Les médias adaptent leur déni

« Un trentenaire tue son ex-compagne et ses enfants avant de se suicider à Molenbeek » (titre Le Soir – Bruxelles)

« Un drame familial fait cinq morts: qu’est-ce qui pousse un homme à tuer ses proches avant de se suicider? » (titre de La Libre- Bruxelles)

La différence de titrage est nette : « Un trentenaire tue » est plus explicite que « un drame familial fait cinq morts ». On peut donc estimer que l’affaire des violences masculines  qui est mise en évidence depuis quatre mois amène les journaux à refréner leur euphémisation.

Mais paradoxalement, le texte de l’article du Soir, mieux titré, est d’une prudence tout aussi euphémisante : « Les corps sans vie d’une femme et de ses trois enfants ont été découverts lundi à Dworp, dans le Brabant flamand. Il s’agit de l’ex-compagne et des enfants d’un homme âgé de 39 ans qui s’est suicidé lundi matin à Molenbeek-Saint-Jean. Plusieurs éléments laissent penser que l’homme a d’abord tué son ex et ses enfants avant d’attenter à ses jours, indique lundi le parquet de Bruxelles. » Bref, il est prématuré de parler de crime, même si le titre est plus direct.

La Libre est plus explicite dans le bref texte accessible de son article, mais le transfère immédiatement en question sociale à soumettre à des experts, plutôt qu’en crime : « Un trentenaire a tué son ex-compagne et leurs trois enfants à Dworp puis s’est jeté dans le vide, à Molenbeek. Les psychologues se sont abondamment penchés sur les cas d’hommes qui tuent leur (ex-) femme et leurs enfants avant de se suicider. Parfois, ces hommes choisissent de ne tuer que les enfants. Leur message à l’égard de leur conjoint est plus moins le suivant, disent les experts : […]

Mettre l’accent sur un message contenu dans le crime, c’est déjà l’expliquer, sinon l’excuser. Or la conjointe est ici assassinée, de sorte que le message est peu réaliste !

Vous l’aurez compris, le seul titre significatif est « Quatre meurtres et un suicide » (en plus c’est un titre aussi vendeur que les autres ci-dessus).

Restons en là, et prenons nos responsabilités. Un crime passionnel, émotionnel, sentimental est-il à excuser, ou du moins à comprendre ? La perte et la douleur est la même pour les parents et amis de l’épouse défunte. Oui mais : il s’agit d’un crime où la douleur sentimentale explique plus le motif que le pur intérêt matériel ?

Encore une fois, les faits sont les mêmes et leurs conséquences identiques, et il faut nommer les actes, avant de les analyser. La tradition est que les femmes tuent bien moins fréquemment leur époux et leurs enfants, même si cela arrive ; or l’euphémisation profite bien plus aux hommes, tandis que l’horreur du crime est davantage soulignée chez les femmes, pour s’en étonner davantage.

Car la problématisation des « drames familiaux » fonctionne ainsi :

  • ces meurtres ne peuvent être regardés comme tels, ce sont des affaires familiales qui échappent au degré de gravité des crimes et il faut les dénommer autrement ;
  • c’est traditionnel (et donc quasi « naturel ») que les hommes tuent les enfants et souvent leurs femmes : pourquoi ?
  • c’est si rare (et donc « anti-naturel ») que les femmes tuent enfants ou mari : pourquoi ?

Bien sur, les rédactions journalistiques sont (étaient ?) un monde d’hommes, et le lectorat des journaux est d’abord un monde d’hommes (pour une grande partie). Le sexisme est donc une attitude spontanée.

Et cette attitude spontanée est pourtant obsolète. Le changement est en marche… mais il y a encore du boulot.

 

 

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Un commentaire pour Les médias adaptent leur déni

  1. Merci de relever ces titres de presse. Il y a vraiment des euphémisations inacceptables et un manque d’interrogation sur la fréquence de ce type de crime.

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