Terrorisme viril : c’est l’état d’urgence !

Il y a deux jours, je relevais et analysais des commentaires « bêtes et méchants » sur la question « Comment être viril aujourd’hui », telle que problématisée par un article de Zineb Drief du Monde. J’arrivais à la conclusion que la virilité est un tabou, pour des hommes dont la force est le dernier rempart et qui se révèle en fait fragile, devant les mises en doute portées par le féminisme. Je ne croyais pas être si près de la réalité.

Le terrorisme des « célibataires non volontaires » est annoncé. Ce lundi à Toronto, un homme de 25 ans a navigué de la voirie aux trottoirs sur un kilomètre (c’est long) pour renverser le plus de femmes qu’il pouvait. Au total, il y a dix mortes&ts et 14 blessées&és, et les femmes y sont en majorité. Le conducteur a été arrêté vivant, grâce au sang-froid d’un policier (un savoir faire enseigné à Toronto mais pas aux USA, manifestement).

Le tueur (seulement inculpé à ce stade) avait laissé un message informatique annonçant que le règne des « incels » a déjà débuté.

« La rébellion des Incels a déjà commencé. On va renverser tous les Chads et Stacys. »

Sont ainsi visés les hommes ayant trop de succès et les femmes en couple. En bref : les femmes doivent se donner à tout le monde, à tous les hommes du moins !

Qui sont ces tueurs en puissance, « célibataires non volontaires » ? Ils sont des dizaines de milliers ! Perrine Signoret, pour la page « Pixels » du Monde, a mené l’enquête :

Particulièrement actifs en ligne, ils se retrouvent principalement sur le site Incels.me, interdit aux femmes et qui compte plus de cinq mille membres, mais aussi sur des groupes de la messagerie Discord et sur le forum 4chan – notamment sur l’espace de discussion /r9k/, où des milliers de conversations sont ouvertes chaque jour.

Si les femmes ne s’engagent pas dans une relation avec eux, c’est uniquement, argumentent les Incels, parce qu’elles sont « diaboliques ». Les posts trouvés sur Internet les qualifient volontiers de « menteuses pathologiques », de « salopes (…) incapables d’aimer ». « [Elles] prennent plaisir à malmener, à moquer ou à humilier des hommes dès qu’elles le peuvent », résume un internaute.

Celles qui sont la plupart du temps désignées par l’expression « femoid » (contraction de « femmes » et « humanoïdes », visant à les déshumaniser) n’accepteraient d’avoir des relations qu’avec un seul type d’hommes : les « Chads ». Il s’agit de jeunes hommes populaires, charmants, à l’aise avec les femmes, et surtout, ayant une vie sexuelle ou amoureuse bien remplie. Les Incels les méprisent presque tout autant qu’ils les envient. Les femmes en couple sont, quant à elles, surnommées des « Stacys ». (…)

Les discussions sont donc ouvertement misogynes et contiennent même parfois des incitations au harcèlement, ainsi que des glorifications du viol. En novembre 2017, le sous-forum Reddit Incel, qui comptait quarante mille membres, a été fermé par le site pour « violation des règles d’utilisation ». A l’origine un banal groupe de soutien pour personnes célibataires, il avait commencé à être envahi, expliquait à l’époque au Guardian une porte-parole du site, par des « encouragements, incitations ou appels à la violence (…) contre un individu, ou groupe d’individus » — en l’occurrence les femmes.

Sur le site Incels.me, les modérateurs ne semblent, en revanche, pas aussi préoccupés par les abus. (…) Les règles sont floues, et les membres du forum en profitent pour expliquer que, selon eux, « le viol est sûrement cent fois plus plaisant que le sexe classique ». Certains encouragent leurs camarades ayant une vie sexuelle peu satisfaisante à essayer et postent même des tutoriels détaillant les techniques pour ne pas se faire arrêter par les forces de l’ordre lorsqu’on est un violeur en série.

Dans son message, le tueur de Toronto a évoqué Eliott Rodger comme un héros qui l’avait inspiré.

Par le passé, des Incels ont déjà franchi d’autres barrières, passant des paroles aux actes. L’un d’entre eux, mentionné dans le post Facebook d’Alek Minassian, s’appelait Elliot Rodger. En mai 2014, à Isla Vista, en Californie, il tua au couteau, à l’arme à feu et avec une voiture-bélier six personnes et en blessa quatorze autres, hommes et femmes, puis se suicida.

Le jour de cette tuerie, Elliot Rodger avait posté sur les réseaux sociaux une vidéo intitulée « Châtiment ». Il y expliquait vouloir se venger des femmes, qui l’avaient toujours « rejeté » et n’avaient « jamais été attirées » par lui. Il qualifiait cela « d’injustice » et de « crime ». « Je suis le mec parfait et pourtant vous préférez vous jeter dans les bras d’hommes odieux plutôt que moi, le gentleman suprême », écrivait-il alors.

Aujourd’hui, les mêmes internautes appellent à « vénérer » le tueur de Toronto…

Mais on est loin d’une considération sérieuse du phénomène. D’emblée, les autorités ont annoncé qu’apparemment, il s’agissait d’un « acte isolé » et que « la sécurité nationale n’était pas menacée » :

Le ministre de la Sécurité publique canadien, Ralph Goodale, a en effet déclaré que « les événements qui sont survenus sont horribles, mais ils ne semblent pas être liés de quelconque façon à une menace pour la sécurité nationale » avant d’ajouter qu’ « aucune indication ne semble laisser croire qu’il faille changer le niveau de sécurité ».

Il apparait ensuite que le tueur présumé ne faisait l’objet d’aucune surveillance, comme d’ailleurs tout ce réseau révélé par quelques journalistes.Or cette indifférence contre la menace terroriste masculine pose question, comme l’explique Isabelle Germain pour « nouvelles.news.fr » ici :

Pas encore d’action en vue contre la criminalité misogyne. Pour l’instant, seul les mots changent et c’est déjà un petit progrès. En 2014 Elliot Rodger, étudiant de l’université californienne de Santa Barbara, tuait six personnes, et en blessait plus d’une dizaine, avant de se donner la mort. Il avait clairement et à plusieurs reprises affiché sa haine des femmes et annoncé son intention de passer à l’acte. Mais à l’époque, la « piste misogyne » n’avait pas été retenue. Ce qu’avaient dénoncé les féministes partout dans le monde. Elles avaient même lancé le mouvement #YesAllWomen (#OuiToutesLesFemmes).

C’est pourquoi j’ai titré ainsi : c’est l’état d’urgence ! Une organisation constituée sur Internet évoque le viol et le meurtre des femmes. Certains de ses membres passent au meurtre de masse, dont ici avec une « voiture bélier » (technique bien connue des polices du monde entier). La république doit se mobiliser sans tarder.

*   *

*

Mais que faire ? Au delà des mesures de surveillance policière (il en va de la vie de nombreuses femmes, qui sont déjà quotidiennement victimes récurrentes de la violence masculine individuelle, ordinaire), il faut prendre la mesure de la menace. Une minorité agissante se crispe, face aux progrès de la lutte des femmes pour l’égalité, pour le respect et contre le sexisme. Ces hommes mettent souvent sur le dos des femmes les difficultés et les frustrations qu’ils rencontrent. Si on n’agit pas, cette crispation ne peut que s’accentuer et se répandre, et virer en « masculinité toxique ».

Il faut donc rapidement tenir un discours explicatif sur ce qui arrive au modèle masculin obsolète, viril ou macho. Il faut proposer une autre identité masculine, qui n’est plus centrée sur la force musculaire ou sur les hormones dites mâles comme seule valeur de vie. Valeurs auxquelles s’ajoutent des aspects plus subjectifs comme le courage, la prise de risques, la maîtrise de « soi » (de ses peurs, de ses sentiments, de ses pulsions).

Cette identité ne doit pas chercher à rassurer les hommes, à restaurer leur rôle de macho ou de père tout-puissant (trop de formations s’y consacrent aujourd’hui). Il faut relire l’appel de John Stoltenberg : « Refuser d’être un homme », c’est à dire cet être qui se constitue dans le mépris des faibles parmi les hommes, et plus encore des femmes et des enfants. Mépris qu’il exerce par la discrimination, l’exploitation et la sexuation des femmes. Au delà de « l’être humain éthique » un peu éthéré proné par Stoltenberg, il me semble qu’il faut tenir compte d’un vécu spécifique des hommes (sans matrice, ils sont non reproducteurs) et le débarrasser de tous les ajouts liés au pouvoir accaparé par la gent masculine et qui n’a plus de sens aujourd’hui. Les hommes sont dans la lutte pour le pouvoir, dans la compétition, dans la parade, dans la domination, et dans le même temps, ils sont dans l’incertitude sur leur « niveau de virilité » (jamais atteint suffisamment), dans la frustration de ces conquêtes inassouvies, dans la fragilité de leur posture et dans la souffrance de bien des épreuves endurées pour être formaté « homme ».

Il y a donc un travail de déconstruction et un travail de recomposition d’une identité masculine qui ne soit plus toxique, violente et même meurtrière. Ce travail n’en est qu’à ses débuts, il est l’œuvre de quelques pionniers dans la théorie, mais de milliers d’hommes dans la pratique, il doit être mis en évidence et rendu public . Il y a état d’urgence !

Il est illusoire de seulement se fonder sur une éducation à l’égalité et au respect auprès des petits garçons pour espérer obtenir des mâles différents. Il faut affronter les adultes hommes d’aujourd’hui. L’identité toxique de l’homme se construit bien évidemment dans la prime enfance, mais aussi dans l’adolescence prépubère (le petit mec, se libérant des prescriptions parentales), dans les premières fréquentations sexuelles et dans l’établissement au sein d’un couple (le chef de ménage). Elle se valorise bien plus au sein du groupe masculin et sous son regard, que dans le lien de confiance avec les femmes ou de domination sur elles (cf. le travail de Mélanie Gourarier).

Les hommes ont pour attitude de dénier la domination masculine, ainsi que l’a montré Léo Thiers-Vidal. Ils vont une fois encore refuser de prendre en compte l’avertissement donné à Toronto ce lundi 27 avril 2017. Refuser de faire le lien avec les tueries de 2014 et 1997 au Canada. Il faudra encore une fois une mobilisation des femmes pour modifier le cours des choses. (Les deux articles qui soulèvent le problème sont l’œuvre de femmes). Et pourtant ici, il est temps que des hommes fassent front contre la masculinité toxique.

Références :

  • John Stoltenberg, Refuser d’être un homme, Ed. Bambule, 2013
  • Mélanie Gourarier, Alpha mâle, Séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes, Seuil, 2017
  • Léo Thiers Vidal, De « L’Ennemi Principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, L’Harmattan, 2010
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2 commentaires pour Terrorisme viril : c’est l’état d’urgence !

  1. Dominique dit :

    Il ne me semble cependant pas ‘illusoire’ de se fonder sur une éducation à l’égalité puisque tel est l’objectif…

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    • chesterdenis dit :

      Bien sûr. L’éducation à l’égalité est très nécessaire. C’est se LIMITER aux injonctions visant les petites&ts filles&garçons (un conseil fréquent aux mamans, et un programme scolaire) qui me parait illusoire.
      J’ai suivi cela en matière d’environnement : c’est à nos enfants qu’il faut apprendre les bons gestes car les adultes sont « indécrottables », disait-on jadis ; et pourtant nous trions nos déchets, nous évitons les sacs de caisse, nous repensons notre mobilité PARCE que c’est devenu un objectif social, au niveau des adultes, en fonction du climat, de la pollution de l’air et des mers.Pas seulement pour un vague ‘développement durable’, mais pour une contrainte urgente et des engagements pris et problèmes évidents et des couts croissants.
      Les faits que la tuerie de Toronto révèlent nous mettent devant des obligations qui réclament un programme d’éducation à l’égalité à destination des hommes adultes, avec de vrais changements de comportement. Et ce programme n’est pas écrit, ou pas adapté à la logique et à l’inertie des hommes. Et pas porté par les hommes eux-mêmes. C’est le sens de mon texte.

      Aimé par 1 personne

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