À nous d’é-mascul-er le sexisme dans la langue, en pratique, par nos usages !

 

Ce sont les pratiques qui font évoluer les langues, et non les directives « d’en haut » ; et les manières d’écrire découleront des usages oraux. Donc, à nous de mettre en pratique ce que nous voulons. Car la langue est pratiquée de manière sexiste, en célébrant la hiérarchie des hommes dominant les femmes. Je me permets de faire quelques propositions, sur le Comment et le Pourquoi.

COMMENT ?

Premier principe (visibiliser le féminin) : en toutes occasions, disons « les femmes et hommes » (cela s’appelle la ‘double flexion’), et en citant les femmes d’abord.

Dites : « Les citoyennes et citoyens », « les droits des femmes et hommes », « Françaises, Français » (comme faisait le général de Gaulle), les « femmes et hommes politiques », les « élues et élus ».

Ne dites pas : « l’Homme », « l’être humain », « les habitants », « les hommes politiques », « les élus et élues ».

Deuxième principe (manifester le féminin) : nous choisissons des mots dont la différence de genre s’entend nettement.

Dites : professeuse, autrice, madame la ministre, madame la présidente, doctoresse, acheteuse…

Ne dites pas : auteure, professeure, chanteure, médecin.

Troisième principe (accorder au féminin) : accordons les adjectifs au féminin, sauf contresens.

Dites : « les vaches et le fermier furent surprises par l’orage », « la bergère et les moutons furent trempées », « les gendarmes furent conspuées ».

Ne dites pas : « les gendarmes furent refoulés », « le fermier fut trempé autant que ses bêtes ».

Trois principes simples, sans grands mots ni grandes techniques…

POURQUOI ?

Je m’inspire ici du dossier « Jusqu’où faut-il féminiser la langue ? » paru dans la revue « Sciences humaines » de ce mois de mars 2018, où sont cités notamment Éliane Viennot, professeuse de littérature et historienne de la renaissance, et Alain Rey qui a été rédacteur en chef des dictionnaires Le Robert. Mais j’en ajoute un peu de mon cru…

C’est par les usages que les langues évolues. Les règles de grammaire, d’accord, etc. tentent de codifier les usages à postériori, y compris en couvrant les exceptions, les tournures, les nouveaux usages, etc. Donc il est plus important de changer l’usage de la langue, et « l’écriture inclusive » suivra.

La plupart des femmes&hommes n’écrivent que très peu ; l’écriture inclusive est faite pour les éditeurs et écrivains, avec des contraintes de graphie et de lecture qui diffèrent de l’oral. On peut donc dire qu’affronter d’abord la question de l’écriture (inclusive), c’est mettre la charrue avant les vaches&boeufs. Et je rajoute cette idée que le changement de la pratique est à notre portée, tandis que les règles imposées provoquent déjà une résistance et un rejet.

La langue française n’est pas sexiste, ce sont les usages qui le sont ; et « le masculin l’emporte sur le féminin » (formule imposée par l’Etat à l’époque de Jules Ferry -1882) depuis Napoléon et de plus en plus. Jadis l’accord se faisait sur le mot le plus proche.

Je vais plus loin et je tords le bâton dans l’autre sens : le féminin doit l’emporter, au moins pendant « un certain temps » (rien que quelques décennies), pour contrecarrer des mauvais usages qui ont deux siècles. Il est très commun que les hommes dénient aux femmes le droit à la parole publique, le pouvoir partagé, etc. Si on ne fait que leur laisser un « strapontin » dans la langue pratiquée, ce sera un détail négligeable et souvent oublié. Si on parle d’abord des « habitantes », nul doute que les vir-ils veilleront à compléter : « et les habitants » pour éviter un crime qui lèserait leur majesté. Tout autre chose qu’un détail ! On évoquera par exemple « la déclaration universelle des droits des femmes », ce qui nous fera dire aussi spontanément « droits des femmes&hommes ».

Cette préséance féminine n’a rien d’illégitime, mais cela peut surprendre un temps. Or la plupart des règles dont nous entendons parler cherchent à alléger cette contrainte, comme en utilisant des « épicènes » ou mots ‘neutres’ couvrant les deux genres, tels juriste ou journaliste… ou des périphrases permettant d’éviter le genre féminin (droits de la personne humaine). La plupart des mots neutres sont masculins…

De même, je ne pense pas que l’ordre alphabétique doit être systématiquement appliqué (Les Acadiens viennent alors après les Acadiennes, mais le Français avant la Française…) car ce souci d’une justice par l’orthographe n’est pas une modification suffisamment sensible.

Enfin, je propose aussi d’introduire l’accord au féminin chaque fois que cela est légitime (il y a des femmes parmi les gendarmes), sauf si le groupe est spécifiquement masculin.

Je propose de rechercher des mots qualificatifs spécifiquement féminins, comme pour les noms de métier. Car les marques indiquant que « les femmes aussi » dans le but de les visibiliser comme telles, si elles sont résumées à une graphie discrète, ne changent pas l’usage : la marque inclusive « les professeur.res » s’entend comme un quasi masculin, malgré l’effort d’écriture.

Cela veut dire en outre qu’il faut rejeter les termes prétendument neutres, incluant d’un terme « hommes et femmes » : les citoyens, les habitants, les droits de l’homme. Car ces termes sont masculins, et le neutre n’a pas passé du latin au français. Et l’accord est aussi fait au masculin, même pour un groupe des deux genres.

L’écriture

On pourra alors modifier l’écriture. La formule « écriture inclusive » n’est pas heureuse : elle vise à laisser une place aux femmes à titre accessoire. En réalité, on doit viser ici une écriture non-sexiste, qui désigne une pleine égalité. Or l’écriture inclusive proposée actuellement comporte deux défauts : le point-milieu et la réduction des femmes à une désinence inaudible.

Le Point-milieu : d’une part on introduit une graphie nouvelle, le « point milieu », qui n’existe pas en français mais bien en espagnol, ce qui a amené son adoption là-bas. Or, pendant que j’écris ceci, le traitement de texte place un point-milieu entre chaque mot ! Pour chaque espace ! Je ne pourrais donc voir si j’ai bien mis des « points milieu » qu’après impression.

Les belges et les canadiens ont adopté le tiret-milieu. Les allemands ont adopté le / milieu (par ex : studenten/innen pour les étudiantes&ants).

Voilà trois graphies différentes pour un même principe dans deux langues européennes. L’anglais pose moins de problèmes

Je propose donc une graphie qui existe en français, le &, lequel est explicite, immédiatement compréhensible parce que en usage univoque : il ne veut rien dire d’autre que « et ».

Et je fais le pari qu’elle rentrera plus facilement dans les usages, sans changer les machines ! J’ai un peu l’impression que la graphie du « Point-millieu » correspond à une mode, une invention hexagonale, correspondant à souligner un « politiquement correct » qui importe aux chargés de communication. Même si elle est plus ou moins adoptée dans d’autres groupes linguistiques, elle le sera difficilement en France, elle pourrait tomber rapidement en « désuétude ». Ne nous voilons pas la face : de nombreux groupes sont opposés à cette nouvelle graphie, dont l’Académie qui est par principe rétrograde et dix-neuvièmiste, mais aussi des femmes (féministes) et des hommes qui estiment que c’est un combat secondaire et même sans objet : c’est dans la société qu’il faut changer le sexisme, pas dans la langue. C’est un argument qui n’en est pas un… Il faut combattre la hiérarchie Hommes/femmes dans tous ses aspects, et la pratique de la langue est un usage social, pas un corpus appartenant aux grammairiennes&riens.

Le Général de Gaulle (et d’autres présidents après lui) commençait ses discours ainsi : « Françaises, Français ». On a mis cela sans doute sur le compte de la galanterie, mais peu importe : mettons cela sur le compte de la visibilisation des femmes. C’est aussi une question d’euphonie : la formulation féminine avec son e muet permet de faire une heureuse liaison avec le « et », tandis que le masculin ne le permet que rarement.

La désinence rajoutée du « elles incluses » : on en vient alors aux graphies raccourcies (ce qui concerne seulement les journaux, revues et livres). L’avantage de mettre les deux lettres féminines à la fin provient de la simplicité : les habitants-es. La désinence féminine est courte, il suffit de ajouter « -es » dans la plupart des cas. Le problème est que à l’oral, plus rien ne s’entend, et les femmes restent invisibilisées tant aux yeux qu’aux oreilles.

Ce qui m’amène à proposer en pratique d’énoncer et écrire le féminin d’abord, et de rajouter une désinence masculine précédée du &. Ce qui amènera à visibiliser les deux genres, tant à l’oral qu’à l’écrit. Ainsi la graphie conforte l’usage voulu : le féminin domine et est visible, sans dommage pour les hommes.

On évoquera par l’écriture raccourcie : « les citoyennes&yens, les habitantes&tants, les françaises&ais ». Et on prononcera, comme il se doit et sans difficulté les deux termes au complet. Si du moins il est si impératif de faire court ! Parce que la langue française est si belle, qu’il n’est pas fort utile de la tronquer.

 

 

 

Cet article, publié dans Féminisme, patriarcat, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.