Certains hommes se gonflent le cou, mais pas que cela…

Sans commentaires (photo AFP).

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Les violences masculines dans le couple au quotidien…

Commençons par ce texte de Caroline de Haas, « Arrêtez. Maintenant. », qu’on trouve sur Mediapart ici, et qui a été lu à la fin de la marche #Nous Toutes :

A tous les hommes qui ont déjà dévalorisé, humilié, insulté, harcelé, tapé, violé : arrêtez.

En France, au moins 1,2 millions de femmes sont insultées chaque année en raison de leur sexe.
En France, chaque jour, au moins 250 femmes sont victimes de viol.
En France, depuis le début de l’année, au moins 137 femmes sont mortes de féminicides.


Et si on inversait la perspective ?
En France, au moins 1 million d’hommes insultent chaque année.
En France, chaque jour, au moins 250 hommes violent.
En France, depuis le début de l’année, au moins 137 hommes ont tué leur compagne ou leur ex.

Les violences sexistes et sexuelles que nous subissons ont un nom : elles s’appellent des violences masculines.

Ces violences ne sont pas le fait de monstres irréels qui sortent de leur repaire toutes les nuits pour nous violenter. Si les victimes de violences sont nos mères, nos filles, nos soeurs, nos amies, les hommes qui violent, blessent, harcèlent peuvent être nos pères, nos conjoints, nos fils, nos frères et nos amis. Adèle Haenel le disait : “Il n’y a pas de monstres”. Il n’y a pas de monstres. Il y a une société. Il y a nous, il y a vous. 

C’est dans cette société que nous vivons. Aux côtés d’hommes qui tiennent des propos sexistes. Aux côtés d’hommes qui nous tapent.  Aux côtés d’hommes qui nous violent. C’est dans cette société que nous vivons. Et c’est cette société que nous voulons changer.  

A tous les hommes qui ont déjà dévalorisé, humilié, insulté, harcelé, tapé, violé : arrêtez.

Arrêtez les remarques sexistes qui nous placent systématiquement en situation d’infériorité.
Arrêtez les propos à connotation sexuelle que nous n’avons pas sollicités
Arrêtez de nous envoyer des photos de votre pénis.
Arrêtez de nous siffler dans la rue ou de nous toucher dans le métro.
Arrêtez de nous taper.
Arrêter de nous rabaisser.
Arrêtez de faire comme si, lorsque vous aviez un rapport sexuel avec une femme qui n’en n’a pas envie, vous n’étiez pas au courant.

Arrêtez.

Certes, le changement peut paraître radical. Depuis des millénaires les femmes sont victimes de violences sexuelles massives en raison de leur sexe. Et là, en à peine quelques dizaines d’années, on vous demande de changer radicalement de comportement. Nous voulons vous dire : vous pouvez le faire. Vous devez le faire.

Les violences ne sont pas une fatalité. Vous pouvez arrêter. Alors arrêtez, maintenant. 

J’aime ce texte du fait de cette expression : « inversons la perspective ». C’est souvent la bonne manière d’interpeller les hommes. Et elle est rare. En plus, je crois que cela demande, parmi l’injure (sexisme), le viol, le meurtre, de parler du harcèlement. Dans les plaintes #MeToo, c’est une incrimination innombrable. Je ne pouvais imaginer que tant de mains baladeuses masculines franchissent la zone d’intimité d’une personne. Comme des pickpockets, ils se servent sans égard à la personne qui subit. c’est déjà une perversion odieuse et délictuelle.  C’est pourquoi il faut interpeller tous les hommes. Car un million d’hommes en France, c’est à peu près 1/16e, soit 6,5 % des hommes. C’est peu et c’est beaucoup trop !

***

Deux « faits divers » dans l’actualité de cette semaine en Belgique illustrent la banalité des violences masculines dans le couple et l’inefficacité des mesures judiciaires et policières. C’est au mouvement des femmes, et notamment la manifestation de ce 24 novembre, que nous devons l’attention améliorée des médias pour ce type de faits.

A Couvin (sud-est belge), un homme violent multirécidiviste est condamné à trente mois avec sursis (non prévu en cas de récidive !) seulement :

A 24 ans, Louis (Couvin) a déjà été condamné en 2015 à une peine de travail de 120h et en 2016 et 2017 à quatre mois et un an avec un sursis probatoire pour des coups sur sa mère. Ce mercredi matin, c’est pour de nouveaux faits de violence, à l’égard de sa compagne enceinte cette fois, qu’il a comparu devant le tribunal correctionnel de Dinant. C’était entre octobre 2018 et février 2019. La victime a accouché prématurément une semaine après le dernier fait. On parle de coups, de brûlures de cigarette, etc. « Il y avait des tensions dans notre couple et de la jalousie de part et d’autre. On en venait aux mains tous les deux », a expliqué le prévenu à l’audience. Le fait que sa compagne soit en pleine grossesse ne l’a toutefois pas empêché de se montrer violent. Complètement sous son emprise, la victime n’a pas déposé plainte. C’est le propriétaire de l’immeuble dans lequel ils habitent qui l’a fait pour elle. « Ce dernier occupe l’étage du bas et a été interpellé de voir à plusieurs reprises que la dame présentait des tuméfactions au niveau du visage. Lorsqu’il lui demandait comment elle se blessait, elle répondait qu’elle se cognait. Elle a aussi parlé de griffures de chat ou d’accident d’équitation. Mais, régulièrement, il entendait des cris et des bagarres. Une autre voisine qui entendait aussi des cris a un jour assisté à une scène de coups. Monsieur était sur elle et la frappait pendant qu’elle était au sol », explique le parquet de Namur. Louis a finalement été placé en détention préventive après une nouvelle scène de coups le 21 janvier 2019. Sa compagne était enceinte de six mois. Libéré notamment à la condition de ne plus entrer en contact avec la victime, il l’a à nouveau frappée le 17 février 2019. Une semaine plus tard, elle accouchait prématurément. « Madame est née en 2000. Elle a perdu sa mère en 2010 et son père en 2016. Elle l’a rencontré lorsqu’elle était orpheline. Elle est complètement sous son emprise. Elle lui a par exemple prêté 18.000€ pour qu’il achète des quads et compagnie. Elle a écrit au juge d’instruction afin qu’il soit libéré car elle dit n’avoir que lui… », a conclu le parquet de Namur qui demande deux ans de prison ferme, explique La Dernière Heure. D’autres journaux, moins complets, précisent que « Placé en détention préventive à la suite d’une nouvelle scène de coups sur sa compagne alors enceinte de six mois le 21 janvier 2019, le prévenu a été libéré sous conditions quelques jours plus tard. L’une de ces conditions était de ne plus entrer en contact avec la victime. Mais le 17 février 2019, il a été l’auteur de nouveaux faits de violence conjugale. « Il y avait des tensions dans notre couple et de la jalousie de part et d’autre. On en venait aux mains tous les deux », a expliqué le prévenu à l’audience. Son avocate a plaidé le sursis probatoire.

Et le jugement intervenu cette semaine va dans le sens de la plaidoirie de la défense (selon plusieurs journaux) :

Un Couvinois a écopé, mercredi devant le tribunal correctionnel de Dinant, d’une peine de 30 mois de prison avec sursis probatoire pour des faits de coups et blessures commis à l’encontre de sa compagne enceinte, entre octobre 2018 et février 2019 à Couvin. Le tribunal a notamment tenu compte du mépris du prévenu pour sa compagne, vulnérable et enceinte au moment des faits ainsi que de ses antécédents judiciaires : une peine de travail de 120h en 2015 et à quatre mois et un an avec un sursis probatoire à chaque fois pour avoir porté des coups à sa mère en 2016 et 2017.

C’est donc un sursis probatoire qui a été à nouveau octroyé, ce qui est plus qu’étonnant, et qui ne tient pas compte des échecs précédents et du non respect de l’interdiction de reprendre contact avec sa compagne. Voilà une tolérance très étonnante. D’autant qu’on apprend par le parquet que la jeune femme reste « sous emprise » : les ingrédients d’un nouvel échec sont réunis !

Deux jours plus tard, soit ce 27 novembre , un « féminicide » est rapporté (il y a progrès médiatique par rapport au titre traditionnel du « drame passionnel », et c’est aussi dû à la récente mobilisation des femmes, alors que le mot était souvent décrié) :

Féminicide à Assesse (à deux pas de Couvin) : une femme tuée par son compagnon, connu pour des faits de violence

Le parquet de Namur vient de le confirmer. « Cette nuit, une femme de plus est morte sous les coups de son compagnon.  » a confirmé le procureur du Roi de Namur, lors d’une conférence de presse organisée cet après-midi. L’autopsie a révélé que le femme était décédée à la suite des coups portés contre elle. Les enquêteurs sont descendus sur place en fin de nuit, alertés par l’auteur présumé. Le corps de la victime a été découvert vers cinq heures du matin par les services de secours, au domicile de son compagnon et de sa mère situé rue de la Gendarmerie, à proximité immédiate de l’administration communale. Dans le quartier, les habitants ne se disent pas très étonnés: « Ils se disputaient souvent… » confie une voisine. « Le compagnon de la victime présente de nombreux antécédents judiciaires, notamment pour des faits de violence sur la victime« , précise le parquet. Il est connu de la justice depuis septembre 2018. L’individu a été placé en détention préventive durant 5 mois avant d’être finalement libéré le 3 octobre dernier.

Deux anecdotes « ne font pas le printemps ». Eh oui, en cherchant ces textes des médias, je suis retombé des féminicides d’aout, de juillet…. Et dans les deux cas cités ici, c’est l’inefficacité des actions de la police et de la justice qui saute aux yeux.

Il y a encore du boulot !

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Les « vrais hommes » se doivent d’être sans pudeur

C’est un fait « divers », fait de société et info sportive, qui m’a interpellé. Il m’a fallu travailler pour aboutir à cette réflexion.

Des jeunes sportifs ont été sanctionnés (« privés d’entraînement », donc exclus temporairement) dans un club de football de la région anversoise (Le Soir du 16 novembre 2019). Parce qu’ils avaient refusé de se doucher nus. On apprend qu’il y avait dans le règlement du club une obligation en ce sens « pour des motifs d’hygiène ». Et qui s’appliquait aux « équipes de jeunes » également, soit dès 10-12 ans ou même moins. Puis on avait retiré la mesure durant quelques années, et elle a été restaurée à la rentrée de septembre. Des jeunes s’y sont refusé (d’où la sanction) et d’autres s’en sont plaint, ce qui a amené les parents à protester. Conciliants pourtant, ceux-ci demandent que la mesure soit reportée d’un an (les transferts à un autre club ne se font pas en cours d’année, la « propriété » des joueurs par le club l’interdit !). Le club s’est donné 15 jours de réflexion en suspendant l’obligation.

Il apparaît du reportage que cette obligation est abandonnée depuis longtemps dans d’autres clubs. « Il s’agissait d’une pudeur souvent liée à la culture et à l’origine du joueur. Mais cela m’énerve qu’on y oppose une question d’hygiène. Si un garçon garde son slip sous la douche, je sais qu’après au moins, il le change. Ce qu’il faut, c’est protéger les jeunes, leur laisser le choix. Et ce n’est pas un enjeu de diversité mais seulement d’adolescence, de peur des moqueries », dit l’entraîneur de jeunes Mohammed Ouahbi, au célèbre club bruxellois d’Anderlecht. (Or le club anversois de Berchem Sport se réclamait de « discussions avec plusieurs imams » pour pouvoir maintenir l’obligation de nudité « concernant les moins de 16 ans »).

Cela m’a évoqué un souvenir de jeunesse. Dans un club d’alpinisme, j’avais à 18 ans été choqué par l’impudeur de deux hommes nus en grande conversation dans un vestiaire collectif, sans se cacher aucunement.

Dans l’apparence des sexes masculins, intervient aussi la circoncision, ne l’oublions pas. Si elle est « culturelle » pour certains, j’avais été très jeune traumatisé par une circoncision « médicale » peu ou pas légitimée. Dans ma vie d’adulte, j’ai toujours fait preuve de « discrétion » dans les vestiaires sportifs.

C’est connu : les vestiaires sportifs sont un haut lieu de camaraderie virile. On se montre, on chahute en groupe. Les moqueries fusent, la domination des plus forts et le mépris des faibles s’exprime. C’est la compétition stupide entre mâles sur leur « degré de virilité ». On retrouve l’idée des « échelles (symboliques) de virilité » qui s’imposent aux mâles humains, selon l’image de John Stoltenberg, que j’ai expliquée dans de précédents articles.

L’obligation de nudité serait donc une part de la culture masculine collective : manifester la vigueur de son sexe. Il y a des caches-sexe de cérémonie dans certaines tribus ; la cravate est un relent de célébration du sexe masculin (déroulez le nœud, et votre sexe est « habillé »).

Les « danses » des vestiaires de sport sont viriles et en même temps homophobes, anti-sexuelles. Il faut rire et faire violence, ne laisser vivre aucune émotion. Ne même pas rougir ! Pratique réservée aux sports collectifs donc, impensable dans les sports à deux (tennis, etc.).

Pour certains hommes (dont mes deux alpinistes), l’impudeur est acquise : ils se montrent, ils ne se cachent pas (nous étions en 1964). Ce fut un des leitmotivs issus de la libération (sexuelle) de mai ’68 : les parents peuvent être sans pudeur devant leurs enfants, etc. Il y a un retour de pudeur ensuite, aujourd’hui aggravée par la publication de photos intimes sur les réseaux sociaux : vous êtes priés de laisser les téléphones à l’entraineur avant d’entrer au vestiaire de foot, apprend-on !

En principe, un peu de pudeur est de mise… sauf dans une danse ostentatoire et collective. Et cette danse est sûrement aussi en jeu dans les viols collectifs, en bande : on fait preuve de virilité « entre nous » en brutalisant un objet sexuel méprisé.

Les « vrais hommes », les hommes formatés à l’école de la virilité, se doivent d’être sans pudeur. Dans ces moments de cérémonie virile, de camaraderie et de compétition et de non-émotion.

C’est ce qui est manifesté dans ce règlement typique des clubs de football : le sport doit formater les hommes. Il n’y a aucune nécessité d’hygiène là-dedans, mais une religion de la virilité, imposée par les dirigeants (mâles) du sport collectif.

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« Je n’ai jamais vu tant d’hommes pleurer ensemble », a-t-elle dit…

Découvrant un site « Autographie.org »  consacrant une page au thème « Le genre dans le travail », qu’on peut découvrir ici, j’ai aussitôt eu un souvenir d’homme qui m’est revenu. En le rédigeant aujourd’hui, je me suis rendu compte que mon souvenir était tronqué, par une perspective de genre, et je l’ai complété en ce sens. Ce texte ci-dessous a donc d’abord été repris sur le site Autographie où je l’avais proposé, et je remercie les rédactrices responsables de cet accueil !

Il y a 35 ans, j’ai été victime d’un licenciement. Un licenciement collectif. Dans un « bastion ouvrier ». Une section de 1600 travailleurs d’un ensemble de 8000 ouvriers.

Et cette phrase, je ne l’ai pas oubliée.

Cela a commencé à 14 heures. Au changement de pause, des hommes de l’après-midi sont arrivés pour travailler avec cette information: j’ai eu mon papier de licenciement au courrier. Il prend effet lundi. Je suis rentré chez moi à 14h30 et le courrier était là : moi aussi. Avec 180 hommes. Avec les pré-pensionnés et les malades rayés des listes du personne, 25 % des travailleurs au total. Presque entièrement des hommes ? Non, il y avait aussi des femmes, je m’en souviens maintenant.

Vérité implacable : vous êtes sur la liste noire, vous êtes les brebis galeuses. Les bruits courraient depuis trois mois : on va licencier des jeunes, des vieux, des femmes. Finalement non, on va licencier des brebis galeuses, qui font du tort à l’usine. La liste patronale comportait 300 noms, dont le syndicat a repêché 120 personnes, prétendait-il. Rien à faire pour les autres, irrécupérables pour le travail, un poids pour l’avenir de l’usine. Ce fut expliqué au cours d’une assemblée syndicale. Le lendemain, les courriers arrivaient. Aussitôt que je l’avais découvert, je suis retourné à l’usine. Nous étions une trentaine d’hommes, le courrier à la main. Certains avaient pu rentrer dans leur atelier avant d’en être refoulés. Personne ne voulait plus leur parler. Nous étions des pestiférés.

Nous sommes rentrés dans le café d’en face, le café de l’usine. Ce café qui, depuis 35 ans au moins (l’usine avait 100 années), avait servi à boire à des milliers d’ouvriers, qui avait vu les jours de conflit et de grève, parfois de grève générale, de « piquet » et de « comités syndicaux ». Nous sommes rentrés et avons échangé entre nous une tournée de bière. Sans joie, sans saveur, sans goût de boire. Quelqu’un de nous a lancé quelque chose, du genre : « c’est quand même dégueulasse… ». Et nous nous sommes mis chacun à pleurer, larmes silencieuses ou chagrin contenu. Chacun seul et pourtant tous ensemble. Sans autre commentaire. Longtemps. Puis on s’est quittés.

La patronne du bar (l’épouse du patron) a eu cette phrase : « je n’ai jamais vu tant d’hommes pleurer ensemble ». En 35 années, elle n’avait jamais vu cela.

Oui, c’était une catastrophe. Nous avions tous des décennies de travail dans cette usine. Et puis, plus rien. On a fait une petite manifestation, on a pris un avocat à quelques-uns, et puis plus rien. Trahis par l’usine, trahis par nos délégués, trahis par nos camarades de tous les jours. Tous étiquetés et déjà trop âgés pour retrouver un tel type de boulot, bien payé et plein de fierté. Fierté de l’usine, fierté du bastion ouvrier combatif.

12 mois plus tard, la faillite de la section était provoquée et les autres camarades licenciés. Sans plus de solidarité entre eux : la manœuvre de division avait fait son œuvre. Deux années après, c’était tout le bastion qui était liquidé. Sans résistance sérieuse. Des ateliers morcelés allaient être revendus et « sauvés », pour du travail à des conditions moins dignes.

Pour un homme, c’est tout qui s’écroule. Il ne ramène plus un salaire, il n’est plus protecteur du ménage, qu’il appauvrit. Il est désœuvré. Il ne fait plus partie d’un collectif, informel mais reconnu, honorifique. Il va raser les murs durant quelques mois, avant de s’y faire un peu à cette situation. J’ai retrouvé du travail un an plus tard. J’ai revu des camarades qui n’ont pas eu cette chance, rasant les murs durant de longues années.

Car le travail était tout pour nous. C’était la fierté publique, l’apparence du ménage étant la fierté « privée » : ma compagne, mes enfants, ma maison, ma bagnole, mon jardin de légumes, nos vacances. J’ai fait des cauchemars durant des décennies, revivant ce licenciement.

En fait, cette vision est aveugle. Je m’en rends compte maintenant. Non, l’usine n’était pas tout de notre vie. Mais nous n’étions engagés que par elle. Pour la vie privée, la responsabilité repose sur l’épouse : à elle de présenter une belle compagne, de beaux enfants, un bel intérieur, de soigner les apparences qui donneront du lustre à l’époux. D’autant qu’il perdra peut-être, du fait de ce licenciement, sa bagnole et sa maison, encore frappées d’un crédit. Notre engagement dans le ménage était plus ou moins prégnant, effectif pour certains, avec un peu des taches ménagères et des taches de soin ou d’éducation, ou des prestations au dehors ; mais il était secondaire, moins prioritaire pour faire de nous des hommes de valeur. Car la valeur est dans les yeux des autres hommes.

Oui, il y eut aussi des femmes licenciées. Je me souviens d’en avoir vu dans une assemblée d’information administrative suite aux licenciements. Mais elles prenaient moins la parole, et nous y attachions moins d’importance. Moins de valeur. Et elles étaient pressées de rentrer à la maison, quand nous voulions nous attarder encore, avec les autres hommes.

Nous n’allions pas pleurer encore, non. Nous étions blindés à nouveau, après deux ou trois semaines. Nous avons bavardé, épilogué. Amputés de notre fonction, nous n’avions plus grand chose à faire de notre vie publique ; et notre vie « privée » ne nous préoccupait que peu.

Cinq ans plus tard, j’ai subi mon divorce. Aurais-je dû davantage parler ? Pleurer ? M’engager plus totalement dans ma vie privée ? Ou alors était-ce le nouveau job, très différent, qui avait changé ma fonction « publique » et créé une distance, une fêlure ?

Au fond, jusqu’ici, ma vision de cet événement était genrée. Aveuglée.

Chester DENIS

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Ce blog a cinq années…

J’ai entamé ce blog en novembre 2014. Sortant de l’échec d’un « groupe d’hommes », j’ai voulu faire ma part… En cinq ans, 161 articles, soit deux à trois par mois. J’ai aussi d’autres activités sociales assez intenses…

Et une dizaine de pages vues quotidiennement actuellement (250 à 300 par mois). Mais j’ai appris à me méfier des statistiques un peu aveugles : elles se sont écroulées le jour où j’ai décommandé le suivi par Google : c’est la démonstration que plusieurs moteurs de recherche peuvent multiplier le nombre de visiteurs réels par cinq ou par dix… Une cinquantaine d’abonnés, dont un bon nombre ne sont plus actifs eux-mêmes sur un blog. Mais on m’a appris qu’il y a des lecteurs aussi par Seenthis et par d’autres flux, invisibles de moi… Quelques clics étoilés me font bien plaisir, celui de paraître utile. Peu d’hommes, très peu d’hommes et des commentaires rares et presque exclusivement féminins. Voilà un bilan chiffré.

Il est vrai que la mode des blogs s’est écroulée. La splendeur date des années 2010 ; sans Tweeter et sans Facebook ou si peu…

Derrière cela, il y a un travail. Un travail sur soi et un travail de réflexion à partir de cela. Avec des discussions enrichissantes pour ma compagne et moi. Et aussi un travail sur l’actualité, et de très nombreuses lectures sur le web et dans des livres trouvés ou commandés ici ou là. De belles découvertes. Une réflexion qui s’est construite peu à peu et qui est plus élaborée, plus personnelle aujourd’hui. En y pensant, j’ai commencé ce blog sans compétence ou expérience particulière, et sans désir de parler de soi. Avec seulement une « détermination » à parler aux hommes.

De nombreux livres ont soudain paru sur la virilité, sur le masculin, depuis deux années à peu près. Mais la déception est souvent au rendez-vous, je l’ai dit pour bien des livres dont j’ai parlé. J’ai souvent été sévère. J’ai moins porté de jugement sur les livres écrits par des femmes, dont Olivia Gazalé avec Le Mythe de la Virilité ou Mélanie Gourarier avec Alpha Mâle par exemple. Ou Andrea Dworkin avec Coïts.

Je devrais écrire mon propre livre, je le ressens souvent. J’ai pris des notes. Mais je n’ai pas facilement une écriture plus structurée que celle d’un article, cédant simplement à une « impulsion ». D’un autre côté, je pense que je ne tiendrai plus cinq années, l’âge venant…

 

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Il ne suffira pas de juste « rajuster » les hommes, Mr. Jablonka !

 

Avec son livre « Des hommes justes » (Paris, Le Seuil, août 2019), Ivan Jablonka a fourni un gros travail : 433 pages. Mais à mon avis, le compte n’y est pas (et cet avis est partagé, on va le voir). La quantité masque la pauvreté de sa réponse à la mise en question du masculin.

Je ne suis pas seul à être déçu. Dans les commentaires sur Babelio, plusieurs lectrices appelées à lire ce livre (dont plusieurs pour Le Grand Prix des Lectrices 2020 du magazine Elle) (1) soulignent leur perplexité. Le livre est instructif mais lassant. Ce qui laisse à penser que l’objectif a été perdu, que le sujet a été dilué :

  • « J’ai trouvé cette accumulation d’informations un poil indigeste ou du moins répétitives. Souvent j’aurais eu envie ou besoin d’un approfondissement pour développer certains points passionnants. Mais ce n’est pas le parti pris d’Ivan Jablonka qui a voulu plutôt un ouvrage exhaustif et il semble l’être » dit prudemment ‘Kirzy’.
  • « Malgré un découpage en sous-parties plus courtes, l’accumulation d’informations a été pour moi trop conséquente, au point que finalement, je ne sais pas si j’en retenu grand chose. Le travail de recherches à l’écriture de ce livre a dû être pharaonique quand on regarde les références et l’étendue dans lesquelles l’auteur s’est plongé. Historien de formation, il n’hésite pas à remonter très loin dans l’histoire pour les prémisses de la patriarcat. Je pense avoir eu beaucoup de mal à adhérer à ma lecture par le côté très intellectuel de ce livre. Clairement dans l’air du temps, l’auteur a voulu, à côté de cela, tenter d’éclairer de sa lumière, un sujet longtemps tabou qui a finalement été mis sous les feux des projecteurs par le scandale du hashtag #MeToo en 2017 » écrit Musemania.
  • Dans Des hommes justes, Ivan Jablonka réussit l’exploit de nous faire réfléchir sur la justice de genre, en nous instruisant sur le patriarcat, l’histoire et les victoires du féminisme ainsi que sur le déclin des masculinités de domination. Autant de notions qui hantent nos sociétés mais sur lesquelles nous avons rarement l’occasion de prendre du recul – à moins d’être très investies sur ces sujets, ce que je ne suis pas.
  • « Cet essai, étrangement passionnant pour la novice que je suis, m’a ouvert les yeux sur un certain nombre d’enjeux, de conditionnements et de combats dont je n’avais jamais vraiment eu conscience, étant née au XXème siècle, après les plus grandes victoires du féminisme. C’est dans la troisième partie que nous touchons au cœur de son point de vue : la nécessité de mettre en place une justice de genre, plus qu’une simple égalité des sexes. Il défend l’idée d’une nécessaire implication des hommes dans ce changement majeur de nos sociétés, une fois qu’ils auront laissé de côté les diverses masculinités polluant leurs rapports aux femmes, aux autres minorités et aux bouleversements socio-économiques du XXIème siècle. Si je ne suis pas forcément toujours alignée avec ses idées, j’ai apprécié de pouvoir réfléchir plus longuement à ces notions, j’ai apprécié de pouvoir partager avec lui cet idéal d’une société juste, où les femmes n’auraient plus à se battre pour pouvoir être considérées à l’égal des hommes, mais où chacun serait considéré indépendamment de son sexe, de sa couleur de peau, de ses orientations sexuelles, ou de tout autre trait de caractère ne faisant pas de lui un homme blanc dominant », explique Olivia-A.
  • « En bref, Ivan Jablonka s’est assis à une table de poker tentant de gagner une partie qui se joue depuis plus de 5 000 ans. Je n’ai pu que remarquer son engouement, sa force et sa motivation tout au long de ces 448 pages. Même si ce récit reste très académique et qui ne touchera certainement pas un grand public, je suis admirative du travail fourni par l’auteur » conclut ‘LesmissChocolatinebouquinent’.
  • « La lecture est agréable et accessible, néanmoins, on ne peut qu’être sonné par la masse d’informations contenues dans ces pages, le livre se veut exhaustif mais l’accumulation de données peut être déstabilisante. Or, certaines parties mériteraient d’être encore plus développées et sont malheureusement synthétisées. Ceci constitue le paradoxe de cet ouvrage, il est à la fois beaucoup trop fourni mais aussi trop synthétisé » estime Chadlik.

Effectivement, les commentatrices avouent découvrir un tableau qu’elles ignoraient et apprécient en partie « l’utopie » proposée par l’auteur. Mais elles sont saturées d’informations.

Remarquons aussi qu’il n’y a pas de commentaire d’hommes. La lecture est-elle une activité genrée ?

Un féminisme banalisé

Ce livre fourmille d’anecdotes historiques de toutes les époques et de tous les pays. Anecdotes positives, favorables aux femmes, constats négatifs sur les droits des femmes, signes d’espoir, etc. Mais cette collection d’anecdotes vous donne le tournis. On passe par exemple en un seul paragraphe de 20 lignes du XVIIe au Japon à l’Europe dans l’Antiquité et ensuite à une problématique moderne. Et multipliez ce vif sautillement par le nombre de pages : vous vous trouvez hypnotisé mais égaré. Aucune évolution, ou si peu, n’est mise en lumière. Il y a eu de tous temps des coutumes rétrogrades mais d’autres progressistes, des lois réformatrices et des lois misogynes, des pionnières du féminisme et des pionniers également.

De ce fait, vous ne trouverez pas de « vagues » du féminisme, pas d’historique d’un mouvement, pas de luttes collectives, mais un collier de perles d’accidents de l’histoire. A qui sont dus les progrès du féminisme ? À l’air du temps ? Bien sûr, quelques éléments caractérisent le plutôt le XIXe, d’autres plutôt le XXe, mais cela n’est pas l’essentiel.

Dès l’introduction, dans le paragraphe « Justice de genre et progrès collectif », qui commence par l’affirmation : « Révolutionner le masculin suppose de théoriser la justice de genre. Celle-ci vise la redistribution du genre, comme la justice sociale exige la redistribution des richesses » (affirmation qui en dit long sur la prétention de l’auteur à fonder une théorie indispensable et nouvelle), on trouve ce raisonnement :

« La noblesse supposée des hommes les oblige. Cela explique qu’ils soient toujours potentiellement en crise, aliénés par leur propre domination. Depuis le XIXe siècle, la hiérarchie des sexes est ébranlée par les victoires du féminisme et l’accès des femmes aux postes de responsabilité, ainsi que par la redéfinition des rôles familiaux. Dans le dernier quart du XXe siècle, la disparition des bastions industriels et la tertiarisation de l’emploi ont bouleversé le statut des hommes. À l’université comme sur le marché du travail, les garçons sont de plus en plus concurrencés par les filles, mieux adaptées à l’économie du savoir. »

Ainsi les hommes sont nobles, en crise, aliénés, ébranlés, bouleversés, concurrencés. Six causes sont en action, dont des évolutions économiques et sociologiques de fond, et par ailleurs notamment les victoires du féminisme depuis le XIXe siècle (or le droit de vote, l’accès à l’université, etc., n’apparaissent qu’au début XXe, ce que l’auteur évoquera bien plus loin). Voilà ce qui me fait dire que le féminisme est banalisé par l’auteur. En tant que réformiste social, il est attentif aux évolutions sociales et législatives. Mais pas aux rapports de force, aux luttes collectives, aux tensions historiques, ce qu’on attendrait de la part d’un historien tel que Ivan Jablonka.

Plus globalement, partant du principe que l’égalité est au cœur de la démocratie, l’ouverture aux droits des femmes est une évidence qui s’actualise tout naturellement :

« Au contraire [des despotismes], même si elle est parfois instrumentalisée par les hommes, la démocratie offre un cadre politique et intellectuel à l’émancipation des femmes. Liberté d’expression, droit de vote à tous les niveaux, droit de réunion et de manifestation, essor de la presse, autonomie des maisons d’édition, puissance des réseaux sociaux, possibilité de légaliser des notions comme le harcèlement sexuel et le viol conjugal : cette qualité de vie démocratique est l’antidote aux orthodoxies politiques et religieuses, gardiennes de l’ordre patriarcal ».

Un travail de style journalistique

Avec quelques lignes pour chaque anecdote, rien n’est approfondi. Les faits sélectionnés selon les thématiques sont rapprochés ou opposés de manière gratuite, sans commentaire et sans conclusion.

Donnons un exemple tiré du paragraphe « Contrôler le corps des femmes » (p.54) :

Dans de nombreuses cultures, la femme qui a ses règles est frappée de tabou : elle est déclarée « impure » (musukkatu) dans le Proche-Orient ancien, recluse dans une « maison de l’impureté » chez les Hébreux, interdites d’activités en islam et selon la coutume hindoue du chapaudi, condamnée à passer une semaine sans manger au fond d’une « hutte menstruelle » chez les Baruya – ségrégations auxquelles font suite divers rituels de purification. Les menstruations justifient l’exclusion des femmes de toutes les activités faisant couler le sang : la chasse au gros, le dépeçage, la tuerie du porc et, plus largement, les métiers de guerre, ainsi que la prêtrise lorsqu’elle inplique le sacrifice d’animaux (*). La femme doit avoir honte du sang qui s’écoule périodiquement de son vagin. Ses organes et ses humeurs sont en eux-mêmes pathologiques.

Ces traditions s’inscrivent dans une économie du dégoût qu’inspire la « nature » des femmes – assemblage de peurs et d’aversions masculines qui renvoient le corps féminin au gluant, au membraneux, à l’humide, à l’incontrôlé, au démoniaque, depuis le sabbat des sorcières jusqu’aux crises d’hystérie. Le pamphlet de Jean Bodin, De la démonomanie des sorciers (1580), fournit de nombreux arguments aux persécuteurs. Dans les années 1870, Pierre Larousse, pourtant assez misogyne, doit rappeler que « le sang des règles est aussi pur que celui du reste du corps ».

A l’impureté menstruelle fait pendant la pureté virginale. Le Deutéronome comporte un passage sur l’« intégrité » de la femme…

(*) Référence faite ici à Alain Testart (2014).

Voilà qui est éblouissant, n’est-ce pas ? Mais de quelle époque parle-t-on ? De quelle culture ? Dans quel but ? Bien évidemment, le livre a une structure en parties, chapitres, paragraphes. Mais vous devrez bien vous laisser enchanter par l’auteur. Avec de jolies formules telles une économie du savoir ici, une économie du dégoût là-bas… On a souvent l’impression de lire un article de journal, avec son lot d’informations, mais aussi de jolies formules et de pirouettes d’écriture qui vous aident à lire, à conclure avec la chute… et à oublier. Signalons par exemple que là où Jablonka consacre un pragraphe saturé d’informations aux règles menstruelles, Simone de Beauvoir y consacre 5 pages d’analyse (pp. 259 à 264) dans Le Deuxième Sexe, en s’appuyant sur Claude Levi-Strauss, le Lévitique, Pline, des coutumes en Inde et en Anjou, etc.

Des masculinités interchangeables

Tout au long du livre, Ivan Jablonka va évoquer des « masculinités » affublées de divers qualificatifs, sans qu’on sache bien le statut de telles formules : masculinité « de domination », « de privilège », « toxique », « criminelle », « de sacrifice », « subordonnée », « d’origine populaire », « archaïque », « d’ostentation », « de contrôle », « d’intérieur, à la fois hétérosexuelle et sophistiquée », de « protestation », « de non-domination », « de respect », « d’égalité », « d’ambiguïté », « de grossesse » et même une « contre-masculinité »…

N’attendez aucune définition de ces « notions » qui sont plutôt des formules de style, décrites par des faits et anecdotes. Ainsi, par exemple, la « masculinité de sacrifice » évoque d’un côté l’héroïsme de ceux qui appliquent la maxime apparue en mi-XIXe siècle « les femmes et les enfants d’abord » et, dans une autre section, la misère de ces « gueules cassées » revenues du front en 14-18. Il évoque bien sûr Michael Kimmel et Raewyn Connell qui ont introduit cette idée de masculinités plurielles. Mais ce qui était chez ces auteurs des expériences de vie masculines en fonction de leur rapport plus décalé à la virilité devient ici des postures à rejeter ou à adopter, au sens moral. Comme autant de chemises qu’on pourrait retirer ou endosser sur un simple effet de volonté. Il suffirait apparemment de « rajuster » les hommes pour qu’ils soient justes, portant sur leurs larges épaules la « justice de genre ». Bien sûr, l’auteur ne nie pas les difficultés à parvenir à ce résultat, mais il reste assez confus sur l’interaction de ces états de masculinité…

Masculinité criminelle, masculinité de privilège et masculinité txique sont les tentacules répugants par lesquels les hommes s’emparent des femmes pour les détruire, les discriminer ou les abaisser. Leurs moyens sont si puissants que beaucoup d’entre elles n’ont d’autre choix que de s’y soumettre. (p. 262)

Sont-ce là des traits de toute masculinité, des groupes d’hommes particuliers, des comportements momentanés d’une même personne ? Mystère…

Ni romantique, ni radical, un féminisme libéral… porté par un mec

Ivan Jablonka balaie rapidement, « parce que le féminisme a besoin des hommes », trois impasses : le romantisme pro-femmes, la croyance dans un complot masculin et le finalisme paritaire. Et il ferraille pour un « féminisme inclusif » (incluant les hommes). Il faut « rappeler que les droits des femmes constituent la visé démocratique par excellence. Un féminisme pour tous, qui parlerait à tout le monde, femmes et hommes, serait le pilier de la morale de notre temps ». (p.382)

Romantisme pro-femmes ? Il reviendrait à dire que seules les femmes ont une « éthique de soin », alors que l’éthique masculine est contractuelle et légaliste. « Heureusement, l’être humain n’est l’otage ni de sa biologie, ni de son genre, et il est aisé de trouver des contre-exemples à une théorie aussi anhistorique et anti-sociologique que celle de Gilligan (référence à Carol Gilligan, Une voix différente, 1982). D’ailleurs, au XVIIIe comme au XXe siècle, les femmes d’Etat savent faire la guerre ; les femmes d’affaire ne sont pas spécialement altruistes, mais les Pères de l’Eglise disent l’être. (…)

Croyance en un complot masculin ? « Nul n’est en droit de s’en prendre au féminisme radical : tout féminisme est bon en soi » dit l’auteur, qui n’évoquera nulle part ce courant comme tel : ne sont citées ni Christine Delphy, ni Colette Guillaumin, ni Andrea Dworkin, ni John Stoltenberg et son ouvrage « Refuser d’être un homme » (Bambule 2013). Les trois premières sont évoquées, comme « féminisme marxiste » ou d’extrême-gauche, et pour être dénigrées. La phrase de Jablonka qui ouvre ce paragraphe ci-dessus est un sophisme, elle n’engage à rien, sinon à ceci qui suit : il ne faudrait pas dépasser les bornes fixées par l’auteur, imbu de sens commun (partagé par les hommes) :

« A la place des ennemis de classe, il y a désormais des ennemis de genre, dont le pouvoir est d’autant plus invincible qu’ils se serrent les coudes. (…) Les hommes sont l’Adversaire. (…) En fait, il ne s’agit pas de savoir si le féminisme séparatiste est légitime, mais s’il est viable. La réponse est non. (…). S’il doit rimer avec domination, agressivité, violence, sexisme, homophobie, le masculin ne mérite que d’être dissous » (p.188).

Contre cet horrible épouvantail, l’auteur a la victoire facile et va donner ses recettes toutes simples :

  • « Soutenir les femmes dans tous leurs combats, pour des raisons tant pragmatiques (ce sont nos mères, nos sœurs, nos conjointes, nos filles) que morales (il en va de la démocratie et des droits humains) ;
  • repérer et combattre les pathologies du masculin ;
  • transformer la virilité en simple ingrédient d’une sociabilité entre hommes ;
  • refuser la tyrannie d’une norme afin de compliquer le masculin ;
  • rire des masculinités patriarcales ;
  • cultiver le féminin en soi ;
  • promouvoir les masculinités de non-domination, de respect et d’égalité ». (p.191)

Joli programme, n’est-il pas ? Une naïveté et un angélisme qui écarte toute vraie solidarité, qui injurie les femmes et les violences qu’elles subissent. Comme si la prise de parole des femmes avec #MeToo n’avait servi à rien.

En fait, ce programme est celui de tant d’hommes qui prétendent s’intéresser à l’égalité femmes-hommes à condition qu’on ne dise aucun mal des hommes et que les hommes ne soient en aucun cas déstabilisés. Et que le féminisme se saborde en devenant un combat pour l’égalité. Ce qui est prétendument « au cœur de la démocratie« .

De tels hommes tolèrent que les femmes acquièrent des droits, et jusqu’à l’égalité, tant que leur situation demeure inchangée. Au fond, le combat des femmes ne les concerne pas, sauf quand elles sont des proches, par les liens seulement familiaux.

Il suffirait de mettre ce programme en discussion pour s’apercevoir qu’il est vide de sens, déconnecté de la réalité, du vécu des femmes et des hommes. Une sociabilité des hommes qui serait simplement virile, cela veut dire quoi ? Rien.

Quelques perles étonnantes pour un livre « féministe »

« L’engagement de ces pionniers sauve l’honneur de la gent masculine. Il montre que la domination subie par les femmes n’est pas un problème de sexe, mais de genre ; pas une malédiction biologique, mais une institution culturelle. Par conséquent, tout le monde est habilité à la combattre : le féminisme est un choix politique ». (p.11)

Il faut retrancher du masculin ses excroissances pathologiques (p.263)

« Les masculinités d’origine populaire sont socialement dominées sauf peut être le rap, lorsqu’il arrive à forcer les portes du show-bizz. »(p.272)

« Malgré tout, la rentabilité des femmes est difficile à quantifier » et « Les femmes représentent un excellent antidote à la domination du mâle blanc et aisé de culture chrétienne, mais elles ne sont pas le seul » (p 365, pour parler des interactions entre les « valeurs féminines » et les performances des entreprises).

« Les modèles de couple inégalitaires reposent sur le même chantage que chez les mammifères, où le mâle a tout loisir d’abandonner la femelle, sachant qu’elle s’occupera des petits dans lesquels elle a beaucoup investi que lui » (p369)

« A tout prendre, il vaut mieux être un homme féministe qu’une femme complice du patriarcat » p 381)

« Le féminisme populaire et d’intersectionnalité universalise le combat en faveur des femmes » p402)

Épilogue

Non, le gros travail de Ivan Jablonka n’est pas sérieux ni sincère. Superficiel, il cherche à séduire tout en détournant le féminisme pour des objectifs politiques de paix des ménages. Tout changer pour que rien ne change, avait dit Lampedusa. C’est sans doute le programme caché de ce livre. « Inventer une utopie qui serait la justice de genre », qu’est-ce d’autre qu’effacer 200 ans de réflexion féministe ? Laquelle est singulièrement absente de ce livre !

Paradoxalement, les lectrices de Babelio qui avouent n’avoir pas lu d’autre essai féministe ont apprécié les quatre pages d’ « Epilogue » où l’auteur se met en scène avantageusement :

« Les justes sont des révoltés, capables de protester contre eux-mêmes et le sort qu’ils se sont réservés – avant de participer aux luttes communes. C’est ainsi que, social-démocrate, je m’efforce d’inventer une utopie qui serait la justice de genre. Quelles que soient mes limites, je m’engage. (…) j’essaie d’être un « mec bien ». Si je fais le portrait de l’homme juste, je sais tout ce qui m’en sépare. Cela ne m’empêche pas de prendre parti. Je suis un homme contre le pouvoir masculin. Je suis une féministe ».

Sentant qu’on pourrait lui reprocher de reprendre à son compte l’explication de la situation des femmes (ce qu’on appelle communément une « mec-splication »), il le prend de haut :

« …interdire aux hommes de parler du féminisme, aux Blancs d’évoquer l’esclavage. C’est là une terrifiante régression qui oblige chacun à rester dans sa niche, au motif qu’il serait inapte à comprendre les oppressions qu’il n’a pas subies. Cet anathème condamne l’ensemble des sciences sociales… »

Oui, les hommes sont blancs comme neige, ils n’ont rien fait, rien déformé de l’histoire des femmes. Endosser une belle chemise blanche de « masculinité juste » ne vous sauvera pas, Mr. Jablonka.

P.S. Je ne croyais pas devoir à ce point rejeter ce gros travail, appelé manifestement à connaître un succès médiatique. J’avais apprécié le livre ‘Ces grands parents que je n’ai pas eus », du même auteur. Je suis tombé ici de très haut, et j’ai trouvé juste de le dire fortement.

P.S.2 Au fond, la méthode de Jablonka est « rhétorique » au sens d’Aristote. Il s’agit d’argumenter à partir d’évidences de sens commun pour baliser un raisonnement personnel. Très loin d’une démarche de vérité scientifique ou de vérité négociée (dialectique).

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Le masculin l’emporte : « un Belge souffrant d’un cancer du sein sur 100 est un homme »

C’est un article sur le site web de la radio nationale belge francophone (RTBF), accompagné d’une interview du représentant d’une nouvelle association ad hoc (article qu’on pourra regarder et lire ici). Parmi les victimes du cancer du sein en Belgique, 1% est un homme. Et, au nom de l’égalité femmes hommes (1), les dépenses de soin contre cette maladie devront être remboursés par la Sécurité sociale, alors que la règle ne prévoyait qu’un remboursement pour les femmes victimes de cette maladie. En tous cas, un homme a eu gain de cause devant un tribunal, appuyé par l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes.

Mais l’auteur du titre de l’article a encore fait du zèle masculin. Le masculin l’emporte, même si la population concernée est féminine à 99 % !

J’ouvre un concours : proposez une formulation meilleure ou encore pire que ce titre là ! (Dans la formulation que j’ai moi-même choisie pour résumer l’info, il faut lire : Parmi les victimes du cancer du sein en Belgique, UNE pour cent est un homme. )

(1) C’est toujours cocasse de voir que la législation sur l’égalité femmes hommes peut profiter aux hommes. Cela me rappelle le cas suivant : vers 2005, en France, des hommes ont revendiqué l’égalité appliquée à leur cas de la règle selon laquelle « les mères de famille qui ont éduqué trois enfants ont un avantage en matière de calcul des années de travail valant pour la retraite ».  Ils ont eu gain de cause devant un tribunal européen (le tribunal français les avait déboutés). On peut supposer que, pour aller jusqu’à ce niveau de procédure, il s’agissait d’hommes ayant un salaire important et donc une très bonne retraite, qui ont ainsi pu prendre leur retraite avant la date normale sans perte (décote), en profitant d’un avantage indu, n’ayant pas été freinés dans leur carrière par des contraintes de garde d’enfants.

Précisons que dans le cas de l’article d’aujourd’hui, il parait très normal que les hommes voient les soins remboursés. Il s’agit seulement d’une formulation inadaptée de la règle , ce qui est apparu par la publication d’une statistique des cancers, registre ouvert seulement en 2005. « Le cancer du sein chez l’homme est encore considéré comme une maladie rare. Dans 80% des cas, il est d’origine génétique. », précise l’article.

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Comment un mâle humain peut-il être autre qu’un homme (2/3)

Il y a-t-il des « vrais êtres humains », d’une autre nature, derrière nous les hommes ?

Il est soudain de bon ton de « faire le procès » du masculin. En parlant par exemple du patriarcat. Ce n’est pas nouveau, mais c’est plus fréquent : les crises qui frappent l’humanité, c’est la faute au système humain, et le coupable est le patriarcat. C’est à dire aussi de mettre en accusation le processus de fabrication des hommes, comme s’il modifiait une humanité sous-jacente, mais malheureusement déformée. Par le genre. Et donc de chercher un coupable. Oui, vraiment ? Et par qui cette déformation genrée ?

Cette mise en accusation est basée sur la colère de ce que sont les hommes. Car leur posture privilégiée et avantageuse se noircit en même temps qu’elle est dévoilée : l’égalité femmes/hommes progresse difficilement, tandis que les violences faites aux femmes, du harcèlement au viol et au meurtre féminicide, paraissent plus fréquentes que jamais. On comprend cette colère légitime. La dénonciation s’accompagne de la désignation d’un coupable. Pour faire vite (et facile), on désigne « le patriarcat ». Mais, comme le montre Bruno Latour à propos de la sociologie (Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, 2006, traduit de l’anglais), ces grands principes sociologiques globalisants n’expliquent pas vraiment, sautent aux conclusions sans décrire les processus.

Cette démarche de mise en accusation ne me convainc pas. Car il n’y a pas vraiment de coupable à la fabrication des hommes, et il faut encore analyser le processus qui y mène. Pour moi c’est un processus partagé, social : lié à la structuration de la société. Tant les femmes que les hommes participent à la construction des genres.

Je vais discuter ici les réponses d’Olivier Manceron, qui était interviewé récemment par Francine Sporenda, sur le site Révolution Féministe, consultable ici (et interview repris sur le site Entreleslignesentreles mots, ici). Olivier Manceron est un ancien médecin, retraité et aujourd’hui impliqué dans des mouvements féministes d’aide aux femmes, et j’ai pu le rencontrer dans le cadre du mouvement ZeroMacho.

« La Culture patriarcale, c’est la culture de la perversion, dit-il, de but en blanc. Pour obtenir de chaque individu « la servitude volontaire », on va modifier le fonctionnement du cerveau humain. Il s’agit d’inverser les principes d’élaboration des sentiments et de la pensée humaine, sans les modifier pour autant. C’est un mécanisme de perversion qui utilise l’inversion du sens des émotions et des constructions mentales. L’attirance devient le rejet, l’amour devient la haine, l’empathie le mépris et la solidarité l’indifférence. »

Il répond à la question : pensez-vous que les violences [violences et destructions patriarcales qui menacent maintenant le futur de la planète] soient totalement construites, ou ont-elles un point de départ biologique ? C’est donner clairement une réponse affirmative à notre question : oui, il y a un être humain générique, qui précède la posture de l’homme, du mâle humain. Il y aurait des « principes d’élaboration des sentiments et de la pensée humaine » qui sont ensuite, chez les hommes, inversés par une modification du fonctionnement du cerveau humain.

Il déclare ensuite que en tant qu’homme, il a honte de cette inversion de la personnalité humaine. Et que nous sommes tenus de taire cette honte. Il explique que tous les hommes sont complices de ce qui nous arrive, « le silence de la majorité d’entre nous protège le crime » et « la complicité masculine, c’est une espèce d’association de malfaiteurs que la société légitime ». Tous les hommes ont honte de ce qu’ils sont, mais ils « se servent de ce déni [mécanisme psychologique très humain] pour rendre plus facile la gestion insupportable de cette honte ».

Cette perversion n’a rien de naturel, n’est pas lié à une nature biologique (hormonale, etc.) ni a un comportement animal.

« Par contre, ce que l’on sait, c’est que l’on peut tout à fait pervertir, et de façon efficace, le cerveau humain – on le voit quasiment quotidiennement ».

L’argument est laconique, et peu convainquant. Parle-t-il du conditionnement de la publicité ? De la propagande totalitaire ? Sans doute, car il a évoqué l’idée d’obtenir la servitude volontaire. Mais ce que nous avons appris concernant les techniques de conditionnement peut-il être daté de 50 ou de 100 siècles ? de l’aube de l’humanité ?

Or ces techniques de conditionnement vont intervenir dans la fabrication des hommes, « conditionnés dès la naissance à être des petits despotes » comme le suggère Françoise Sporenda. Et effectivement, Olivier Manceron va décrire quatre stades par lesquels on va « casser l’individu » mais aussi le rendre actif et non passif , grâce à la « machine a formater » que constitue le sexisme.

« D’abord ils doivent naître dans une société ségrégationniste. Cette ségrégation est fondée par le sexe et obtenue par la terreur » qui est celle de la supériorité des hommes sur les femmes et les violences qui leur sont infligées, et leur valorisation sociale en tant que mères, surtout si elles mettent au monde des garçons.

Je voudrais faire remarquer qu’on déroule ici des pratiques dont on n’a pas expliqué l’origine. Or il s’agit bien de déconstruire la domination masculine. Le patriarcat est au travail, nous dit-on, mais comment est-il arrivé à ce pouvoir ? (Je renvoie à mon questionnement à propos du raisonnement de Françoise Héritier qui m’avait aussi paru circulaire).

Résumons rapidement ces stades de fabrication du petit despote, selon Olivier Manceron.

Dans un premier stade, le bébé mâle ressent qu’il apporte un surcroit de valeur à sa mère, il est trop désiré et célébré, la relation est pervertie. Dans un deuxième stade, le garçon est arraché à sa mère, par des rituels de passage toujours plus ou moins effrayants, pour être transféré dans le monde des hommes. Il s’y retrouve « en bas de la hiérarchie masculine virile, dans la position du faible, du féminisé, dans une position de vulnérabilité et de solitude. Et il va subir des violences ou il va être témoin de violences, en particulier sexuelles. Il est l’enfant-chose : le mousse violenté, l’apprenti abusé, l’enfant-soldat déshumanisé ». Dans un troisième stade, « le pré-viril est soumis à des rites d’intronisation (…). Dès que le jeune homme retrouve la horde virile, il va subir ou faire subir un cortège de violences. Il apprend à oublier qu’il a d’abord été victime pour pouvoir devenir ensuite bourreau. Il va rendre les coups. Il va apprendre à rendre ce qu’il a subi sur les plus faibles de son entourage : les enfants plus jeunes, les filles et les femmes. C’est par ce dressage qu’on va obtenir du petit viril qu’il devienne, par complicité implicite ou explicite, le viril sur lequel les autres hommes peuvent compter. Il est intronisé viril. » Devenant bourreau, « il devient complètement complice du système, il ne pourra plus revenir en arrière ». Et ce sont les hommes qui décernent un « certificat de virilité » et qui la mesurent entre eux sans cesse.

« C’est une masculinité pervertie : ça veut dire quoi être plus masculin que les autres hommes, si on est de sexe masculin ? Cette éducation virile a pour but de dissocier le petit mâle de ses capacités humaines. L’homme est censé devenir un objet, un outil, un robot, mais qui agit, qui bouge tandis que la femme est un tas d’organes qui ne doivent pas bouger. »

Et l’auteur parle de « dissociation entre les affects et les actes, obtenue par un adroit travail de perversion », qui permet d’être disponible à la violence à toute demande, tout en étant maîtrisé par les lois en temps ordinaire. « Mais s’il y a nécessité, je dois être instantanément au-dessus des lois, au-dessus de la sensibilité humaine, incapable de ressentir la moindre émotion au moment où je découpe un ennemi en morceaux ». L’auteur fait clairement référence à la dissociation qui protège mentalement la victime dans le cours d’une agression, d’un choc émotionnel. Françine Sporenda est étonnée : « vous dites que ces comportements violents, liés à la dissociaiton affective, seraient la conséquence de chocs traumatiques qui sont systématiquement infligés aux garçons comme dressage ? ».

Absolument, dit Olivier Manceron. Et il évoque des pratiques anciennes d’agression sexuelle sur enfants, comme dans la société grecque, puis du choc que constitue la pornographie. Enfin des actes pédo-agresseurs dont on réalise de plus en plus la fréquence, « malgré l’effrayante omerta sociale ».

Mais Françine Sporenda revient à la charge, évoquant les violences fréquentes subies par les femmes et filles : ce n’est donc pas en soi parce qu’ils subissent des agressions que les petits garçons deviennent des bourreaux, c’est parce qu’ils vont devenir des dominants, ce qui signifie concrètement qu’ils auront l’option de violenter les dominées.

L’auteur doit bien reconnaître l’argument. Il revient néanmoins sur un cortège d’oppression et d’assignation violente des petits hommes, qu’on connaît mal à cause du déni masculin.

Cette description, bien qu’elle comporte des indications fructueuses, ne me paraît pas tenable. J’ai souligné en gras une série de mots qui désignent un être humain (masculin) préexistant qui est ensuite cassé, perverti, dissocié de ses capacités humaines, obtenu par la terreur.

Une telle conception est problématique. Elle fait référence à une société violente qui déforme et terrorise les hommes, et en fait des victimes de violence et qui les dénature. Par comparaison, on devrait convenir que les femmes sont restées plus humaines, capables de sentiment et refusant le « déni » des hommes concernant leur situation amputée.

Mais qui a construit une telle société ? Qui l’a souhaitée ou trouvée nécessaire ? Pourquoi l’humanité s’est-elle amputée de la moitié mâle du groupe pour la transformer en robots dominateurs et complices ?

En fait, on est entraîné à décrire un tel processus de violence éducative, si on postule au départ une « nature humaine » perdue. On doit décrire une chute, la perte d’un paradis. Et cela ne repose sur rien. Encore une fois, on est prisonnier d’une explication globale et magique, le patriarcat, coupable de tous les maux et auquel on voudrait échapper.

Bien sur, il y a des objectifs légitimes et nobles pour construire une telle conception : on aboutit à la conclusion qu’on peut donc retrouver des hommes avant leur déformation, épris d’amour et de paix, comme évoque l’auteur.

Cette conception amène à penser qu’il faut « refuser d’être un homme ». C’est ce que nous discuterons dans l’article suivant.

Disons brièvement ici que je conçois les choses différemment. Les hommes ne sont pas à ce point manipulés et pervertis. Les êtres humains sont genrés, mais les mammifères le sont aussi. Dans plusieurs espèces, le groupe des femmes est au centre de l’organisation sociale, les mâles sont en périphérie. Elles peuvent se soutenir (et être soutenues par des amis), alors que les mâles sont plus en compétition, en chacun pour soi. Les mâles ont donc une fonction définie dans un système genré. Il se fait que dans le système social humain, les mâles ont dérivé vers une domination sans retenue (ou très peu), un sexisme et une misogynie violentes. Et cette dérive reste mystérieuse. Et cette dérive est reproduite, conservée, par chaque génération d’hommes et aussi de femmes. Elle a amené les mâles à un degré de méchanceté et de cruauté qui se comprend dans un comportement de prédation sur une autre espèce : mais qui se pratique ici à l’intérieur de notre propre espèce. Il n’y a pas perversion ou inversion par une puissance extérieure, le patriarcat. Mais dérive en nous. Nous nous félicitons de vivre dans des sociétés pacifiées par la civilisation ou par les religions, où la violence individuelle a fortement baissé, où le risque d’agression a diminué. Or ce n’est pas vrai pour les femmes, et ce n’est pas vrai pour les nations. La prédation est encore à l’oeuvre, elle irrigue aussi le système économique.

On peut, on doit se mettre en colère contre cette dérive. Mais il faut pouvoir expliquer la dérive sociale qui a eu lieu. Ce n’est pas là une grande divergence par rapport aux propositions de Olivier Manceron, mais c’est un changement social pour lequel il n’y a pas de perversion, pas de coupable qu’on puisse désigner et condamner.  Et nous n’avons pas une nature humaine antérieure qu’on pourrait retrouver ou rejoindre.

On dit parfois que les hommes doivent retrouver une vie sentimentale qu’ils combattent, et en ce sens, écouter leur « part féminine » en eux. Là encore, on part d’une perversion, d’une amputation. Et si c’était une part masculine qui était sous le boisseau, sous le couvercle ? La question est plutôt : pourquoi les mâles humains ont-ils trouvé nécessaire (ou jouissif) de fonctionner différemment ? Pourquoi ont-ils laissé introduire le comportement de prédateur en eux, dans leur propre espèce ? Au point de se couper d’émotions sociales ?

C’est ce qui sera discuté dans le prochain article.

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Comment un mâle humain pourrait-il être autre qu’un homme (1/3)

Je voudrais publier quelques réflexions qui me sont venues à la lecture de l’interview faite par Françoise Sporenda sur le site Révolution féministe ici, d’Olivier Manceron, médecin, militant et écrivain, un des membres actifs de Zero Macho, (où j’ai eu l’occasion de le rencontrer il y a deux ans). Il a récemment publié le livre « Paroles d’Hommes » (1), fondé sur des échanges d’hommes sur  leur expérience vécue, comme alliés du féminisme. Dans l’interview donnée à Françoise Sporenda, Olivier Manceron s’exprime librement et violemment contre la « fabrication des hommes ». Je vais donc discuter ses analyses. (Il est aussi auteur d’un précedent livre, Le sexe zéro, qu’il m’avait remis et dont j’avais discuté avec lui après lecture).

Mais je voudrais d’abord prendre une précaution, car mes remarques pourraient être perçues comme un affaiblissement de son analyse. Je vais donc discuter ici au préalable. Faut-il parler de la masculinité avec violence et avec émotion ? Ou non ?

Oui : la domination masculine sur les femmes est intolérable dans tant d’aspects qu’il faut en dire son refus avec fermeté, avec détermination, sans langue de bois, avec colère s’il le faut, et sans « compromis ». Beaucoup d’hommes tolèrent la revendication féminine d’égalité, mais tant qu’elle ne perturbe pas leur propre position privilégiée, tant qu’elle ne met pas en cause la domination, mais seulement ses excès… commis par les autres hommes.

Oui, une série de femmes, féministes radicales, par exemple Andrea Dworkin (2) ou Colette Guillaumin (3), ont consacré leurs écrits à dénoncer la domination dans les relations entre femmes et hommes, non seulement dans leurs excès, mais aussi dans la pratique ordinaire, dans le coït, dans la sexualité comme « sexage », réduction du corps féminin comme objet à disposition de l’homme. Et cela est donc juste de se mettre en colère dans l’analyse qu’un homme fait de sa propre masculinité, dans le processus de fabrication sociale qui le met dans une telle situation, dans la haîne des femmes qui est au coeur de la pratique sexiste des hommes.

Quand on s’attaque ainsi à la masculinité, bien des hommes réagissent pour se défendre par tous les moyens. Déjà avant la vague féministe des années 70, il était habituel (et donc partagé par les gamins et les potaches) de faire remarquer que les grands chefs (en gastronomie, en musique d’orchestre, en politique…) étaient des hommes : donc suels les hommes pouvaient atteindre le summum d’une compétence, et le savoir-faire des femmes n’avait rien d’éblouissant. Après la vague féministe, il était (est) de bon ton de contre-argumenter aux critiques sur les hommes : « les femmes aussi ». Les femmes aussi tuent, donnent des coups, pratiquent l’inceste, demandent des prostitués, trompent leur compagnons, etc.; bref les hommes sont victimes des femmes autant que l’inverse. Et tant pis pour les statistiques, pour les nuances, la digue est construite, il n’y a aucune discussion possible. Et de nombreux hommes sont allés plus loin, sont entrés en guerre contre le féminisme en se disant « masculinistes », en créant des mouvements de défense : pour le maintien de la prostitution, pour le droit absolu des pères après divorce, contre les discriminations positives, etc. Il y a eu et il y a des groupes d’hommes qui sont dans la violence organisée envers les femmes, j’en ai parlé sur ce plog. Ils ont notamment forgé l’accusation de « misandrie » (haine des hommes, parallèle fait avec la misogynie). A tel point que plusieurs hommes alliés du féminisme ont cru bon de se focaliser contre ces groupes « masculinistes » : c’était à mon avis leur faire trop d’honneur et restreindre le problème à quelques-uns des hommes, créer un clivage alors que la question est bien plus vaste, commence par un travail sur soi et sur ses proches amis.

De sorte que c’est là que se situe la limite de la colère contre la masculinité. La colère de ce que la domination masculine fait aux femmes doit nous porter, c’est clair, mais le travail d’analyse et de déconstruction doit nous mettre au travail, sur soi et sur nous, comme volontaires ou pionniers. Une démarche positive doit être esquissée pour tous les hommes (même si l’immense majorité n’est aucunement prête à la prendre, et même à l’écouter). Il faut leur proposer un récit de ce qu’ils sont, de ce qu’ils sont devenus, de ce qui ne va pas et des pistes pour changer. Sans complaisance, et avec pertinence. Et c’est sur ce plan qu’il doit y avoir débat, approfondissement des analyses.

D’ailleurs une série de femmes féministes tiennent des blogs critiques et discutent de la masculinité sans exprimer en permanence l’émotion et la colère. Cela n’amoindrit pas leur combat.

Tout ceci pour dire qu’on ne trouvera pas dans mes articles le ton violent utilisé par Olivier Manceron. Je ne dis pas qu’il faut édulcorer la colère pour apaiser les hommes, les appâter, les « gagner » au féminisme. Cela ne gagnerait strictement rien. Je dis que l’approfondissement de l’analyse est importante et qu’elle ne se mesure pas au degré de la colère. Ou que la colère n’autorise pas à laisser des questions dans l’a peu près.

(1) Olivier Manceron, Paroles d’hommes, réflexions masculines pour une société féministe égalitaire, Paris, L’harmattan ed., 2018. Idem, Le sexe zéro, Edilivre, 2012.

(2)Andrea Dworkin, Coîts, traduction Martin Dufresne, Syllepse / Remue-ménage ed., 2019.

(3) Colette Guillaumin, Pratique du pouvoir et idée de Nature (1). L’appropriation des femmes », Questions féministes, no 2,‎

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La crise de la masculinité est-elle vraiment une crise identitaire ?

Je vous mets ici l’essentiel d’un texte que je voudrais avoir écrit moi-même ! Vous le trouverez ici, (où vous aurez une belle image de « l’homme blessé »), avec l’accès aux liens de l’article. C’est le premier texte d’un nouveau blog québecois de Jenjanway. J’ai souligné (en gras) certains passages et les ai commentés.

On entend beaucoup parler dernièrement de la fameuse crise de la masculinité, avec le mouvement des Men’s Right et, il n’y a pas si longtemps, la sortie du livre La Crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, de Francis Dupuis-Déri. Cette semaine, nous avons également eu droit à un vidéo de la Youtubeuse américaine Contrapoint: Men qui fait aussi état du problème des hommes et de leur crise identitaire. Bref, les hommes souffrent, mais selon plusieurs d’entre eux, personne ne prend leur souffrance au sérieux, tant nous sommes occupés à donner la parole à tout ceux qui ne font pas parti de la classe des hommes cisgenres blancs et hétérosexuels.

Il est facile pour une féministe de lever les yeux au ciel lorsqu’elle entend parler de la souffrance des hommes et de la crise de la masculinité. Et avec raison ! Lorsque des hommes amènent ces questions, c’est très rarement par eux-mêmes et dans un réel souci de régler les questions des souffrances chez les hommes, mais plutôt en réponse à une souffrance amenée par un autre groupe. Lorsqu’on parle du problème de violence envers les femmes par exemple, c’est là qu’on verra un masculiniste prendre la parole et proclamer « les hommes aussi vivent de la violence! ». Par contre, quand vient le temps de quitter le débat féministe et de se préoccuper réellement de la violence que vivent les hommes, ces mêmes masculinistes brillent par leur absence, tant occupés qu’ils sont à suivre les débats féministes pour répéter encore et toujours « et les hommes alors? » Il est difficile de prendre ces questions au sérieux quand elles sont généralement amenées de manière à faire taire la souffrance des autres et à invisibiliser les écarts qui existent entre les sexes. Parce que nous le savons bien maintenant, qu’il ne s’agit que d’une tactique de diversion qui cherche à faire taire les féministes, qui sont plus ancrées dans la misogynie que dans un réel désir de protéger les hommes.

Qu’est-ce que la crise de la masculinité alors? (La perte du droit d’être homme ?)

On pourrait choisir de ne pas se préoccuper de la crise de la masculinité puisqu’elle est à la base une stratégie de diversion qui vise à ramener les non-hommes à leur place et qui encouragent les groupes masculinistes, les incel, etc. à perpétuer des idées de dominations, de violences et à justifier des actes haineux sur les autres par leur souffrance identitaire. Pour ces groupes, les hommes sont en danger parce qu’on leur enlève le droit d’être homme et il faut se défendre coûte que coûte. L’idée de la crise de la masculinité est donc très réel et pour eux et représente très bien leur véritable souffrance. On a donc droit à des arguments tel que :

  • Les femmes veulent des hommes riches.
  • Les femmes veulent des hommes violents.
  • Les femmes ont des emplois parce qu’elles sont femmes et pas pour leur compétence ce qui empêche les hommes compétent d’avoir accès à l’emploi.
  • Les trans veulent nous tromper et nous rendre gays.
  • Les gays veulent nous rendre gays.
  • Les lesbiennes volent les femmes aux hommes et sont misandre.
  • Être un homme c’est difficile, parce que tout le monde dit que nous sommes les méchants et nous opprime.

Bref, être un homme aujourd’hui est difficile, parce qu’un homme cisgenre doit à la fois suivre sans écarts les critères très sévère du rôle masculin – être fort, être confiant, être séduisant, être stoïque, être intelligent, être ambitieux, être riche, être rationnel, être puissant – tout en s’intégrant dans le discours ambiant politico-correct qui stipule que tout ça est mauvais et qui cherche à leur enlever ce qui fait d’eux des hommes.

Si l’envie vous prend de vouloir leur démontrer que tout ceci est faux, réfléchissez y bien. Est-ce vraiment là le débat? Les hommes sont-ils en crises identitaire parce qu’être un homme dans notre société semble impossible à conjuguer avec la réalité d’aujourd’hui?

Vous aurez bien noté que la crise de la masculinité (et la souffrance des hommes) n’est ici non pas définie par elle-même mais par une cause extérieure, la divergence entre les attentes des femmes et l’exigence féministe.

Qu’en est-il des problèmes de société qui touchent davantage les hommes que les autres?

Nous les connaissons, nous les avons entendus et observés, les hommes vivent aussi des problèmes particuliers à leur genre si on en croit les statistiques :

*Non pas que ces problèmes n’existent pas chez les hommes, mais les débats ont tendance à occulter une partie de la réalité qui rend ces problématiques plus complexes et moins tranchées qu’on peut le croire.*

(…) Les hommes étant découragés très tôt dans leur vie à exprimer leur détresse en amène plusieurs à souffrir en silence ou à ne pas savoir comment s’exprimer autrement que par la colère et des états émotifs agressifs. On commence à comprendre le handicap que ça pose à plusieurs ! On a donc des hommes qui souffrent, mais qui ne peuvent pas l’exprimer de manière constructive et qui se démènent pour survivre dans leur souffrance, qui manque de reconnaissance publique.

Ce paragraphe (que j’ai amputé) est un peu touffus. Mais il dit clairement que la question de la souffrance des hommes est mal définie et mal exposée par eux. Avec des arguments fallacieux, tronqués par rapport à la réalité. De ce fait, les masculinistes défendent la position qui les fait souffrir, plutôt que de chercher à la changer.

Dans ce cas, il s’agit de changer les rôles masculins pour des rôles moins toxiques et plus inclusifs et positifs, n’est-ce pas?

À ceci, je pose la question : est-ce que les féministes souffrent d’une crise de la féminité ? Est-ce la raison pour laquelle les femmes cherchent encore à redéfinir la féminité, ce qui est admissible chez la femme, ce qu’un corps féminin a le droit d’avoir l’air et quelle est sa sexualité véritable ? Bref, nous avons droit à tout un éventail de discours sur le body positivity, sur notre droit à choisir et à différer des normes de genres. Les femmes peuvent s’identifier comme femme en fonction de leur propre conception de la féminité, ce qui fait que la catégorie femme est incroyablement plus large et plus inclusive qu’elle ne l’a jamais été (prière de ne pas croire les Terf qui excluent les femmes trans de l’identité féminine). Les discours sur la différence individuelle, le droit aux choix personnelles en terme d’apparence physique (à condition de ne pas se couvrir d’un voile), d’emploi et d’orientation sexuelle se propagent partout sur les réseau sociaux. Il est de plus en plus fréquent que les femmes dénoncent les injustices et les violences faites à leur endroit, et même si ce n’est pas encore parfait, on voit une véritable évolution de ce côté. En réalité, au Québec, les femmes s’en sortent plutôt bien dans leur identité de femme à en croire les discours féministes populaires. Est-ce que le sexisme est disparut pour autant et est-ce que les femmes sont désormais égales aux hommes voir les ont surpassées?

J’espère que vous avez répondu non.

Le féminisme existe encore parce que les inégalités des sexes existent encore dans notre société québécoise, dans la sphère publique comme privée. Les écarts existent et sont important, pourtant, ce sont les hommes qui sont en crise du genre, pas les autres. Dans ce cas est-ce que les hommes souffrent vraiment d’une masculinité mal définie ou incompatible avec la société? Si c’est le cas, ils en souffrent depuis la Rome Antique et ils n’ont toujours pas trouvé comment régler la question. Même dans des sociétés où le rôle masculin est très clairement défini et où les hommes sont ouvertement considérés comme supérieurs aux autres, ces derniers trouvent des manières de se plaindre que les femmes prennent trop de place et les font souffrir. Est-ce de la mauvaise foi ou un problème mal défini ?

Nathalie, dans une vidéo, fait preuve d’empathie envers les hommes en tant « qu’ex homme » elle-même. Elle exprime avoir vu la différence de comportement que les gens avaient envers elle depuis qu’elle a fait sa transition et passe comme femme. Elle explique que la société invisibilise les hommes dans la sphère public (ils sont là par défaut, personne ne les remarque), qu’ils doivent être constamment conscient du fait qu’ils peuvent sembler intimidant ou dangereux parce qu’ils marchent seul la nuit le soir, par exemple. L’invisibilisation et la peur à leur égard est une forme de rejet que beaucoup d’homme subissent constamment. Particulièrement s’ils n’entrent pas dans les normes de beautés et de succès masculines de notre société. Les féministes se plaignent que les femmes ont peur quand elles se déplacent seules la nuit, mais la peur généralisée envers les hommes est aussi dommageable pour eux. Il ne s’agit pas ici de dire aux femmes de cesser d’avoir peur parce que ça blesse l’égo des hommes, mais que cette réalité existe aussi. Elle propose plutôt aux hommes de ne pas attendre que les féministes trouvent des solutions à leur problème identitaire, mais de prendre leur identité masculine en main et de proposer des modèles plus positifs et inclusifs pour améliorer leur estime personnelle et leur donner un espace plus large pour s’émanciper dans leur identité.

Cela signifie-t-il que les hommes sont condamnés à souffrir alors que les autres s’émancipent?

La question serait plutôt : pourquoi les hommes se sentent-ils aussi menacés par le féminisme et le fait de ne pas savoir comment vivre leur masculinité ? La question de l’identité masculine si fragile sera toujours un peu un mystère pour moi, je dois l’admettre, puisque je n’ai jamais eu à être confronté à cette réalité. Mais pourquoi tant d’homme sentent le besoin d’établir un rôle masculin très strict et de s’y conformer à tout prix pour se définir eux-mêmes ? Cela ressemble plus à une crise idéologique qu’identitaire. Le rôle masculin devient un idéal à atteindre et la source d’un bonheur certain. L’homme est fort et réussit, il a les femmes qu’il désire, le pouvoir et l’intelligence. Rien ne peut plus l’atteindre quand il est en haut de la pyramide ! Lorsqu’on change légèrement de point de vue pour sortir de la notion d’identité et qu’on entre dans les notions de souffrance, de plaisir, de raison d’être et de réussite, on entre plutôt dans une souffrance existentielle et un désir de combler un vide qu’une crise identitaire. « Je ne sais pas qui je suis et ce que je fais. » C’est une souffrance que beaucoup vivent, mais chez plusieurs hommes, elle est détournée pour remettre en cause des groupes qui ne sont pas eux (les immigrants, les féministes, les communistes, etc.) et qui seraient la source de leur souffrance.

C’est ce passage qui a attiré mon attention. Je le trouve essentiel. Je considère effectivement que les hommes sont aux prises avec un « idéal à atteindre » (la virilité) et la promesse d’un bonheur futur. Je l’appelle une « projection collective d’un idéal du moi ». Cette posture leur crée une angoisse du manquement (ne suis-je pas une « femmelette » ? Ai-je assez fait face au défi d’être un « vrai homme » ?). Ce n’est donc pas une crise identitaire (la société détruit notre identité) et pourtant ils la présentent comme cela.

La souffrance, la solitude, la dépression, l’anxiété de performance, l’anxiété sociale, tout ça sont des problèmes de plus en plus courant dans notre société qui mise sur la réussite financière et sexuelle pour assurer le « bonheur » de l’individu et les hommes n’y échappent pas. De plus, nous avons la fâcheuse habitude de voir les hommes cisgenre blancs hétérosexuels comme une classe homogène au sommet de la pyramide de la hiérarchie sociale, alors que la réalité est beaucoup plus complexe que ça. Les enjeux politiques et les jeux de pouvoirs existent également chez les hommes cis, blanc, hétéros et tous ne peuvent faire partis de l’élite. Le problème vient plutôt du fait qu’on a encore tendance à croire que les hommes doivent réussir parce qu’on les voit encore comme responsable du bien être financier et social de la famille et que leur valeur se compte en fonction de leur position dans l’échelle sociale (et de la grosseur de leur portefeuille). Les nombreux oubliés et abandonnés du systèmes ont de quoi se sentir lésés quand leurs idéaux entrent en conflit avec la réalité qui est celle d’injustices sociales qui leur refuse systématiquement une place dont ils ont l’impression d’avoir besoin pour atteindre le bonheur qu’on leur a promis. Et c’est exactement sur ce point que les pick-up artists et les incels pèsent pour recruter leur membre: « Vous n’êtes pas heureux parce que vous n’avez pas ce que vous désirez. » Par contre, au lieu de réfléchir réellement à ce qui manque (empathie, contact humain, estime personnel, reconnaissance, sécurité, etc.) ils leur offrent des solutions à la fois simple à comprendre (des femmes à baiser), mais aussi suffisamment inaccessible pour les maintenir dans une position où ils seront à jamais insatisfait. Ça crée une magnifique armé anti-féministe gratuite et une source de revenu considérable à qui veut bien en profiter. Et pour la classe dirigeante, la question de l’équité sociale ne s’appliquent plus, puisque la population est trop occupée à s’entre-déchirer sur des questions de genre et des débats sans fins sur les rôles sexuelles à savoir, qui souffre le plus.

Alors, quand on vous dira « Et les hommes alors ? Ils souffrent aussi ! », évitez de tomber dans le piège et ne changez pas de sujet pour leur répondre. Ils cherchent probablement à vous dérouter pour affaiblir votre position. Ceci dit, c’est vrai, ils souffrent aussi. Mais à l’instar de Nathalie, je dois dire que ce n’est pas aux féministes de trouver des solutions quand les hommes font des crises, mais à eux de prendre la responsabilité de faire face à ces souffrances, de faire un travail d’introspection et de se poser la question : est-ce que ma masculinité est vraiment en danger? Ou est-ce que le problème n’est pas ailleurs ? Je n’ai donc pas de solution pour vous messieurs, mais je peux vous assurer que le retour aux rôles genrés des années 50 ne vous rendra pas plus heureux, et ça, c’est une certitude.

Cette conclusion me convainc qu’il faut aborder clairement « la souffrance des hommes » mais la traiter comme une angoisse liée à la Virilité elle même. J’ai abordé un peu le sujet (d’abord pour me moquer de cette prétention à la souffrance) il y a bien longtemps  ici et ici. Puis j’ai rectifié de manière éparse cette vision, mais il y a encore du boulot !

Alors, merci à cet article !

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