart contraire qui est dressé, comme ces arguments de la « séduction à la française » qui sont apparus à propos du harcèlement (la lettre dite « de Catherine Deneuve et autres femmes ») et de diverses affaires, dont celles de Denis Baupin ou de DSK.

En mettant le doigt sur les tueries de masse, c’est le problème bien plus général du sexisme qui est masqué ! Et en privant certains hommes d’armes meurtrières, on n’atteindra jamais l’étendue des problèmes. (Refuser la diffusion des armes en général est aussi dresser un rempart social contre la violence extrême, évidemment, et on peut voir le résultat du laxisme aux USA, et pas seulement pour les tueries de masse).

Publié dans Féminisme, patriarcat | Tagué , , , , , , | Laisser un commentaire

D. Trump n’est pas un mâle Alpha

Les États-Unis avaient deux solutions : en réalisant l’étendue de la mutation et l’immensité de leur responsabilité, ils pouvaient devenir enfin réalistes
en menant le « monde libre » hors de l’abîme, ou s’enfoncer dans le déni. Ceux qui se dissimulent derrière Trump ont décidé de faire rêver quelques années
encore l’Amérique pour retarder l’atterrissage en entraînant les autres pays dans l’abîme — peut-être définitivement. (Bruno Latour, Atterrir)

«Je suis la personne la moins raciste au monde», a déclaré Trump, président de l’hyper puissance étasunienne. Cela après plusieurs attaques délibérées envers des élues & élus de couleur non blanche, qui ne lui avaient pourtant rien fait.

Déclaration ridicule, car il n’y a pas de compétition à être « le moins raciste », cela n’a aucun sens : on est raciste ou non, on peut l’être à moitié, mais pas « doublement » non-raciste.

Mais déclaration totalement masculine, car les hommes sont sans arrêt en compétition pour « être le plus » ceci et cela que leurs congénères, et notamment « la personne la plus virile au monde ». John Stoltenberg a construit une jolie image pour faire ressentir cette compétition : la masculinité est comme un mur contre lequel chaque homme vient appuyer son échelle et se met à grimper ; et chaque homme acquiert de la fierté en fonction des autres hommes qu’il parvient à dominer de la hauteur qu’il a atteinte, mais se sent mis au défi par les hommes montés plus haut que lui et se préparent à le mépriser aussi. Quant à ceux qui n’ont pas d’échelle, hommes hors d’état de participer à cette compétition pathétique et traités de « femelette », femmes et enfants, personnes handicapées, elles & ils endurent le mépris souverain de tous ces gens juchés sur leurs échelles, qui trouvent là un sentiment de gloire à bon compte. C’est exactement ce que fait Trump en s’en prenant à des personnes hors compétition, disqualifiées d’office par son attaque : ces personnes ne sont pas dans la course sur les échelles des blancs.

Trump se plait à diviser profondément l’opinion publique étasunienne, car il regroupe ainsi une catégorie de personnes souvent déclarées hors course par le capitalisme en crise, les ouvriers blancs, et les appelle à le soutenir dans sa course solitaire au sommet de sa propre échelle virile.

John Stoltenberg a construit une autre image pour illustrer le caractère stupide et inhumain de cette course à la domination virile. Voilà qu’il se met à enquêter sur « la personne la plus virile au monde », et chaque homme dominant le renvoie à un autre plus dominant que soi, jusqu’au jour où quelqu’un peut lui indiquer le chemin vers cette personne recherchée comme la plus virile : au fond d’une sombre forêt. Il appelle et finalement un grognement lui répond : qu’est-ce qu’on me veut ? L’homme le plus viril au monde est un fou acariâtre et brutal qui ne s’intéresse plus à aucune relation humaine, c’est un animal humain sans valeur aucune !Voilà effectivement le summum de la virilité illustré.

Et c’est un peu le personnage que Trump cherche à incarner aujourd’hui, dans sa pré-campagne électorale. Il n’est absolument dans aucun débat, il est une toute puissance qui agresse tout le monde et personne, afin de polariser le public sur son image.

Il avait, dans la campagne électorale précédent son élection en fin 2016, assumé son sexisme de la même manière : son discours le plus méprisant envers les femmes, partagé jadis avec un journaliste pour illustrer et souligner sa puissance majeure (une mise en connivence très pratiquée par certains hommes pour mettre l’autre en infériorité complice), il ne l’a pas démenti quand il fut rendu public, il l’a assumé.

D’un certain point de vue, il ne sert à rien de réagir par un « sursaut moral » aux agressions de Trump : c’est justement ce qu’il recherche, pour opposer sa « force brute », sa domination, aux attitudes démocratiques et respectueuses, qui seront toujours plus bas sur son échelle.

Cette attitude, qui est la quintessence d’une stature masculiniste, ne peut être comparée à un « mâle Alpha » dominant un groupe de singes mâles et femelles. Comme le primatologue Frans De Waal l’a montré (De la réconciliation chez les primates), le pouvoir chez les singes est toujours affaire d’alliance. Un mâle Alpha va s’allier à un de ses compétiteurs contre l’autre, et il va s’allier à la femelle Alpha qui organise les femelles, celles qui consolent et assurent la pacification du groupe d’ensemble et surtout des compétiteurs mâles après la bataille, par des séances d’épouillage rituel. Aucun singe ne pourrait dominer son groupe, s’il ne pouvait faire preuve d’alliance, de réconciliation, de tolérance et s’il avait au contraire tout le monde contre lui.

Non, la personnalité de Trump est plutôt celle d’un « homme dominant toxique », incapable de créer des relations positives dans le groupe qu’il domine, mais seulement de faire des rodomontades et assurer qu’il est celui qui décide. Quitte à mettre en danger l’économie mondiale ou la paix. Il est toujours difficile de retenir un tel humain toxique. Ses congénères hommes se sentent spécialement démunis, pris à contre-pied. Dans le cas de Trump, seul l’électorat peut le désavouer (son parti a trop besoin de s’accrocher au pouvoir, à la distribution des honneurs et des places), ou les milieux économiques peuvent refuser d’enrichir sa cassette électorale.

Publié dans Féminisme, patriarcat | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Bis repetita placent … ?

Parfois, je me répète. Mais parfois,  cela se complète. Donc cela pourrait « plaire »… En fait, commenter des réflexions construites par d’autres me permet d’avancer dans mes propres échafaudages d’idées… Il s’agit toujours de rappeler la domination masculine comme cadre contraignant pour les hommes et les femmes. Et donc l’asymétrie de situation, mais aussi les contraintes vécues par les hommes. Sans que cela leur donne aucune « excuse » de comparaison avec le vécu des femmes.

Il y a trois jours, j’ai commenté un bon article de Egalitaria sous le titre L’amour et la violence (qu’on trouvera ici). Je réagissais à son propre commentaire sous l’article :

« Les femmes ont particulièrement bien intériorisé ce schéma, et c’est ça le plus navrant. Sur ce sujet, je pense que l’éducation est cruciale, tout comme la variété des représentations dans la culture et les médias (mais que ce soit pour l’un ou l’autre, on n’est clairement pas avancés…). « 

Et j’ai répondu :

Merci d’avoir abordé ces thèmes. On est clairement pas avancés, oui ! C’est en réaction à cette bonne résolution des mères féministes : « je vais donner d’autres injonctions à mon fils » que je me suis mis à la réflexion sur le masculin. Avec l’idée : cela ne se construit pas comme cela ! En fait les hommes sont embrigadés dans un système social (de genre) qui les contraint, les dirige, les oblige ; et le groupe d’homme assure une pression/répression insidieuse (très peu décrite) pour modéliser chaque homme selon le canon de la virilité. Cela commence pendant la grossesse avec les projets et attentes des deux parents qui s’investissent dans le modèle genré, puis par diverses épisodes qui font du mâle un digne représentant/reproducteur parfaitement autonome du système de domination. L’homme est une « »victime » » consentante et même volontaire (vu les avantages) mais mise en permanence au défi de sa virilité. On peut parler d’une souffrance (répandue) des hommes et d’une cage dorée. Mais cette posture collective se reproduit depuis des millénaires, et la modifier ne sera pas simple. La liberté/nécessité de la violence fait partie de cette posture obligée.
Rappelons que cette fabrication des genres est collective : la loi du talion entre clans et familles, les mariages arrangés sont des pratiques qui engagent la famille, la parentèle, la société. La violence (masculine) est plus contrainte, modérée, socialisée, mais pas expurgée.
Bien sûr, le modèle dit ‘de féminité’ est pire que la virilité : il est défini au profit des hommes et répété dans chaque hebdomadaire féminin actuel (Beauté Fatale, de Mona Chollet m’a ouvert les yeux la-dessus). Il est l’expression du modèle de soumission qui préside à la fabrication des femmes (On ne nait pas soumise, on le devient, de Manon Garcia explore ce thème). Elles sont aussi embrigadées et contraintes, et à leur détriment, pour être dévalorisées et mineurées. Elles peuvent donc être choquées de mon expression de l’homme « victime ». Je ne veux aucunement amoindrir la responsabilité de chaque homme. Mais je crois important de dire qu’il faut s’attaquer au système bien plus encore qu’aux individus (mais il est légitime de les poursuivre pour toute violence), et que c’est sur ce plan qu’on n’avance que très peu. On avance « en apparence » avec des buts d’égalité. Les hommes sont un peu plus conscients des injustices dont ils profitent (leur déni de leur domination et mépris est moins naturel), mais ils n’ont pas un nouveau cadre de comportement qui oriente autrement leur part de liberté, de puissance, d’autonomie. Briser les modèles de domination et de soumission (virilité et féminité) et reconstruire autre chose : il y a du boulot.

Mais j’avais le sentiment d’avoir produit un commentaire comparable peu avant, sur un autre blog, pas très féministe, voulant protéger les hommes, et j’avais donc réagi ainsi :

Je vous cite : « Depuis [Adam et Eve, les femmes ont du mal à supporter la domination de l’homme sur elle. Il faut dire que celle-ci est parfois particulièrement dure ou injuste: et oui, les hommes non plus ne sont pas parfaits! Mais là n’est pas le sujet, » Je pense, moi que c’est tout le sujet : depuis nos ancêtres singes, les mâles hominidés dominent les femelles (c’est un choix, et d’autres espèces de singes n’ont pas fait ce choix), et cette domination s’est alourdie de manière perverse et elle formate les hommes autant que les femmes. Formater ? Jadis les religions faisaient le relais, aujourd’hui la pub et les bonnes manières. D’où votre portrait de la Féminité, d’une mission de la Femme. Les hommes ont tout à gagner à écouter les critiques féministes. Et notamment à se libérer de leur complicité dans le pouvoir abusif, à être mieux responsable du quotidien et de sa charge mentale. (Vous avez tagué votre article ‘féminisme’, donc je réagis Un homme pro-féminisme.

Précédemment, j’avais réagi à un autre article de Egalitaria (décidément, je vous recommande son blog, elle fait un excellent travail), ici :

Vous vous en prenez au groupe d’hommes et vous avez raison. Mais je ressens que le problème est plus vaste. « Ce sont les hommes en tant que groupe social qui peuvent se permettre d’exiger de leurs compagnes qu’elles apportent un soin particulier à leur apparence (perdre du poids, mettre du maquillage, porter des vêtements plus « sexy »…) alors qu’eux-mêmes n’ont aucun scrupule à se négliger », écrivez-vous. Je crois qu’il faut parler d’un modèle social masculin et d’un modèle social féminin, qui comportent des contraintes (surtout pour les femmes) et des libertés (surtout pour les hommes). Les hommes subissent des contraintes qui sont entretenues par leurs pairs, par le groupe d’hommes. Le cliché de la différence d’age et de beauté est présent surtout dans les sphères de pouvoir. Mais il est vrai qu’il entretient chez les hommes l’idée que tout leur est accessible (même quand ils n’ont pas de pouvoir, s’ils trouvent une partenaire — des hommes sans pouvoir ont pu profiter de leur avantage salarial pour capter une femme de l’Europe de l’est ou d’autres continents). Il est chouette d’avoir une femme jolie au bras pour parader publiquement parmi ses compagnons, ses pairs.
Et de même je me demande si l’obligation de beauté ou féminité n’est pas une contrainte transmise aussi par les femmes, et ce miroir déformant de « la presse féminine ». Quand vous écrivez : « Pourquoi s’intéresse-t-on autant à ce qu’ils « préfèrent chez une femme », à ce qui « les excite », aux tenues qu’ils trouvent les « plus sexy pour un premier rendez-vous », à leur « type d’épilation préférée », etc ? », c’est plus un langage de magazine qu’un dialogue entre hommes ! (Je vais lire bientôt Beauté fatale, de Mona Cholet).
Bref, plutôt que « les hommes en tant que groupe social » concret, avec des individus dans l’imitation de quelques vedettes, il faut parler de « les hommes en tant que groupe social structuré par un modèle et le reproduisant par obligation, et avec des différences entre puissants et homme lambda. Dénoncer les hommes, oui, mais avec le carcan qui va avec. Faire le tour du carcan féminin, et le renverser aussi, même quand les femmes le reproduisent également.

Et hier, j’ai réagi à un autre article, qui citait notamment une phrase choquante pour moi (on peut éventuellement lire le texte ici) et j’ai donc réagi :

Monsieur, j’ai lu votre texte avec intérêt. Le fait que le principal soit dit par une femme est important pour cette écoute. Pourtant, je trouve que quelque chose ne va pas. Je cite son discours d’après vos notes :
« En réalité, tous les activistes des droits des hommes que j’ai rencontré soutiennent les droits des femmes. » Et ensuite : « Depuis, je ne me qualifie plus de féministe ».
Je pense qu’il est important effectivement de travailler sur la fabrication des hommes. Et la part de souffrance qu’elle comporte (j’ai abordé en partie cela dans mon blog). Mais il reste deux principes : la relations entre femmes et hommes est encadrée par le système de domination masculine qui contraint les hommes (à dominer) et les femmes (à être soumises) ; et il y a une violence masculine non suffisamment encadrée ou limitée, tant entre mâles que vis-à-vis des femelles (par comparaison à tant d’autres espèces de mammifères). De ce fait la violence subie par les hommes n’a pas de comparaison avec la contrainte violente vécue par les femmes. Le chiffre donné pour les USA me surprend. Sur mon blog il y a des chiffres australiens sur un échantillon de 300.000 étudiants, ce qui est très costaud statistiquement.
(Le fait que les hommes se suicident, cela parle de leur souffrance ; mais ne permet aucune comparaison avec l’injustice subie par les femmes.)
Bien des activistes des droits des mâles ne prennent aucunement au sérieux les droits des femmes. Ils estiment qu’il y a égalité (de souffrance) là il n’y en a pas. Les hommes sont dans le déni de leur domination, ils ne la voient et la ressentent pas. Ils exagèrent les contraintes qu’ils subissent. Ainsi des pères sur les grues pour leur droit de visite et la réponse de la Ministre vers 2015 : la plupart des jugements accordent aux parents ce qu’ils ont demandé (cad garde à la mère ou garde partagée, parfois garde au père) et dans de rares cas (2 ou 3%), contre la demande du père : mais il faut alors voir si le père n’a pas quelque chose à se reprocher qui dévalorise ses droits. Et ces pères sont portés par un milieu de masculinistes « rabiques » qui ne reconnaissent aux femmes aucun droit.

 

Publié dans Féminisme, ressentir la domination masculine | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Un même schéma « élitaire » pour toutes les dominations

 

J’ai lu avec intérêt une étude qui propose un modèle permettant d’expliquer les effets des dominations sociales sur la personnalité des gens et sur la construction sociale, les rapports entre les groupes. C’est un peu compliqué, mais c’est passionnant, notamment pour notre projet de déconstruire la domination masculine. Je pense en effet que les hommes sont pris dans un « embrigadement » de groupe, qui est largement sous-estimé.

Le fait de proposer un schéma à l’œuvre dans toutes les dominations réduit de ce fait les différences construites sur une essence ou une différence biologique, sur une culture, etc. .

La plupart des explications sociales et psychosociales partent de la notion de groupe (qui est vu comme dépersonnalisant, par effet de masse, au regard de l’identité personnelle), mais sans prendre vraiment en compte les questions de hiérarchie sociale dans le groupe et entre les groupes.

En 2002, Fabio Lorenzi-Cioldi avait publié une première version de son livre : Les représentations des groupes dominants et dominés : Collections et agrégats, aux Presses Universitaires de Grenoble. Dans une nouvelle version entièrement refondue, Dominants et dominés : les identités des collections et des agrégats, chez le même éditeur en 2009, l’auteur souligne dans sa préface que cette idée non conformiste rencontre moins de résistance dans la psychologie sociale. L’individu comme personne (l’identité personnelle) ne s’oppose plus à l’intégration au groupe comme individu (l’identité collective). Mais il estime (et c’est il y a dix ans!) qu’il faut enfoncer le clou.

En deux mots,

Dominants et dominés réaffirme la portée heuristique des notions de collection et d’agrégat. L’agrégat, groupe homogène et compact, composé d’individus similaires et interchangeables, s’estompe à mesure que le regard s’élève dans la hiérarchie sociale pour laisser place, às son sommet, à la collection, un rassemblement plus éphémère de de personnes toutes différentes les unes des autres (p. 5).

Tout homme peut entrer de plein pied dans cette grille d’analyse. Il conviendra que « les femmes sont toutes les mêmes » (d’où le recours facile aux stéréotypes regroupés sous le vocable « Lâ Fâmme », mais que chaque homme est tenu d’affirmer une forte personnalité au sein du groupe d’hommes et dans son rapport avec les femmes ; au grand jamais, on ne peut mettre tous les hommes dans le même sac, car ils affichent « un sentiment de liberté vis-à-vis de la structure sociale ». Mais le même mécanisme vaut pour le bourgeois (vis à vis du prolétaire), le blanc (vis à vis de la personne « de couleur » ou racisée), le « national » dominant vis-à-vis d’une minorité nationale, le porteur « d’études supérieures » vis-à-vis des scolarités inférieures, le colon vis-à-vis des colonisés, etc.

Nous appellerons donc statut social les attributs et prérogatives d’un ensemble de personnes assignables à un même groupe à l’aide d’un au moins des critères gradués que sont le prestige (le statut au sens strict), la domination et le pouvoir. Le statut social est l’attribut d’un groupe ou d’un rôle social et non celui de la personne. (p.9).

Et l’auteur estime que « malgré les difficultés qu’elle pose, la double exigence d’une analyse interne et externe des groupes semble devenue incontournable ». Alors qu’une analyse qui considère séparément la relation de domination intergroupes et la spécificité de chaque groupe est à tout le moins obsolète dans ce monde « en miettes », où la société voit émaner de nombreux groupes nouveaux.

L’opposition entre la spécificité de la domination trahit les différences de sensibilité des chercheurs qui se penchent sur les pratiques et les représentations d’un groupe régi par un rapport inégal avec ses hors-groupes. Ceux-ci sont souvent intéressés aux manières dont les dominants élaborent des stéréotypes sur les dominés, expriment ou mettent au second plan les préjugés qu’ils ressentent à leur égard, imposent des normes de comportement à tous et cultivent des manières d’être qui cultivent ces normes. Par exemple, l’andro-centrisme qui a pesé sur l’étude des différences de sexe illustre comment l’avantage accordé aux pratiques et aux objets masculins dans la définition culturelle de l’être humain a éclipsé pendant longtemps l’intérêt pour les pratiques et les objets de l’autre sexe. (p. 13)

Souvent la hiérarchie est vue comme un centre et une périphérie, un continuum avec une dégradation progressive, les dominés étant accablés de manques et de déficiences :

On recense leurs goûts de nécessité (Bourdieu), leur insécurité psychique et leur panique de statut (Mills), leur manque d’ambition (Hyman), la modestie excessive de leurs aspirations (Steele et Aronson) l ‘hétéro-détermination de leurs attitudes (Riesman), leur autoritarisme borné (Lipset), l’hypercorrection langagière dont ils font preuve (Bourdieu)ou encore leur usage d’un code de parole restreint (Bernstein). (p.15).

L’auteur montre que la perception d’un groupe comme masse ou agrégat amène à le caractériser par deux ou trois aspects saillants et essentialisants, dont les membres ne peuvent se défaire. Alors que les dominants échappent à une caractérisation collective (alors qu’ils reçoivent des privilèges du fait de leur inclusion dans leur groupe social) et reçoivent des caractérisations plus personnelles.

Dans l’optique que je défends dans cet ouvrage, l’identité personnelle et l’identité collective sont deux représentations sociales de soi (…), elles désignent deux manières d’être dans un groupe : une modalité dominante (la catégorisation de soi en tant que personne,, la différenciation interpersonnelle et l’indifférence aux hors groupes) et une modalité dominée (la catégorisation de soi en tant que membre du groupe, la dépersonnalisation et la saillance du rapport aux hors groupes) [disons : l’indifférence ou l’importance donnée à la comparaison sociale, le dominant ne se comparant/différenciant que par rapport ‘aux autres de son groupe]. (…) On parvient ainsi à caractériser les représentations des dominants et des dominés à l’aide de concepts opposés mais intimement reliés. (…) Le groupe dominant, la collection, est un ensemble de personnes ayant chacun sa propre spécificité. Les membres de ce groupe se présentent (et sont traités) comme des exemplaires spécifiques et des personnalités qui n’ont point besoin du groupe pour se définir. Chaque membre du groupe conçoit son appartenance comme volontaire, dérivée et accessoire. (…) Le groupe dominé, l’agrégat, est un ensemble de personnes plus indifférenciées les unes que les autres. Les membres de ce groupe se présentent (et sont traités) comme des personnes interchangeables. Ici le groupe entretient une relation d’antériorité avec les personnes et est doté d’une réalité sui generis. Le groupe fusionne les caractéristiques de ses membres dans un tout cohérent et homogène. (P.73-74)

C’est un processus qui fait appel à la position sociale qui amène à ces représentations différenciées. Ce qui s’entend dans l’expression qui oppose « le haut du panier » et les « bas-fonds ». L’auteur évoque encore les individus « exemplaires » de la collection ,qui se distinguent tout en représentant leur groupe, par opposition aux individus « prototypes » de l’agrégat, qui résument leur groupe et ne s’en distinguent pas.

On voit même que les personnes dominées adoptent le point de vue dominant et s’y conforment : le sourire féminin serait une annonce de soumission, de non-contestation du rôle qui est attendu d’elles. Et de nombreuses croyances « idéologiques » sur la mobilité sociale, sur le fait que « la pauvreté n’est pas une fatalité » servent à légitimer la structure sociale discriminante et à assurer sa stabilité et même « l’estime que les dominés entretiennent envers les dominants » (p.194). De même, l’origine des privilèges des dominants est camouflée du fait de la discrétion du rapport à ce groupe supérieur, comme si c’était la spécificité de la personne qui justifiait les avantages « acquis », les prérogatives sociales. Il y a une « euphémisation » du groupe dominant qui chloroforme l’injustice du système social. Et il est bien plus difficile d’enquêter sur le groupe des dominants que de décrire à gros traits le groupe dominé. Les études sur les pauvres sont bien plus fréquentes que celles sur les riches.

J’arrête ici ce qui n’est qu’une brève évocation d’un gros livre technique, critique, qui s’appuie sur des travaux pratiques, qui évoque les patrons, les juifs, les cadres, etc. Je pense que chacune et chacun a pu percevoir des évocations de sa propre représentation de soi et des autres, dans bien des expériences sociales.

Je pars de ce livre pour réaffirmer que les hommes se fabriquent d’abord dans des relations entre eux, depuis la bande adolescente jusqu’à la compétition professionnelle. Malgré qu’ils se pensent comme des « self made men », dont la personnalité résulte de leur volonté, leur effort, leur travail, leur courage spécifique. Bref leur forte personnalité. Ils considèrent leurs privilèges comme leurs conquêtes individuelles toutes méritées. Ils sont donc dans le déni d’une domination partagée et exercée par tous les hommes collectivement. Ils attribuent facilement la rébellion féminine à une tare naturelle de ce groupe inférieur. Ils ne supportent pas d’être réduits eux-mêmes à un prototype de leur groupe, dont la violence serait une caractéristique. Leur maîtrise de soi les distinguent des brebis galeuses de leur groupe, qui est de ce fait une collection d’individus.

Et cette fabrication typique des hommes provient de leur statut de dominants et aucunement de tout effet de nature ou de toute qualité propre.

Je m’interroge sur la tendance actuelle à parler souvent des Masculinités, au pluriel, faisant disparaître un modèle commun au profit de sous-groupes qui échappent, chacun à sa manière, à tout stéréotype dénigrant.

Cette modélisation théorique vient donc en appui pertinent de mes réflexions éparses sur mon blog.

Publié dans changer les hommes, patriarcat, ressentir la domination masculine | Tagué , , , , | Laisser un commentaire