Ne dites plus « le papa met la petite graine » mais dites… avec Françoise Héritier (2/2)

En fait, je ne sais pas si cette expression est encore utilisée (en vérifiant, par exemple ici, je vois qu’elle circule encore parmi les enfants, et que les parents ont tendance à expliquer clairement comment le papa met la petite graine, sans rectifier l’image). Et j’avais publié un article précédemment, ici, où je m’appuyais sur un excellent livre sur la sexualité des insectes. Et je disais que le papa n’apporte pas « LA petite graine » mais que la maman fait un œuf chaque mois, et qu’il est expulsé sauf si le père vient féconder l’œuf (le coq fait de même). Le père apporte un chromosome (autant que la mère, ce qui amènerait à rapprocher « deux demi-graines ») et il apporte une partie de son ADN (c’est cela qui est le plus nouveau !), pour que la maman ne fasse pas des clones identiques à elle-même, ce qui faciliterait la tache aux bactéries et virus. Pour faire moderne, disons que le papa apporte du code supplémentaire au logiciel préparé par la maman…

Ce qui est frappant, c’est que les explications de type « papa apporte la petite graine » datent de la première antiquité humaine. Que ce sont les premiers hommes qui ont construit des explications sur ce qu’ils ont vu et interprété. Que Aristote apporte encore une explication basée sur l’ « à première vue » qui revient à dire que le père forme l’enfant au cours de la grossesse par ses apports fréquents de sperme…

Tout ceci pour vous introduire à la lecture de Françoise Héritier, une importante anthropologue ayant succédé à Claude Levi-Strauss et ayant prolongé fortement ce qu’il avait dit sur les systèmes de parenté et ajouté des découvertes sur l’inceste et les mythes.

Quelques extraits de Françoise Héritier, L’identique et le différent, entretiens avec Caroline Broué, Ed. de l’Aube, 2012

Caroline Broué : C’est tellement ancré profondément en nous que les avancées de la contraception ne suffiront pas à inverser la vapeur : il s’agit d’un changement de mentalité ?

Françoise Héritier : Il faut changer les mentalités. C’est bien cela qui est difficile à faire comprendre.  (…) Et cela demande qu’on en prenne bien conscience : tant qu’on en aura pas pris conscience en haut lieu, avec comme conséquence de modifier totalement le système éducatif, les mentalités ne changeront pas. Et il faut que tous, individuellement, on y travaille. Homme comme femme. (…) Mais cela prendra énormément de temps. (p. 86-88).

« Ce qu’il est important de comprendre, c’est l’enchaînement logique qui mène de la théorisation archaïque des rôles dans la procréation, à la prohibition de l’inceste, à l’obligation d’exogamie (se marier hors de son groupe), au lien d’alliances entre lignages, à la répartition sexuelle des tâches. Et fondamentalement, à la privation de liberté des femmes dans la jouissance de leur propre corps, à la privation de leur accès au savoir et aux fonctions d’autorité. (p. 74). (i.e. la valorisation différentielle des sexes).

C’est (le droit des femmes à la contraception) un élément essentiel parce qu’il porte sur très exactement sur le lieu ou la raison pour laquelle les femmes ont été mises en résidence et affectées à certaines taches, notamment domestiques, — parce qu’on les tenait pour des reproductrices de ce que l’homme implantait, et non pas pour des procréatrices à part égale avec lui ». (p.75).

J’ai dit, je crois, que l’on avait découvert l’existence des ovules et des spermatozoïdes qu’à la fin du XVIIIe siècle et qu’il a fallu encore deux siècles avant que, au début du XXe, on comprenne ce qui se passe au moment de la rencontre entre les gamètes : la scission chromosomique qui fait que chaque enfant hérite de la moitié du patrimoine de son père et de la moitié du patrimoine de sa mère. Et pour l’admettre, il a quand même fallu une longue querelle entre savants, les uns disant que l’enfant était tout entier dans l’ovule, les autres disant qu’il était tout entier dans le spermatozoïde. Ce qui veut dire qu’il est difficile d’échapper à des schémas simplificateurs comme ceux qui ont existé auparavant, et qui constituent à exister, parce qu’ils ont la vie dure, indépendamment des connaissances scientifiques que nous avons acquises. (p.73).

 

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Un commentaire pour Ne dites plus « le papa met la petite graine » mais dites… avec Françoise Héritier (2/2)

  1. Eh oui, papa semble tout faire avec cette explication ! On expliquerait déjà mieux les choses aux enfants si on leur disait que les deux parents apportent une petite graine. Les deux graines se rencontrent dans le corps de la maman et se mélangent. Avec ce mélange, la maman fabrique le bébé dans son ventre et accouche au bout de 9 mois. L’explication est simplifiée à l’extrême pour les enfants, mais elle conserve le travail qui est effectué des deux parts.

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