Masculin, supérieur et prédateur

« Masculinité : ce qui accompagne le penchant de l’homme à s’approprier tout ce qui annonce de la grandeur, de la force, de la supériorité. » Voilà ce que chacun pouvait lire en 1861, quelques années avant la parution du [premier] Littré et du [premier] Larousse, dans la neuvième édition du Bescherelle, Dictionnaire universel de la langue Française. L’auteur de cette rubrique [dans ce dictionnaire] assure s’appuyer sur les grammairiens, pour lesquels « le masculin est plus noble » que le féminin. Mais il ne s’en tient pas à la grandeur, la supériorité, la noblesse. Quand il en vient à définir la « virilité », (…), il y ajoute la vigueur, la fermeté. » (Alexis Corbin, Préface, in Hommes et masculinités de 1789 à nos jours, Contributions à l’histoire du genre et de la sexualité, Autrement, n°132, 2007.)

Je suis frappé de l’actualité de cette définition d’un mot qu’on ne croyait ni si ancien, ni si chargé de pertinence.

Passons sur ces aspects liés aux « valeurs » : grandeur, supériorité, force, noblesse, vigueur, fermeté. Autant d’illusions pour étourdir les hommes et les tenter comme on tente l’âne avec une carotte. Les masculinistes et militaristes se rengorgent de ces valeurs. Ce ne sont pas des valeurs éthiques, mais des valeurs sonnantes et trébuchantes sur le marché du pouvoir, rien de plus.

Le mot marquant est la « supériorité » qui définit immédiatement une hiérarchie entre « nous, les hommes masculins » et ceux et celles qui ne méritent pas cette marque.

Mais deux mots définissent cet marque : le penchant et l’appropriation.

Il y a un penchant dans la masculinité : un désir, une tendance, une motivation et un but qui est la supériorité. C’est un penchant de l’homme que la masculinité « accompagne ».

Et ce penchant est une action : le penchant à s’approprier tout ce qui annonce de la supériorité. L’homme est donc un prédateur. Il s’approprie, il capte et accumule tout ce qui annonce de la supériorité. Ce n’est pas un simple collectionneur ou un gourmand, un goulu : il a une tendance sélective à capter ce qui le valorise socialement.

Au temps des chevaliers (1000-1300), le combat et la victoire des armes au profit du seigneur apportait cette grandeur, valorisée socialement dans la noblesse aristocratique. Plus tard, le Roi sera légitime dans son état centralisateur en étant victorieux à la tête des bandes fournies par les vassaux : c’est avant tout un grand sportif exercé, jouissant d’une force peu commune. Il ne craindra pas non plus de soudoyer (salarier) des mercenaires, suisses ou autres : hommes qui font profession de violence militaire, mais aussi de brigandage hivernal en bandes, quand les campagnes de conquête sont interrompues.

Avec la modernité, c’est la propriété privée et l’argent capitalisé qui seront des marques distinctives de la supériorité.

Dans tout cela, la prédation est le (mal)propre de l’homme. Capter des fiefs du voisin, des terres étrangères qu’on colonise ou qu’on razzie et des marchés concurrents qu’on monopolise, les tenir en domination et en sujétion, voilà les indices de la supériorité qui fait le propre du masculin. La prédation, c’est aussi s’approprier ce qui revient à la communauté et rompre ses liens sociaux de solidarité. Parfois la prédation est atténuée  à la marge par l’aumône, la charité, le mécénat…

Ce penchant à la prédation n’a jamais été plus sauvage qu’aujourd’hui. On dit des singes qu’ils se jaugent avec des bagarres et des rodomontades, mais pas en se tuant. Les lois de la guerre étaient prégnantes jadis : on se battait le jour, mais ni la nuit, ni l’hiver. Et de plus, la « paix de Dieu » conclue au XIe siècle ajouta : pas dans les enceintes religieuses, et pas les dimanches et fêtes. Il y a moins de bandits que jadis, mais nos guerres et nos dictatures sont plus meurtrières que jamais. Bref, la solidarité institutionnelle de tous envers tous est en recul, tandis que la solidarité populaire se maintient (caisses de grève, accueil des migrants, etc.)

En démocratie, nous voyons les hommes politiques chercher la détention du pouvoir et la supériorité politique. Pourtant, malgré le pouvoir qu’ils ont sur les moyens de l’état et sur la capacité à faire des lois, ils n’ont pas la puissance que procure l’argent et la propriété.

Supériorité et possession s’étendent aux êtres inférieurs que sont les femmes, les enfants, les animaux. Dans la violence sexuelle ou la violence brutale sur les femmes et les enfants, il y a le même penchant à valoriser sa supériorité (autant qu’à jouir de son droit de possession). Dans l’érotisme masculin, la jouissance est le plus souvent conjointe avec la possession, la domination. La pornographie amplifie le penchant à la possession et à la supériorité.

Mais la prédation et la hiérarchie, le penchant à la supériorité influe également les relations entre les hommes, et souvent dans un climat de violence.

Il y a, dans le modèle masculin qui s’impose à nous, des penchants qui n’ont rien à voir avec l’égalité et la solidarité entre égaux. Si on ne déconstruit pas ce modèle masculin, on n’aura jamais qu’une égalité tolérée, précaire, sans valeur.

La question de l’écriture inclusive, s’opposant à l’idée que « le masculin l’emporte », ne menace qu’un aspect de ce déséquilibre. C’est ainsi qu’à vouloir manifester une égalité et une visibilité égale des femmes et des hommes, but légitime, on ne s’attaque pas au modèle prégnant. Et celui-ci résiste par tant de moyens et de canaux.

Ne faut-il pas plutôt, sans changer la graphie qui mettrait la langue française en « péril », imposer pour un temps la règle « le féminin l’emporte », pour assurer un vrai renversement de la supériorité ?

Car il faut abattre les murs de la masculinité prédatrice.

 

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2 commentaires pour Masculin, supérieur et prédateur

  1. zanas57 dit :

    C’est marrant je viens à l’instant d’écrire un article où je parle d’une « dictature du matriarcat » pour renverser la domination masculine, comme une « dictature du prolétariat » serait indispensable dans un premier temps pour renverser la domination politique et économique de la bourgeoisie. C’est une notion à creuser.

    Aimé par 1 personne

    • chesterdenis dit :

      Je pense aussi que c’est à creuser. Même si cela pose plein de questions, dont par exemple celle d’une identité masculine qui ne serait plus dominatrice ou prédatrice, mais qui aurait un sens, une valeur dans des relations humaines devenant égalitaires (le matriarcat est ici un moyen, pas un objectif).

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