Importuner, bousculer, harceler ? Non merci, sans façon

Dans une fameuse « tribune » parue dans les médias, une centaine de femmes ont plaidé pour le droit (des hommes) à importuner, à bousculer, à frotter dans le métro, à draguer comme un malotru. Non, j’ai dû mal lire : comme un maladroit.

Attention, leur plaidoyer ne parlait que très peu des hommes. Il attaquait surtout les féministes et se souciait surtout des œuvres d’art… Comment, vous aussi n’avez pas bien lu ? Relisons :

La vague purificatoire ne semble connaître aucune limite. Là, on censure un nu d’Egon Schiele sur une affiche ; ici, on appelle au retrait d’un tableau de Balthus d’un musée au motif qu’il serait une apologie de la pédophilie ; dans la confusion de l’homme et de l’œuvre, on demande l’interdiction de la rétrospective Roman Polanski à la Cinémathèque et on obtient le report de celle consacrée à Jean-Claude Brisseau. Une universitaire juge le film Blow-Up, de Michelangelo Antonioni, « misogyne » et « inacceptable ». A la lumière de ce révisionnisme, John Ford (La Prisonnière du désert) et même Nicolas Poussin (L’Enlèvement des Sabines) n’en mènent pas large.

C’est donc que, dans le mouvement #MeToo et #Balance ton porc, il y a un complot révisionniste, un agenda caché. Ne parlons pas des pauvrettes qui ont spontanément « pris la parole », c’est une anecdote ; mais parlons de « la campagne ». De fait, de fait, c’est autre chose :

De fait, #metoo a entraîné dans la presse et sur les réseaux sociaux une campagne de délations et de mises en accusation publiques d’individus qui, sans qu’on leur laisse la possibilité ni de répondre ni de se défendre, ont été mis exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels. Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc., alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses « intimes » lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque. Cette fièvre à envoyer les « porcs » à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment, au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec, que les femmes sont des êtres « à part », des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées.

Voilà donc dévoilée une campagne organisée pour envoyer à l’abattoir des victimes en les mettant « exactement » sur le même pied que des agresseurs sexuels, prétextant des … torts qui n’en sont pas vraiment. Et tout cela pour quoi ? Servir les ennemis de la liberté sexuelle. Évidemment ce texte est un geste de dénonciation de cet ennemi qui a organisé cette campagne de puritanisme, de révisionnisme, de répression des mœurs et des opinions, le féminisme haineux et sans limites :

En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité.

Restons en là (on pourrait insister avec d’autres extraits…)

(Pour une autre analyse approfondie, je recommande l’article sur le blog d’Anne-Lise et le genre (ici).

D’où vient cette démarche ?

Il y a dans cette démarche un fameux culot. Si on oublie un bémol de « précaution oratoire » au début et un autre à la fin, évoquant brièvement violences « sexuelles » et « abus de pouvoir », le but est bien de semer la discorde entre femmes avant tout. Et cela aura connu le succès durant quelques jours. Succès bien orchestré par le journal qui l’a publié, et qui l’a justifié par son « médiateur » (sic). La signataire de dernière minute a été mise en avant : Catherine Deneuve. Mais ce n’est pas elle qui a initié la démarche. Elle a servi de paravent médiatique aux auteures (énoncées en fin d’article).

D’où vient l’initiative ? Peggy Sastre en a donné l’explication pour Le Soir Magazine du 10 mars (c’est moi qui souligne) :

Comment est née cette tribune publiée dans Le Monde ? « D’une coïncidence. J’étais en train de me rendre malade, physiquement, à cause du « retour » – je mets des guillemets car il n’est jamais parti très loin – de l’ordre moral consécutif à l’hystérie collective provoquée par #metoo, quand j’ai entendu Catherine Millet, à la radio, s’exprimer sur les excès de « balance ton porc » en lien avec son livre sur D.H. Lawrence. J’ai ressenti comme une énorme bouffée d’oxygène. Le sentiment de n’être pas ou plus seule, alors qu’en général, ce n’est vraiment pas quelque chose qui me dérange, au contraire. Je l’ai contactée pour que nous la rencontrions avec Abnousse Shalmani que je savais souffrir du même « syndrome d’étouffement » avec dans l’idée d’écrire ce genre de texte. Au même moment, elle était aussi approchée par Sarah Chiche, mon ancienne éditrice et depuis devenue une amie. Nous avons immédiatement décidé de nous réunir et de solliciter une cinquième camarade, Catherine Robbe-Grillet, à qui je dois formellement la naissance de mon premier livre individuel. »

Donc cinq femmes sont les auteures de ce texte, et elles ont cherché ensuite des approbations d’autres signataires durant un gros week-end. Cinq auteures, dont trois au moins ont vis-à-vis du féminisme un profil qui pose question : elles ont une attitude pour le moins provocatrice… (selon wikipedia) :

  • Peggy Sastre, philosophe, journaliste et écrivain, a écrit un premier livre individuel : « Ex utero, pour en finir avec le féminisme » en 2009 et aussi en 2015 « La domination masculine n’existe pas ».
  • Catherine Millet est directrice de la Revue ArtPress, qu’elle a fondée en 1971. Elle a publié des livres sur l’art contemporain, mais aussi des récits autobiographiques, dont celui sur sa « Vie sexuelle » est mondialement connu, nous dit-on.
  • Catherine Robbe-Grillet est une femme de lettres, actrice française, et une maîtresse de cérémonie sadomasochiste. Son œuvre traite de BDSM.
  • Abnousse Shalmani est une journaliste française, d’origine iranienne, qui a notamment expliqué en 2017 au journal Marianne « Pourquoi je ne suis plus féministe ». Elle s’oppose notamment aux féministes islamistes en tant qu’elles défendent le port du voile.
  • Sarah Chiche est psychanalyste et écrivain.

Autant dire que l’agenda caché et la campagne sont plus évidentes à lire dans le profil de quatre auteurs sur cinq que dans le mouvement qui les importune !

(Pour aller plus loin, je recommande l’interview d’Eric Fassin sur FranceInfo (ici).

Et nous les hommes ?

Et nous, les hommes, voulons-nous harceler ? Harceler, c’est le mot. Car c’est la définition d’un importun : un être « qui vous dérange avec assiduité ». Voulons-nous bousculer ? Prendre un baiser volé ? Frotter dans le métro ? « Exhiber » (vocabulaire issu d’une manie perverse) des images pornographiques non souhaitées ?

Non merci, sans façon. Et cela, quelque soit notre manière de draguer, pour une raison principale : la domination masculine. Les hommes ont la liberté, ils peuvent se croire tout permis, ils peuvent utiliser la surprise, la force, la peur et le pouvoir. Et la plupart du temps, (jusqu’il y a peu), ils n’ont rien à craindre. Ils peuvent mépriser et vouloir baiser les femmes, leur faire sentir qu’elles ne sont qu’objet de sexe (le sexage, selon Catherine Guillaumin). Et les exploiter (taches ménagères) et les obliger à se reproduire et les tenir dans l’inégalité.

Beaucoup d’entre nous ne sommes pas demandeurs de pouvoir harceler. Nous avons l’intention et l’engagement de respecter les femmes. Respecter leur autonomie et leur liberté. Nous en faisons l’effort. Mais nous ne protestons pas devant la situation de domination masculine, devant les agressions, l’usage de la prostitution. Nous restons incrédules ; nous oublions les faits. Nous restons solidaires des autres hommes et profitons,même à regret, de nos privilèges injustes.

C’est tout cela qui est nié, qui est tu, qui est passé sous silence dans ce texte. Ces cinq femmes se trouvent bien dans le contexte de domination masculine, parce qu’elles sont elles-même arrivées à un certain degré de force et de pouvoir. Elles aussi peuvent traiter par le mépris les militantes féministes, et finalement toutes ces femmes anonymes qui ont ressenti soudain le besoin de dire « Moi aussi », de s’affirmer ainsi et de n’avoir plus peur. De ce que j’ai pu lire, celles qui ont pris la parole peuvent maintenant plus facilement partager entre elles des évènements mal vécus qui les rongaient en leur for intérieur jusqu’ici.

Et la liberté sexuelle, et la solidité des femmes ?

Derrière ce texte pernicieux, visant un mauvais clivage, il y a pourtant une ou deux questions qui méritent d’être posées.

Plusieurs femmes ont dit qu’elles pouvaient relativement aisément en imposer à un importun. Il faut faire cesser la démarche importune, souvent y faire diversion et parfois y ajouter de la détermination : l’important est de ne pas montrer de la peur. Et que cela s’apprend. Au fond, les cours d’autodéfense féminine ne visent pas autre chose.

Cela vaut uniquement dans une situation où il n’y a pas abus d’autorité. Dans ce cas d’abus, si elle peut le prévoir, il vaut mieux s’abstenir. (Ou alors, sans peur, profiter consciemment de l’abus pour obtenir ce que l’on veut : elle en a la liberté ; comme de dénoncer ensuite l’abus, qui était bien réel).

En ce sens, il y a sans doute une limite à la protection permanente des femmes (c’est les amoindrir encore).

Mais a contrario il y a un travail effectif de rééducation des hommes pour gérer leur sexualité. Mêler galanterie, muflerie et violence dans un même sac de confusion (comme dans le texte) n’aide pas les femmes, et pas non plus les hommes. Ils doivent quitter leur culture du viol et leur culture de la domination genrée, sexuelle y compris. On est loin du compte. Le texte constitue une régression sur ce travail et je ne veux pas croire que ces cent signataires voulaient aller jusque là.

C’est en ce sens que les événements récents tels que les deux affaires DSK, l’affaire Baupin, la législation réprimant les clients de la prostitution, la montée du refus du harcèlement au travail, et la dénonciation des abus masculins sont le signe d’un vrai changement en cours. Un changement qui continuera. Et ce mauvais texte ne sera sans doute qu’une péripétie sans lendemain.

Mais un travail intensif d’adaptation des hommes à cette nouvelle situation est encore à faire.

Et puis, dans un mouvement de sortie de la domination masculine et du patriarcat, il faudra bien construire à nouveaux frais la relation entre hommes et femmes. « Je serai heureuse quand ma fille pourra librement sortir en rue en jupe et décolleté » a dit une maman. Cette assertion m’interpelle. Est-ce que l’impératif de la mode féminine, portée par des hommes et assénée dans les « magazines féminins » aide les femmes à se libérer ? N’est-ce pas un autre cliché qui entretient la même culture d’un échange sexuel inégal, dans le déséquilibre ? La question du vêtement est épineuse (aussi pour les hommes), clivante, et il faut éviter un puritanisme, effectivement. Mais il faut faire société dans l’équité en même temps que permettre la liberté individuelle.

Voilà des questions que, selon l’expression connue, il faut laisser ouvertes, si le temps n’est pas venu de les résoudre. Ni même de les énoncer clairement.

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3 commentaires pour Importuner, bousculer, harceler ? Non merci, sans façon

  1. très intéressant. c’est assez drôle que nous ayons tous deux publié un article sur cette tribune à quelques heures d’intervalle. ^^ Il est possible que je cite votre texte dans la deuxième partie de mon article, qui est à paraître dans quelques jours. En effet, il aborde des points qui ne font pas partie de mon angle d’approche.
    Par ailleurs, je répondrais bientôt à votre commentaire toujours en attente.

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