Tous les hommes sont complices de « certains hommes »

« C’est du grand art, de dénaturer les faits. Un art masculin, à n’en pas douter ». J’avais ainsi conclu un article précédent sur la capacité des journaux (souvent par les titres) à édulcorer les faits, même face à la tuerie (trois morts),  quand la violence est perpétrée par un homme.

Un texte tout récent de Crêpe Georgette revient sur cette question du déni de la violence masculine, texte excellent qu’on pourra lire ici. Elle montre que ce sont les hommes qui interdisent qu’on énonce clairement la violence des hommes, qui réclament des périphrases et des distinguo qui empêchent de dénoncer le genre homme derrière les violences des hommes. Ils veulent rester sur leur petit nuage de maîtrise de soi, glorieux et garni de belles valeurs, et ils l’exigent :

Je regarde le chiffre effarant, affolant des violences sexuelles, dont les hommes ne cessent de me dire que cela devrait être mon unique et seul combat et je le vois s’éloigner car je suis trop occupée à chercher mes mots pour ne pas blesser les hommes.
Je sais qu’ils sont blessés lorsque je parle des violences sexuelles. Blessés que je puisse les en croire auteurs. Blessés que je puisse les comparer avec ceux qui violent et que je ne définis pas plus précisément ce qui entretient un doute insupportable entre les hommes qui ne violent pas et les hommes qui violent. Blessés que tout mon discours ne soit pas mieux choisi, mieux construit, mieux écrit afin de ne pas les stigmatiser.
Il se joue alors un jeu étrange entre eux et moi, dont on feint de ne pas connaître les règles mais dont on connaît l’issue.
Ces hommes vont me presser de questions, de demandes de références, de leur expliquer la totalité du féminisme, des violences sexuelles aux tâches ménagères en passant par l’inégalité salariale. J’aurais droit à la mauvaise foi, aux arguments homme de paille. Tout mon défi sera de chercher les bons mots, la bonne phrase, la bonne tournure. Toute mon attention sera concentrée sur le fait de ne pas leur déplaire, et que peut-être ils deviennent moins des ennemis de classe, des dangers directs ou indirects, des participants actifs ou passifs au sexisme. Tout leur discours sera sous-tendu par la menace suivante : « SI tu n’es pas gentille, SI tu ne réponds pas à toutes mes questions, SI tu t’énerves, alors je serai un ennemi du féminisme et cela sera ta faute ».
Les femmes sont en général vues comme responsables des violences sexuelles qu’elles subissent. La boucle se boucle. Si nous n’expliquons pas gentiment aux hommes qu’il faut pas violer, alors ils le feront.

Et cela leur permet également de dénigrer le féminisme comme violent et destructeur : il faut se limiter à viser poliment « l’égalité » entre personnes de bonne volonté. Sans s’arrêter à quelques violences masculines accidentelles, qu’il faut traîter comme des faits divers, perpétrés par des malades, pas des hommes.

Et pourtant les hommes sont bien conscients qu’ils dominent les femmes, qu’ils les exploitent et les oppriment, y compris sur le plan sexuel, ainsi que l’a montré Léo Thiers-Vidal, dont j’ai parlé ici  (mais sans présenter toutes ses conclusions). Leur déni est donc un trait particulier des hommes, de tous les hommes. Même s’il est souvent adopté aussi par les femmes, qui ne souhaitent pas vivre dans le dénigrement permanent de leurs parents masculins (père, compagnon, fils…) et ressentir sans cesse cette colère qui est en elles.

C’est un peu cette attitude commune, ce déni, qui refuse de dire ce qu’il est est des hommes, qu’on retrouve dans la présentation de l’étude australienne abordée dans le précédent article. Deux femmes hautes responsables de l’Université et des Droits Humains en Australie confirment le discours : trop d’étudiants sont victimes, pas de cela chez nous — mais ne disons pas qui sont les auteurs. Elles cherchent à ne pas choquer les hommes, pour pouvoir les atteindre par un discours neutre. Et Crêpe Georgette invite à en sortir :

Il faudra admettre que les hommes n’ont pas le droit de disposer du corps des femmes, du corps des enfants et du corps d’autres hommes. Cela les rend très malheureux je le sais, on me parlera de leur misère sexuelle pendant que je parlerais de viol. On comparera le fait de ne pas pouvoir baiser alors que je parle du fait de ne pas violer.

Je voudrais, ne serait-ce que 5 minutes, que les hommes ressentent l’insupportable sentiment d’injustice lorsque je constate les violences sexuelles subies par les femmes. Cette guerre. Ce terrorisme. Cette terreur infligée à l’ensemble des femmes qui vise à contrôler insidieusement nos mouvements, nos déplacements, nos fréquentations, notre sexualité, notre habillement, notre rapport aux hommes, à tous les hommes. (…)

Pendant ce temps, les hommes se demandent pourquoi les féministes disent « les hommes » au lieu « des hommes ».
Pendant ce temps, des hommes me disent que lire ce que j’écris, lire des récits de violence sexuelle est « dur mais qu’ils arrivent à ne plus se sentir mis en cause ». C’est tout ce que ce que cela suscite. Ils ne se sentent plus accusés (alors qu’ils le sont), ils ne se sentent plus visés (alors qu’ils le sont), ils ne sentent plus ma colère (alors qu’elle est là, intacte, entière, brûlante). Ils sont tranquillisés ; je ne les visais pas eux et c’est bien tout ce qui importe n’est ce pas.

Un excellent article, sur la complicité tacite des hommes avec « certains hommes ».

Cet article a été publié dans Féminisme, patriarcat. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Tous les hommes sont complices de « certains hommes »

  1. Ping : Ne pas fermer les yeux sur nous | Singulier masculin

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.