Penser le « travail sur soi » des hommes

Peut-on penser que les hommes ont un « travail sur soi » à faire ? En suite de la campagne #Moi aussi (j’ai été forcée par un/des hommes) et #Balance ton porc (rends publiques les cochonneries qu’il t’a fait), cela parait évident. Le phénomène est massif, on ne peut plus le nier, il y a quelque chose qui cloche dans la masculinité.

Plusieurs fois on a pu lire qu’on avait franchi un point de non-retour, qu’il fallait extirper le mal à la racine. Et il faut que ce soit vrai, que cela marque un échelon dans la bataille féministe. Il faut arriver à faire bouger les hommes. (Je discute plus loin des chances d’y arriver). On a d’ailleurs vu un ou deux hommes publics faire une démarche d’aveu et excuse générale, disant qu’ils ont certainement eu des attitudes de non respect, sinon même des gestes déplacés, etc. Je ne pense pas qu’ils étaient visés par une accusation précise, sinon d’une forme de complicité de silence dans leur milieu de stars. Bref, ils voulaient faire bouger les hommes autour d’eux, en payant de leur personne. Et ils voulaient s’engager à ne plus tomber dans l’un ou l’autre de ces « travers ».

Et ensuite ? Presque rien d’autre que ces déclarations. Comme le dit le site Feminist Current, ils doivent aller au-delà de confessions médiatiques. Mais comment prendre le mal à la racine ? C’est à croire que ce travail de changement des hommes est indescriptible, sinon impensable. Et qu’on en perd vite le chemin. Où est le point de départ qu’on puisse suggérer aux hommes ?

Deux attitudes de fuite devant cette difficulté sont souvent adoptées.

  • L’une est de dire que l’engagement pour l’égalité est positive, notamment sur le plan professionnel : en luttant pour l’égalité salariale, en revendiquant la parité dans les cercles de décision et dans l’avancement équivalent des « carrières » féminines et masculines. Mais je pense qu’un tel engagement de l’homme ne… l’engage à rien, sinon à se revêtir de bons sentiments. Cet avancement proposé aux femmes ne constitue pas un changement pour les hommes. Et ils veilleront à leur intérêt de carrière et leur accès à un poste de direction quitte à écarter une collègue autant qu’un collègue. L’altruisme n’a qu’un temps, il a des limites bien évidentes.
  • L’autre attitude de fuite est de proclamer qu’il faut enseigner surtout l’égalité et le respect à nos petits enfants, et notamment par une éducation égalitaire des petits garçons (et de rien adjoindre d’autre que cela). Je ne nie pas que le sexisme présent dans l’éducation doive être évité et déprogrammé (dans la tête des mères, des pères, des grands-parents, des encadrants… ce qui fait beaucoup !) et que le respect entre garçons et filles doive être transmis et exigé. Mais je pense d’abord que ce n’est qu’une première étape dans la formation des hommes (et des femmes) et que le silence sur les autres étapes est l’aveu d’une impuissance à les imaginer, les formaliser et à les répandre. Et je pense ensuite que le moteur de cette attitude est l’impuissance à transformer les hommes adultes eux-mêmes, sj non aussi les mères. J’ai connu cette attitude en matière d’environnement, et c’était désespérant. Depuis les hommes ont appris à trier leurs déchets, à ne pas fumer, à marque l’arrêt devant les passages pour piétons, à avoir un « cabas », etc. Toutes choses qui paraissaient impossibles il y a trente ans.

Bref, il faut changer les hommes adultes. Il faut que les hommes adultes changent. Quel en est le point de départ ?

Plusieurs suggestions ont été faites récemment. Je veux en discuter ici. Je vais m’appuyer sur les textes de Zero Macho (voir mon post précédent) et du site Feminist Current (voir le lien « Onze choses que les hommes peuvent faire » au début de l’article précédent), et enfin un texte « Manifeste à destination des hommes alliés » de Ndella Paye, texte qu’on trouvera ici sur le site de Les mots sont importants (Merci à Didier Epsztajn pour cette référence). Il faut souligner que ces textes sont très rares et qu’ils ont donc le mérite de la nouveauté. J’en recueille la liste ci-dessous (avec la mention des sources, respectivement ZM, FC et NP).

Je liste d’abord des attitudes qui ne vous changent pas vraiment de l’intérieur, qui en restent au respect humain et à l’engagement pour l’égalité, qui se feraient sans « mise en cause de soi » :

  1. inviter votre collègue femme tous les midis pour corriger l’écart de salaire entre vous (NP).
  2. briser le plafond de verre : Il s’agit de ne pas pénaliser les femmes dans leur accession au pouvoir, à cause de leur maternité par exemple (si vous êtes en position hiérarchique) (NP).
  3. cesser tout « humour » sexiste (NP). Ne pas rire aux blagues grivoises (ZM).
  4. dénoncer, en sanctionnant systématiquement les blagues sexistes, tous types de harcèlement, tous gestes et/ou paroles déplacés (NP). Ne pas cautionner les pratiques de harcèlement (ZM).
  5. changer de trottoir la nuit quand vous vous retrouverez à marcher derrière une femme (NP).
  6. élever nos enfants dans le respect de l’autre (ZM).

Je liste ensuite des attitudes qui supposent que vous avez fait un travail sur vous et que vous adoptez systématiquement un changement de comportement (ce ne sont pas des choses qu’on fait sur une injonction ou une bonne intention, sans mise en cause) :

  1. laisser votre place à une collègue si le panel auquel vous êtes invités n’est pas paritaire (NP).
  2. refuser de parler, à la place des femmes, de sujets ne vous concernant pas (vous n’avez que trop pris la parole et n’occupez que trop l’espace public)(NP). Apprenez à écouter. Évitez de dominer dans les conversations (FC).
  3. veiller, réellement, à ce que les tâches soient équitablement partagées à la maison ; et à ce que la charge mentale ne repose plus exclusivement sur votre partenaire (en cas de couple hétérosexuel) ; et n’attendez ni n’exigez pas de remerciements, ni une reconnaissance (NP).
  4. dénoncer toute attaque à l’encontre d’une femme, notamment dans les transports en commun (NP)
  5. Refusez de consommer de la pornographie ou de payer pour du sexe (FC). .
  6. Reconnaissez-le, si vous avez maltraité une femme, et présentez vos excuses à la femme ou aux femmes que vous avez blessées (FC).
  7. Subventionnez discrètement des événements, médias et organisations féministes (FC).
  8. Faites tout acte que des féministes vous demandent de faire pour que leur événement puisse être un succès (FC).

Et je regroupe enfin les recommandations qui incitent à réfléchir et changer son comportement :

  1. questionner vos comportements, vos paroles et vos gestes, votre attitude générale vis-à-vis des femmes, et les changer si nécessaire(NP).
  2. Retenir nos mots, réfréner nos pulsions, nous maîtriser (ZM).
  3. être solidaires des femmes victimes, les écouter, les croire, ne pas mettre en doute leur parole (ZM).
  4. Prenez conscience du nombre de femmes qui sont dans votre vie et qui ont révélé publiquement cette semaine avoir été agressées ou harcelées sexuellement, et laissez cette conscience vous mettre mal à l’aise. Évitez la réaction défensive du  « Pas tous les hommes » (FC).
  5. Arrêter de traiter les femmes et les filles comme avant tout « jolies », de complimenter d’abord et avant tout les filles et les femmes sur leur apparence (FC).
  6. Commencer à prêter attention à la façon dont vous regardez/considérez les femmes ; arrêter de la mater de haut en bas pour évaluer si elle est « baisable » (FC).
  7. Arrêter de traiter toutes les femmes (uniquement) comme d’éventuelles partenaires sexuelles (FC).
  8. soyez conscient d’à quel point vous interrompez/parlez beaucoup/vous imposez dans les conversations (FC).
  9. Ne neutralisez pas les problèmes qui ne sont pas neutres à l’égard du genre :. dire que la violence masculine à l’encontre des femmes est un « problème humain », que « la culture du viol n’a pas de sexe », que vous êtes contre « toute forme de violence » (FC).
  10. Comprenez que, en tant qu’homme, vous ne serez jamais pleinement capable de comprendre ce que les femmes vivent au jour le jour, sous le patriarcat (FC).

Je voudrais faire à ce sujet quelques remarques :

Les injonctions sont nombreuses : 25 au total. J’y ai proposé une mise en ordre, sans quoi elles apparaissent désordonnées ! Et de ce fait elles paraissent peu efficaces, peu enclines à agir, même si chacune parait aller dans le bon sens. Bien sûr, ces injonctions s’accompagnent souvent (cher NP et FC) d’un argumentaire plus ou moins développé, que je n’ai pas repris ; elles sont donc l’occasion de faire réfléchir un peu. Mais cela me parait faire fi de toute méthode que de faire de l’éducation résumée ainsi…

On pourrait estimer que ces recommandations pourraient être ordonnées autrement, je m’en doute. Je pense que j’ai voulu mettre en lumière trois critères :

  • les changements qui ne mettent pas en cause
  • les changements qui ne peuvent s’acquérir que par une volonté durable, appuyée sur une réflexion qui vous met en cause au préalable
  • les prises de conscience et les changements de comportement qui vous mettent en cause dans vos attitudes intimes spontanées.

Je pense que ce dernier groupe est important : il s’agit par là de percevoir la domination masculine, de s’en convaincre en percevant ses propres comportements . Il ne faut pas considérer cela comme une simple prise de conscience passive. C’est en considérant ses comportements qu’on découvre pratiquement leur effet de non-respect et de violence (masquée), c’est en les travaillant qu’on s’aperçoit de leur caractère ancré et répétitif. C’est le point de départ. Et en cours de ce travail de prise de conscience, on se forge une volonté de modifier ces comportements, de les combattre et on développe les arguments pour le faire (afin de se forger une conviction). Et c’est à ce stade de renforcement du travail que les lectures et les argumentaires classiques sont utiles. Quand ils viennent trop tôt, on les discute sur le plan intellectuel (avant mise en cause de soi) et on y oppose ses résistances spontanées.

 

Quels sont alors les chances d’arriver à changer les hommes à la racine ? Elles sont actuellement très faibles. Dans l’état actuel de l’opinion sur les réseaux sociaux, dans le discours de tous les médias (combien sont allés au-delà de la surface, au lieu de rester dans l’émoi, puis dans les potins mondains ?), la remise en cause des hommes est souhaitée (c’est les autres) mais laissée hors d’atteinte (c’est leur problème). On évite soigneusement de globaliser la thématique, au niveau du contenu de la masculinité.

Elles sont faibles aussi d’un point de vue méthodologique. On est loin de savoir vraiment « ce qui se passe dans la tête des hommes » et ce qu’il faut faire pour qu’ils changent, y compris au plan de la sexualité, des tâches ménagères, et de la détention du pouvoir en général.

On a aussi dénigré le mouvement comme « dénonciation » d’un individu. Il est peut-être utile de dire que la « délation » est un concept du droit, pris comme devoir de tout citoyen participant à la protection et l’application de la loi. Bien sûr, quand le pouvoir étatique s’exerce dans l’arbitraire (et cela n’arrive pas que durant une occupation étrangère ! bien des régimes tolèrent et accentuent les inégalités), le devoir de tout citoyen est plutôt de protéger son voisin et de développer la solidarité. Et ensuite de dire que la démarche n’a pas été celle d’une plainte (à la police) mais celle d’une « mise au pilori », d’une dénonciation « sur la place publique », l’opinion étant libre d’en faire ce qu’elle souhaite. A l’heure où j’écris, malgré les dénonciations multiples et les confirmations, M. Weinstein n’est pas encore inculpé… Et cette « mise au pilori » n’est possible que parce que le mouvement est large comme un raz de marée, qu’il trouve sa crédibilité dans sa force autant que dans la liberté d’expression. Et qu’il pose ainsi une question à la société de manière forte.

Encore faut-il prendre le chemin pour résoudre cette question dans sa globalité, sans se limiter à quelques cas, traités dès lors comme des « scandales » isolés, qui ne nous remettent pas en cause. Et c’est là-dessus que doit porter l’effort.

Terminons en disant qu’on ne s’adresse ici qu’aux hommes « alliés » du féminisme, ou ici alliés du mouvement « #Moi aussi », soit une infime minorité. Dans son document, Zero Macho propose aussi quelques recommandations aux institutions. Mais qui les entendra ? Qui seulement les fera entendre ? Qui dira qu’elles sont attendues ?

 

Cet article a été publié dans Féminisme, patriarcat, ressentir la domination masculine. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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