Quand un homme prétend « faire son marché »…

(Avec rajout d’un postscriptum) Ainsi donc un homme de 50 ans, faisant le métier de « bonimenteur médiatique » (un saltimbanque de notre société du spectacle) a déclaré tout de go à la question  » Pourriez-vous draguer quelqu’un de 50 ans et plus ? « :

« Ça, ce n’est pas possible. Je trouve ça trop vieux. Quand j’en aurai 60, j’en serai capable. 50 ans me paraîtra alors jeune […] Je préfère le corps des femmes jeunes, c’est tout. Point. Je ne vais pas vous mentir. Un corps de femme de 25 ans, c’est extraordinaire ».

Auparavant, il avait annoncé qu’il n’était plus célibataire depuis quelques mois :

« Je ne sors qu’avec des Asiatiques. Essentiellement des Coréennes, des Chinoises, des Japonaises. Je ne m’en vante pas. Beaucoup de gens seraient incapables de vous l’avouer car c’est du racialisme. C’est peut-être triste et réducteur pour les femmes avec qui je sors, mais le genre asiatique est suffisamment riche, large et infini pour que je n’en aie pas honte ».

Passons sur l’intérêt et la qualité des questions, passons sur les thématiques avancées par un « magazine féminin », passons sur la personnalité du type « sale gamin » de l’interviewé. Et passons sur les répercussions en tous sens que cette déclaration a suscité : on y revient plus loin.

L’intérêt, c’est de voir affirmé le privilège du dominant. Monsieur a ses préférences, Monsieur a ses exclusions, Monsieur a ses choix. Et cela lui parait tout normal. Tout normal de l’afficher sans honte. Son sexisme et son racisme et son âgisme. Monsieur ne cherche pas à rencontrer une personne humaine, une relation qui enrichit sa vie. Non, il a des critères d’âge et de physique. Son idéal ; « un corps de femme de 25 ans ».  Monsieur prétend avoir le droit de « faire son marché ».

Et Monsieur ne voit en cela aucun problème. C’est « tout naturel ». Et bien non, cela ne l’est pas. Il faut se limiter à une objectivation pure de l’Autre pour agir ainsi, sans tenir compte des gouts de l’autre. Il faut réduire sa vie sexuelle à ses fantasmes, sans souci du désir de sa partenaire. Pour ne pas être rejeté, Monsieur préfère s’intéresser à des femmes sans doute doublement dominées, en tant que femmes et en tant que non-blanches. Il peut espérer que leur exaspération devant sa superbe soit moins puissante.

Et cela marche. Cela marche souvent. Souvent même des femmes jeunes avouent préférer un homme dominant. Quitte à se rendre compte plus tard qu’elles ont en fait été abusées, que leur consentement était un simple aveu de faiblesse. Ou même à trouver un compromis déséquilibré mais durable avec quelqu’un qui pourrait être leur père.

Mais cela marche bien moins qu’auparavant. Les déclarations de Monsieur ont provoqué un tollé, même à l’étranger. On voit bien que #MeToo est passé par là : des déclarations qui auraient été source de curiosité ou même de fierté envers l’intéressé lui sont aujourd’hui refourguées dans la gorge. De très nombreuses femmes ont réagi.

Monsieur en a donc rajouté une couche, sans s’excuser du mépris qui traverse ses propos, en estimant que c’est une affaire de gout et, pour sa défense, en se définissant comme un « adolescent névrosé ». Cela excuse-t-il tout ? Non, un tel genre de « sale gamin » mérite assurément une baffe (ou tout autre signal « stop »), surtout s’il a cinquante ans. (On peut s’étonner que ce soit ce types de personnages immatures qui dominent le spectacle médiatique aujourd’hui, et même la littérature masculine, en étalant leur névrose narcissique avec aplomb).

En fait, la plupart des hommes sont aveugles. Ils pensent que leur comportement est la norme. Il sont dans le déni de ce qui est problématique chez eux. Comme tout dominant ne peut ni prendre conscience de son statut ni imaginer qu’il puisse abandonner ce statut.

Post-scriptum. Je n’ai pas voulu dire qu’on ne peut avoir des préférences sexuelles. Tant les hommes que les femmes ont des fantasmes et des désirs qui sont une partie de notre sexualité. Toute sexualité masculine ou féminine comporte une part d’objectivation. Mais rien qu’une part. Et se focaliser sur des « critères » c’est se limiter à cette part fantasmatique. Ou d’ailleurs se limiter à une part de symbolique sociale : se montrer avec (attention : clichés !) une « blonde ravissante » ou une « petite asiatique » devant les copains, cela « flatte » une homme. Se faire voir avec un homme puissant, cela « flatte » une femme. Mais se limiter à ces « parts de sexualité », c’est manquer la part de sexualité qui se fonde sur une rencontre humaine, sur l’écoute de deux désirs et le partage de plaisirs. C’est une sexualité à sens unique, sans préoccupation d’un retour. Beaucoup d’hommes plaideront que c’est le prix de la bandaison victorieuse (d’où le recours au porno). Mais c’est faux : relier la bandaison au seul fantasme, c’est appauvrir le désir, n’avoir pour énergie que l’excitation. Alors que la puissance du désir peut venir après un préliminaire de rencontre et de rapprochement. Bien sûr le fantasme vous chante que « ailleurs l’herbe est plus verte » car il est le rêve d’un objet qui brille.

Mais faire étalage de ses préférences sexuelles réduites au fantasme, c’est écraser toutes&tous les partenaires comme un objet déshumanisé. Si je disais que je voudrais botter le cul à ce sale gamin, non pour stopper son discours mais pour le désir de mon pied pour ses fesses, ce serait odieux.

 

 

 

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D’une rare pertinence : « C’est quoi ton genre ? »

C’est un texte signé de Daria Marx. (Il m’a été signalé par Alégresse21 ici). Je recommande vivement de le lire sur le site de Daria qu’on pourra lire ici. Signalons d’ailleurs qu’elle a écrit ce texte pour le lire en public, à Paris récemment.

Et pourtant, je vais le reprendre en le charcutant un peu pour le commenter à ma manière, dans le sens de mes questionnements . A vous de choisir.

Je vais d’abord reprendre trois paragraphes qui parlent très bien aux hommes de la domination masculine :

Ça doit être génial d’être un homme cis. Ça doit être chouette de ne pas craindre qu’on force votre bouche avec des doigts pour y insérer un pénis quand vous attendez le bus. Imaginez le luxe de la tranquillité. Cela doit être formidable de ne pas craindre pour son intégrité physique lorsque le métro est bondé. Imaginez le calme. Cela doit être formidable de ne pas apprendre dès 10 ans à marcher au milieu de la route avec les clés de la maison comme arme de poing contre un éventuel violeur. Imaginez l’enfance. Ça doit être drôle ensuite de rire aux blagues sur le viol, sur la pédophilie. Ça doit être hilarant de faire flipper les nanas en les suivant la nuit. Ça doit être un sport galvanisant que de commenter les tenues des femmes à haute voix à la terrasse des cafés. Ça doit être plus simple de balayer d’un geste les témoignages de femmes qui hurlent, qui pleurent, qui se taisent. Ça ne peut pas exister, puisque ça ne leur arrive pas, et de toutes façons, c’est pas de leur faute.

Je couche avec tout le monde, ceux et celles qui veulent en tout cas, sans me soucier de ce qui se cache sous leurs vêtements, je couche avec des personnes, avec des odeurs, avec des idées, je couche avec des sourires, avec des bras, avec des ongles qui laissent de grandes traces violettes sur mon dos, je ne m’inquiète jamais de ce que je vais trouver entre leurs cuisses. Tout me va. Tout est OK. J’aime la bite, j’aime la chatte, et toutes leurs déclinaisons indépendamment du genre choisi ou subi de la personne attachée au bout. Tout me va, sauf les mecs cis. J’ai donné.

Il m’aura fallu 33 ans de malheur hétérosexuel pour arriver à en sortir. Aujourd’hui je m’agace de ce temps perdu. Il m’aurait suffit de faire deux colonnes, une pour, une contre. L’abandon de mon père, les agressions sexuelles de mon grand-père, mes viols, les coups de poings dans la gueule de Jérôme, la lâcheté de Jonathan, les chlamydiae de Cyril, les heures perdues à m’épiler, à me maquiller, à me demander si le noir m’amincit, les queues qui sentent la pisse mais qu’on t’apprends à avaler avec adoration, plutôt [pour la colonne] Contre. Je cherche ce que je pourrais mettre dans la colonne Pour. Mon psy peut-être, mais ça ne pèse pas lourd, et je suis en plein transfert, méfions-nous. Quand je suis allée le voir pour la première fois, il m’a demandé pourquoi je choisissais un psy homme. C’est une vraie question. Et je lui ai répondu, très simplement, et sans aucune pression, qu’il était mon dernier lien avec les hommes. Qu’il avait la responsabilité entière de ce lien, et qu’il n’avait pas intérêt à se foirer.

Voilà, je vous ai mis successivement le paragraphe 3, puis 1, puis 4. La phrase suivante est « Là, vous vous dites, c’est une folle misandre », c’est à dire qui ne peut dire que du mal des hommes. Mais non, que dire : les constats sont exacts, les choix sont ouverts. La description décrit parfaitement le résultat de la domination masculine. Impossible de la dénier, comme sont tentés de le faire tous les hommes. Vos privilèges sont là : la tranquilité, le calme, au point de ne pouvoir imaginer ce que les femmes imaginent dans leur crainte. Une crainte répandue par la domination masculine. Crainte en rue seulement ? Crainte en réunion professionnelle, crainte dans son chez soi, crainte au milieu d’amis, crainte partout, tout le temps. Grâce à la présence des hommes. (Les hommes cis, c’est par opposition aux « trans » (comme dans cisAlpin et transAlpin), ceux qui sont d’orientation hétéro et se reconnaissent comme voulant être hétéro, « du côté les concernant du versant du genre »). Rien que cette crainte de la violence des hommes ? Non, crainte de leur sexisme, ou seulement de leur mépris, leur infériorisation. Partout, tout le temps. Oseriez-vous prétendre être vierge de toute menace masculine, d’assumer une dernière chance de sauvegarder le lien avec le masculin ? Oui ? Vous ne vous êtes « pas bien regardé » ! Car bien sur, vous ne serez jamais qu’un être masculin. Mais être non-violent, à l’écoute, respectueux, serviable, débarrassé de tout sexisme, étranger à toute lâcheté… Même si vous le voulez, si vous y prétendez, votre vie au milieu d’autres hommes fait que vous n’y arrivez pas vraiment, définitivement, pour la vie. Être un être masculin, c’est participer, même en se disqualifiant, à la course à la virilité. Pas nécessaire de dire que vous ne mettez pas votre bite dans une bouche en attendant le bus. Vous vous y refusez bien sûr, parce que vous vous maîtrisez. Bravo. Mais vous vous maîtrisez parce que cette possibilité en en vous, à mi-chemin entre votre bite et votre cerveau, dans un fantasme que vous ne voulez pas faire vivre. Il fait partie de vos potentialités (ce serait une preuve de virilité !). On ne peut vous faire confiance que jusqu’à un « certain point ».

Vient ensuite une description de l’identité de femme  :

Ça commence quand ton corps change, comme disent les médecins. Avant, tu peux passer pour un « garçon », ou plutôt tu n’as pas tellement de genre, personne ne s’intéresse à ton sexe il n’y a que les malades pour t’en imaginer un. Tu peux grimper aux arbres, te promener à poil sur la plage. Personne ne cache ton torse, personne ne te demande de croiser les jambes. Et puis, quand tout change, quand les poils et les seins arrivent, tu te transformes en monstre. Tout devient de ta responsabilité. Ne pas trop en faire. Ne pas aguicher. Ne pas parler trop fort. Ne pas jouer seule avec les « garçons ». Rentrer plus tôt. Quel est donc ce super pouvoir, cette force en toi qui force tous les adultes à te restreindre ? En quelques mois, tu passes de transparente à surpuissante. Tu peux provoquer le chaos par une jupe trop courte ou par un rire trop cristallin. Tu peux causer ta perte en choisissant le mauvais chemin, tu peux provoquer les hommes en duel en t’asseyant sur des genoux. Tu es devenue monstrueuse. On te craint. On te couvre. Pour te protéger de toi même. De ta féminité. De tes formes. De tes courbes. Et puis il y a ce trésor que tu dois protéger. Ta virginité. Nul ne peut accéder à ton entrecuisse sans la promesse d’un pavillon de banlieue. Tu dois te garder. Tu dois te défendre. Tu dois te battre. C’est de ta faute. C’est ton trésor qui attire. C’est ta richesse. Ton seul bien. Pas ton intelligence, tes compétences, tes bonnes notes. Rien n’arrive à dépasser la valeur de ton hymen entier. Les « garçons » n’ont rien à cacher. Leur sexe est apparent, à la vue de tous, il ballote, arrogant.

Je ne savais pas le sexe des hommes ballotant publiquement… Mais le fait est qu’il est là, présent, évident, non menacé, et prêt à passer l’épreuve de sa valeur telle qu’il la veut.

On entend dans ce paragraphe (le 2e du texte) la « menace de honte » portée aux femmes par le clan, le patriarcat (par les hommes et les femmes) : tu ne peux perdre ta valeur, car tu nous fais aussi perdre notre valeur à tous, nous aurons tous honte pour toujours par ta faute et ta honte. Tu as une valeur en négatif, réservée, cachée, sans reconnaissance aucune. Et cette valeur, ton père et ta mère vont la transmettre à un homme qui en jouira comme d’un cadeau qu’il détruit pour mieux te garder, ayant perdu tout espoir de valeur ailleurs. En attendant, tu es « monstrueuse », la menace d’être le monstre absolu destructeur de tout lien social. Et tu n’as aucune autre valeur. Et je pense souvent que cette situation est encore totalement la position sociale des femmes même les plus autonomes d’aujourd’hui, les plus prêtes à être hors normes, « sorcières » au sens de Mona Chollet, puissantes. C’est un « destin » qui leur est infligé, sur lequel elles ne peuvent rien, qu’avoir peur. Et c’est le pur résultat de la domination masculine. Généralement, les femmes le surmontent avec un fatalisme (il faut s’y faire, cela arrive à toutes…) que le mouvement de dénonciation publique et partagée #Metoo a soulagé sans le faire disparaître. L’auteure ne dit rien de différent :

J’ai pourtant été élevée dans une seule idée : leur plaire. J’ai grandi avec l’érection comme seule mesure de ma valeur. Je suis née avec une chatte, on m’a dit, tu es une femme, et tu dois faire bander. J’ai donc fait bander. A contre-cœur. Sans envie. Sans le vouloir même. Pour un peu d’affection. Pour rassurer mon ego. Pour obtenir un service. Pour de l’argent. Pour un trajet en voiture. Pour être tranquille. Pour dormir. Parce que c’était moins chiant que de dire non. Pour avoir la sensation d’être aimée. Parce que c’était le seul modèle proposé. Parce que la bite me rendait femme. C’était en prenant des bites, en me faisant pénétrer, que ma condition de femme s’affirmait. C’est ce qu’on m’a appris. Dans ma pension, au lycée, tenue par les Sœurs de la Sainte Croix de Jérusalem, j’ai appris qu’être violée était le lot des femmes. Que nous étions perfides, légères, distraites, que les hommes étaient sérieux, graves, efficaces, protecteurs, essentiels. Que nous n’étions rien sans eux. Que nous devions nous garder pour leur queue. Que la sainte queue, bénie par les liens sacrés d’un mariage religieux, viendrait me compléter, me laver de ma condition de fille sale pour me rendre enfin femme. J’ai attendu la bite. Celle qui viendrait enfin me sauver. J’ai cru que j’allais l’attendre longtemps.

Mais Daria n’est pas une femme au sens de ce que pense les hommes, elle est d’un autre genre :

Je suis grosse. Très grosse. Voilà, c’est dit. C’est mon coming out. Mon genre, c’est grosse. Pas « femme ». Pas « homme ». Pas non binaire. Aucune déclinaison. Juste grosse.

Si le genre est une construction sociale, voilà comment la société me définit. Grosse. Je suis le gras. Je suis le volume. Je suis seulement ca. Mon auto-détermination s’étouffe dans la graisse jaune et dure, juste là, entre mon nombril et mon pubis. Je suis la grosse, toujours. La plus grosse de la classe, la plus grosse de la soirée, de l’ascenseur, de la Maison de la Poésie ce soir. Demain vous direz, y’avait une grosse qui lisait un texte, c’était moyen. Je suis la grosse. C’est un peu comme une être une sous femme, car je suis socialement moins pénétrable que la femme. Je suis moins marketable.

« L’homme » ne veut pas sortir à mon bras. Je n’ai pas de valeur ajoutée à lui apporter. Je ne suis pas la beauté, je ne suis la minceur, je ne suis pas l’élégance, je ne suis pas la maîtrise, je ne suis pas « une femme ». Je suis une grosse. « L’homme » souhaite néanmoins me pénétrer, en secret si possible. Il me poursuit dans la rue, et me traite de grosse vache quand je refuse de le sucer entre deux voitures. Il me baise sans mon consentement, puis prétend que je mens, que personne ne peut vouloir plonger sa queue dans la grosse. Il rentre en relation avec moi, et me collectionne, comme un objet, il range les grosses sur son étagère mentale, de la plus énorme à la moins mobile, il glisse sa bite entre mes bourrelets et il éjacule dans mon nombril. Il tombe amoureux de moi, mais il refuse de me présenter à ses amis ou à sa famille, pour me protéger, il promet. Et quand il parle enfin de moi, il me raconte son coming out. Il a osé sortir du placard, et admettre qu’il était en relation avec la grosse. La grosse de la classe, la grosse de la soirée, la grosse de la maison de la Poésie, moi.

Il faut écouter l’affirmation de ce nouveau genre, pour percevoir aussi qu’une « femme », c’est un genre défini par les hommes pour convenir aux hommes, et auquel les femelles se soumettent. « Les lesbiennes ne sont pas des femmes » est un acquis d’un débat au sein des femmes féministes, apporté par Monique Wittig, et qui parle avant tout aux hommes : vous imposez aux femelles un modèle que vous appelez « femme » (à homme). Et que celles qui ne se conforment pas au modèle ne sont rien pour vous, rien qui puisse contribuer à votre virilité, car tel est votre souci, votre objectif. Et vous êtes donc la source de ces divisions entre les femmes, vous créez entre elles un « marché » dont vous imposez les valeurs :

« Les femmes, les vraies femmes », celles qui détiennent le brevet déposé par la société, 100% féminité validée par la bite, 100% opprimées aussi, me méprisent. Je suis leur cauchemar. Je suis ce qu’elles risquent de devenir si elles commandent un dessert. Je suis l’épouvantail des petites filles. Si tu continues à manger comme une ogre, tu vas ressembler à la grosse. C’est la maman qui dit ca en me pointant du doigt. Comment il fait pour sortir avec elle ? C’est la meuf qui parle à sa copine de moi quand je passe dans la rue main dans la main avec un homme. Ce même homme qui me frappe, me ment, et me trompe. Mais personne ne se demande comment je fais pour sortir avec lui. Je suis la grosse. C’est pire. Moi aussi je suis grosse, je comprends carrément ta vie. Celle-là, elle pense avoir 8 kilos de trop, elle pense me faire du bien, moi et mes 80 kilos en trop. Elle pense qu’on est dans la même équipe, parce qu’elle souffre. Elle est moins validée par la bite depuis qu’elle a grossi. Elle fait tout pour regagner son trophée perdu de « femme », elle prend des extraits de trucs et des fibres d’ananas. Tout pour ne pas me ressembler. Elle veut être dans mon équipe, mais elle fait tout pour la quitter. Mon gros corps est rempli de tristesse pour ces « vraies femmes » validées par la bite, jamais fières d’elles, toujours prêtes à changer, leurs corps, leurs idées, leurs envies, ça ne compte pas. Ce qui compte c’est d’être accompagnée. Par un « homme ». Par sa bite. Ce qui compte c’est d’avoir l’air heureuse. Juste l’air. Avec un filtre Instagram si possible. Elles courent toute leur vie derrière un idéal qui les détruit. Je leur souhaite, à toutes, une bonne rémission.

L’auteure termine en assumant son genre « hors-norme » en s’assumant comme « queer » (en marge), « grosse queer », dit-elle. Mais vous le lirez mieux en respectant tout son texte, criant de pertinence, de sincérité et de sensibilité, ici.

J’espère seulement que mon « guide de lecture pour hommes », permettra au lecteur d’aller à l’essentiel et de l’entendre, et d’en tirer quelques conséquences pratiques de conduite, et beaucoup de questionnements.

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« Sois un homme ! » : tous les coups sont permis

Jeudi soir, scènes de cris et de fracas (claquements de porte ?) dans un appartement londonien : un voisin a appelé la police, qui est intervenue. Mais l’homme et l’épouse ont refusé l’intervention en prétextant que tout allait bien. La police n’a rien trouvé à redire. Lui, c’était Boris Johhson, le candidat président du parti conservateur et donc candidat premier ministre en Angleterre. Elle c’est sa compagne Carrie Symonds et on l’aurait entendu crier : « Quitte mon appartement ! ».

Lundi, challenger de Boris Johnson dans la course pour le pouvoir, Jeremy Hunt a interpellé son adversaire : « Sois un homme ! ». Pourquoi cette interpellation ? Un reproche sur les évènements de jeudi soir ? Que nenni !

Un débat télévisé était prévu ce mardi sur Skynews, et il va être annulé parce que B. Johnson a décliné soudain l’invitation. J. Hunt en profite pour le dénigrer : « J’y serai. Alors ne sois pas un lâche, Boris, sois un homme et montre à la nation comment tu es capable de répondre à l’examen minutieux qu’implique la fonction la plus difficile du pays ».

Compte-il lui poser des questions sur l’incident ? Pas du tout. La vie privée de Boris n’est pas le problème, dit Hunt.

Etre un homme, c’est ne pas refuser le combat. La lutte pour le pouvoir. Jérémy Hunt a profité de l’occasion pour en appeler à la virilité , donc au dénigrement d’autrui. Mais le dénigrement d’une compagne, c’est hors sujet. En réalité, Jeremy Hunt tend une perche à Boris Johnson : c’est notre combat qui est la seule actualité importante.

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Qui a inventé la domination masculine ? Etc.

Un excellent petit livre vient de paraître, Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’histoire, Quand on inventa l’agriculture, la guerre et les chefs, de Jean-Paul Demoule (archéologue et professeur émérite) chez Pluriel/Fayard en février 2019. (Je m’aperçois qu’il est paru chez Arthème Fayard en 2017). Il a l’intérêt de s’appuyer sur les dernières découvertes archéologiques et de faire une synthèse sous forme de questions : Qui a inventé l’agriculture, les maisons et villages, les outils, les dieux, l’art, les chefs (et la soumission volontaire), la guerre, la domination masculine, etc.

Je vais ici juste puiser quelques notions qui m’ont intéressé, en fonction de ce que j’ai déjà écrit sur ce blog.

Religion et domination

La première fonction d’une religion est de donner du sens à la vie humaine, qui en manquerait singulièrement si la seule raison d’être d’une espèce biologique n’était que de se reproduire indéfiniment, dans une évolution où le hasard occupe une place importante, et pour chaque individu de mourir après avoir procréé. La seconde fonction est de gérer la vie quotidienne, d’aider à la réalisation d ce qu’on souhaite obtenir ou éviter (…). La troisième fonction est d’assurer une cohésion sociale minimale par la définition de règles et d’interdits arbitraires ou non (…) (p.71-72).

J’ai apprécié une telle définition purement « utilitariste ». Et, pour le sujet de la domination masculine, elle rappellee d’abord le rôle central de la reproduction dans nos vies « biologiques ». Notre vie n’aurait aucun sens et serait absurde, que ce rôle s’exercerait, comme c’est le cas pour toutes les autres espèces animales, végétales, etc.

On a tendance à négliger ce fait, notamment parce que les femmes ont acquis la maîtrise sur leur fécondité, et donc à donner une autre valeur au « sens de la vie ». Jusqu’il n’y pas 75 ans, la reproduction était une charge obligée qui reposait sur les femmes. Et comportait de grands risques d’y laisser la vie. Et les hommes ne s’y intéressent encore que très peu, à la reproduction : ils éjaculent, et ne voient pas de motif biologique à ce « geste ». Ils le vivent encore en général dans l’insensé. Une grossesse, c’est un accident. Parfois, ils peuvent avoir l’intention (généralement convenue et partagée auparavant) de faire un enfant (sic : de donner à un ovule l’occasion, le moyen de s’auto-féconder, je l’ai évoqué ici).

On a tendance à négliger ce fait, et dès lors à estimer que l’hétérosexualité est une orientation sexuelle nocive, déséquilibrée, donc inhumaine, obsolète. Je crois que cette orientation reste centrale — ce qui ne dévalorise aucunement d’autres orientations ni humainement, ni biologiquement ; et ce qui n’excuse aucunement la domination masculine dans le couple hétérosexuel.

Ensuite, il est intéressant de noter la fonction de la religion comme liée à nos désirs. Comme si nos désirs tout-puissants méritaient l’intervention du sur-naturel. En fait, nous ne savons nous limiter au rationnel et au concret, et notamment au hasard et à l’accidentel, nous surajoutons du magique, du symbolique, de l’émotionnel. Part enfantine, dira-t-on ; visage humain de nos instincts, aussi bien. On peut de demander le pourquoi de cette culture d’un surcroît de puissance, dont les animaux se passent bien.

Enfin, « faire société » demande des règles et des interdits, et il nous est habituel de confirmer ces règles par une sanctification religieuse, ce que divers animaux n’ont pas cru utile apparemment.  (Songez aux essaims d’abeilles, aux divers types de sociétés des singes (mâle Alpha et femelles exclusives, plusieurs mâles et plusieurs femelles, rencontres sociales à l’époque du rut, etc., ce que j’ai aussi évoqué (ici).

Déjà, on croît voir des rituels funéraires chez l’homo Erectus et des signes peut-être phonétiques chez les Neandertal. Enfin Sapiens (venu depuis 40 millénaires en Europe) tant femmes que hommes, se revêt de couleurs et peint dans les grottes des représentations d’animaux et de femmes (ou sexes de femmes), très rarement du masculin, jamais du végétal ni du paysage, ni des objets. Et très vite, on trouve dans toutes les régions, des statuettes féminines, dites Vénus paléolithiques, aux seins, fesses et sexe démesurés.  Signe d’un questionnement sexuel dominant, sans doute avant tout masculin. Or « la plupart des systèmes religieux à venir seront marqués par l’obsession du contrôle de la sexualité (féminine) et aux craintes qu’elle inspire« . Mais on ne peut en conclure que ces premiers hommes avaient des religions du type que nous connaissons. Le dessin ou la statuette ne dit rien d’un rituel, d’un prêtre, de dieux.

Plus de dessins par la suite, mais des statuettes de bois, puis des statuettes de femmes nues en terre cuite, au Néolithique, avec la sédentarisation et l’agriculture. Et des installations collectives, comme des tombes sous les dolmens et des bâtiments imposants. Enfin viendront les masques, les têtes de taureau, les crânes d’hommes remodelés en animaux. Souvent les représentations de femmes sont combinées avec des animaux (allaitement d’un lynx, etc.). En l’absence d’écriture, l’interprétation de ces stades d’évolution doit être prudente.

Enfin viendront  (au IVe millénaire au Proche Orient) l’Etat, l’institution collective, avec des un panthéon de dieux structuré, des prêtres, et des représentations masculines désormais, la plupart du temps barbues. La virilité est souvent associée au Taureau (cfr le Veau d’Or), mais il y a aussi une grande déesse féminine (cfr la fécondité), parfois chasseresse et dompteuse des bêtes sauvages. Bientôt tout cela sera supplanté par des hiérarchies sociales, des représentations d’hommes en armes, tandis que les femmes disparaissent. Ou ne subsiste que l’idée de leur contrôle : enlèvement des sabines, guerre de Troie pour l’infidélité de la Reine de Sparte, triomphe sur les Amazones. Les femmes deviendront méprisables, source de malheur.

Retenons qu’il est probable que les hommes ont depuis toujours ou très longtemps dominé les religions, même si la sacralisation ou « divination » des femmes (et de certains animaux) était peut-être leur première attitude. Entrevoir qu’il y eut une forme de « déesse-mère » n’implique pas que la domination des hommes était inexistante. Les mythes l’attestent : « à l’origine, ce sont les femmes qui avaient le pouvoir. Malheureusement elles s’en servaient très mal, si bien que les hommes durent le leur reprendre, afin de mettre l’univers en bon ordre« . Et ils se saisissent de leurs objets secrets qu’ils réserveront aux initiations des garçons. Mais un mythe ne dit pas l’histoire, il donne une légitimité aux choses existantes.

D’un bout à l’autre de la planète, les choses sont claires : tout le mal vient des femmes, mais ce mal est indissociable du désir sexuel qu’elles inspirent aux hommes, finalement malgré eux. Pandore a été conçue par Zeus pour se venger des hommes (mâles) ; Eve et ses descendantes sont punies par leur désir, qui les rend esclaves de leurs époux ; les ancêtres femmes chez les Papous ont perdu leurs pouvoirs originels, liés au contrôle de la sexualité. Si la domination des hommes sur les femmes est sans doute la forme première de la domination, et si elle parait aussi universelle, peut-être a-t-elle à voir avec la manière dont les sociétés humaines vivent la sexualité ? Les plus anciennes représentations humaines jamais créées par l’homme, on l’a vu, sont des statuettes de femmes nues aux traits sexuels exagérés, qui semblent bien illustrer un point de vue masculin sur la sexualité. Or les humains, on l’a évoqué aussi, sont les seuls primates, et plus généralement les seuls mammifères, chez qui la sexualité ne connait pas de pause, ce qui est une menace constante pour l’ordre social. Les femmes sont pour les hommes des objets permanents de désir (et par ailleurs indispensables à la perpétuation de la société) et incarnent même le désir dans ce qu’il a de plus fondamental. Peinant à contrôler leurs propres pulsions, les hommes vont en rejeter la responsabilité sur les femmes et leur concupiscence prétendue. Elles seront rabaissées et culpabilisées, et une construction idéologique en apportera la justification — avec le consentement des intéressées. (p.173-174).

Ce qui est frappant, est qu’il s’agit de bout en bout d’une vision masculine. « Les Vénus … révèlent beaucoup plus un regard masculin sur la femme érotisée qu’une préoccupation féminine touchant à la fécondité« . Et c’est encore le cas aux époques contemporaines…

Et si les femmes avaient eu le pouvoir ? Elles auraient pu décider d’expulser (périodiquement) les hommes, de leur donner des fonctions subalternes (de protection, de travail de force), de maîtriser leur sexualité et de les culpabiliser ! Les femelles bonobos ont bien répandu l’épouillage, non seulement entre elles, mais aussi comme apaisement des conflits entre hommes (Frans de Waal). Quelles seraient leurs représentations érotisées de l’homme, quelle célébration de l’enfantement ? Nul ne sait.

Bien au contraire, la domination masculine va aller en se renforçant avec la structuration sociale :

On peut donc faire l’hypothèse qu’avec le développement de sociétés sédentaires de plus en plus nombreuses et d’activités culturelles spécifiques, se sont développées des idéologies liées au pouvoir masculin, explicites à l’échelle de toute la collectivité, tandis qu’au niveau domestique, familial, continuent d’être confectionnées les habituelles statuettes de femmes nues aux traits sexuels marqués.

L’apparition des chefs change le rôle de la religion, qui devient aussi instrument de légitimation du pouvoir, et mobilise la « soumission volontaire » (p.124) Mais le Grand Homme devait aussi entretenir les relations par un système de Don et contre-don, et assurer les victoires des combattants, pour éviter sa déchéance. Peut-être est-ce dans les sociétés complexes que cette proximité est perdue, au profit de la soumission désabusée. Et de la violence de police.

Les rituels d’initiation masculine reviennent souvent à mimer un (nouvel) enfantement au sein du groupe d’hommes, à l’écart des femmes. Tandis que les rituels d’initiation féminine, présent surtout dans des tribus à la domination masculine plus violente, reviennent à leur faire accepter leur sujétion.

Domination et peur des femmes

Tout semble converger, quelques soient les formes de société, pour indiquer qu’une partie au moins de la domination masculine et de la répression des femmes passe par une peur masculine devant la sexualité féminine et ce, depuis la plus lointaine préhistoire d’homo sapiens — c’est à dire vous et moi. Cette peur est sans doute celle du mystère de la maternité, devant laquelle les hommes mâles peuvent se sentir dépossédés, sinon impuissants (au sens large) ; peur sans doute devant une sexualité qui passe pour être plus complexe, plus riche, plus liée au psychisme que la sexualité masculine. (p.189).

(…) La domination masculine et la soumission féminine, tout comme la différence des sexes en général, se situent à la rencontre du biologique, du psychologique et du social, dans un mélange changeant et instable, et jamais encore complètement élucidé. (p.190)

Je laisse ici les réflexions plus larges de l’auteur, plus générales que sa compétence d’archéologue. J’estime qu’il faut aussi se représenter des sociétés où les hommes se vivent avant tout comme un groupe, structuré par des rapports de force (et j’estime que c’est encore le cas). Ils ont pu considérer les femmes comme un groupe différent, quasi une autre espèce, aussi surprenante que les grands animaux qu’ils cherchent à capter. L’auteur évoque la relation spéciale du garçon à la mère, aimante et toute-puissante, mais interdite. Plutôt qu’une perception individuelle, je m’interroge sur une peur collective de cette compétence féminine à contrôler les corps sous toutes les formes. Mais il y a un « saut » entre la peur et la domination, entre la vénération et la culpabilisation : il n’y pas de lien indéniable entre les deux attitudes, sinon… une inversion.

Affaire « à suivre »…

 

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Comment les prélats du Vatican s’en prennent au concept de genre : avec un subtil coup de crosse

On sait que les dirigeants de l’église catholique ont un problème avec le sexe. Et qu’ils ne l’ont pas résolu vraiment. Qu’ils n’ont pas pris la mesure (ou rien qu’un peu) des dégâts causés par leurs ecclésiastiques aux victimes, qui étaient des femmes et des enfants et qui en souffrent leur vie durant. Que des décisions tardent encore à venir, surtout à Rome.

Mais cela ne les empêche pas de vouloir intervenir dans la question du genre, et en prétendant protéger les étudiants et les enfants, conseiller les familles en matière d’éducation. Dans quel but ?

Le journal Le Monde explique, ce mardi 11 juin :

« Le Dicastère en charge des écoles et universités catholiques a publié ce lundi 10 juin 2019 un document intitulé « Il les créa homme et femme. Pour un chemin de dialogue sur la question du genre dans l’éducation ». Son objectif est de guider les familles et les éducateurs dans l’approche des transformations profondes qui marquent les relations entre garçons et filles, dans le contexte de la multiplication des études liées à la question du genre. »

Tout un programme ! Le texte du Vatican fait mine de s’adresser aux familles et aux éducateurs et de tenir compte d’un contexte social. Il affirme vouloir « s’ouvrir au dialogue » et même « «écouter», «raisonner» et «proposer» ».

Mais cet esprit d’ouverture ne dure pas longtemps.

« Une pensée unique risque de s’imposer comme scientifique » explique à un journaliste ‘maison’ de Vatican News le cardinal Giuseppe Versaldi, préfet de la Congrégation pour l’Éducation catholique, une des neuf commissions de la Curie. (…) Une idéologie du genre est en effet en train de se diffuser et l’enseignement de l’Église est étiqueté comme rétrograde. (…) Nous ne pouvons pas renoncer à notre identité en adhérant à une pensée unique qui voudrait abolir la différence sexuelle en la réduisant à une simple donnée lié aux circonstances culturelles et sociales. ».

Le texte du Vatican souligne, selon le journal français, la diffusion de plus en plus fréquente de parcours éducatifs « véhiculant des conceptions de la personne et de la vie prétendument neutres, mais qui en réalité reflètent une anthropologie contraire à la foi et à la juste raison », dans un contexte de « désorientation anthropologique » qui prétend voir dans la différence homme-femme le simple effet d’un « conditionnement historico-culturel » ».

La démarche est très classique, déjà adoptée par les opposants à la loi du « Mariage pour tous » et au parcours d’éducation à l’égalité prévu dans les écoles françaises : le genre est une « idéologie » et non une explication scientifique, ce qui est affirmé en jouant sur le sens du mot « théorie du genre ». C’est même une « pensée unique qui risque de devenir scientifique » (sic). A cela on va opposer une « vérité traditionnelle », c’est à dire l’idéologie du patriarcat, qui est aussi l’idéologie de l’église catholique, s’appuyant sur les textes bibliques que des écrivains juifs ont construit il y a +/- 2500 ans , au temps où ils étaient exilés à Babylone et se sont inspirés de mythes assyriens. Et par rapport à cette vérité patriarcale (faut-il dire la foi patriarcale ?), tout le reste, c’est à dire évidemment les avancées des études et analyses du genre qui doivent beaucoup au mouvement féministe, tout cela est confusion, désorientation, conditionnement.

Arrive alors un distinguo qui se veut subtil.

Le document met en lumière la différence entre l’idéologie du genre (appelée aussi aussi gender theory) et les diverses recherches sur le genre (gender studies) menées par les sciences humaines. Tandis que l’idéologie prétend, comme l’observe le pape François, «répondre à des aspirations parfois compréhensibles» mais cherche à «s’imposer comme une pensée unique qui détermine même l’éducation des enfants», il ne manque pas de recherches sur le genre «qui s’efforcent d’approfondir de manière appropriée la façon dont on vit dans les diverses cultures la différence sexuelle entre homme et femme. C’est en relation avec ces recherches qu’il est possible de s’ouvrir à l’écoute, au raisonnement et à la proposition.» (Le Monde)

En langage ‘biblique’, on appelle cela séparer le bon grain d’avec l’ivraie (une plante invasive). Le document trouve même des avancées aux études de genre, tant qu’elles se limitent à réduire les discriminations :

«Il n’est pas rare, en effet, que les projets éducatifs aient l’exigence acceptable et appréciable de lutter contre toute expression de discrimination injuste. Ceux-ci poursuivent une action pédagogique, avant tout par la reconnaissance des retards et des manquements. En effet, on ne peut nier qu’au cours des siècles des formes de subordination injustes ne se soient présentées. (…) Elles ont tristement marqué l’histoire et ont eu une influence même à l’intérieur de l’Église. Cela a comporté des rigidités et des fixités qui ont retardé la nécessaire et progressive inculturation du message authentique par lequel Jésus proclamait l’égale dignité de l’homme et de la femme, donnant lieu à des accusations d’un certain masculinisme plus ou moins camouflé derrière des motivations religieuses.»

Parler de l’apparition au cours des siècles de« formes de subordination injuste », soit un vague sexisme anecdotique et accidentel (par exemple la chasse aux sorcières au temps de l’inquisition?), et prétendre qu’il y a un « message authentique » qui serait plus fondamental, c’est certainement ajouter de la confusion et de la désorientation à des choses qui sont pourtant claires pour qui prétend avoir consulté les études de genre ! Mais cela permet, sans jamais regarder en face le patriarcat qui est au cœur des religions monothéistes, de positionner « les excès de la théorie du genre » :

« Avec les théories du genre les plus radicales, identité sexuelle et famille deviennent des dimensions de la “liquidité” et de la “fluidité” post-modernes, fondées sur une liberté mal comprise du sentir et du vouloir plutôt que sur la vérité de l’être». À travers «l’utopie du “neutre”», on ôte à la fois «la dignité humaine de la constitution sexuellement différente et la qualité personnelle de la transmission générative de la vie», en détruisant ainsi le fondement anthropologique de la famille, s’alarme le document, (Le Monde) .

Euh, vous voulez bien répéter ? Nouvelle affirmation confuse, apparemment. Et ce n’est pas fini :

« La différence sexuelle masculine/féminine est constitutive de l’identité humaine. Les philosophies gréco-latines posent l’essence comme élément transcendant qui recompose et harmonise la différence entre féminin et masculin dans l’unicité de la personne humaine». (Le document du Vatican).

Que voulez-vous encore étudier, si plus rien n’est à ajouter après « les philosophies gréco-latines » (sic) ? Rappelons qu’Aristote affirmait que c’est le sperme de l’homme apporté fréquemment durant la grossesse qui transformait l’embryon en garçon… Et d’autres affirmaient que l’homme et la femme résultaient d’un être androgyne antérieur, pour justifier ainsi qu’ils sont « harmonisés ». Et souvenons-nous que le texte du Vatican s’intitule « Il les créa homme et femme ». Nos ancêtres les singes, mâles et femelles, doivent s’accrocher…

N’en rajoutons pas plus. Et venons en au vrai sens de la démarche :

« L’Église – mère et éducatrice – non seulement écoute mais aussi, forte de sa mission originaire, s’ouvre à la raison et se met au service de la communauté humaine, en lui offrant ses propositions. Il est évident, en effet, que, sans une clarification satisfaisante de l’anthropologie sur laquelle se fonde la signification de la sexualité et de l’affectivité, il n’est pas possible de structurer de manière correcte un parcours éducatif cohérent avec la nature de l’homme comme personne ». (Le document du Vatican)

Bref, l’église consent à se mettre à argumenter raisonnablement pour éclairer l’humanité, car elle a une « mission » : la materner et l’éduquer. C’est encore une manifestation évidente de la prétention masculine, toute imbue de son patriarcat, condescendante envers les féministes et envers les chercheurs, qui s’exprime ici.

Vous me direz : c’est un texte sans intérêt et sans enjeu. Il ne va troubler ni convaincre personne. Mais rappelez vous de quelle institution émane ce texte : la Commission de la Curie se consacrant à contrôler l’orientation des universités et écoles catholiques, et des chercheurs, professeurs et éducateurs de ces institutions. Ce document pourrait servir de base à d’éventuels contrôles, à d’éventuelles admonestations, à d’éventuelles convocations vaticanes et sanctions, jusqu’à l’interdiction de publier.

Or il y a des femmes féministes qui font des recherches sans désavouer leur foi, et c’est leur droit. Certaines ont déjà été convoquées. Sait-on que le journal du Vatican vient de pousser à la démission toute une équipe qui y publiait un encart hebdomadaire « féminin » depuis plusieurs années ?

Un article de journal précise que : « Le texte doit à présent être confié aux présidents des conférences épiscopales, qui devront le transmettre aux établissements d’enseignement catholique« . Je vois donc une opération « subtil coup de crosse » dans la publication de ce texte. Et pas du tout un « chemin pour le dialogue ». Pour le reste, le document n’apporte pas grand chose d’autre que de la confusion au débat…

En tous cas, Jay Brown, de la Human Rights Campaign – le plus grand groupe de défense des droits des LGBT aux Etats-Unis –, s’est insurgé contre la position du Vatican qui, selon lui, « envoie un message dangereux selon lequel quiconque expérimente la diversité des sexes est moins digne ».

 

 

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Les violences contre les femmes s’invitent dans la campagne électorale en Belgique

(Je publie cet article qui doit dater du 15 mai un peu tardivement. Finalement, le thème ne s’est pas imposé plus qu’un jour ou deux dans certains médias).

Une jeune fille a disparu ce vendredi soir (3 mai) . C’était une étudiante de 23 ans, Julie Van Espen. A Anvers/Antwerpen, au nord de la Belgique. Très vite, la police a pu déterminer un suspect, elle l’a arrêté et le suspect est passé aux aveux. Le corps de la jeune fille a été retrouvé, jeté dans un canal.

Le suspect est un multirécidiviste du viol. Condamné une première fois, il a profité d’un congé pénitentiaire d’un jour, pour s’absenter une semaine, puis trois mois pour un congé d’une semaine « probatoire » (dans le but d’assurer sa réintégration). Finalement, au vu de trois manquements dans les retours imposés, il a purgé sa peine sans libération avancée. Peu après sa sortie de prison, il a été à nouveau condamné pour viol. Mais le juge n’a pas requis son emprisonnement immédiat ! Comme il a interjeté appel, on l’a donc laissé en liberté jusqu’à nouveau jugement. C’est dans ce laps de temps de plusieurs mois en 2019-2020 qu’il a profité de sa liberté pour commettre l’assassinat de l’étudiante avec viol.

Ce dimanche, une deuxième manifestation a eu lieu après celle de dimanche passé. 15.000 personnes se sont regroupées et ont dénoncé les violences faites aux femmes.

« Nous espérons que cette marche sera un signal clair au politique de ne plus ignorer les violences sexuelles », a déclaré l’une des trois amies organisatrices de la marche silencieuse. Le défilé a duré plus d’une heure.

Cet événement a créé un grand émoi. On parle d’une « Marche Blanche », expression utilisée à l’époque des agressions d’enfants par Marc Dutroux et ses associés (1994), ce qui avait provoqué une manifestation de 400.000 personnes, et l’émanation de « comités blancs » luttant contre l’indifférence des médias, les négligences de la police et les lourdeurs de la justice.

Il est étonnant et remarquable de voir les médias s’impliquer dans ce mouvement émotionnel. Alors qu’ils font un grand effort d’analyse et de pédagogie pour que les citoyens s’intéressent aux programmes & promesses des principaux partis, ils se sont sentis obligés depuis ce week-end de poser la question : « où en sont les programmes des partis à l’époque de #Me Too ? ». Même si c’est aussi l’effet d’une compétition entre journaux pour trouver un angle d’attaque intéressant, c’est d’abord l’effet de l’action de ces 15000 citoyennes&citoyens de ce dimanche qui vient changer l’agenda politique pour y rajouter cette problématique. Les médias prennent donc les devants, car ils savent que la pression du public va s’emparer du sujet.

Article inspiré d’une dépêche dans le journal Le Soir.

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« Les hommes protégés » : un roman précurseur, mais..

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C’est certainement un roman précurseur du féminisme, vu par un homme favorable à ce mouvement des femmes. Il cherche à penser une inversion de la domination masculine, et à décrire une domination féminine, d’abord outrancière puis apaisée. Et fait le portrait d’un homme qui évolue difficilement et qui parvient enfin à s’y adapter.

Un roman curieux, un roman de société-fiction. Dans le contexte des USA. Avec une réflexion sous-jacente (mais non décrite) sur le genre. Et pour quel message, finalement ?

Il s’agit de « Les hommes protégés », de Robert Merle. Ce roman date de 1974, tout juste après le début de la 2e vague du féminisme. On n’en sait pas beaucoup plus sur le pourquoi et le comment de ce roman, de la part de l’auteur de Fortune de France ou de Week-end à Zuydcoote. A 68 ans, il avait déjà écrit six romans, des pièces de théatre, des textes engagés (pour Fidel Castro, pour Ben Bella).

En voici l’argument (4e de couverture du livre de poche) :

A la suite d’une épidémie (mortelle) d’encéphalite qui ne frappe que les hommes, les femmes les remplacent dans leurs rôles sociaux et c’est une présidente, Sarah Bedford, féministe dure, qui s’istalle à la Maison Blanche. Le Dr Martinelli, qui recherche un vaccin contre l’encéphalite, est enfermé avec d’autres savants à Blueville, dans une « zone protégée » qui les tient à l’abri de l’épidémie mais dans un climat de brimades, d’humiliations et d’angoisses. Martinelli acquiert vite la conviction que son vaccin ne sera pas utilisé, du moins sous l’administration Bedford. C’est paradoxalement chez les femmes qu’il trouvera ses alliées les plus sures et par les femmes qu’il sera libéré. Mais une fois Bedford remplacée à la Maison-Blanche par une féministe modérée, Martinelli saura-t-il s’adapter à une société ou les hommes ne jouent plus qu’un rôle subalterne ?

C’est sans doute cette dernière question qui motive la construction du roman. Le Dr Martinelli, sommité scientifique, est décrit comme un personnage qui croit comprendre ce qui se passe, mais qui est éclairé par des femmes pour dévoiler sa naïveté, son innocence, sa crédulité. Les femmes ont une perception supérieure des relations humaines, des caractères et des intentions. Elles devinent ce qui est masqué, au contraire des hommes. Elles lui reprochent son regard indiscret, qui parle de lui plus qu’il ne perçoit l’important à voir.

Par opposition pourtant, les femmes n’ont au début du roman pas le beau rôle. Sa compagne, conseillère de la présidente, le laisse tomber dans une sorte d’indifférence. Le régime instaure une sorte de dictature, incitant tous les hommes à se faire émasculer et déviriliser pour échapper à la maladie. Ce qui en fait des suivistes, sans personnalité. Comme « homme protégé », Martinelli peut échapper à ces contraintes et garder ce qu’il lui faut de personnalité machiste. Notamment pour faire parmi d’autres péripéties, quelques conquêtes féminines. Mais il va finalement percevoir le piège dans lequel il est pris, manipulé par le pouvoir. Il est prisonnier autant que préservé. Et il va être pris en charge par un mouvement de résistance essentiellement féminin qui va l’exfiltrer en même temps que son vaccin enfin mis au point.

C’est donc un personnage masculin qui est au centre du roman, et ses états d’âmes avec ses collègues et son entourage professionnel. Parmi les personnages féminins beaucoup sont assez caricaturaux (même s’ils se révèlent finalement différents de ce qu’il aurait cru). Le romancier est sans doute favorable à une évolution des hommes, vers d’autres rôles plus sensibles. Mais ici c’est une évolution qui est commandée par l’histoire, et qui se fait sans jugement moral, sans motivation. Les femmes ont le pouvoir, les hommes doivent servir, point. Et notamment faire des enfants… à plusieurs femmes. Elles s’accordent entre elles cette disponibilité. Et le héros de s’avouer que ce rôle d’objet sexuel est acceptable. Même si ces décisions se prennent sans son avis. Même s’il est aussi parfois rabroué ou dénigré par elles :

Et moi, l’ex-profiteur d’une culture misogyne, (je vais) continuer à faire l’apprentissage, si bien commencé à Blueville, d’une position subtilement inférieure. Et qui plus est, à supporter quotidiennement, comme je le peux – parfois bien, parfois mal – ma nouvelle condition d’objet sexuel. Sans trop développer, j’espère, mes instincts narcissiques. Et, autant que possible, sans complexe paranoïaque de persécution. Si j’étais chrétien, je dirais que j’expie. Et franchement, je m’en aperçois de jour en jour, maintenant que les rôles ont changé : il y a de quoi expier.

Ce sont quasiment les dernières lignes du roman, c’est la conclusion du travail. Ce roman atypique aborde donc en creux, en miroir, la question de la domination masculine, mais sans la dire.Et avec un cheminement parfois peu compréhensible : pourquoi introduire soudain narcissisme, paranoïa et expiation ? On n’en saura pas plus.

Je ne suis pas vraiment parvenu à m’attacher à ce personnage masculin, coincé entre la superbe et le ridicule, un peu artificiellement sincère. Qui est pris dans une histoire plus politique et sociale que vraiment personnelle, émotionnelle.

Les romans féministes pour hommes sont si rares (il y en a un de John Stoltenberg, non traduit) qu’il valait la peine de le signaler.

Quelqu’un écrivait récemment qu’il y a rarement dans les romans, et surtout les romans écrits par des hommes, de personnage intéressant de femme. Je crains que les personnages féminins de ce roman soient elles aussi prises dans une structure finalement artificielle, même s’il y a une forme d’attention à elles. Cela tient peut-être aussi à ce que Robert Merle, auteur de théâtre, ait choisi d’avancer son histoire par de nombreux dialogues, qui n’ont pas toujours retenti comme il faut chez moi. Il faut d’ailleurs convenir que rares sont les romans (masculins) qui donnent des hommes un portrait « vrai », sincère : on a plutôt des personnages pris dans des rôles et y trouvant l’expression d’un « symbole viril », fait de compétitions et de conquêtes…

Cherchant quelques avis sur internet, je vois que plusieurs personnes ont un avis négatif, comme livre « misandre » (détestant les hommes) mais aussi comme livre anti-féministe, montrant les excès où il pourrait aboutir. D’autres partagent ma perplexité Quelqu’un dit que Merle a écrit une défense du couple hétérosexuel, comme il l’aurait fait dans d’autres livres. Bref, il exprimerait l’inquiétude d’une dérive, il transmettrait un avertissement. Il faut le reconnaître, il dépeint notamment une relation lesbienne de manière particulièrement dénigrante. Mais il pointe aussi plusieurs éléments du sexisme mâle. Alors… Peut-être est-ce moi qui ai vu les aspects positifs et rien qu’eux. Il est loin de faire le procès du masculin qui est devenu évident aujourd’hui (violences sexuelles, plafond de verre, harcèlement…). Faut-il le reprocher à lui, ou à son époque de féminisme encore débutant ?

(Je vois même que trois romans de Merle, dont celui-ci, L’île et Mallevil, sont analysés longuement par deux auteurs (un homme une femme) en 2018 dans une revue : « ROMAN 20-50 », N°65, Juin 2018… (« Un demi-siècle après leur parution, ces romans exigeaient d’être relus par les meilleurs spécialistes parce qu’ils résonnent aujourd’hui d’une singulière actualité, posant les questions les plus aiguës de notre présent : la crise écologique, celle des réfugiés et les suites de l’affaire Weinstein« ).

* * *

Pour finir, deux extraits plus distrayants du livre, dans la période de domination apaisée des femmes, avec sa part de sexisme à l’envers :

Mais tu es splendide, Ralph ! L’œil vif, le poil luisant ! On voit du premier coup d’œil que tu es très bien soigné par tes femmes  (rire), bichonné ! étrillé ! nourri ! Et quelle élégance ! Je suis si contente que la mode du blouson serré à la taille ait remplacé la veste. Elle avantage les hommes dans ton genre, minces et musclés. Surtout quand on le porte, comme c’est ton cas, avec un pantalon collant. Tu as des fesses de toréador, Ralph ! Sans compter es autres avantages (rire). Franchement, en te voyant arriver, j’avais l’eau à la bouche. Un seul regret : que tu n’aies pas adopté la braguette à l’allemande ! Elle commence à faire fureur à New York et, pour ma part, je la trouve très séduisante. (…) Tu vas te faire enlever, cher Ralph. Cela se fait beaucoup en ce moment.Des gangs de trois ou quatre femmes. Oh, rien de commun avec l’affaire du fameux M. B., tu te souviens ? Il n’y a ni sévices, ni torture. Le procréateur est relâche avec égards dès qu’il a rempli son office.

(Un peu après, comme elle a des coups de téléphone à donner avant de quitter le restaurant pour se faire faire un enfant, il regarde un magazine) :

Signe des temps nouveaux, rien que des hommes. Beaux, musclés, velus. Réclame pour une salle de bain de luxe (avec une robinetterie dorée), un brun avantageux est ssi sur le rebord d’une baignoire bleue, nu ou presque, une étroite serviette jetée sur ses pudenda, mais de façon à en laisser deviner la forme et le volume. Sa pose confiante et ses yeux x amicaux vous donnent l’impression qu’en achetant la baignoire, ce vigoureux procréateur pourrait vous être donné en prime. Plus loin, un blond, nu lui aussi, mais avec décence, tourne vers vous une fesse musclée et une aisselle poilue pour vous assurer que le désodorisant dont il se sert lui permet de transpirer sans incommoder personne. Et voici — je l’aurais parié — un assortiment impressionnant de braguettes à l’allemande, photographiées en gros plan avec contenu. En référence, au centre, la braguette à l’allemande historique telle qu’on peut la voir dans les peintures du XVIe siècle — en Allemagne, certes, mais aussi en Flandre; et en France sous Charles IX — ces précisions érudites donnant de la dignité au retour de cette « mode charmante  » (sic) mais adaptée à notre époque. Ainsi, plus d’aiguillettes difficiles à dénouer, mais une fermeture éclair dissimulée derrière une seyante broderie. Deux écoles : (…)

Ah, certes, rien qu’à vois ces réclames, je n’ai plus la moindre illusion à me faire : le sexe dominant, c’est l’autre.

On peut effectivement faire deux lectures opposées. Approbation ou avertissement de l’auteur ?

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Guérir de la haine masculiniste : genre, classe sociale et frustration des hommes

Je voudrais juste signaler deux articles qui abordent la violence des hommes d’un point de vue de la domination masculine et de la frustration. Ceci vient bien à la suite de mon billet récent « Pas de déconstruction du masculin sans attention aux classes sociales ».

Le premier article est de l’avocate Selma Benkhelifa, sous le titre « Tuerie en Nouvelle-Zélande  : osons parler d’un terrorisme raciste et… masculiniste » et a paru ici dans le magazine féministe belge Axelle. Il est aussi reproduit ici.

Les tueries de masse – que le FBI définit comme quatre meurtres ou plus survenant lors d’un événement particulier, sans répit entre les meurtres – sont toujours le fait d’hommes. Que ce soit une tuerie raciste ou un jeune déboussolé qui tue indistinctement dans son école, ce sont des hommes. Il n’y a quasiment aucun exemple de tuerie de masse commise par une femme.

Après avoir montré que les armes en libre circulation sont un problème mais pas une explication, l’autrice continue :

Peut-être faut-il aussi chercher une explication dans les motivations masculinistes des auteurs. Pour revenir à Christchurch, le « grand remplacement » est une théorie masculiniste. L’idée est de reprocher la « crise civilisationnelle » non pas au capitalisme, mais au féminisme. Si on résume cette théorie fumeuse, les droits des femmes, leur émancipation et le planning familial sont la cause de la baisse de natalité en Occident. Puisque dans d’autres contrées, la natalité est beaucoup plus importante, le « remplacement » serait inévitable. La maternité n’est vue que comme une arme de pouvoir entre les mains des hommes, les femmes qui accouchent ne sont que les outils. Logiquement, la crainte du remplacement est aussi utilisée pour lutter contre le droit à l’avortement.

Et elle conclut :

C’est peut-être cela, le point commun entre les différents tueurs de masse, et ce qui explique que ce sont tous des hommes. Ils sont convaincus de leur supériorité et de la légitimité de celle-ci : tout ce qui ébranle cette certitude (une déception personnelle, un échec, la défaite de Marine Le Pen aux élections…) met à mal toute la construction identitaire. Depuis l’avènement du patriarcat, les femmes ne sont jamais absolument convaincues de leur supériorité. Même les plus racistes des femmes ne sont jamais dans cette position de suprématie absolue. Tuer des gens sans défense, indistinctement, c’est un acte de pouvoir absolu : aucune femme ne ressent ce besoin de pouvoir absolu. Il ne s’agit bien évidemment ni d’une certitude ni d’une affirmation scientifique. Juste une piste de réflexion.

Dans le cadre de cet article, Selma Benkhelifa fait une brève référence à Mickael Kimmel (sociologue américain dont nous avons parlé en début 2019), dont une présentation par Marie-Cécile Navez a paru dans le Magazine littéraire du 28 mai 2018, qu’on trouvera ici et qui est titré : « Pourquoi les terroristes et les tueurs de masse sont-ils la plupart du temps des hommes ? » en s’appuyant sur son livre « Healing from hate » (Guérir de la haine, Comment les jeunes hommes entrent dans — et sortent de — la violence extrémiste), 2018.

Et l’autrice de l’article explique :

Tout au long du livre, Mickael Kimmel met en garde le lecteur : le genre n’est pas le seul prisme d’explication de cette violence radicale. Les facteurs sociologiques, psychologiques, familiaux sont multiples ; les dimensions collective et individuelle sont complexes dans la trajectoire de ses auteurs et adeptes. Mais le genre, autrement dit une certaine construction sociale du masculin (et du féminin), est toujours présent. Si expliquer n’est pas justifier, pour combattre efficacement un phénomène, on ne peut faire l’économie de son explication. Cependant, lors des instructions judiciaires ou des procès relatifs aux tueries de masse et au terrorisme, le genre n’est presque jamais questionné par les décideurs politiques, les juges et les nombreux spécialistes mobilisés par ces derniers (psychologues, psychiatres, etc.). La raison en est, dit Kimmel, que les auteurs de telles violences sont précisément, dans leur immense majorité, des hommes. (…)

Chez certains, le décalage ressenti avec les normes dominantes et stéréotypées de la masculinité hégémonique, comme le dit la sociologue australienne Raewyn Connell, voire toxique, trouve dans la violence irréversible un exutoire. « Leur capacité d’exprimer et de vivre leur masculinité avec succès est de plus en plus réduite dans la société actuelle », écrit Kimmel. À la difficulté à trouver un emploi correspondant à leurs compétences, à l’absence de vie amoureuse, sexuelle ou conjugale satisfaisante – parfois en raison d’une homosexualité impossible à assumer dans son milieu social ou sa famille –, à l’impression d’avoir été « doublés dans la file » – selon l’expression de la politiste américaine Arlie Russell Hochschild – des ressources (école, études, travail, aides sociales) par les femmes et les minorités ethniques, au sentiment d’être opprimé par la promotion de l’égalité femmes-hommes et des droits, codes et contenus culturels des LGBT, s’ajoute très souvent le fait d’avoir été, dans l’enfance, victime de harcèlement et/ou de violences sexuelles. Les hommes qui intègrent des groupes violents ou terroristes peuvent aussi avoir subi une stigmatisation institutionnelle et des discriminations liées à leur origine ou religion supposées. (…)

Un jour, pour beaucoup d’hommes aussi, une fissure s’opère. Le fossé devient trop grand entre la vie dans le groupe et les principes affichés par ce dernier : la rupture avec l’aspiration ascétique (djihadisme), la présence ou le contact avec des personnes issues des minorités (néo-nazis, militants anti-immigrés). Une dissonance cognitive, ainsi que le rôle de facteurs exogènes (rencontre amoureuse, reconnexion avec la famille, le fait d’avoir trouvé un emploi, etc.) et/ou l’arrivée d’un nouveau cycle de vie après une jeunesse tumultueuse, un « rite de passage » vers l’âge adulte, mettent au jour l’hypocrisie du mouvement, sans oublier qu’évoluer dans un groupe violent contraint à un mode de vie épuisant et dangereux.

Et elle conclut en appelant les politiques à un effort de recherche de terrain :

L’existence du tabou d’une masculinité « défaillante » par rapport aux normes dominantes ne doit jamais justifier les conséquences mortifères de la violence. Certains ont commis des crimes abjects et ont été condamnés à de longues années de prison. Pour faire sortir les individus d’une telle spirale mais aussi pour les empêcher de (re-)tomber dedans, parfois dès l’adolescence, il incombe au politique de construire un récit commun, contraire à ceux, identitaires, genrés, excluants, des extrêmes. C’est incontournable pour combattre le populisme et les tentations anti-démocratiques aux États-Unis, en Autriche, en Hongrie, en Pologne, en Italie, au Royaume-Uni, mais aussi en France, en Allemagne et dans beaucoup d’autres pays.

On se souvient que Trump a apporté son soutien aux suprémacistes blancs à Charlottesville en août 2017, alors même que l’un d’entre eux avait délibérément foncé dans la foule avec sa voiture, tuant une jeune femme. « Il en a même fait entrer dans son gouvernement et parmi ses conseillers », écrit Kimmel. Aux États-Unis, ainsi que l’écrit Kimmel, « les néo-nazis sont devenus davantage mainstream » depuis l’élection de Trump. De plus, l’administration Trump réduit le terrorisme à l’« islamisme radical » et a décidé de limiter à ce dernier les financements publics destinés à la lutte contre le terrorisme. « Life After Hate » est visé par ces restrictions. Cette association vise à combler le fossé entre les chercheurs, les militants et associations anti-racistes et le monde de la justice pour lutter contre l’endoctrinement néo-nazi. (..)

La violence masculine, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est ni un simple problème de vie privée, ni un simple problème de « psychisme », c’est une question politique globale, complexe. La masculinité toxique est un enjeu de politique publique.

Ces idées résonnent avec mon sentiment (répété) que les crimes de quelques hommes ne sont pas étrangers à tous les hommes. Mais aussi que la frustration des hommes doit être prise en compte. On parle en général de « la souffrance des hommes » et cela évoque selon moi ce décalage entre la masculinité vécue et la virilité identitaire (comme idéal à atteindre).  Mais cette frustration peut être décuplée par d’autres discriminations vécues, liée à l’origine sociale ou au racisme infligé, auxquelles il faut être attentif. Le masculinisme, le suprémacisme (blanc), l’extrémisme religieux sont des exutoires de la frustration.

Je vous recommande donc d’aller lire ces articles.

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Pas de déconstruction du masculin sans attention aux classes sociales

Il y a longtemps que je voulais concevoir un article sur ce thème. L’actualité de la « Ligue du Lol » et un article publié par Egalitaria sur son blog (qu’on trouvera ici https://egalitaria.fr/2019/02/13/quelque-chose-de-pourri-dans-la-masculinite/ ) sur « l’oppression en bande masculine » que révèle cette actualité, m’oblige à travailler cela. L’article de Egalitaria est excellent, instructif et éclairant. Mon but est uniquement de suggérer une piste supplémentaire.

Elle a écrit :

Ne nous leurrons pas : des « ligues du LOL », il en existe partout – dans les médias, les grandes écoles, les entreprises, la politique, et tous les lieux de pouvoir en général. Elles ne sont que l’expression d’une domination masculine qui entend bien résister à la mixité et à la prise de pouvoir des femmes. Une sorte de « backlash » organisé, qui compte sur la force du groupe pour mieux régner.

Au-delà d’une possible réflexion sur la classe sociale (il y aurait sans doute des choses à dire sur les milieux privilégiés, sur le sentiment de toute-puissance et d’impunité qu’éprouve « l’élite » intellectuelle de la société), cette affaire est surtout l’occasion de réfléchir à la domination masculine et à la façon dont elle s’organise.

À mon sens, l’affaire de la « ligue du LOL » met parfaitement en exergue la façon dont certains hommes utilisent l’oppression en bande organisée pour structurer une solidarité masculine qui leur permet :

  • De renforcer leurs liens et leur sentiment d’appartenance, en se regroupant autour de « valeurs » communes

  • De s’entraider pour gravir les échelons et monter dans la hiérarchie

  • D’exclure tous ceux qui ne leur ressemblent pas, c’est-à-dire qui ne correspondent pas à une masculinité perçue comme représentant le « neutre » et l’universel. Et, ce faisant, de conserver leurs privilèges.

Ce « boys club » permet donc aux hommes de se coopter, se promouvoir, se protéger, et bien sûr de monter dans la hiérarchie – un système particulièrement efficace, puisqu’il ne se fonde ni sur le mérite ni sur les compétences.

Ainsi, la domination masculine est pyramidale. Ce sont des hommes qui se font la courte échelle, s’aident mutuellement à grimper, se recommandent les uns les autres, tissent une toile autour de leurs « adversaires » (les femmes, les gays, les « minorités ») pour mieux les exclure des sphères qu’ils entendent être les seuls à occuper.

Je lui faisais remarquer que les futurs journalistes sont promis à pouvoir fréquenter le pouvoir et que cela peut induire un positionnement de dénigrement actif des autres (femmes, blogueuses&gueurs) en même temps que de survalorisation de soi. Elle m’a renvoyé à une remarque effectivement mise en avant au début de son article (et je viens de la citer) mais me mettait en devoir de développer ma remarque, rejoignant ainsi une intention ancienne de ma part. D’où cet article.

***

On sait qu’il y a différentes hiérarchies qui traversent les sociétés. Pour le dire vite, le genre (masculin/féminin), la couleur de peau (blanc, noir, etc.), les classes sociales (bourgeois/aristocrates, agriculteurs, ouvriers, déclassés), les nationalités ou communautés (intégré/étranger à elles). Certaines communautés peuvent être vues négativement dans de nombreux contextes nationaux ou continentaux, tels les juifs, les arabes… et bien des minorités nationales le sont à l’échelle d’une nation. Sans parler de relations héritées de situations coloniales. Et les groupes linguistiques, les religions, etc., peuvent aussi être source ou motif de discrimination.

La liste est longue et je ne suis pas certain qu’elle puisse être complète. Il y a les discriminations liées à une profession, telle la prostitution mais aussi le statut de « serviteur » d’une personne dominante, ou à un niveau professionnel (le personnel de nettoyage, de collecte des déchets, etc.). Il y a aussi des discriminations individuelles, liées à des critères physiques ou mentaux (le handicap) ou d’age ou que sais-je encore.

Et pour chaque hiérarchie, il y a des pratiques de domination/soumission et des effets qui sont les violences, le mépris, les discriminations, les inégalités.

Certaines personnes peuvent combiner des situations de domination (homme blanc bourgeois, comme c’est mon cas) ou de soumission (la femme noire au pays des blancs, par exemple ; mais déjà l’ouvrier noir dans les pays riches, etc.). Et des situations croisées, tel un homme « de couleur ».

On parle généralement « d’intersection » pour ces combinaisons de situations hiérarchiques. Mais le mot me paraît faible, car il perd l’idée de combinaison, à chaque fois spécifique, de telles discriminations. Je pourrais suggérer le mot d’ « entrelardé », tel qu’employé en géologie pour désigner des couches de matériaux qui se superposent et se mélangent parfois en cas de faille ou d’effondrement. Ce mot résonne également pour moi sur le plan de la psychologie, quand un traumatisme récent fait résonner un traumatisme davantage enfoui dans le passé.

Mais je conçois évidemment que ce mot qui provient d’abord du langage de la boucherie soit inconvenant pour évoquer des situations qui peuvent léser gravement des personnes au plan physique. Comment trouver le bon mot ?

Bref, les situations sociales des individus et des groupes ont tout du « sac de nœuds », et sont souvent non considérées pour ce qu’elles sont, parce qu’on ne s’attache qu’à un cliché dénigrant (« des barbares, des dangereux, des incultes ») sans veiller du tout à la situation vécue par la personne discriminée.

De plus, les situations de domination sont le plus souvent l’objet d’un déni de l’état social et de ses effets discriminants) : le bourgeois, l’homme, le blanc ne voient nulle part qu’ils dominent, mais simplement qu’ils peuvent prétendre à une supériorité naturelle et utile, non discriminante. Rappelons que c’est une femme blanche qui, choquée par l’affirmation qu’elle dominait les femmes noires, a ensuite constitué la « liste des privilèges » en tant que blanche, qui lui faisaient un joli « sac à dos » de ressources privilégiées et d’avantages tout en étant brimée en tant que femme. La démarche a été fructueuse, au point que de nombreuses listes de privilèges ou de discriminations ont été progressivement constituées. C’est une manière de bousculer « le déni de domination » en le rendant conscient.

***

La question de la classe sociale est donc un aspect des hiérarchies sociales, que je veux aborder ici. Pouvons-nous faire aisément un tableau sociologique des classes sociales, de leur culture propre, de leur état économique, de leur modes de relations particulières, et des interactions entre elles ? Bref, de ce qui structure notre société ? Vous en pourrez décrire quelques bribes, si vous êtes attentifs à la question. Mais c’est un sujet peu analysé, peu décrit. On s’en tient à des description sommaires. L’élite, les super-riches, les « 1% » sont le plus souvent réduits à un simple cliché, mal informé. Bref, la problématique est totalement taboue. Je vais juste dire deux mots (vraiment deux mots) de la bourgeoisie, et deux mots du monde ouvrier.

Par exemple (je m’inspire des travaux de Thomas Piketty), on parle souvent des « 300 familles » qui dominent une société, y font ce qu’elles veulent, y compris la distribution du pouvoir. Un rapide calcul ? En France, il y a 32 millions de foyers fiscaux :10% font 3,200,000 foyers, 1% rassemble 320,000 foyers, 0,1 % représente 32000 foyers et 0,01% (un foyer sur 10,000!) désigne 3,200 foyers. Comme les grandes familles combinent souvent de grandes fratries et de belles alliances et plusieurs générations qui se partagent ou qui gèrent ensemble une commune fortune financière, foncière ou industrielle, on peut estimer qu’on a avec ces 3.200 foyers, nos 300 familles. Par principe, il n’y a là aucun gros commerçant, aucun chirurgien, aucun intellectuel de renom ; ou alors, c’est un accident. Cahuzac, le fraudeur ministre du budget ? Un self made man à moitié fortuné. Ces gens-là sont dans les 1 % ou 0,1 %. Et les intellectuels atteignent en général le groupe des 10 %. De même les ministres et en général ceux que nous nommons « l’élite » ont un confortable revenu, mais qui ne fait pas une richesse toute-puissante.

Selon Piketty, en matière salariale maintenant (donc sans regarder les fortunes), les plus gros salaires représentent huit fois le salaire « médian » (50 % gagnent plus, 50 % gagnent moins). Ce salaire médian n’est pas bien plus haut que le SMIC, disons 1250 euros mensuels. Le gros salaire des 10 % les mieux payés fait donc quelque 10.000 € ? Que nenni, vous êtes déjà dans les 10 % avec un salaire de 3000 € mensuels, et les plus gros salaires sont le 1% des salaires. À ce niveau, vous avez sans doute des propriétés et des capitaux, donc des loyers/et ou des rentes qui arrondissent votre salaire ? Vous êtes encore un riche très moyen ! Redisons-le : votre médecin n’est pas riche, votre chirurgien est bien récompensé, mais ceux qui naissent avec « une cuiller d’argent en bouche », c’est à dire avec de la fortune qui se reproduit sans grand effort, on imagine mal qui ils sont. On nous vante des capitalistes nouveaux riches, comme Gates (Windows) ou Zuckerberg (Facebook) ou Brandon (Virgin) ou O’Leary (RyanAir) ; mais avez-vous jamais pensé (et ce ne sont que deux suppositions de ma part pour illustrer le raisonnement) que Jean d’Ormesson (Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d’Ormesson) n’avait pas besoin de gagner sa vie en publiant ses livres ? Que François Fillon ne voyait pas pourquoi il ne pouvait financer sa propagande par de l’argent public grâce à des comptes un peu « arrangés », plutôt que d’entamer la fortune qui maintenait l’entretien de son domaine foncier de châtelain ?

Bref, voilà deux mots tracés sur la « bourgeoisie » pour simplement dire qu’on ne sait souvent pas clairement de quoi on parle comme situations concrètes quand on parle de l’élite. Mais que des traits communs aux diverses strates bourgeoises peuvent être tracés. Par exemple, les grands bourgeois n’imaginent que rarement la violence qu’ils font exercer par leurs gestionnaires d’industrie, leurs métayers du domaine agricole ou forestier, dans l’intérêt de leur fortune. Bref, ils « s’en lavent les mains » et restent propres aux yeux de leur conscience, en ne s’approchant pas du « cambouis ». Quand on liquide une grande entreprise et qu’on condamne au désœuvrement durable des centaines de travailleurs, les actionnaires qui se partagent le capital ne s’imaginent pas responsables et le gestionnaire audacieux et cynique est félicité et rémunéré grassement pour cette décision financièrement heureuse… Une armée de bourgeois exercent des métiers d’élite et d’intellect (ministres, professeurs, scientifiques, hauts fonctionnaires et serviteurs directs du pouvoir, conseillers d’industrie et de communication, éditorialistes…) et s’estiment légitimes, indispensables au fonctionnement social (c’est à dire à sa structure de pouvoir) et payés à un niveau qui ne fait pas une future fortune : eux aussi exercent une violence sociale en légitimant la sélection sociale, la mainmise d’un pouvoir qui se reproduit dans les mêmes milieux. En France, la pratique des « Grandes écoles » (hiérarchiquement supérieures aux universités) assume ce type de légitimation des élites. (Le processus n’est pas le même en Belgique, et la sélection sociale s’y pratique par d’autres canaux). On dit souvent que la haute bourgeoisie entretient un « entre-soi » jaloux et excluant, qui la protège. Elle fréquente des lieux, des milieux que les « non-distingués » ne fréquentent pas. Elle n’aime pas devoir se trouver dans les transports en commun ou les ascenseurs ! Ce n’est pas tant la promiscuité qu’elle craint, que la confrontation. Cet entre-soi lui permet aussi de ne pas se remettre en question. Alors que les chefs gaulois étaient désignés en fonction de leur capacité à vaincre (et se faisaient dégommer en cas de défaite), alors que les seigneurs féodaux devaient être des modèles de bravoure, les aristocrates modernes et les bourgeois ont mis à l’écart toute proximité avec la violence. Pas de plaisir de la bagarre à mains nues pour eux au stade ou au bal du samedi soir ! Pourtant, la masculinité bourgeoise peut aisément exercer une violence sexuelle, par exemple sur le personnel domestique (thème littéraire choyé, loin des violences réelles), sur des prostituées « réservées » (de luxe) ; et elle peut pratiquer une violence financière, des délits d’initié, etc., qui ruineront d’autres personnes et la collectivité aussi, bien souvent. On imagine mal l’innocence consciemment cultivée par la bourgeoisie, nourrie de satisfactions esthétiques et culturelles, permettant de s’illusionner et d’oublier la vie des autres strates sociales, sauf à les magnifier dans une œuvre d’art. La prétention morale et la prétention culturelle sont les deux drogues addictives du grand bourgeois. Elles habillent le « souverain mépris » appliqué à tous les autres segments de la société que ces gens-là pratiquent avec délectation.

Pour ce qui précède, je m’appuie notamment sur une émission de télévision des années ’80, de la série Nuances à la RTBF, avec l’ethnologue Jean-Paul Colleyn, et qui mettait en évidence les pratiques différentes de « valeurs » (cultures/principes moraux) suivant les classes sociales. Elle fut longtemps disponible en médiathèques (il semble qu’elle est numérisée mais peu accessible – on en trouve un écho partiel ici https://www.magic.be/InterieurNuit/Sitedec/Social.html . Plusieurs travaux parlent de la « distinction » recherchée et affichée par ces milieux, par exemple « La distinction » ou encore « Ce que parler veut dire » de Bourdieu ou « Les héritiers » de Bourdieu et Passeron. On peut évoquer les travaux plus actuels de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon).

Le milieu ouvrier, maintenant, qu’en savons-nous ? Combien gagne un smicard, un chômeur ? (question piégeuse pour les grands bourgeois mais aussi les petits qui prétendent à être « l’élite »). Pourquoi les Gilets Jaunes ont des fin de mois difficiles ? Ils ne savent pas tenir leur budget, dit le mépris bourgeois, sans savoir. L’ouvrier a parfaitement conscience de la soumission qui lui est imposée. Le couple ouvrier, historiquement, a quitté la misère de l’emploi de salarié agricole (et d’aidante pour la jeune fille), il a choisi l’anonymat de la ville et des masses ouvrières. Il est tenu par un contrat de travail. Au XIXe, le développement de l’industrie lui laisse une grande liberté de chercher un autre travail, un meilleur salaire, un dépaysement parfois nécessaire. On va donc chercher à le contraindre et le soumettre par le livret ouvrier (où son histoire professionnelle ou répressive est rendue publique), par les règlements sociaux, par les interdictions d’emploi et même par les organisations syndicales, revendicatives mais disciplinantes, que le patronat va rapidement soutenir. Il est souvent dans la misère et le mal logement, et ne dispose d’aucune éducation, d’aucune culture. Il est tenu par les dettes, par l’alcool, mais que peut-il faire d’autre que des fêtes, des rigolades, du folklore traditionnel des sociétés rurales ? Il vit dans la malpropreté, la promiscuité. La propreté, il va l’acquérir au XXe siècle, et elle va devenir une valeur propre de sa classe : c’est un signe extérieur de richesse, d’un vivre mieux. Il « s’endimanche » pour singer le bourgeois ce jour-là. Il n’a que peu de souci de culture ou d’éducation scolaire : autant rester ouvrier, ne pas viser plus haut et se compromettre, s’écarter de ses pairs. Ce n’est que tardivement (années 50-60, avec les collèges, et les écoles professionnelles) que la classe ouvrière va laisser ses enfants s’intéresser à l’ascenseur social, avec la démocratisation des études pour les meilleurs écoliers.

On aurait difficile à imaginer la fierté identitaire qui a porté les classes populaires au sortir de la guerre et durant les « Trente glorieuses » (1948-1978). Les communistes sont puissants, les organisations syndicales sont fortes, les acquis de protection sociale sont amassés et percolent jusque dans les petites entreprises. Ce n’est pas la gloire et la fortune, mais c’est le logement moderne et la petite bagnole, le camping pour profiter des congés payés…

Mais la classe ouvrière est aujourd’hui totalement déstructurée. L’emploi a nettement reculé, les grandes entreprises réunissant des milliers de salariés ont disparu, volontairement pour liquider les « bastions ouvriers », type Renault Billancourt) puis par la délocalisation et l’automation. Et avec cela, les organisations ouvrières qui structuraient la classe prolétaire, qui lui apportait une culture commune, ont été liquidées sans qu’on s’en aperçoive ou qu’on l’explique.

Ainsi que l’a expliqué Beverley Skeggs, dans son livre : Des femmes respectables. Classe et genre en milieu populaire, Marseille, Éditions Agone, collection « L’ordre des choses », 2015, traduit de l’anglais par Marie- Pierre Pouly : dans la classe ouvrière, les hommes sont plus atteints dans leur identité que les femmes. C’est tout leur fonctionnement social qui a été déstructuré, c’est à dire ces moments de regroupement masculin et populaire à l’usine, au café, au stade, à la cité. Les épouses ouvrières sont tenues de gérer le ménage, de faire « tenir son rang » à la famille et aux enfants, de faire encore bonne figure de propreté. Et elles sont appelées à apprendre des petits boulots déclassés, de soin ou de propreté, mal payés et à horaire incomplet, mais rien n’est proposé aux hommes ou presque. (Elle évoque la période où Margaret Taetcher a liquidé la résistance ouvrière, notamment dans les bastions miniers). Plusieurs femmes avouent qu’elles ont pitié de leur époux et de la vie qui lui est faite, sans grande lueur d’espoir. Les livres de ce type sont rares ( en cherchant ma référence de Skeggs, je suis tombé sur la page https://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2012-1-page-114.htm qui paraît aussi intéressante). Et cela m’amène à parler de la hiérarchisation et de la discrimination des lieux, des quartiers et banlieues, et des villes ouvrières comme Saint-Étienne, Dunkerque, Roubaix ou Charleroi, et des stigmates qui y sont attachés par des clichés socialement entretenus et répétés. Edouard Louis aborde aussi ces thématiques, notamment dans Qui a tué mon père ?, où il essaye de décrire la déchéance sociale et sanitaire qui va emporter ce père qu’il n’a pas pu comprendre et aimer.

Arrêtons ici, pour ces deux mots sur les ouvriers. Ici aussi, la connaissance est de toute façons aussi limitée.

***

Et alors quoi, pour ce qui est de la déconstruction du genre masculin ? Par principe, j’estime que le cadre masculin est le même pour tous les hommes. C’est un cadre qui se résume à de la domination des femmes (et des hommes faibles), avec de l’exploitation sexuelle, de l’exploitation de travail ménager, de la violence économique et privée, et de la jouissance de cette domination (Cfr le résumé du féminisme par Léo Thiers-Vidal iciici). Mais on comprendra que cette domination se pratique selon des modèles et des contextes très différents. Autrement dit, qu’on peut mettre « tous les hommes dans le même sac » et que pourtant ils peuvent avoir des vécus très différents.

On constate de la violence masculine, physique et sexuelle dans tous les milieux sociaux. On constate de l’incapacité masculine à prendre une part des travaux ménagers (et de la charge mentale bien plus encore) dans tous les milieux. On constate de la répugnance ou de la maladresse à s’occuper des personnes et des relations humaines (le soin, le « care ») répandue chez tous les hommes. On pourrait presque dire que les hommes sont tous fabriqués dans le même moule.

Et pourtant, il y a aussi des différences manifestes. Pour bien des ouvriers, atteindre un niveau de salaire qui permettait que l’épouse « reste à la maison » était un idéal affirmé. Pour bien des bourgeois, c’est la multiplication du personnel domestique qui était l’idéal, et le rôle de l’épouse comme gestionnaire de la maison, mais aussi de la culture et de la morale, était recherché. (Je parle au passé, car ces visions caricaturales ont sûrement évolué, et notamment l’autonomie économique de la femme est moins combattu qu’auparavant). Et on peut comprendre que les hommes de la classe ouvrière vivent des frustrations (de soumission) que la haute bourgeoisie ne connaît pas. Mais on ne fait aucun rapprochement entre la soumission professionnelle de l’ouvrier et la soumission personnelle de l’épouse ! Pourtant ces deux types de soumission amènent les intéressés à des compromis, un refus de rébellion (refus du féminisme pour elles, refus de se battre collectivement pour eux) qui pourrait leur ouvrir les yeux…

Je ne veux pas dire que les situations sociales distinctes des hommes ouvriers ou bourgeois permettent de parler de Masculinités différentes. Je ne le crois pas. Je pense que tous les hommes ont à se confronter à leur même statut de dominateur, individuellement et collectivement (c’est le sujet d’un autre article à écrire), même s’il y a des variations d’expérience vécue. Il y a une « proximité de genre » offerte et partagée par tous les hommes d’une même société, avec des rituels communs ou proches (il y a des sports de prolo et des sports de bourge…). Ils se reconnaissent, même s’ils se méprisent dans leurs relations entre milieux sociaux distincts (peu fréquentes).

Il y a sans doute des variations, et des visions sociales distinctes, et cela amène à penser que la communication sur la masculinité pourrait être déclinée avec des accents différents. Des hommes subissent une violence sociale particulière à leur milieu et traumatisante (violence qu’ils peuvent avoir tendance à reproduire) et il faut alors partir de cela. Mais cela n’est pas vrai pour tous, loin s’en faut. D’autres peuvent avoir vécu une violence individuelle particulière. Paradoxalement, le milieu bourgeois peut présenter des travers déshumanisants, avec des relations de parade et peu sincères.

***

Voilà pour le thème que je voulais brièvement aborder. Il est assez peu concret, car je n’ai pas mes notes et ma documentation accessible autant que je l’aurais souhaité. Mais je n’ai pas une compétence de sociologue et, encore une fois, ce n’est pas un sujet tellement exploré.

***

On peut alors prendre l’actualité de la « Ligue du LOL » comme un exercice pratique… Quel « entre soi » est révélé par ces harceleurs ? Quel exercice du pouvoir ou quelles valeurs sont pratiquées qui faciliteront la fréquentation des élites politiques et économiques ?

Mais je renonce en fait à explorer ce sujet. Deux bons articles ont paru depuis ma rédaction (ci-dessus) sur l’affaire, notamment par Crèpe Georgette ici et par la revue Axelle ici, mais aussi par d’autres. Je m’abstiens donc.

 

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Les ecclésiastiques sont simplement des hommes

(Avec un post-scriptum, qui vient bien pour introduire le commentaire reçu).

L’Église romaine aurait voulu conserver sa réputation en niant les faits. Ou alors en les minimisant. Ou alors en gagnant le temps de la prescription. Ou alors en réglant les problèmes en vase clos. Ou alors par tous ces moyens à la fois.

On peut se demander si les croyants vont encore rester longtemps aveugles devant la double crise de sexisme violent qui frappe l’Église. Et si l’institution perdurera, privée à ce point de jeunes vocations qu’elle doit créer des filières pour implanter des prêtres du Tiers-Monde qui viennent coloniser ses paroisses occidentales.

Au dernier sommet consacré à la pédophilie des ecclésiastiques, le Pape a déclaré que certains prêtres se laissaient corrompre par une non-maîtrise de soi qui les transforme en « outils de Satan » : cette explication magique ne convaincra que ceux qui le voudraient bien.

Le lendemain du sommet, on apprenait que le prélat « N°3 » de la hiérarchie romaine était condamné en Australie pour abus pédophiles avérés. A croire que le Pape n’avait pas consulté Satan avant de le nommer à un poste prestigieux !

Ce soir, Arte diffuse un reportage sur les abus subis par de jeunes religieuses de la part de prêtres développant des explications magiques pour mieux les manipuler sexuellement.

Ces mouvements citoyens qui en appellent à la vérité des faits, sont d’abord des mouvements de victimes qui ne peuvent plus accepter le déni. Ce sont les victimes de la pédophilie (et en majorité des garçons devenus adultes) qui se sont constitués en groupe de pression et qui luttent depuis des années pour vaincre cette omerta. Le sommet de février au Vatican est pour eux une immense victoire et en même temps une immense déception : s’ils ont mis un pied dans la porte, on est loin de voir un résultat en terme de décisions concrètes. Ce sont maintenant les religieuses qui se sont résolues à prendre la parole en public, puisque les rapports déjà transmis au Vatican il y a plusieurs années n’ont donné aucun résultat ni aucun retentissement.

C’est aussi un prolongement du mouvement #MoiAussi qui a libéré la parole de toutes les femmes et montré l’étendue du problème de la violence masculine et l’étendue du déni persistant.

Car, loin des explications magiques ou psychologiques, les ecclésiastiques sont simplement des hommes. Bien évidemment, on voudrait trouver des causes spécifiques, et on ne manque pas de les évoquer comme hypothèses : jeunes gens immatures et craintifs faisant le choix de la chasteté sans savoir, pervers ayant caché une pulsion, ou que sais-je encore. Bref, des cas « spéciaux », égarés parmi des hommes d’Église qui n’ont rien à se reprocher. Mais c’est une illusion et une autre explication magique. Les ecclésiastiques sont simplement des hommes. Et c’est la domination masculine inculquée qui les incite à franchir le pas de l’abus sur des femmes et des enfants.

Devenir prêtre c’est faire le choix d’obtenir un certain pouvoir, pouvoir moral sur les consciences et les comportements, pouvoir d’entendre les croyants dans leurs aveux intimes et de les « condamner » symboliquement à des prières, c’est à dire à leur offrir une déculpabilisation individuelle et secrète à bon compte. Et pouvoir de ne pas dénoncer les individus à la justice des hommes (devoir citoyen légitime pourtant) au nom du sacro-saint « secret de la confession ». On appelle ce pouvoir un « ministère », un pourvoir de parole en délégation du pouvoir divin.

Un tel pouvoir peut inciter à des abus plus aisés à commettre. Et la justice des hommes prévoit des peines aggravées quand il y a abus de son autorité sur la victime.

Mais la pédophilie est accessible à bien des hommes, dont les adultes incestueux dans le cercle de famille, dont divers animateurs de mouvements de jeunes également. On peut supputer que des hommes ayant une tendance forte à la pédophilie pourraient rechercher spécialement la compagnie d’enfants dans un cadre professionnel. On a fait cette hypothèse pour les prêtres. Mais on peut tout autant postuler que c’est la position de pouvoir octroyée au prêtre qui libère sa tolérance à abuser de sa position. (En ce sens, il serait illusoire de penser qu’une sélection préalable ou des sessions de sensibilisation au séminaire pourraient changer la donne).

On est évidemment dans l’abus sexuel masculin classique dans le cas des religieuses manipulées et violées. Avec abus d’autorité sur des personnes souvent affaiblies psychologiquement (par exemple pour faire le choix de vivre en communauté). La pratique est bien connue dans nombre de sectes menées par un « gourou » manipulateur, et on ne se fait pas faute de dénoncer ces dérives morales des sectes. Et soulignons que cette approche manipulatrice se fait souvent par une attention accrue aux relations psychologiques, qui montre que quand un homme trouve son intérêt à être dans le « care », le soin aux âmes, il y arrive sans effort !

C’est par dessus ces crimes sexuels commis que vient s’ajouter la loi du silence qu’a pratiquée l’Église depuis toujours. Ce déni est une violence intolérable de l’institution. L’Église s’est placée au dessus des lois, elle a mis sur pied des tribunaux privés et secrets. Ceux-ci ne garantissent ni la procédure équilibrée, ni l’indépendance du tribunal, ni la publicité des débats et des décision, ni les lieux d’enfermement (qui n’en sont pas : une vie en cellule de moine en abbaye est une participation à une vie collective qui n’est pas celle d’une prison : elle ne présente pas de gardiens !). D’innombrables évêques ont couvert des crimes et ont ainsi lésé gravement des victimes. La plupart du temps, les gouvernements se sont résolus à trouver progressivement (avec bien des erreurs et des délais intolérables pour les victimes !) des systèmes hybrides, à coups de commissions d’enquête parlementaire (cas de la Belgique), avec des groupes d’enquête et d’écoute des victimes plus indépendants… mais sans vraie maîtrise pénale, et souvent en coordination maintenue avec les autorités ecclésiastiques. D’autant que les délais de prescription étaient traditionnellement trop courts pour ces plaintes de victimes jeunes et très traumatisées.

Dans cette histoire, l’Église se fait championne de la domination masculine. Et de ses pratiques de violence sexuelle sans frein et dans l’impunité. On a dit que des évêques d’Afrique et d’Asie ne voulaient pas admettre le problème reconnu en Occident et qu’il faut donc donner du temps au temps. Mais c’est ce qui a été fait depuis trop longtemps !

Il faut dire enfin que le problème est clairement celui de la domination masculine. Préconiser (comme je l’ai longtemps pensé) que le mariage des prêtres serait une solution apaisante me parait finalement un rafistolage hypocrite. Car cela revient à considérer le mariage comme le cadre légitime de l’abus masculin ! Comme le dérivatif des pulsions ! (On a parfois attribué ce rôle à « la bonne du curé ». Mais dans cette remarque, et même ce folklore, on culpabilisait plutôt la femme que l’homme d’Église !). C’est en quelque sorte reconnaître que la domination masculine est toujours un pouvoir abusif auquel la société procure un cadre légal.

Tant qu’on aura pas atteint la déconstruction de la masculinité comme domination, on n’aura rien résolu. Faut-il laisser se continuer ainsi ces violences ? Sans doute, de nombreux hommes ne franchissent pas vraiment les limites (bien que : qui d’entre nous n’a pas répété une blague sexiste, qui d’entre nous n’a pas un peu insisté pour avoir une satisfaction sexuelle, qui d’entre nous… ? Il faudrait sans doute redire et détailler point par point aux hommes les lois récentes ou moins récentes qui criminalisent le sexisme ). Et, parmi ceux-là qui ne franchissent pas les limites, des prêtres autant que d’autres hommes ordinaires. Faut-il pour eux crier au miracle ? Peut-être sont-ils davantage sensibles à l’interdit (des violences sexuelles) qu’au simple respect absolu de la personne humaine dans la relation… Voilà pourquoi une déconstruction pratique est plus importante que les simples principes moraux qui parlent d’interdits et d’égalité  « sans que cela ne nous empêche de dormir ».

***

Post-scriptum. On révèle aussi que l’Église, et spécifiquement la Curie Romaine, regrouperait un grand nombre d’homosexuels. A ce sujet, il n’y aura rien à dire a priori. Les homosexuels ont bien le droit de trouver des modes propres de se retrouver.  Mais il y a peut-être des choses à dire a posteriori. Finalement, l’Église apparait comme une structure où la sexualité « selon les normes de la société » (c’est à dire l’hétérosexualité organisée dans le but de la reproduction sociale) n’a pas cours. Elle prend bien hypocritement le déguisement de la chasteté, mais tolère en son sein toutes sortes de sexualités que la société n’organise (n’organisait) pas. En tant qu’organisation sexuelle déviante (au sens social), elle se rapproche de certaines sectes, mais aussi d’organisations de commercialisation du sexe hors-la-loi, comme la prostitution ou la pornographie. Prétendûment chaste, elle charrie en son sein le pire et pour l’ensemble l’inhumain avec une conception des relations humaines qui s’abstrait prétendûment du sexe.

(Et pourtant, elle a historiquement imposé le « mariage sanctifié » et la bénédiction du lit nuptial aux Seigneurs féodaux qui pratiquaient l’union libre et les concubinages ! Mais ces histoires nous entraîneraient trop loin.)

En écrivant cela (dans ma tête), je découvre soudain le commentaire apporté à mon texte, et je pense que mon post-scriptum tel que rédigé finalement et ce commentaire (que j’approuve et apprécie) se rejoignent.

 

 

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« brouillon » (une lettre d’hommes)

Je republie ici la lettre d’interpellation — excellente — produite par ZéroMacho et qui concerne l’examen par le Conseil Constitutionnel d’une plainte contre la loi du 13 avril 2016 qui a établi la pénalisation des clients « prostituteurs » (demandeurs de prostitution). En fait, nous étions quelques-uns à faire connaître cette lettre quand elle est apparue, mais il nous a été demander de postposer notre publication, car on annonçait que « Le Journal du Dimanche » la publierait sans doute en se revendiquant d’un « scoop » ou d’une « exclusivité ». J’avais donc remis mon article dans mon tiroir « brouillons » avec une mention « à publier le 28 février ». Ce que mon serviteur robot vient de faire ! Alors que je l’avais fait de moi-même, encore en janvier… (L’Intelligence Artificielle a encore des progrès Relationnels à faire).

Je profite de ce petit « chapeau » pour insister sur autre chose. C’est faire beaucoup trop d’honneur à cette bonne démarche ! Beaucoup trop d’honneur à ce bon geste des hommes en lui donnant un parfum de généreux altruisme du dimanche. Car c’est (comme d’habitude) d’abord une coalition d’organisations luttant depuis longtemps contre la prostitution qui ont mené campagne pour équilibrer la force des opinions voulant influencer le Conseil Constitutionnel. Quelles forces ? D’un côté la coalition des « plaignantes » : des « travailleurs du sexe » (qui réunit sans doute une majorité de femmes, mais aussi quelques hommes au travail – et qui ne représente pas, loin s’en faut, l’ensemble des travailleuses du « secteur » (économique…), dont la plupart n’ont pas le droit ni les moyens d’exprimer leurs volontés librement !) et, bien évidemment, sans doute dans l’ombre, la coalition des « industriels du sexe », tous ces « gentils organisateurs » qui s’en mettent plein les poches en exploitant le corps (et l’équilibre et le bonheur) d’autrui. De l’autre côté la coalition de nombreuses associations qui offrent une aide et un espoir aux prostituées et parfois depuis très longtemps (le Mouvement du Nid est créé en 1946, reprenant une action entamée avant la Guerre), et d’importantes associations féministes, telles Osez le féminisme et La CLEF (Coordination française des mouvements européens de femmes) et d’autres.

C’est donc faire beaucoup trop d’honneur aux hommes que de mettre en avant leur démarche qui est donc très secondaire. Néanmoins, cette organisation masculine d’alliance avec les mouvements féministes a le mérite d’exister et d’avoir pris comme premier objectif l’abolition de la pratique masculine du recours à la prostitution. Une organisation et un « manifeste » qui a trouvé de nombreux appuis masculins en France et en Europe mais dont les actions restent très faibles et dès lors confidentielles. Le machisme a encore quelques beaux jours devant lui ? Donc, persévérons ! Et réjouissons-nous que le Conseil Constitutionnel n’ait pas trouvé de raison fondamentale de détricoter la loi de 1916.

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil constitutionnel, vous allez examiner une Question prioritaire de constitutionnalité visant à abroger la pénalisation des clients-prostitueurs prévue par la loi du 13 avril 2016, c’est-à-dire à rendre de nouveau légal l’achat d’actes sexuels.

Nous, les hommes, sommes l’immense majorité des clients de la prostitution. Avant la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées », nous jouissions librement et sans complexes du droit, contre paiement, de disposer sexuellement de personnes dites prostituées. C’est ce même droit que certains voudraient aujourd’hui graver dans le marbre constitutionnel au nom de curieux principes : est-ce à dire que nos éventuelles difficultés sociales ou relationnelles, nos fantasmes, nos pulsions prétendument irrépressibles, ou notre simple statut d’homme nous autoriseraient à louer un être humain, le plus souvent une femme, sans aucune considération pour elle et pour son propre désir ?

Ce privilège archaïque nous permettant de contraindre une personne à un acte sexuel contre de l’argent, nous n’en voulons pas ! 

Nous n’avons rien à gagner à cet acte qui fait de nous des agresseurs ne pouvant jouir qu’en dominant l’autre. Acheter un corps, très majoritairementcelui de femmes en situation de précarité ou de détresse, souvent trompées par des proxénètes ou des trafiquants, nous enferme dans un rôle de prédateur.

Un principe de précaution élémentaire nous impose de ne pas ajouter cette violence à toutes celles qu’elles ont, le plus souvent, déjà subies : machisme, maltraitances, agressions sexuelles…

Pénaliser depuis 2016 des clients-prostitueurs a été un puissant symbole adressé à tous les hommes. Cela nous a obligés à réfléchir à notre rapport avec les femmes, à notre sexualité.

Voulons-nous continuer à contraindre et à violenter des femmes ? À ignorer la situation sociale, économique, culturelle qui les condamne à la prostitution, et donc les inégalités dont elles sont victimes, en France et dans le monde ?

A l’heure où, dans le monde entier, elles sont enfin des millions à dénoncer le harcèlement sexiste et sexuel qu’elles subissent, n’y a-t-il pas d’autre urgence que celle d’inscrire dans nos principes fondamentaux un « droit de harceler » tristement négocié avec un billet ?

Nous ne voulons plus de ce système patriarcal, inégalitaire et porteur de toutes les violences : verbales, physiques, sexuelles, psychologiques.

En nous interdisant d’acheter le corps d’autrui, le législateur a posé comme principe que les femmes ne sont pas prédestinées à servir d’exutoires ou d’objets de défoulement aux hommes,lesquels ne sont pas davantage prédestinés à se comporter en prédateurs sexuels. C’est plutôt ce principe-là que nous voulons voir confirmé par la loi.

Nous affirmons que les femmes sont nos égales en tous points, et qu’il ne peut y avoir d’égalité tant que des hommes pourront, en payant des femmes, leur enlever le droit de dire non, droit si chèrement acquis et aujourd’hui si unanimement célébré.

Nous affirmons que la liberté sexuelle n’est pas à sens unique : elle ne peut se construire que dans une relation égalitaire, sur la base d’un désir réciproque. Nous voulons vivre dans une société où les infinies possibilités de la sexualité humaine s’expérimentent entre personnes libres et désirantes.

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil constitutionnel, ne sanctuarisez pas le statut d’agresseur sexuel ! En cette période de grands changements dans la société, offrez-nous la possibilité de changer avec elle,affirmez le principe d’égalité femmes-hommes !

Cordialement,

Les responsables de Zéromacho

 

Il y a sûrement dans votre entourage des hommes prêts à dire publiquement NON à la prostitution et OUI à l’égalité femmes-hommes. Prière de leur proposer de signer le manifeste sur le site zeromacho.org ! L’union fait la force !

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