Quand un homme prétend « faire son marché »…

(Avec rajout d’un postscriptum) Ainsi donc un homme de 50 ans, faisant le métier de « bonimenteur médiatique » (un saltimbanque de notre société du spectacle) a déclaré tout de go à la question  » Pourriez-vous draguer quelqu’un de 50 ans et plus ? « :

« Ça, ce n’est pas possible. Je trouve ça trop vieux. Quand j’en aurai 60, j’en serai capable. 50 ans me paraîtra alors jeune […] Je préfère le corps des femmes jeunes, c’est tout. Point. Je ne vais pas vous mentir. Un corps de femme de 25 ans, c’est extraordinaire ».

Auparavant, il avait annoncé qu’il n’était plus célibataire depuis quelques mois :

« Je ne sors qu’avec des Asiatiques. Essentiellement des Coréennes, des Chinoises, des Japonaises. Je ne m’en vante pas. Beaucoup de gens seraient incapables de vous l’avouer car c’est du racialisme. C’est peut-être triste et réducteur pour les femmes avec qui je sors, mais le genre asiatique est suffisamment riche, large et infini pour que je n’en aie pas honte ».

Passons sur l’intérêt et la qualité des questions, passons sur les thématiques avancées par un « magazine féminin », passons sur la personnalité du type « sale gamin » de l’interviewé. Et passons sur les répercussions en tous sens que cette déclaration a suscité : on y revient plus loin.

L’intérêt, c’est de voir affirmé le privilège du dominant. Monsieur a ses préférences, Monsieur a ses exclusions, Monsieur a ses choix. Et cela lui parait tout normal. Tout normal de l’afficher sans honte. Son sexisme et son racisme et son âgisme. Monsieur ne cherche pas à rencontrer une personne humaine, une relation qui enrichit sa vie. Non, il a des critères d’âge et de physique. Son idéal ; « un corps de femme de 25 ans ».  Monsieur prétend avoir le droit de « faire son marché ».

Et Monsieur ne voit en cela aucun problème. C’est « tout naturel ». Et bien non, cela ne l’est pas. Il faut se limiter à une objectivation pure de l’Autre pour agir ainsi, sans tenir compte des gouts de l’autre. Il faut réduire sa vie sexuelle à ses fantasmes, sans souci du désir de sa partenaire. Pour ne pas être rejeté, Monsieur préfère s’intéresser à des femmes sans doute doublement dominées, en tant que femmes et en tant que non-blanches. Il peut espérer que leur exaspération devant sa superbe soit moins puissante.

Et cela marche. Cela marche souvent. Souvent même des femmes jeunes avouent préférer un homme dominant. Quitte à se rendre compte plus tard qu’elles ont en fait été abusées, que leur consentement était un simple aveu de faiblesse. Ou même à trouver un compromis déséquilibré mais durable avec quelqu’un qui pourrait être leur père.

Mais cela marche bien moins qu’auparavant. Les déclarations de Monsieur ont provoqué un tollé, même à l’étranger. On voit bien que #MeToo est passé par là : des déclarations qui auraient été source de curiosité ou même de fierté envers l’intéressé lui sont aujourd’hui refourguées dans la gorge. De très nombreuses femmes ont réagi.

Monsieur en a donc rajouté une couche, sans s’excuser du mépris qui traverse ses propos, en estimant que c’est une affaire de gout et, pour sa défense, en se définissant comme un « adolescent névrosé ». Cela excuse-t-il tout ? Non, un tel genre de « sale gamin » mérite assurément une baffe (ou tout autre signal « stop »), surtout s’il a cinquante ans. (On peut s’étonner que ce soit ce types de personnages immatures qui dominent le spectacle médiatique aujourd’hui, et même la littérature masculine, en étalant leur névrose narcissique avec aplomb).

En fait, la plupart des hommes sont aveugles. Ils pensent que leur comportement est la norme. Il sont dans le déni de ce qui est problématique chez eux. Comme tout dominant ne peut ni prendre conscience de son statut ni imaginer qu’il puisse abandonner ce statut.

Post-scriptum. Je n’ai pas voulu dire qu’on ne peut avoir des préférences sexuelles. Tant les hommes que les femmes ont des fantasmes et des désirs qui sont une partie de notre sexualité. Toute sexualité masculine ou féminine comporte une part d’objectivation. Mais rien qu’une part. Et se focaliser sur des « critères » c’est se limiter à cette part fantasmatique. Ou d’ailleurs se limiter à une part de symbolique sociale : se montrer avec (attention : clichés !) une « blonde ravissante » ou une « petite asiatique » devant les copains, cela « flatte » une homme. Se faire voir avec un homme puissant, cela « flatte » une femme. Mais se limiter à ces « parts de sexualité », c’est manquer la part de sexualité qui se fonde sur une rencontre humaine, sur l’écoute de deux désirs et le partage de plaisirs. C’est une sexualité à sens unique, sans préoccupation d’un retour. Beaucoup d’hommes plaideront que c’est le prix de la bandaison victorieuse (d’où le recours au porno). Mais c’est faux : relier la bandaison au seul fantasme, c’est appauvrir le désir, n’avoir pour énergie que l’excitation. Alors que la puissance du désir peut venir après un préliminaire de rencontre et de rapprochement. Bien sûr le fantasme vous chante que « ailleurs l’herbe est plus verte » car il est le rêve d’un objet qui brille.

Mais faire étalage de ses préférences sexuelles réduites au fantasme, c’est écraser toutes&tous les partenaires comme un objet déshumanisé. Si je disais que je voudrais botter le cul à ce sale gamin, non pour stopper son discours mais pour le désir de mon pied pour ses fesses, ce serait odieux.

 

 

 

Publié dans Féminisme, patriarcat, ressentir la domination masculine | Tagué , , , , , | 2 commentaires

« Les hommes protégés » : un roman précurseur, mais..

.

C’est certainement un roman précurseur du féminisme, vu par un homme favorable à ce mouvement des femmes. Il cherche à penser une inversion de la domination masculine, et à décrire une domination féminine, d’abord outrancière puis apaisée. Et fait le portrait d’un homme qui évolue difficilement et qui parvient enfin à s’y adapter.

Un roman curieux, un roman de société-fiction. Dans le contexte des USA. Avec une réflexion sous-jacente (mais non décrite) sur le genre. Et pour quel message, finalement ?

Il s’agit de « Les hommes protégés », de Robert Merle. Ce roman date de 1974, tout juste après le début de la 2e vague du féminisme. On n’en sait pas beaucoup plus sur le pourquoi et le comment de ce roman, de la part de l’auteur de Fortune de France ou de Week-end à Zuydcoote. A 68 ans, il avait déjà écrit six romans, des pièces de théatre, des textes engagés (pour Fidel Castro, pour Ben Bella).

En voici l’argument (4e de couverture du livre de poche) :

A la suite d’une épidémie (mortelle) d’encéphalite qui ne frappe que les hommes, les femmes les remplacent dans leurs rôles sociaux et c’est une présidente, Sarah Bedford, féministe dure, qui s’istalle à la Maison Blanche. Le Dr Martinelli, qui recherche un vaccin contre l’encéphalite, est enfermé avec d’autres savants à Blueville, dans une « zone protégée » qui les tient à l’abri de l’épidémie mais dans un climat de brimades, d’humiliations et d’angoisses. Martinelli acquiert vite la conviction que son vaccin ne sera pas utilisé, du moins sous l’administration Bedford. C’est paradoxalement chez les femmes qu’il trouvera ses alliées les plus sures et par les femmes qu’il sera libéré. Mais une fois Bedford remplacée à la Maison-Blanche par une féministe modérée, Martinelli saura-t-il s’adapter à une société ou les hommes ne jouent plus qu’un rôle subalterne ?

C’est sans doute cette dernière question qui motive la construction du roman. Le Dr Martinelli, sommité scientifique, est décrit comme un personnage qui croit comprendre ce qui se passe, mais qui est éclairé par des femmes pour dévoiler sa naïveté, son innocence, sa crédulité. Les femmes ont une perception supérieure des relations humaines, des caractères et des intentions. Elles devinent ce qui est masqué, au contraire des hommes. Elles lui reprochent son regard indiscret, qui parle de lui plus qu’il ne perçoit l’important à voir.

Par opposition pourtant, les femmes n’ont au début du roman pas le beau rôle. Sa compagne, conseillère de la présidente, le laisse tomber dans une sorte d’indifférence. Le régime instaure une sorte de dictature, incitant tous les hommes à se faire émasculer et déviriliser pour échapper à la maladie. Ce qui en fait des suivistes, sans personnalité. Comme « homme protégé », Martinelli peut échapper à ces contraintes et garder ce qu’il lui faut de personnalité machiste. Notamment pour faire parmi d’autres péripéties, quelques conquêtes féminines. Mais il va finalement percevoir le piège dans lequel il est pris, manipulé par le pouvoir. Il est prisonnier autant que préservé. Et il va être pris en charge par un mouvement de résistance essentiellement féminin qui va l’exfiltrer en même temps que son vaccin enfin mis au point.

C’est donc un personnage masculin qui est au centre du roman, et ses états d’âmes avec ses collègues et son entourage professionnel. Parmi les personnages féminins beaucoup sont assez caricaturaux (même s’ils se révèlent finalement différents de ce qu’il aurait cru). Le romancier est sans doute favorable à une évolution des hommes, vers d’autres rôles plus sensibles. Mais ici c’est une évolution qui est commandée par l’histoire, et qui se fait sans jugement moral, sans motivation. Les femmes ont le pouvoir, les hommes doivent servir, point. Et notamment faire des enfants… à plusieurs femmes. Elles s’accordent entre elles cette disponibilité. Et le héros de s’avouer que ce rôle d’objet sexuel est acceptable. Même si ces décisions se prennent sans son avis. Même s’il est aussi parfois rabroué ou dénigré par elles :

Et moi, l’ex-profiteur d’une culture misogyne, (je vais) continuer à faire l’apprentissage, si bien commencé à Blueville, d’une position subtilement inférieure. Et qui plus est, à supporter quotidiennement, comme je le peux – parfois bien, parfois mal – ma nouvelle condition d’objet sexuel. Sans trop développer, j’espère, mes instincts narcissiques. Et, autant que possible, sans complexe paranoïaque de persécution. Si j’étais chrétien, je dirais que j’expie. Et franchement, je m’en aperçois de jour en jour, maintenant que les rôles ont changé : il y a de quoi expier.

Ce sont quasiment les dernières lignes du roman, c’est la conclusion du travail. Ce roman atypique aborde donc en creux, en miroir, la question de la domination masculine, mais sans la dire.Et avec un cheminement parfois peu compréhensible : pourquoi introduire soudain narcissisme, paranoïa et expiation ? On n’en saura pas plus.

Je ne suis pas vraiment parvenu à m’attacher à ce personnage masculin, coincé entre la superbe et le ridicule, un peu artificiellement sincère. Qui est pris dans une histoire plus politique et sociale que vraiment personnelle, émotionnelle.

Les romans féministes pour hommes sont si rares (il y en a un de John Stoltenberg, non traduit) qu’il valait la peine de le signaler.

Quelqu’un écrivait récemment qu’il y a rarement dans les romans, et surtout les romans écrits par des hommes, de personnage intéressant de femme. Je crains que les personnages féminins de ce roman soient elles aussi prises dans une structure finalement artificielle, même s’il y a une forme d’attention à elles. Cela tient peut-être aussi à ce que Robert Merle, auteur de théâtre, ait choisi d’avancer son histoire par de nombreux dialogues, qui n’ont pas toujours retenti comme il faut chez moi. Il faut d’ailleurs convenir que rares sont les romans (masculins) qui donnent des hommes un portrait « vrai », sincère : on a plutôt des personnages pris dans des rôles et y trouvant l’expression d’un « symbole viril », fait de compétitions et de conquêtes…

Cherchant quelques avis sur internet, je vois que plusieurs personnes ont un avis négatif, comme livre « misandre » (détestant les hommes) mais aussi comme livre anti-féministe, montrant les excès où il pourrait aboutir. D’autres partagent ma perplexité Quelqu’un dit que Merle a écrit une défense du couple hétérosexuel, comme il l’aurait fait dans d’autres livres. Bref, il exprimerait l’inquiétude d’une dérive, il transmettrait un avertissement. Il faut le reconnaître, il dépeint notamment une relation lesbienne de manière particulièrement dénigrante. Mais il pointe aussi plusieurs éléments du sexisme mâle. Alors… Peut-être est-ce moi qui ai vu les aspects positifs et rien qu’eux. Il est loin de faire le procès du masculin qui est devenu évident aujourd’hui (violences sexuelles, plafond de verre, harcèlement…). Faut-il le reprocher à lui, ou à son époque de féminisme encore débutant ?

(Je vois même que trois romans de Merle, dont celui-ci, L’île et Mallevil, sont analysés longuement par deux auteurs (un homme une femme) en 2018 dans une revue : « ROMAN 20-50 », N°65, Juin 2018… (« Un demi-siècle après leur parution, ces romans exigeaient d’être relus par les meilleurs spécialistes parce qu’ils résonnent aujourd’hui d’une singulière actualité, posant les questions les plus aiguës de notre présent : la crise écologique, celle des réfugiés et les suites de l’affaire Weinstein« ).

* * *

Pour finir, deux extraits plus distrayants du livre, dans la période de domination apaisée des femmes, avec sa part de sexisme à l’envers :

Mais tu es splendide, Ralph ! L’œil vif, le poil luisant ! On voit du premier coup d’œil que tu es très bien soigné par tes femmes  (rire), bichonné ! étrillé ! nourri ! Et quelle élégance ! Je suis si contente que la mode du blouson serré à la taille ait remplacé la veste. Elle avantage les hommes dans ton genre, minces et musclés. Surtout quand on le porte, comme c’est ton cas, avec un pantalon collant. Tu as des fesses de toréador, Ralph ! Sans compter es autres avantages (rire). Franchement, en te voyant arriver, j’avais l’eau à la bouche. Un seul regret : que tu n’aies pas adopté la braguette à l’allemande ! Elle commence à faire fureur à New York et, pour ma part, je la trouve très séduisante. (…) Tu vas te faire enlever, cher Ralph. Cela se fait beaucoup en ce moment.Des gangs de trois ou quatre femmes. Oh, rien de commun avec l’affaire du fameux M. B., tu te souviens ? Il n’y a ni sévices, ni torture. Le procréateur est relâche avec égards dès qu’il a rempli son office.

(Un peu après, comme elle a des coups de téléphone à donner avant de quitter le restaurant pour se faire faire un enfant, il regarde un magazine) :

Signe des temps nouveaux, rien que des hommes. Beaux, musclés, velus. Réclame pour une salle de bain de luxe (avec une robinetterie dorée), un brun avantageux est ssi sur le rebord d’une baignoire bleue, nu ou presque, une étroite serviette jetée sur ses pudenda, mais de façon à en laisser deviner la forme et le volume. Sa pose confiante et ses yeux x amicaux vous donnent l’impression qu’en achetant la baignoire, ce vigoureux procréateur pourrait vous être donné en prime. Plus loin, un blond, nu lui aussi, mais avec décence, tourne vers vous une fesse musclée et une aisselle poilue pour vous assurer que le désodorisant dont il se sert lui permet de transpirer sans incommoder personne. Et voici — je l’aurais parié — un assortiment impressionnant de braguettes à l’allemande, photographiées en gros plan avec contenu. En référence, au centre, la braguette à l’allemande historique telle qu’on peut la voir dans les peintures du XVIe siècle — en Allemagne, certes, mais aussi en Flandre; et en France sous Charles IX — ces précisions érudites donnant de la dignité au retour de cette « mode charmante  » (sic) mais adaptée à notre époque. Ainsi, plus d’aiguillettes difficiles à dénouer, mais une fermeture éclair dissimulée derrière une seyante broderie. Deux écoles : (…)

Ah, certes, rien qu’à vois ces réclames, je n’ai plus la moindre illusion à me faire : le sexe dominant, c’est l’autre.

On peut effectivement faire deux lectures opposées. Approbation ou avertissement de l’auteur ?

Publié dans changer les hommes, Féminisme, patriarcat | Tagué , , , , | Laisser un commentaire

Guérir de la haine masculiniste : genre, classe sociale et frustration des hommes

Je voudrais juste signaler deux articles qui abordent la violence des hommes d’un point de vue de la domination masculine et de la frustration. Ceci vient bien à la suite de mon billet récent « Pas de déconstruction du masculin sans attention aux classes sociales ».

Le premier article est de l’avocate Selma Benkhelifa, sous le titre « Tuerie en Nouvelle-Zélande  : osons parler d’un terrorisme raciste et… masculiniste » et a paru ici dans le magazine féministe belge Axelle. Il est aussi reproduit ici.

Les tueries de masse – que le FBI définit comme quatre meurtres ou plus survenant lors d’un événement particulier, sans répit entre les meurtres – sont toujours le fait d’hommes. Que ce soit une tuerie raciste ou un jeune déboussolé qui tue indistinctement dans son école, ce sont des hommes. Il n’y a quasiment aucun exemple de tuerie de masse commise par une femme.

Après avoir montré que les armes en libre circulation sont un problème mais pas une explication, l’autrice continue :

Peut-être faut-il aussi chercher une explication dans les motivations masculinistes des auteurs. Pour revenir à Christchurch, le « grand remplacement » est une théorie masculiniste. L’idée est de reprocher la « crise civilisationnelle » non pas au capitalisme, mais au féminisme. Si on résume cette théorie fumeuse, les droits des femmes, leur émancipation et le planning familial sont la cause de la baisse de natalité en Occident. Puisque dans d’autres contrées, la natalité est beaucoup plus importante, le « remplacement » serait inévitable. La maternité n’est vue que comme une arme de pouvoir entre les mains des hommes, les femmes qui accouchent ne sont que les outils. Logiquement, la crainte du remplacement est aussi utilisée pour lutter contre le droit à l’avortement.

Et elle conclut :

C’est peut-être cela, le point commun entre les différents tueurs de masse, et ce qui explique que ce sont tous des hommes. Ils sont convaincus de leur supériorité et de la légitimité de celle-ci : tout ce qui ébranle cette certitude (une déception personnelle, un échec, la défaite de Marine Le Pen aux élections…) met à mal toute la construction identitaire. Depuis l’avènement du patriarcat, les femmes ne sont jamais absolument convaincues de leur supériorité. Même les plus racistes des femmes ne sont jamais dans cette position de suprématie absolue. Tuer des gens sans défense, indistinctement, c’est un acte de pouvoir absolu : aucune femme ne ressent ce besoin de pouvoir absolu. Il ne s’agit bien évidemment ni d’une certitude ni d’une affirmation scientifique. Juste une piste de réflexion.

Dans le cadre de cet article, Selma Benkhelifa fait une brève référence à Mickael Kimmel (sociologue américain dont nous avons parlé en début 2019), dont une présentation par Marie-Cécile Navez a paru dans le Magazine littéraire du 28 mai 2018, qu’on trouvera ici et qui est titré : « Pourquoi les terroristes et les tueurs de masse sont-ils la plupart du temps des hommes ? » en s’appuyant sur son livre « Healing from hate » (Guérir de la haine, Comment les jeunes hommes entrent dans — et sortent de — la violence extrémiste), 2018.

Et l’autrice de l’article explique :

Tout au long du livre, Mickael Kimmel met en garde le lecteur : le genre n’est pas le seul prisme d’explication de cette violence radicale. Les facteurs sociologiques, psychologiques, familiaux sont multiples ; les dimensions collective et individuelle sont complexes dans la trajectoire de ses auteurs et adeptes. Mais le genre, autrement dit une certaine construction sociale du masculin (et du féminin), est toujours présent. Si expliquer n’est pas justifier, pour combattre efficacement un phénomène, on ne peut faire l’économie de son explication. Cependant, lors des instructions judiciaires ou des procès relatifs aux tueries de masse et au terrorisme, le genre n’est presque jamais questionné par les décideurs politiques, les juges et les nombreux spécialistes mobilisés par ces derniers (psychologues, psychiatres, etc.). La raison en est, dit Kimmel, que les auteurs de telles violences sont précisément, dans leur immense majorité, des hommes. (…)

Chez certains, le décalage ressenti avec les normes dominantes et stéréotypées de la masculinité hégémonique, comme le dit la sociologue australienne Raewyn Connell, voire toxique, trouve dans la violence irréversible un exutoire. « Leur capacité d’exprimer et de vivre leur masculinité avec succès est de plus en plus réduite dans la société actuelle », écrit Kimmel. À la difficulté à trouver un emploi correspondant à leurs compétences, à l’absence de vie amoureuse, sexuelle ou conjugale satisfaisante – parfois en raison d’une homosexualité impossible à assumer dans son milieu social ou sa famille –, à l’impression d’avoir été « doublés dans la file » – selon l’expression de la politiste américaine Arlie Russell Hochschild – des ressources (école, études, travail, aides sociales) par les femmes et les minorités ethniques, au sentiment d’être opprimé par la promotion de l’égalité femmes-hommes et des droits, codes et contenus culturels des LGBT, s’ajoute très souvent le fait d’avoir été, dans l’enfance, victime de harcèlement et/ou de violences sexuelles. Les hommes qui intègrent des groupes violents ou terroristes peuvent aussi avoir subi une stigmatisation institutionnelle et des discriminations liées à leur origine ou religion supposées. (…)

Un jour, pour beaucoup d’hommes aussi, une fissure s’opère. Le fossé devient trop grand entre la vie dans le groupe et les principes affichés par ce dernier : la rupture avec l’aspiration ascétique (djihadisme), la présence ou le contact avec des personnes issues des minorités (néo-nazis, militants anti-immigrés). Une dissonance cognitive, ainsi que le rôle de facteurs exogènes (rencontre amoureuse, reconnexion avec la famille, le fait d’avoir trouvé un emploi, etc.) et/ou l’arrivée d’un nouveau cycle de vie après une jeunesse tumultueuse, un « rite de passage » vers l’âge adulte, mettent au jour l’hypocrisie du mouvement, sans oublier qu’évoluer dans un groupe violent contraint à un mode de vie épuisant et dangereux.

Et elle conclut en appelant les politiques à un effort de recherche de terrain :

L’existence du tabou d’une masculinité « défaillante » par rapport aux normes dominantes ne doit jamais justifier les conséquences mortifères de la violence. Certains ont commis des crimes abjects et ont été condamnés à de longues années de prison. Pour faire sortir les individus d’une telle spirale mais aussi pour les empêcher de (re-)tomber dedans, parfois dès l’adolescence, il incombe au politique de construire un récit commun, contraire à ceux, identitaires, genrés, excluants, des extrêmes. C’est incontournable pour combattre le populisme et les tentations anti-démocratiques aux États-Unis, en Autriche, en Hongrie, en Pologne, en Italie, au Royaume-Uni, mais aussi en France, en Allemagne et dans beaucoup d’autres pays.

On se souvient que Trump a apporté son soutien aux suprémacistes blancs à Charlottesville en août 2017, alors même que l’un d’entre eux avait délibérément foncé dans la foule avec sa voiture, tuant une jeune femme. « Il en a même fait entrer dans son gouvernement et parmi ses conseillers », écrit Kimmel. Aux États-Unis, ainsi que l’écrit Kimmel, « les néo-nazis sont devenus davantage mainstream » depuis l’élection de Trump. De plus, l’administration Trump réduit le terrorisme à l’« islamisme radical » et a décidé de limiter à ce dernier les financements publics destinés à la lutte contre le terrorisme. « Life After Hate » est visé par ces restrictions. Cette association vise à combler le fossé entre les chercheurs, les militants et associations anti-racistes et le monde de la justice pour lutter contre l’endoctrinement néo-nazi. (..)

La violence masculine, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est ni un simple problème de vie privée, ni un simple problème de « psychisme », c’est une question politique globale, complexe. La masculinité toxique est un enjeu de politique publique.

Ces idées résonnent avec mon sentiment (répété) que les crimes de quelques hommes ne sont pas étrangers à tous les hommes. Mais aussi que la frustration des hommes doit être prise en compte. On parle en général de « la souffrance des hommes » et cela évoque selon moi ce décalage entre la masculinité vécue et la virilité identitaire (comme idéal à atteindre).  Mais cette frustration peut être décuplée par d’autres discriminations vécues, liée à l’origine sociale ou au racisme infligé, auxquelles il faut être attentif. Le masculinisme, le suprémacisme (blanc), l’extrémisme religieux sont des exutoires de la frustration.

Je vous recommande donc d’aller lire ces articles.

Publié dans Féminisme | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Pas de déconstruction du masculin sans attention aux classes sociales

Il y a longtemps que je voulais concevoir un article sur ce thème. L’actualité de la « Ligue du Lol » et un article publié par Egalitaria sur son blog (qu’on trouvera ici https://egalitaria.fr/2019/02/13/quelque-chose-de-pourri-dans-la-masculinite/ ) sur « l’oppression en bande masculine » que révèle cette actualité, m’oblige à travailler cela. L’article de Egalitaria est excellent, instructif et éclairant. Mon but est uniquement de suggérer une piste supplémentaire.

Elle a écrit :

Ne nous leurrons pas : des « ligues du LOL », il en existe partout – dans les médias, les grandes écoles, les entreprises, la politique, et tous les lieux de pouvoir en général. Elles ne sont que l’expression d’une domination masculine qui entend bien résister à la mixité et à la prise de pouvoir des femmes. Une sorte de « backlash » organisé, qui compte sur la force du groupe pour mieux régner.

Au-delà d’une possible réflexion sur la classe sociale (il y aurait sans doute des choses à dire sur les milieux privilégiés, sur le sentiment de toute-puissance et d’impunité qu’éprouve « l’élite » intellectuelle de la société), cette affaire est surtout l’occasion de réfléchir à la domination masculine et à la façon dont elle s’organise.

À mon sens, l’affaire de la « ligue du LOL » met parfaitement en exergue la façon dont certains hommes utilisent l’oppression en bande organisée pour structurer une solidarité masculine qui leur permet :

  • De renforcer leurs liens et leur sentiment d’appartenance, en se regroupant autour de « valeurs » communes

  • De s’entraider pour gravir les échelons et monter dans la hiérarchie

  • D’exclure tous ceux qui ne leur ressemblent pas, c’est-à-dire qui ne correspondent pas à une masculinité perçue comme représentant le « neutre » et l’universel. Et, ce faisant, de conserver leurs privilèges.

Ce « boys club » permet donc aux hommes de se coopter, se promouvoir, se protéger, et bien sûr de monter dans la hiérarchie – un système particulièrement efficace, puisqu’il ne se fonde ni sur le mérite ni sur les compétences.

Ainsi, la domination masculine est pyramidale. Ce sont des hommes qui se font la courte échelle, s’aident mutuellement à grimper, se recommandent les uns les autres, tissent une toile autour de leurs « adversaires » (les femmes, les gays, les « minorités ») pour mieux les exclure des sphères qu’ils entendent être les seuls à occuper.

Je lui faisais remarquer que les futurs journalistes sont promis à pouvoir fréquenter le pouvoir et que cela peut induire un positionnement de dénigrement actif des autres (femmes, blogueuses&gueurs) en même temps que de survalorisation de soi. Elle m’a renvoyé à une remarque effectivement mise en avant au début de son article (et je viens de la citer) mais me mettait en devoir de développer ma remarque, rejoignant ainsi une intention ancienne de ma part. D’où cet article.

***

On sait qu’il y a différentes hiérarchies qui traversent les sociétés. Pour le dire vite, le genre (masculin/féminin), la couleur de peau (blanc, noir, etc.), les classes sociales (bourgeois/aristocrates, agriculteurs, ouvriers, déclassés), les nationalités ou communautés (intégré/étranger à elles). Certaines communautés peuvent être vues négativement dans de nombreux contextes nationaux ou continentaux, tels les juifs, les arabes… et bien des minorités nationales le sont à l’échelle d’une nation. Sans parler de relations héritées de situations coloniales. Et les groupes linguistiques, les religions, etc., peuvent aussi être source ou motif de discrimination.

La liste est longue et je ne suis pas certain qu’elle puisse être complète. Il y a les discriminations liées à une profession, telle la prostitution mais aussi le statut de « serviteur » d’une personne dominante, ou à un niveau professionnel (le personnel de nettoyage, de collecte des déchets, etc.). Il y a aussi des discriminations individuelles, liées à des critères physiques ou mentaux (le handicap) ou d’age ou que sais-je encore.

Et pour chaque hiérarchie, il y a des pratiques de domination/soumission et des effets qui sont les violences, le mépris, les discriminations, les inégalités.

Certaines personnes peuvent combiner des situations de domination (homme blanc bourgeois, comme c’est mon cas) ou de soumission (la femme noire au pays des blancs, par exemple ; mais déjà l’ouvrier noir dans les pays riches, etc.). Et des situations croisées, tel un homme « de couleur ».

On parle généralement « d’intersection » pour ces combinaisons de situations hiérarchiques. Mais le mot me paraît faible, car il perd l’idée de combinaison, à chaque fois spécifique, de telles discriminations. Je pourrais suggérer le mot d’ « entrelardé », tel qu’employé en géologie pour désigner des couches de matériaux qui se superposent et se mélangent parfois en cas de faille ou d’effondrement. Ce mot résonne également pour moi sur le plan de la psychologie, quand un traumatisme récent fait résonner un traumatisme davantage enfoui dans le passé.

Mais je conçois évidemment que ce mot qui provient d’abord du langage de la boucherie soit inconvenant pour évoquer des situations qui peuvent léser gravement des personnes au plan physique. Comment trouver le bon mot ?

Bref, les situations sociales des individus et des groupes ont tout du « sac de nœuds », et sont souvent non considérées pour ce qu’elles sont, parce qu’on ne s’attache qu’à un cliché dénigrant (« des barbares, des dangereux, des incultes ») sans veiller du tout à la situation vécue par la personne discriminée.

De plus, les situations de domination sont le plus souvent l’objet d’un déni de l’état social et de ses effets discriminants) : le bourgeois, l’homme, le blanc ne voient nulle part qu’ils dominent, mais simplement qu’ils peuvent prétendre à une supériorité naturelle et utile, non discriminante. Rappelons que c’est une femme blanche qui, choquée par l’affirmation qu’elle dominait les femmes noires, a ensuite constitué la « liste des privilèges » en tant que blanche, qui lui faisaient un joli « sac à dos » de ressources privilégiées et d’avantages tout en étant brimée en tant que femme. La démarche a été fructueuse, au point que de nombreuses listes de privilèges ou de discriminations ont été progressivement constituées. C’est une manière de bousculer « le déni de domination » en le rendant conscient.

***

La question de la classe sociale est donc un aspect des hiérarchies sociales, que je veux aborder ici. Pouvons-nous faire aisément un tableau sociologique des classes sociales, de leur culture propre, de leur état économique, de leur modes de relations particulières, et des interactions entre elles ? Bref, de ce qui structure notre société ? Vous en pourrez décrire quelques bribes, si vous êtes attentifs à la question. Mais c’est un sujet peu analysé, peu décrit. On s’en tient à des description sommaires. L’élite, les super-riches, les « 1% » sont le plus souvent réduits à un simple cliché, mal informé. Bref, la problématique est totalement taboue. Je vais juste dire deux mots (vraiment deux mots) de la bourgeoisie, et deux mots du monde ouvrier.

Par exemple (je m’inspire des travaux de Thomas Piketty), on parle souvent des « 300 familles » qui dominent une société, y font ce qu’elles veulent, y compris la distribution du pouvoir. Un rapide calcul ? En France, il y a 32 millions de foyers fiscaux :10% font 3,200,000 foyers, 1% rassemble 320,000 foyers, 0,1 % représente 32000 foyers et 0,01% (un foyer sur 10,000!) désigne 3,200 foyers. Comme les grandes familles combinent souvent de grandes fratries et de belles alliances et plusieurs générations qui se partagent ou qui gèrent ensemble une commune fortune financière, foncière ou industrielle, on peut estimer qu’on a avec ces 3.200 foyers, nos 300 familles. Par principe, il n’y a là aucun gros commerçant, aucun chirurgien, aucun intellectuel de renom ; ou alors, c’est un accident. Cahuzac, le fraudeur ministre du budget ? Un self made man à moitié fortuné. Ces gens-là sont dans les 1 % ou 0,1 %. Et les intellectuels atteignent en général le groupe des 10 %. De même les ministres et en général ceux que nous nommons « l’élite » ont un confortable revenu, mais qui ne fait pas une richesse toute-puissante.

Selon Piketty, en matière salariale maintenant (donc sans regarder les fortunes), les plus gros salaires représentent huit fois le salaire « médian » (50 % gagnent plus, 50 % gagnent moins). Ce salaire médian n’est pas bien plus haut que le SMIC, disons 1250 euros mensuels. Le gros salaire des 10 % les mieux payés fait donc quelque 10.000 € ? Que nenni, vous êtes déjà dans les 10 % avec un salaire de 3000 € mensuels, et les plus gros salaires sont le 1% des salaires. À ce niveau, vous avez sans doute des propriétés et des capitaux, donc des loyers/et ou des rentes qui arrondissent votre salaire ? Vous êtes encore un riche très moyen ! Redisons-le : votre médecin n’est pas riche, votre chirurgien est bien récompensé, mais ceux qui naissent avec « une cuiller d’argent en bouche », c’est à dire avec de la fortune qui se reproduit sans grand effort, on imagine mal qui ils sont. On nous vante des capitalistes nouveaux riches, comme Gates (Windows) ou Zuckerberg (Facebook) ou Brandon (Virgin) ou O’Leary (RyanAir) ; mais avez-vous jamais pensé (et ce ne sont que deux suppositions de ma part pour illustrer le raisonnement) que Jean d’Ormesson (Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d’Ormesson) n’avait pas besoin de gagner sa vie en publiant ses livres ? Que François Fillon ne voyait pas pourquoi il ne pouvait financer sa propagande par de l’argent public grâce à des comptes un peu « arrangés », plutôt que d’entamer la fortune qui maintenait l’entretien de son domaine foncier de châtelain ?

Bref, voilà deux mots tracés sur la « bourgeoisie » pour simplement dire qu’on ne sait souvent pas clairement de quoi on parle comme situations concrètes quand on parle de l’élite. Mais que des traits communs aux diverses strates bourgeoises peuvent être tracés. Par exemple, les grands bourgeois n’imaginent que rarement la violence qu’ils font exercer par leurs gestionnaires d’industrie, leurs métayers du domaine agricole ou forestier, dans l’intérêt de leur fortune. Bref, ils « s’en lavent les mains » et restent propres aux yeux de leur conscience, en ne s’approchant pas du « cambouis ». Quand on liquide une grande entreprise et qu’on condamne au désœuvrement durable des centaines de travailleurs, les actionnaires qui se partagent le capital ne s’imaginent pas responsables et le gestionnaire audacieux et cynique est félicité et rémunéré grassement pour cette décision financièrement heureuse… Une armée de bourgeois exercent des métiers d’élite et d’intellect (ministres, professeurs, scientifiques, hauts fonctionnaires et serviteurs directs du pouvoir, conseillers d’industrie et de communication, éditorialistes…) et s’estiment légitimes, indispensables au fonctionnement social (c’est à dire à sa structure de pouvoir) et payés à un niveau qui ne fait pas une future fortune : eux aussi exercent une violence sociale en légitimant la sélection sociale, la mainmise d’un pouvoir qui se reproduit dans les mêmes milieux. En France, la pratique des « Grandes écoles » (hiérarchiquement supérieures aux universités) assume ce type de légitimation des élites. (Le processus n’est pas le même en Belgique, et la sélection sociale s’y pratique par d’autres canaux). On dit souvent que la haute bourgeoisie entretient un « entre-soi » jaloux et excluant, qui la protège. Elle fréquente des lieux, des milieux que les « non-distingués » ne fréquentent pas. Elle n’aime pas devoir se trouver dans les transports en commun ou les ascenseurs ! Ce n’est pas tant la promiscuité qu’elle craint, que la confrontation. Cet entre-soi lui permet aussi de ne pas se remettre en question. Alors que les chefs gaulois étaient désignés en fonction de leur capacité à vaincre (et se faisaient dégommer en cas de défaite), alors que les seigneurs féodaux devaient être des modèles de bravoure, les aristocrates modernes et les bourgeois ont mis à l’écart toute proximité avec la violence. Pas de plaisir de la bagarre à mains nues pour eux au stade ou au bal du samedi soir ! Pourtant, la masculinité bourgeoise peut aisément exercer une violence sexuelle, par exemple sur le personnel domestique (thème littéraire choyé, loin des violences réelles), sur des prostituées « réservées » (de luxe) ; et elle peut pratiquer une violence financière, des délits d’initié, etc., qui ruineront d’autres personnes et la collectivité aussi, bien souvent. On imagine mal l’innocence consciemment cultivée par la bourgeoisie, nourrie de satisfactions esthétiques et culturelles, permettant de s’illusionner et d’oublier la vie des autres strates sociales, sauf à les magnifier dans une œuvre d’art. La prétention morale et la prétention culturelle sont les deux drogues addictives du grand bourgeois. Elles habillent le « souverain mépris » appliqué à tous les autres segments de la société que ces gens-là pratiquent avec délectation.

Pour ce qui précède, je m’appuie notamment sur une émission de télévision des années ’80, de la série Nuances à la RTBF, avec l’ethnologue Jean-Paul Colleyn, et qui mettait en évidence les pratiques différentes de « valeurs » (cultures/principes moraux) suivant les classes sociales. Elle fut longtemps disponible en médiathèques (il semble qu’elle est numérisée mais peu accessible – on en trouve un écho partiel ici https://www.magic.be/InterieurNuit/Sitedec/Social.html . Plusieurs travaux parlent de la « distinction » recherchée et affichée par ces milieux, par exemple « La distinction » ou encore « Ce que parler veut dire » de Bourdieu ou « Les héritiers » de Bourdieu et Passeron. On peut évoquer les travaux plus actuels de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon).

Le milieu ouvrier, maintenant, qu’en savons-nous ? Combien gagne un smicard, un chômeur ? (question piégeuse pour les grands bourgeois mais aussi les petits qui prétendent à être « l’élite »). Pourquoi les Gilets Jaunes ont des fin de mois difficiles ? Ils ne savent pas tenir leur budget, dit le mépris bourgeois, sans savoir. L’ouvrier a parfaitement conscience de la soumission qui lui est imposée. Le couple ouvrier, historiquement, a quitté la misère de l’emploi de salarié agricole (et d’aidante pour la jeune fille), il a choisi l’anonymat de la ville et des masses ouvrières. Il est tenu par un contrat de travail. Au XIXe, le développement de l’industrie lui laisse une grande liberté de chercher un autre travail, un meilleur salaire, un dépaysement parfois nécessaire. On va donc chercher à le contraindre et le soumettre par le livret ouvrier (où son histoire professionnelle ou répressive est rendue publique), par les règlements sociaux, par les interdictions d’emploi et même par les organisations syndicales, revendicatives mais disciplinantes, que le patronat va rapidement soutenir. Il est souvent dans la misère et le mal logement, et ne dispose d’aucune éducation, d’aucune culture. Il est tenu par les dettes, par l’alcool, mais que peut-il faire d’autre que des fêtes, des rigolades, du folklore traditionnel des sociétés rurales ? Il vit dans la malpropreté, la promiscuité. La propreté, il va l’acquérir au XXe siècle, et elle va devenir une valeur propre de sa classe : c’est un signe extérieur de richesse, d’un vivre mieux. Il « s’endimanche » pour singer le bourgeois ce jour-là. Il n’a que peu de souci de culture ou d’éducation scolaire : autant rester ouvrier, ne pas viser plus haut et se compromettre, s’écarter de ses pairs. Ce n’est que tardivement (années 50-60, avec les collèges, et les écoles professionnelles) que la classe ouvrière va laisser ses enfants s’intéresser à l’ascenseur social, avec la démocratisation des études pour les meilleurs écoliers.

On aurait difficile à imaginer la fierté identitaire qui a porté les classes populaires au sortir de la guerre et durant les « Trente glorieuses » (1948-1978). Les communistes sont puissants, les organisations syndicales sont fortes, les acquis de protection sociale sont amassés et percolent jusque dans les petites entreprises. Ce n’est pas la gloire et la fortune, mais c’est le logement moderne et la petite bagnole, le camping pour profiter des congés payés…

Mais la classe ouvrière est aujourd’hui totalement déstructurée. L’emploi a nettement reculé, les grandes entreprises réunissant des milliers de salariés ont disparu, volontairement pour liquider les « bastions ouvriers », type Renault Billancourt) puis par la délocalisation et l’automation. Et avec cela, les organisations ouvrières qui structuraient la classe prolétaire, qui lui apportait une culture commune, ont été liquidées sans qu’on s’en aperçoive ou qu’on l’explique.

Ainsi que l’a expliqué Beverley Skeggs, dans son livre : Des femmes respectables. Classe et genre en milieu populaire, Marseille, Éditions Agone, collection « L’ordre des choses », 2015, traduit de l’anglais par Marie- Pierre Pouly : dans la classe ouvrière, les hommes sont plus atteints dans leur identité que les femmes. C’est tout leur fonctionnement social qui a été déstructuré, c’est à dire ces moments de regroupement masculin et populaire à l’usine, au café, au stade, à la cité. Les épouses ouvrières sont tenues de gérer le ménage, de faire « tenir son rang » à la famille et aux enfants, de faire encore bonne figure de propreté. Et elles sont appelées à apprendre des petits boulots déclassés, de soin ou de propreté, mal payés et à horaire incomplet, mais rien n’est proposé aux hommes ou presque. (Elle évoque la période où Margaret Taetcher a liquidé la résistance ouvrière, notamment dans les bastions miniers). Plusieurs femmes avouent qu’elles ont pitié de leur époux et de la vie qui lui est faite, sans grande lueur d’espoir. Les livres de ce type sont rares ( en cherchant ma référence de Skeggs, je suis tombé sur la page https://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2012-1-page-114.htm qui paraît aussi intéressante). Et cela m’amène à parler de la hiérarchisation et de la discrimination des lieux, des quartiers et banlieues, et des villes ouvrières comme Saint-Étienne, Dunkerque, Roubaix ou Charleroi, et des stigmates qui y sont attachés par des clichés socialement entretenus et répétés. Edouard Louis aborde aussi ces thématiques, notamment dans Qui a tué mon père ?, où il essaye de décrire la déchéance sociale et sanitaire qui va emporter ce père qu’il n’a pas pu comprendre et aimer.

Arrêtons ici, pour ces deux mots sur les ouvriers. Ici aussi, la connaissance est de toute façons aussi limitée.

***

Et alors quoi, pour ce qui est de la déconstruction du genre masculin ? Par principe, j’estime que le cadre masculin est le même pour tous les hommes. C’est un cadre qui se résume à de la domination des femmes (et des hommes faibles), avec de l’exploitation sexuelle, de l’exploitation de travail ménager, de la violence économique et privée, et de la jouissance de cette domination (Cfr le résumé du féminisme par Léo Thiers-Vidal iciici). Mais on comprendra que cette domination se pratique selon des modèles et des contextes très différents. Autrement dit, qu’on peut mettre « tous les hommes dans le même sac » et que pourtant ils peuvent avoir des vécus très différents.

On constate de la violence masculine, physique et sexuelle dans tous les milieux sociaux. On constate de l’incapacité masculine à prendre une part des travaux ménagers (et de la charge mentale bien plus encore) dans tous les milieux. On constate de la répugnance ou de la maladresse à s’occuper des personnes et des relations humaines (le soin, le « care ») répandue chez tous les hommes. On pourrait presque dire que les hommes sont tous fabriqués dans le même moule.

Et pourtant, il y a aussi des différences manifestes. Pour bien des ouvriers, atteindre un niveau de salaire qui permettait que l’épouse « reste à la maison » était un idéal affirmé. Pour bien des bourgeois, c’est la multiplication du personnel domestique qui était l’idéal, et le rôle de l’épouse comme gestionnaire de la maison, mais aussi de la culture et de la morale, était recherché. (Je parle au passé, car ces visions caricaturales ont sûrement évolué, et notamment l’autonomie économique de la femme est moins combattu qu’auparavant). Et on peut comprendre que les hommes de la classe ouvrière vivent des frustrations (de soumission) que la haute bourgeoisie ne connaît pas. Mais on ne fait aucun rapprochement entre la soumission professionnelle de l’ouvrier et la soumission personnelle de l’épouse ! Pourtant ces deux types de soumission amènent les intéressés à des compromis, un refus de rébellion (refus du féminisme pour elles, refus de se battre collectivement pour eux) qui pourrait leur ouvrir les yeux…

Je ne veux pas dire que les situations sociales distinctes des hommes ouvriers ou bourgeois permettent de parler de Masculinités différentes. Je ne le crois pas. Je pense que tous les hommes ont à se confronter à leur même statut de dominateur, individuellement et collectivement (c’est le sujet d’un autre article à écrire), même s’il y a des variations d’expérience vécue. Il y a une « proximité de genre » offerte et partagée par tous les hommes d’une même société, avec des rituels communs ou proches (il y a des sports de prolo et des sports de bourge…). Ils se reconnaissent, même s’ils se méprisent dans leurs relations entre milieux sociaux distincts (peu fréquentes).

Il y a sans doute des variations, et des visions sociales distinctes, et cela amène à penser que la communication sur la masculinité pourrait être déclinée avec des accents différents. Des hommes subissent une violence sociale particulière à leur milieu et traumatisante (violence qu’ils peuvent avoir tendance à reproduire) et il faut alors partir de cela. Mais cela n’est pas vrai pour tous, loin s’en faut. D’autres peuvent avoir vécu une violence individuelle particulière. Paradoxalement, le milieu bourgeois peut présenter des travers déshumanisants, avec des relations de parade et peu sincères.

***

Voilà pour le thème que je voulais brièvement aborder. Il est assez peu concret, car je n’ai pas mes notes et ma documentation accessible autant que je l’aurais souhaité. Mais je n’ai pas une compétence de sociologue et, encore une fois, ce n’est pas un sujet tellement exploré.

***

On peut alors prendre l’actualité de la « Ligue du LOL » comme un exercice pratique… Quel « entre soi » est révélé par ces harceleurs ? Quel exercice du pouvoir ou quelles valeurs sont pratiquées qui faciliteront la fréquentation des élites politiques et économiques ?

Mais je renonce en fait à explorer ce sujet. Deux bons articles ont paru depuis ma rédaction (ci-dessus) sur l’affaire, notamment par Crèpe Georgette ici et par la revue Axelle ici, mais aussi par d’autres. Je m’abstiens donc.

 

Publié dans Féminisme, patriarcat | Tagué , , , , , | Laisser un commentaire

Les ecclésiastiques sont simplement des hommes

(Avec un post-scriptum, qui vient bien pour introduire le commentaire reçu).

L’Église romaine aurait voulu conserver sa réputation en niant les faits. Ou alors en les minimisant. Ou alors en gagnant le temps de la prescription. Ou alors en réglant les problèmes en vase clos. Ou alors par tous ces moyens à la fois.

On peut se demander si les croyants vont encore rester longtemps aveugles devant la double crise de sexisme violent qui frappe l’Église. Et si l’institution perdurera, privée à ce point de jeunes vocations qu’elle doit créer des filières pour implanter des prêtres du Tiers-Monde qui viennent coloniser ses paroisses occidentales.

Au dernier sommet consacré à la pédophilie des ecclésiastiques, le Pape a déclaré que certains prêtres se laissaient corrompre par une non-maîtrise de soi qui les transforme en « outils de Satan » : cette explication magique ne convaincra que ceux qui le voudraient bien.

Le lendemain du sommet, on apprenait que le prélat « N°3 » de la hiérarchie romaine était condamné en Australie pour abus pédophiles avérés. A croire que le Pape n’avait pas consulté Satan avant de le nommer à un poste prestigieux !

Ce soir, Arte diffuse un reportage sur les abus subis par de jeunes religieuses de la part de prêtres développant des explications magiques pour mieux les manipuler sexuellement.

Ces mouvements citoyens qui en appellent à la vérité des faits, sont d’abord des mouvements de victimes qui ne peuvent plus accepter le déni. Ce sont les victimes de la pédophilie (et en majorité des garçons devenus adultes) qui se sont constitués en groupe de pression et qui luttent depuis des années pour vaincre cette omerta. Le sommet de février au Vatican est pour eux une immense victoire et en même temps une immense déception : s’ils ont mis un pied dans la porte, on est loin de voir un résultat en terme de décisions concrètes. Ce sont maintenant les religieuses qui se sont résolues à prendre la parole en public, puisque les rapports déjà transmis au Vatican il y a plusieurs années n’ont donné aucun résultat ni aucun retentissement.

C’est aussi un prolongement du mouvement #MoiAussi qui a libéré la parole de toutes les femmes et montré l’étendue du problème de la violence masculine et l’étendue du déni persistant.

Car, loin des explications magiques ou psychologiques, les ecclésiastiques sont simplement des hommes. Bien évidemment, on voudrait trouver des causes spécifiques, et on ne manque pas de les évoquer comme hypothèses : jeunes gens immatures et craintifs faisant le choix de la chasteté sans savoir, pervers ayant caché une pulsion, ou que sais-je encore. Bref, des cas « spéciaux », égarés parmi des hommes d’Église qui n’ont rien à se reprocher. Mais c’est une illusion et une autre explication magique. Les ecclésiastiques sont simplement des hommes. Et c’est la domination masculine inculquée qui les incite à franchir le pas de l’abus sur des femmes et des enfants.

Devenir prêtre c’est faire le choix d’obtenir un certain pouvoir, pouvoir moral sur les consciences et les comportements, pouvoir d’entendre les croyants dans leurs aveux intimes et de les « condamner » symboliquement à des prières, c’est à dire à leur offrir une déculpabilisation individuelle et secrète à bon compte. Et pouvoir de ne pas dénoncer les individus à la justice des hommes (devoir citoyen légitime pourtant) au nom du sacro-saint « secret de la confession ». On appelle ce pouvoir un « ministère », un pourvoir de parole en délégation du pouvoir divin.

Un tel pouvoir peut inciter à des abus plus aisés à commettre. Et la justice des hommes prévoit des peines aggravées quand il y a abus de son autorité sur la victime.

Mais la pédophilie est accessible à bien des hommes, dont les adultes incestueux dans le cercle de famille, dont divers animateurs de mouvements de jeunes également. On peut supputer que des hommes ayant une tendance forte à la pédophilie pourraient rechercher spécialement la compagnie d’enfants dans un cadre professionnel. On a fait cette hypothèse pour les prêtres. Mais on peut tout autant postuler que c’est la position de pouvoir octroyée au prêtre qui libère sa tolérance à abuser de sa position. (En ce sens, il serait illusoire de penser qu’une sélection préalable ou des sessions de sensibilisation au séminaire pourraient changer la donne).

On est évidemment dans l’abus sexuel masculin classique dans le cas des religieuses manipulées et violées. Avec abus d’autorité sur des personnes souvent affaiblies psychologiquement (par exemple pour faire le choix de vivre en communauté). La pratique est bien connue dans nombre de sectes menées par un « gourou » manipulateur, et on ne se fait pas faute de dénoncer ces dérives morales des sectes. Et soulignons que cette approche manipulatrice se fait souvent par une attention accrue aux relations psychologiques, qui montre que quand un homme trouve son intérêt à être dans le « care », le soin aux âmes, il y arrive sans effort !

C’est par dessus ces crimes sexuels commis que vient s’ajouter la loi du silence qu’a pratiquée l’Église depuis toujours. Ce déni est une violence intolérable de l’institution. L’Église s’est placée au dessus des lois, elle a mis sur pied des tribunaux privés et secrets. Ceux-ci ne garantissent ni la procédure équilibrée, ni l’indépendance du tribunal, ni la publicité des débats et des décision, ni les lieux d’enfermement (qui n’en sont pas : une vie en cellule de moine en abbaye est une participation à une vie collective qui n’est pas celle d’une prison : elle ne présente pas de gardiens !). D’innombrables évêques ont couvert des crimes et ont ainsi lésé gravement des victimes. La plupart du temps, les gouvernements se sont résolus à trouver progressivement (avec bien des erreurs et des délais intolérables pour les victimes !) des systèmes hybrides, à coups de commissions d’enquête parlementaire (cas de la Belgique), avec des groupes d’enquête et d’écoute des victimes plus indépendants… mais sans vraie maîtrise pénale, et souvent en coordination maintenue avec les autorités ecclésiastiques. D’autant que les délais de prescription étaient traditionnellement trop courts pour ces plaintes de victimes jeunes et très traumatisées.

Dans cette histoire, l’Église se fait championne de la domination masculine. Et de ses pratiques de violence sexuelle sans frein et dans l’impunité. On a dit que des évêques d’Afrique et d’Asie ne voulaient pas admettre le problème reconnu en Occident et qu’il faut donc donner du temps au temps. Mais c’est ce qui a été fait depuis trop longtemps !

Il faut dire enfin que le problème est clairement celui de la domination masculine. Préconiser (comme je l’ai longtemps pensé) que le mariage des prêtres serait une solution apaisante me parait finalement un rafistolage hypocrite. Car cela revient à considérer le mariage comme le cadre légitime de l’abus masculin ! Comme le dérivatif des pulsions ! (On a parfois attribué ce rôle à « la bonne du curé ». Mais dans cette remarque, et même ce folklore, on culpabilisait plutôt la femme que l’homme d’Église !). C’est en quelque sorte reconnaître que la domination masculine est toujours un pouvoir abusif auquel la société procure un cadre légal.

Tant qu’on aura pas atteint la déconstruction de la masculinité comme domination, on n’aura rien résolu. Faut-il laisser se continuer ainsi ces violences ? Sans doute, de nombreux hommes ne franchissent pas vraiment les limites (bien que : qui d’entre nous n’a pas répété une blague sexiste, qui d’entre nous n’a pas un peu insisté pour avoir une satisfaction sexuelle, qui d’entre nous… ? Il faudrait sans doute redire et détailler point par point aux hommes les lois récentes ou moins récentes qui criminalisent le sexisme ). Et, parmi ceux-là qui ne franchissent pas les limites, des prêtres autant que d’autres hommes ordinaires. Faut-il pour eux crier au miracle ? Peut-être sont-ils davantage sensibles à l’interdit (des violences sexuelles) qu’au simple respect absolu de la personne humaine dans la relation… Voilà pourquoi une déconstruction pratique est plus importante que les simples principes moraux qui parlent d’interdits et d’égalité  « sans que cela ne nous empêche de dormir ».

***

Post-scriptum. On révèle aussi que l’Église, et spécifiquement la Curie Romaine, regrouperait un grand nombre d’homosexuels. A ce sujet, il n’y aura rien à dire a priori. Les homosexuels ont bien le droit de trouver des modes propres de se retrouver.  Mais il y a peut-être des choses à dire a posteriori. Finalement, l’Église apparait comme une structure où la sexualité « selon les normes de la société » (c’est à dire l’hétérosexualité organisée dans le but de la reproduction sociale) n’a pas cours. Elle prend bien hypocritement le déguisement de la chasteté, mais tolère en son sein toutes sortes de sexualités que la société n’organise (n’organisait) pas. En tant qu’organisation sexuelle déviante (au sens social), elle se rapproche de certaines sectes, mais aussi d’organisations de commercialisation du sexe hors-la-loi, comme la prostitution ou la pornographie. Prétendûment chaste, elle charrie en son sein le pire et pour l’ensemble l’inhumain avec une conception des relations humaines qui s’abstrait prétendûment du sexe.

(Et pourtant, elle a historiquement imposé le « mariage sanctifié » et la bénédiction du lit nuptial aux Seigneurs féodaux qui pratiquaient l’union libre et les concubinages ! Mais ces histoires nous entraîneraient trop loin.)

En écrivant cela (dans ma tête), je découvre soudain le commentaire apporté à mon texte, et je pense que mon post-scriptum tel que rédigé finalement et ce commentaire (que j’approuve et apprécie) se rejoignent.

 

 

Publié dans changer les hommes, patriarcat, ressentir la domination masculine | Tagué , , , | 2 commentaires

« brouillon » (une lettre d’hommes)

Je republie ici la lettre d’interpellation — excellente — produite par ZéroMacho et qui concerne l’examen par le Conseil Constitutionnel d’une plainte contre la loi du 13 avril 2016 qui a établi la pénalisation des clients « prostituteurs » (demandeurs de prostitution). En fait, nous étions quelques-uns à faire connaître cette lettre quand elle est apparue, mais il nous a été demander de postposer notre publication, car on annonçait que « Le Journal du Dimanche » la publierait sans doute en se revendiquant d’un « scoop » ou d’une « exclusivité ». J’avais donc remis mon article dans mon tiroir « brouillons » avec une mention « à publier le 28 février ». Ce que mon serviteur robot vient de faire ! Alors que je l’avais fait de moi-même, encore en janvier… (L’Intelligence Artificielle a encore des progrès Relationnels à faire).

Je profite de ce petit « chapeau » pour insister sur autre chose. C’est faire beaucoup trop d’honneur à cette bonne démarche ! Beaucoup trop d’honneur à ce bon geste des hommes en lui donnant un parfum de généreux altruisme du dimanche. Car c’est (comme d’habitude) d’abord une coalition d’organisations luttant depuis longtemps contre la prostitution qui ont mené campagne pour équilibrer la force des opinions voulant influencer le Conseil Constitutionnel. Quelles forces ? D’un côté la coalition des « plaignantes » : des « travailleurs du sexe » (qui réunit sans doute une majorité de femmes, mais aussi quelques hommes au travail – et qui ne représente pas, loin s’en faut, l’ensemble des travailleuses du « secteur » (économique…), dont la plupart n’ont pas le droit ni les moyens d’exprimer leurs volontés librement !) et, bien évidemment, sans doute dans l’ombre, la coalition des « industriels du sexe », tous ces « gentils organisateurs » qui s’en mettent plein les poches en exploitant le corps (et l’équilibre et le bonheur) d’autrui. De l’autre côté la coalition de nombreuses associations qui offrent une aide et un espoir aux prostituées et parfois depuis très longtemps (le Mouvement du Nid est créé en 1946, reprenant une action entamée avant la Guerre), et d’importantes associations féministes, telles Osez le féminisme et La CLEF (Coordination française des mouvements européens de femmes) et d’autres.

C’est donc faire beaucoup trop d’honneur aux hommes que de mettre en avant leur démarche qui est donc très secondaire. Néanmoins, cette organisation masculine d’alliance avec les mouvements féministes a le mérite d’exister et d’avoir pris comme premier objectif l’abolition de la pratique masculine du recours à la prostitution. Une organisation et un « manifeste » qui a trouvé de nombreux appuis masculins en France et en Europe mais dont les actions restent très faibles et dès lors confidentielles. Le machisme a encore quelques beaux jours devant lui ? Donc, persévérons ! Et réjouissons-nous que le Conseil Constitutionnel n’ait pas trouvé de raison fondamentale de détricoter la loi de 1916.

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil constitutionnel, vous allez examiner une Question prioritaire de constitutionnalité visant à abroger la pénalisation des clients-prostitueurs prévue par la loi du 13 avril 2016, c’est-à-dire à rendre de nouveau légal l’achat d’actes sexuels.

Nous, les hommes, sommes l’immense majorité des clients de la prostitution. Avant la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées », nous jouissions librement et sans complexes du droit, contre paiement, de disposer sexuellement de personnes dites prostituées. C’est ce même droit que certains voudraient aujourd’hui graver dans le marbre constitutionnel au nom de curieux principes : est-ce à dire que nos éventuelles difficultés sociales ou relationnelles, nos fantasmes, nos pulsions prétendument irrépressibles, ou notre simple statut d’homme nous autoriseraient à louer un être humain, le plus souvent une femme, sans aucune considération pour elle et pour son propre désir ?

Ce privilège archaïque nous permettant de contraindre une personne à un acte sexuel contre de l’argent, nous n’en voulons pas ! 

Nous n’avons rien à gagner à cet acte qui fait de nous des agresseurs ne pouvant jouir qu’en dominant l’autre. Acheter un corps, très majoritairementcelui de femmes en situation de précarité ou de détresse, souvent trompées par des proxénètes ou des trafiquants, nous enferme dans un rôle de prédateur.

Un principe de précaution élémentaire nous impose de ne pas ajouter cette violence à toutes celles qu’elles ont, le plus souvent, déjà subies : machisme, maltraitances, agressions sexuelles…

Pénaliser depuis 2016 des clients-prostitueurs a été un puissant symbole adressé à tous les hommes. Cela nous a obligés à réfléchir à notre rapport avec les femmes, à notre sexualité.

Voulons-nous continuer à contraindre et à violenter des femmes ? À ignorer la situation sociale, économique, culturelle qui les condamne à la prostitution, et donc les inégalités dont elles sont victimes, en France et dans le monde ?

A l’heure où, dans le monde entier, elles sont enfin des millions à dénoncer le harcèlement sexiste et sexuel qu’elles subissent, n’y a-t-il pas d’autre urgence que celle d’inscrire dans nos principes fondamentaux un « droit de harceler » tristement négocié avec un billet ?

Nous ne voulons plus de ce système patriarcal, inégalitaire et porteur de toutes les violences : verbales, physiques, sexuelles, psychologiques.

En nous interdisant d’acheter le corps d’autrui, le législateur a posé comme principe que les femmes ne sont pas prédestinées à servir d’exutoires ou d’objets de défoulement aux hommes,lesquels ne sont pas davantage prédestinés à se comporter en prédateurs sexuels. C’est plutôt ce principe-là que nous voulons voir confirmé par la loi.

Nous affirmons que les femmes sont nos égales en tous points, et qu’il ne peut y avoir d’égalité tant que des hommes pourront, en payant des femmes, leur enlever le droit de dire non, droit si chèrement acquis et aujourd’hui si unanimement célébré.

Nous affirmons que la liberté sexuelle n’est pas à sens unique : elle ne peut se construire que dans une relation égalitaire, sur la base d’un désir réciproque. Nous voulons vivre dans une société où les infinies possibilités de la sexualité humaine s’expérimentent entre personnes libres et désirantes.

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil constitutionnel, ne sanctuarisez pas le statut d’agresseur sexuel ! En cette période de grands changements dans la société, offrez-nous la possibilité de changer avec elle,affirmez le principe d’égalité femmes-hommes !

Cordialement,

Les responsables de Zéromacho

 

Il y a sûrement dans votre entourage des hommes prêts à dire publiquement NON à la prostitution et OUI à l’égalité femmes-hommes. Prière de leur proposer de signer le manifeste sur le site zeromacho.org ! L’union fait la force !

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

« La honte n’atteint pas ces messieurs » – Explications

J’ai pensé soudain que mon approche de l’événement « Ligue du LOL » pouvait être mal compris, et j’ai décidé de taper sur le clou.

Je considère que tout ce que font les hommes comme délits ou crimes concernent TOUS les hommes. Je n’ai pas sonné aux portes, mais j’aurais pu le faire. Je n’ai pas violé mais j’aurais pu le faire. Se conduire comme un sale gamin, quel gamin peut dire : je ne sais pas ce que cela veut dire ? Pas moi : j’ai volé dans le tiroir à monnaie des parents, ouvert à toutes les mains, de quoi m’offrir une petite balle de jeu, j’avais 10 ans. Se conduire comme un violeur, quel homme peut dire : je ne sais pas ce que cela veut dire ? Pas moi, je sais ce dont je serais capable, je ne l’ai pas fait mais je n’aurais pas juré que cela n’arriverait jamais. Des femmes m’ont traité de « connard ! » (pas vous ? vraiment ?) et je n’en suis pas fier.

Aucun des crimes ordinaires dont sont capables les hommes ne m’est étranger. Or c’est l’attitude inverse qui prévaut chez les hommes : un homme coupable est un homme qui n’a pas su se maîtriser. Tout homme est innocent jusqu’à preuve du contraire, innocent, beau, grand et fort. Voilà le mythe satisfaisant et confortable qui prévaut parmi les hommes.

Ce matin, Florence Patel, une victime s’exprimant sur France Culture, disait : « depuis ce jour, je n’ai plus qu’une confiance limitée envers les hommes « .

Dans l’affaire de la ligue du LOL, ce sont les restrictions mises au sein des aveux de ce lundi qui m’ont frappé. Depuis, on en sait plus : ces aveux ont été SOLLICITES aux coupables qui avaient cru s’en tirer avec des excuses privées. Les victimes ont dit : nous voulons des aveux publics.

Parce que les hommes connaissent la honte, celle qui découle de leur comportement permissif et irrespectueux des faibles. Mais ils la dénient, en dénigrant les victimes : les conséquences ne sont pas graves, elles ne m’atteindront pas. Ce déni est celui de tous les dominants. Seule est risquée la compétition entre dominateurs.

Repartons du début. Des tas d’hommes ont commencé leur vie de liberté en sonnant aux portes. Pas aux portes des gendarmes ou des hommes forts ! Non, des vieux, des vieilles surtout, des gens sans défense. C’est leur culture. Bien sur, ils sont passés à autre chose. Mais quelque chose en nous de cette culture nous reste. Une culture du mépris et de l’impunité.

Voilà pourquoi nous sommes tous concernés. Et qu’il faut cibler cette culture.

Bien sur il y a des crimes exceptionnels, imputables à des hommes « caractériels ». Bien sur, il y a des femmes manipulatrices aussi. Je ne parle pas de ces gens-là.

Mais les crimes de la ligue du lol ont paru à ses participants très drôles, et rien que cela. Leurs regrets sont actuels et circonstanciels. Ils refusent de prendre conscience. D’où mon titre et ma démarche.

 

Publié dans Féminisme | Tagué , , | Laisser un commentaire

Ligue du Lol : « La honte n’atteint pas les messieurs »

C’était nouveau. C’était le début des réseaux sociaux, Tweeter et Facebook. C’était si fun. C’était pour rire. Un amusement de potaches, de sales gamins. Ils sont des hommes connus, ils l’étaient déjà à l’époque. Une trentaine. Membres d’un « groupe secret » qui existe toujours. Ils avaient des followers qui les ont aidé à mieux rire avec eux.

Ils ont profité de leur pouvoir pour harceler. Ils se sont amusés à dire du mal de certaines personnes. Ils ont invité leurs amis à en rajouter. A les dénigrer par des images. Fausses. A les abuser par des fausses nouvelles, par des pièges téléphoniques.Ce furent jusqu’à des campagnes terrorisantes, traumatisantes. Qui vous blessent à jamais. Qui laissent des cicatrices, une faiblesse définitive.

Parce qu’elles étaient femmes, parce qu »elles étaient grosses, parce qu’elles étaient non blanches. Parce qu’elles n’étaient pas comme eux. Et qu’ils pouvaient les dominer à plaisir. Elles étaient parfois leurs collègues, ou candidates dans ce milieu professionnel.

On en a tous entendu parler de ces harcèlements traumatisants sur les réseaux sociaux. On accusait souvent la bande des « 18-24 » sur un site de forums autour des jeux vidéos. Il n’y avait donc pas que cela : il y avait des hommes arrivés, installés. C’était de la masculinité ordinaire. La part de mépris, indifférente aux conséquences, présente en toute domination. Qui rend la domination si fun. Le plaisir pris entre soi.

***

Suite à un article dans une sous-page web de « Libération », ils ont commencé à reconnaitre. A minimiser ( » Les images, c’est pas moi » ; « après deux ans seulement, j’ai arrêté »).

Il y avait beaucoup de fascination autour de nous, on était un peu les caïds de Twitter. Il y a une part de vrai là-dedans, une part de gens qui ont pu se sentir légitimement harcelés. Mais il y a aussi une grosse part de fantasme. On nous a un peu attribué tous les malheurs d’Internet.

Et à « s’excuser » :

Aux personnes qui se sont senties visées ici ou ailleurs depuis 11 ans par une ou plusieurs de mes saillies ricaneuses, je peux difficilement dire autre chose qu’un sincère « je m’excuse, c’était vraiment pas malin, et ça ne se reproduira plus, dit l’un.

« (Ce que j’ai fait) c’est de la merde, on est d’accord. (…) Ce n’est pas un truc de groupe, j’ai fait ça tout seul, dans mon coin. C’était des personnages qui avaient une résonance un peu plus forte sur Twitter, qui pouvaient t’agacer, et tu viens les titiller de manière bête. Mais ce n’était pas dans le but de faire du mal. On ne se rendait pas compte des conséquences. Ce n’était pas spécialement ciblé contre les féministes ; à l’époque, je ne savais même pas vraiment ce que c’était. Avec le recul, ça peut donner cette impression, c’est vrai», concède un autre

J’espère avoir cessé depuis, et je me sens très stupide d’avoir eu à attendre des témoignages pour me rendre compte de cet effet de meute, a écrit un troisième.

Je mesure aujourd’hui la dégueulasserie de ces actes et je n’ai pas d’excuses pour cela. Je suis désolé.

Ce qui me frappe, c’est l’incapacité des mecs à avoir vraiment HONTE. Et à le dire. A trouver les mots. Si, il y a quelques aveux sincères. Mais partiels, mais minimisés. Et avec toujours l’affirmation d’une bonne foi de gamin surpris par les conséquences.

Les hommes n’étalent pas leurs turpitudes en public. Même pas à leurs amis. Parfois ? Très rarement. Ils ont très difficile à reconnaître qu’ils ont honte. Le déni, l’effacement, cela les connaît.

ET pourtant la honte, les hommes connaissent. Tous nous connaissons des personnes « qui devraient avoir honte » : ce n’est que l’expression de notre mépris (qui est parfois justifié). Cela nous donne un sentiment passager de pouvoir et de domination.

Mais pratiquer le dénigrement en groupe en visant des personnes plus faibles, leur « faire honte », c’est spécialement une pratique d’hommes. Et exiger des femmes qu’elles soient assez irréprochables pour « éviter la honte » qui les menace, c’est une pratique d’hommes. Et les punir d’avoir « attiré la honte sur le clan » en les tuant, les lapidant, les bannissant, c’est une pratique d’homme. En groupe ou individuellement, c’est une pratique de dominant.

Aujourd’hui, le cyberharcèlement en groupe est un délit. Punissable. Suite à ces abus constatés depuis longtemps. Aujourd’hui #MeToo a renversé la peur.

Mais la plupart des faits sont antérieurs à la loi. Et effacés. En fait, le phénomène était connu depuis longtemps. L’article fait faussement l’impression de répondre à la question « cela a-t-il vraiment existé » mais donne aux criminels la possibilité de donner leur version d’abord. Il a fallu que les victimes s’expriment pour que l’affaire soit médiatisée.

Les femmes sont souvent méfiantes envers les hommes. Tous les hommes. Et autant envers les hommes « alliés » au féminisme. Ou alors une confiance limitée. On ne peut leur donner tort.

Tant que le dominateur en nous ne sera pas déconstruit.

Publié dans changer les hommes, Féminisme, patriarcat, ressentir la domination masculine | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Le spermatozoïde est un paresseux qui cherche à ne pas se consumer (Ne dites plus : « le papa met la petite graine » 3/3)

On trouve dans Slate du 5 février un très bon article de de Daphnée Leportois, à lire ici, qui décrit à quel point nos conceptions de la « fécondation » (sic ?) sont marquées par des clichés masculins, malgré des découvertes biologiques progressives qui sapent toujours plus le moindre mythe du spermatozoïde « preux chevalier » forçant l’enceinte du donjon (de l’ovule) pour y piquer son dard.

Elle s’appuie notamment sur les articles de Ellen Martin et les commentaires recueillis auprès de Thierry Hocquet :

«L’ovule et le spermatozoïde interagissent mutuellement. Que la biologie refuse de les dépeindre ainsi n’en est que plus dérangeant», écrivait déjà en 1991 Emily Martin[1], professeure émérite d’anthropologie à l’université de New York, qui tenait dans cet article à «mettre en lumière les stéréotypes de genre cachés dans le langage scientifique de la biologie». Eh oui, «la simple formule “l’œuf est fécondé”, le simple syntagme “fécondation” implique une représentation de la conjonction des deux gamètes donnant un rôle prépondérant au spermatozoïde», indique le spécialiste de la philosophie des sciences Thierry Hoquet. Preuve que les clichés sexistes vont jusqu’à imprégner la science. Et qu’il n’est pas si facile de s’en débarrasser.

Ce qui l’amène à montrer que toute une série de livres récents de sensibilisation des enfants (et aussi de dictionnaires pour adultes) sont encore à renforcer ces clichés anciens. Anciens de trois siècles et demie, pas plus : auparavant, on ne connaissait que le sperme, puis on découvre le spermatozoïde ; durant encore cent ans, on ne savait rien de ce qui passait chez les femmes, et les hommes échafaudaient des théories fumeuses à leur avantage. Depuis cette période, c’est le langage scientifique qui continue à perpétuer une partie du mythe de l’homme actif auprès de la femme passive et en attente.

Or rien n’est plus faux, ainsi que l’indique mon titre :

En 1984, poursuit Emily Martin, des chercheurs de l’université John-Hopkins vont plus loin. Ils remarquent, «à leur grande surprise, que la poussée du spermatozoïde vers l’avant était extrêmement faible» et que «la tête du spermatozoïde, au lieu de pousser vers l’avant, effectuait surtout des mouvements d’aller et retour» (une observation qui ne doit rien aux nouvelles technologies mais obtenue «à l’aide de pipettes en verre, d’un manomètre et d’un simple microscope, soit des techniques vieilles de plus d’un siècle», précise la chercheuse en anthropologie). La découverte est de taille. Elle confirme que les spermatozoïdes ne franchissent pas cette «barrière» de l’ovule à coups de tête et de flagelle car, même s’ils avaient une force suffisante, «cette force se dirigerait principalement vers les côtés plutôt que vers l’avant». En somme, puisque «la propension la plus forte des spermatozoïdes, par un facteur dix, consiste à s’échapper en tentant de s’extraire de l’ovule», cela signifie que «la surface de l’ovule doit être conçue pour capter les spermatozoïdes et prévenir leur fuite». (…)

«Pourquoi, alors que manifestement dans l’espèce humaine la contribution mâle est secondaire ou mineure, prend-elle dans les récits populaires toute la place, comme s’il s’agissait de l’unique élément fondateur de la formation du nourrisson?» La réponse est dans la question de Thierry Hoquet. Le rôle symbolique conféré au spermatozoïde vient en quelque sorte compenser le fait que la gestation soit féminine. «Le travail reproducteur est profondément inégal dans sa répartition», ajoute le spécialiste de philosophie des sciences. Pas seulement lors du développement de l’embryon. Mais aussi en raison du lieu où se rencontrent les gamètes, qui n’est pas un milieu neutre car situé dans les trompes utérines, au sein même du corps du sujet féminin. Et le zygote, la cellule avec une paire de chromosomes, n’est pas vraiment une fusion des deux gamètes mais plutôt un enveloppement du mâle par le femelle. «Dans notre espèce, le spermatozoïde est réduit à son élément génétique, ce n’est pas la cellule entière qui joue un rôle, par exemple nutritif.» Si l’on voit dans les gamètes des mini-individus, pas étonnant que cette asymétrie biologique ait été masquée.(…)

Sans oublier que l’autre danger de voir dans le spermatozoïde un valeureux guerrier et dans l’ovocyte une demoiselle endormie, comme l’analysait Emily Martin, c’est celui de la naturalisation. «Le fait que ces stéréotypes soient maintenant inscrits au niveau cellulaire constitue un déplacement très puissant, permettant de les faire paraître naturels et impossibles à défaire.» C’est bien pour cela qu’il convient de rétablir la vérité biologique, et strictement biologique. Sans en inférer aucun investissement social ou parental prédéterminé. «Il ne s’agit pas de dire que les gamètes mâle et femelle ont une situation symétrique mais de souligner que les deux font quelque chose et non de supposer que l’un fait tout et l’autre rien, insiste Thierry Hoquet. Sinon, on réduit tout à l’opposition actif-passif, et alors on ne fait plus de la biologie mais de la métaphysique.»

Il est vraiment salutaire de lire l’article !…

***

Je m’étais déjà penché sur le sujet en septembre 2017 ici et en juin 2016 ici.

Dans ces précédents articles, j’ai un peu tenu à la théorie de l’activité partagée. J’ai dit que le papa est un parasite mais un parasite utile, car il rajoute du code au logiciel préparé par la maman.

J’y cite un livre que j’ai lu avec intérêt à ce sujet : « Comme des bêtes – ce que les animaux nous apprennent de la sexualité, Schilthuizen, M., préface de P.-H. Gouyon, Fayard 2016. Je croyais avoir été plus loquace, mais je ne sais plus où j’ai pondu ces oeufs-là (sans doute dans des commentaires sur d’autres blogs…). J’avais cru comprendre que la stratégie de l’insecte mâle est de répandre son sperme auprès du maximum de femelles, et que la stratégie de l’insecte femelle est de sélectionner la « semence » (sic ?) du mâle le plus chouette à ses yeux. Et elle est en capacité de le faire en stockant divers spermes dans divers voies de garage bouchonées, puis d’aller chercher la case préférée en temps utile. J’en avait gardé l’idée que « le mâle c’est la quantité, la femelle c’est la qualité ».

Joli, non ? Une idée à remettre en question avec l’article d’aujourd’hui. Le spermatozoïde est un paresseux, mais son sperme parle pour lui : c’est là que se trouve la quantité abusive de spermatozoïdes, tous paresseux et cherchant à tourner autour du pot et à trouver la sortie (fini la « course du premier qui arrive à l’ovule et claque la porte aux autres »). Et c’est donc la cellule féminine qui se tape le boulot et qui cherche à en envelopper un et se l’approprier. Il faut croire qu’elle trouve cela utile, sans quoi elle élimine son ovule cyclique.

En fait , dans toutes ces expressions, on tombe toujours dans un discours finaliste, où « les choses » auraient une intention. Et pour un dominateur masculin, c’est horrible de penser que c’est la volonté féminine qui prévaut. Ira-t-on jusqu’à prétendre que c’est l’ovule qui harcèle le pauvre spermatozoïde ? Ouille !

Mais on voit ici que ce sont des cellules qui se combinent du fait de l’accrochage de l’une sur le fainéant qui passe. On peut considérer que ce travail est « spontané » , mais c’est risquer de très vite tomber dans l’hypothèse d’un dieu qui veut ou d’une nature qui veut. Or la reproduction cellulaire présente des tas de modes divers, hasardeux, indexés sur le maintien de la vie, sans qu’on sache pourquoi. Ne tranchons pas : se fonder sur le hasard ou se fonder sur l’énergie et la vitalité chimique présentent à chaque fois des ornières.

Alors ne dites plus « la petite graine » mais dites quoi ? Je dirais que « il y a une graine dans la maman qui se frotte à un dépôt/apport paternel pour provoquer la réaction de production d’un enfant en son ventre ». Est-ce mieux ? C’est une réponse provisoire, manifestement. Elle évite la « semence » mâle, affaiblit l’idée de « fécondation » et même d’oeuf.

Une image, pour comprendre ? On dit que pour avoir de belles plantes de tomates, il faut glisser une feuille d’ortie sous la poignée de compost qui va accueillir en terre votre plant à repiquer… Oui, mais : d’abord le spermatozoïde paresseux ne pique pas et ensuite il n’a pas d’apport nourricier : juste une lettre de génétique, point.

Publié dans changer les hommes, Féminisme, paternité | Tagué , , | Laisser un commentaire

Affaiblir la lutte des femmes ? Jamais !

(article incomplet – attendez la suite)

Je viens de consulter un très bon article sur la question du « sexe choisi par auto-proclamation ».  On le trouvera ici et ici. Il commence ainsi :

Dans une lettre adressée aux Nations Unies, le gouvernement britannique a récemment recommandé de cesser d’utiliser le terme « femmes enceintes » et de le remplacer par « personnes enceintes », la raison étant que le mot « femmes » pourrait s’avérer offensant puisqu’il exclut les hommes enceints. Et personne ne voudrait offenser qui que ce soit, n’est-ce pas ? Nous cessons donc d’utiliser le mot « femme », car il est jugé insuffisamment inclusif, voire discriminatoire. Or, quiconque souscrit aux principes d’inclusion s’aperçoit rapidement que ceux-ci viennent de pair avec une nouvelle définition de ce qu’est le sexe.

C’est un débat qui fait rage parmi le mouvement féministe et d’autres,  et je me sens appelé à mettre mon grain de sel, à partir du point de vue de la déconstruction du masculin.

C’est une question qui fait rage, mais c’est une question secondaire, rappelons-le. Selon une étude australienne, dont l’échantillon est massif (30.000 répondants, ce qui réduit beaucoup les marges d’erreur) parmi un public jeune (ce qui permet d’espérer une bonne représentativité des tendances d’aujourd’hui), sur les 30.930 répondants, 25.960 se sont dits des personnes héréros, 1.164 des personnes gays ou lesbiennes et 1.640 des bissexuel.les (et un nombre faible de transgenres, d’asexués et de sans réponses). Soit 83% de répondants hétéros, 5% de bi et 4% de gays ou lesbiennes. Les transgenres ne représentent que 1% de l’échantillon (mais ils sont le groupe le plus harcelé : un trans sur deux, contre une femme sur trois et un homme hétéro sur six).

Cette question du sexe « adopté » fait rage, à deux niveaux : parce que les trans-femmes (hommes ayant transitionné vers le sexe féminin) revendiquent une reconnaissance comme totalement femme, et notamment de fréquenter les WC des femmes et les vestiaires des femmes par exemple ; et surtout parce que toute personne qui s’oppose au « sexe choisi par auto-proclamation » est déclarée « transphobe » et souvent « féministe radicale excluant les trans », selon l’acronyme anglais TERF. Il est important de consulter l’article pour voir les implications concrètes de cette question : tel cet homme condamné deux fois violeur et s’affirmant femme ; ou ces sportives (tifs) ayant été célébrés comme hommes et se présentant soudain comme femme, par exemple aux poids et haltères. Et j’ai pu consulter jadis d’autres aspects du problème, tel cette femme, trans en fait, logée par une militante pour un rassemblement féministe, et s’y comportant comme un homme : aucune participation aux taches ménagères, pérorant avec un avis « autorisé » sur tout, et incapable de réparer un bouton ou de s’intéresser à la femme qui le reçoit.

Sur cette question, je voudrais dire deux choses. La situation des personnes qui se sentent en contradiction avec le sexe (ou genre) qui leur a été assigné à la naissance est certainement très perturbante personnellement, et source d’incompréhension des proches et de menace sexuelles des hommes (pour l’essentiel). Une démarche de modification du genre et/ou du sexe, tant au niveau de l’état-civil (ce que j’ai appelé la « déclaration » ou l’auto-proclamation) que de l’état physique (traitement hormonal, chirurgie, etc.) est très lourde de décision et de vécu, d’expérience de vie. Mais cela ne donne pas à ces personnes des droits supplémentaires sur les femmes et sur le milieu des femmes. Or c’est bien ce qui se passe dans la controverse évoquée : ces hommes trans-femmes exigent que les femmes acceptent toutes les conséquences de leur choix. Et cela se pose aujourd’hui au plus haut niveau : Grèce, Suéde et Norvège, Grande Bretagne et même ONU !

Selon moi, personne, et même pas les trans, ne peut affaiblir le mouvement des femmes pour leur autonomie, pour leur pouvoir reconnu (empowerment) et leur égalité. Le mouvement de libération des femmes, depuis 1970, a procuré un bénéfice immense au plan de fonctionnement de la société, pour les femmes elles-mêmes, mais aussi pour les personnes gays et les personnes lesbiennes, qui ont pu afficher leur orientation publiquement, et donc finalement pour ces personnes « en transition » dont la situation est prise à cœur en principe par tous ces groupes concernés. Et aujourd’hui, le mouvement féministe est encore le principal moteur de modification sociale sur les questions de sexualité et de genre. Sans lui, nous n’aurions rien appris, nous ne serions rien !

Je voudrais évoquer une « anecdote »(?) cruciale du mouvement féministe des années 70. Les lesbiennes se sont insérées dans le mouvement féministe et combattent âprement le positionnement des hétérosexuelles : vous luttez contre les hommes , mais vous faites des compromis avec eux en rentrant dans votre domicile de couple chaque soir ! Seule les lesbiennes ont résolu la question du statut des femmes » !  A la fin (fin 70-début 80), les hétérosexuelles, majoritaires, choississent d’exclure les lesbiennes, au nom de l’unité du mouvement. Il faudra les travaux de Monique Wittig pour mieux théoriser la place particulière des lesbiennes parmi les femmes (cfr le fameux principe « les lesbiennes ne sont pas des femmes »). Et ainsi permettre de donner aux lesbiennes une place légigtime, non clivante, non théoriquement destabilisante, au sein du mouvement féministe.

Aujourd’hui, les hommes « trans » devenant femmes doivent s’en prendre en priorité aux  hommes. Et à la masculinité.

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Non merci ! Nous les hommes

La lettre ouverte que voici est proposée par l’association Zéromacho, en lutte contre le détricotage de la loi sur le système prostitutionnel et la pénalisation des clients. C’est une action parallèle à celles de nombreuses organisations féministes avec cet objectif.

Non, merci !

Nous, les hommes, ne tenons pas du tout à nous voir reconnu un statut d’agresseur sexuel.

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil constitutionnel, vous allez examiner une Question prioritaire de constitutionnalité visant à abroger la pénalisation des clients-prostitueurs prévue par la loi du 13 avril 2016, c’est-à-dire à rendre de nouveau légal l’achat d’actes sexuels.

Nous, les hommes, sommes l’immense majorité des clients de la prostitution. Avant la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées », nous jouissions librement et sans complexes du droit, contre paiement, de disposer sexuellement de personnes dites prostituées. C’est ce même droit que certains voudraient aujourd’hui graver dans le marbre constitutionnel au nom de curieux principes : est-ce à dire que nos éventuelles difficultés sociales ou relationnelles, nos fantasmes, nos pulsions prétendument irrépressibles, ou notre simple statut d’homme nous autoriseraient à louer un être humain, le plus souvent une femme, sans aucune considération pour elle et pour son propre désir ?

Ce privilège archaïque nous permettant de contraindre une personne à un acte sexuel contre de l’argent, nous n’en voulons pas ! 

Nous n’avons rien à gagner à cet acte qui fait de nous des agresseurs ne pouvant jouir qu’en dominant l’autre. Acheter un corps, très majoritairement celui de femmes en situation de précarité ou de détresse, souvent trompées par des proxénètes ou des trafiquants, nous enferme dans un rôle de prédateur.

Un principe de précaution élémentaire nous impose de ne pas ajouter cette violence à toutes celles qu’elles ont, le plus souvent, déjà subies : machisme, maltraitances, agressions sexuelles…

Pénaliser depuis 2016 des clients-prostitueurs a été un puissant symbole adressé à tous les hommes. Cela nous a obligés à réfléchir à notre rapport avec les femmes, à notre sexualité.

Voulons-nous continuer à contraindre et à violenter des femmes ? À ignorer la situation sociale, économique, culturelle qui les condamne à la prostitution, et donc les inégalités dont elles sont victimes, en France et dans le monde ?

A l’heure où, dans le monde entier, elles sont enfin des millions à dénoncer le harcèlement sexiste et sexuel qu’elles subissent, n’y a-t-il pas d’autre urgence que celle d’inscrire dans nos principes fondamentaux un « droit de harceler » tristement négocié avec un billet ?

Nous ne voulons plus de ce système patriarcal, inégalitaire et porteur de toutes les violences : verbales, physiques, sexuelles, psychologiques.

En nous interdisant d’acheter le corps d’autrui, le législateur a posé comme principe que les femmes ne sont pas prédestinées à servir d’exutoires ou d’objets de défoulement aux hommes, lesquels ne sont pas davantage prédestinés à se comporter en prédateurs sexuels. C’est plutôt ce principe-là que nous voulons voir confirmé par la loi.

Nous affirmons que les femmes sont nos égales en tous points, et qu’il ne peut y avoir d’égalité tant que des hommes pourront, en payant des femmes, leur enlever le droit de dire non, droit si chèrement acquis et aujourd’hui si unanimement célébré.

Nous affirmons que la liberté sexuelle n’est pas à sens unique : elle ne peut se construire que dans une relation égalitaire, sur la base d’un désir réciproque. Nous voulons vivre dans une société où les infinies possibilités de la sexualité humaine s’expérimentent entre personnes libres et désirantes.

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil constitutionnel, ne sanctuarisez pas le statut d’agresseur sexuel ! En cette période de grands changements dans la société, offrez-nous la possibilité de changer avec elle, affirmez le principe d’égalité femmes-hommes !

https://zeromacho.wordpress.com/2019/01/20/action-68-lettre-ouverte-dhommes-adressee-aux-membres-du-conseil-constitutionnel

Publié dans Féminisme, patriarcat | Tagué , , , , , , | Laisser un commentaire