Sortir de sa « case de genre » imposée…

Que nous assigne-t-on à la naissance ? Que nous fait la société pour nous « genrer » ? Et comment en sortir ?

Faisant un commentaire suite à un article de blogueuse, tagé ‘féminisme’, je me suis lancé dans une réflexion que je veux poursuivre ici. Elle demandait : « c’est quoi être une femme dans la société d’aujourd’hui ? » (voir ici). Sa question avait l’intérêt de naviguer entre « assignation femme » et « normes sociales ». J’ai parlé spontanément de la « case femme » et de la « case homme » :

…et le garçon (c’est mon rôle d’en parler, pas de parler de la case femme, mais je pense que cette comparaison peut te donner des pistes) doit assumer de se ranger dans la case « homme ». C’est une structuration très forte et qui est exigée pour rentrer par ces « cases » dans le fonctionnement social. Pour un homme, c’est s’intégrer avant tout dans le groupe « nous les hommes », en se montrant « digne » et solidaire et pourtant en compétition. Bref on est ensemble et pourtant on est un peu inhumains, avec de mauvaises relations humaines. On a pas beaucoup d’impositions d’apparence physique ou costumée, sauf de ne pas paraître mou, « femelette » (en fait cela veut plutôt dire « hommelette » !). Et ce n’est pas plus facile de développer une personnalité et une autonomie et prendre sa part de pouvoir [j’avais désigné ces trois ‘défis’ dans les difficultés de l’autrice à s’assumer comme femme]. Et toujours on n’a pas la certitude d’être « vraiment un homme », on reste dans l’indéterminé. (Je dis tout cela pour te donner un « point de vue » différent sur ta question, faisant miroir).

On réduit souvent cette question au « sexe assigné à la naissance », et donc au choix de couleur rose/bleu et de jouets poupée/camion de pompiers, c’est-à-dire à un comportement parental. On insiste parfois sur le changement des injonctions traditionnelles qui seraient pernicieuses, ce qui crée d’ailleurs de la culpabilisation. Mais en fait, on nous assigne en réalité de manière continue à une « case » et on nous demande de correspondre à cette case : par des attitudes, des postures, des apparences. Le garçonnet n’est pas perverti par son éducation, il est obligé de rentrer de plus en plus dans la case, dans les normes et contraintes de sa case. En fait, l’assignation se développe tout au long de la vie. Même au quatrième âge : le très beau film « une grand-mère indigne » montrait une femme agée dans le rural prenant soudain son autonomie pour vivre sa vie…, ce qui est hors normes. Et le garçon intègre son lot de normes sociales progressivement : dans l’enfance, à l’age de la « bande » (anciennement jusqu’au service militaire), à l’âge de la « baise » et à l’âge d’être père à tout le moins.

On pourrait étendre l’idée aux diverses assignations/discriminations sociales (selon le principe ‘intersectionnel’ et décrire les contraintes liées à la case « femme noire », « homme noir », « femme ouvrière » ou « femme ouvrière noire ».

Les nécessités de « faire société »

Et qui est ce « on » qui assigne ? Le fonctionnement social. Pour sa stabilité, sa cohésion, sa cohérence, pour éviter la « confusion des genres », la société impose une discipline, des places, un ordre. Elle en a besoin. Et elle impose des règles d’exogamie, de respect de la propriété, de résolution des conflits, de gestion des morts, etc. Et avant tout, d’hétéro sexualité. Et aussi des règles d’organisation avec des « chefs », des tenants du pouvoir.

Notons que ces règles peuvent être très différentes selon les espèces (j’en ai parlé dans l’article « Sur l’origine de la domination masculine »). Elles varient aussi dans le temps, ce que André Rauch montre bien pour l’évolution des modèles masculins au cours du XIXe siècle (du grognard napoléonien au sportif accompli en passant par le membre de cercle ou de club — Le premier sexe, mutations et crise de l’identité masculine, Hachette Littérature, 2000).  Au point que certaines formes de modèle du passé peuvent nous paraître incompréhensibles, inconvenantes (pédophilie, homosexualité) et que nous les oublions, dénions (ainsi de prescriptions religieuses anciennes, bibliques).

Mais on ne peut concevoir une société sans règles, une pluralité de règles contradictoires, etc. On imagine des sociétés avec de nouvelles règles (utopies, science-fiction…)

La période que nous vivons met fortement en cause l’assignation et le contenu des cases, et la hiérarchie entre les cases. C’est ainsi que nous avons adopté l’objectif de l’égalité, sans avoir bien exploré ce qui dans chaque case est corroboré à la hiérarchisation inégalitaire. Nous avons accepté (enfin, c’est en cours) certains refus de l’assignation femme/homme (la transition) ou le refus de l’hétérosexualité (le coming out). Les femmes ont fait un énorme travail pour décrire le contenu de l’assignation en tant que contrainte envers elles. Mais il reste des effets de ces cases (féminines), qui peuvent entraîner des clivages dans la discussion : telle la question du voile ou du burkini, alors que par ailleurs l’idée de pouvoir s’habiller librement parait essentielle. Ou la question de la prostitution.

On a beaucoup moins exploré la case masculine. Qui forme aussi une case genrée avec ses contraintes, ses normes. Les hommes ont une relation d’amour-haine avec ces normes. Tout leur dit « d’être un homme » mais ce n’est jamais acquis définitivement. Ils sont dans l’angoisse et dans la souffrance par rapport à l’idéal viril (sic : c’est un embrigadement, pas un idéal de vie). Certains sont dans la souffrance de ce qu’ils ont endurée et de ce qu’ils endurent pour être un homme ou être pourtant disqualifié.

Et pourtant, ils dominent !

Et pourtant, les hommes dominent ! Est-il alors justifié de les plaindre, de les rassurer, de les conforter dans leur comportement (alors que le féminisme les perturbe un peu) ?

J’ai donc ajouté dans mon commentaire de cet article :

Mais bien sur, en tant qu’homme, on profite tous les jours de la domination masculine. On a un regard intrusif, on prend la parole et on n’écoute pas (les faibles, les femmes, les enfants) et, même si on est exploité, frustré, on a une (petite) part de consolation de pouvoir profiter d’une femme, de plusieurs femmes, jouer au chef dans son ménage, dans sa bande de copains, etc. Il faut que cela change (et cela passe notamment par changer le regard des hommes d’abord, mais changer un fonctionnement social aussi, autant qu’un changement individuel (prendre sa part des taches du ménage, des soins aux personnes…).
Et donc être une femme, c’est rentrer dans la case exigée par le fonctionnement social (lequel est au profit des hommes). Et le mouvement des femmes (féminisme) bouscule cette case et c’est bien. Mais tant que la case des hommes ne sera pas bousculée par eux-mêmes et que la société l’entende et en tire les conséquences, la discrimination et la domination n’évolueront pas beaucoup.

J’ai été amené à aborder encore ce sujet aujourd’hui. Suite à un article d’Agnès Maillard sur le site du Monolecte « Parlons chiffons » (voir ici) , j’ai trouvé dans un commentaire la phrase suivante :

De mon idée, mais je n’ai pas réfléchi tant que cela à la question, c’est juste une manière d’écraser sous la botte de l’obéissance la masse pour qu’elle reste à sa place. Cette dictature de l’apparence opprime autant les hommes que les femmes, je ne suis pas certain qu’il y ait un sexe plus opprimé que l’autre (même si les demandes sont différentes, elles existent de la même manière pour les 2 sexes). Je ne cherche pas à nier le ressenti que peux avoir certaines personnes, je doute de son fondement comme domination patriarcale. La charge mysandrique est plutôt contre-productive. (…) Oui il y a des dominations et je dois avouer que sauf exception, je n’en vois pas autour de moi (ou alors tout est domination, ou alors avec l’age j’ai la vue qui baisse).

Et j’ai trouvé bon de répondre (réponse qui a plu à l’autrice, mais déplu au commentateur) :

« Cette dictature de l’apparence opprime autant les hommes que les femmes, je ne suis pas certain qu’il y ait un sexe plus opprimé que l’autre (même si les demandes sont différentes, elles existent de la même manière pour les 2 sexes) ». Oui, les deux sexes sont opprimés par le système ; mais ce système installe une distinction et une hiérarchie/domination où les hommes ont le dessus et les femmes le dessous. Les hommes ont surtout des contraintes du jeu entre hommes (compétition, nécessité de prouver qu’on est un homme encore et encore), y compris en pétant et pérorant… ; mais ils peuvent avoir un comportement intrusif et pénétrant vis à vis des femmes (je parle du regard masculin, évidemment 🙂 ) sans se gêner et être maîtres de la « réputation » des femmes (sur un tout autre mode de jugement que sur celui de la compétition masculine).
« Je ne vois pas de domination autour de moi » : bravo, vous illustrez le déni des hommes sur leur domination mais qui avouent pourtant : je ne voudrais pas être une femme (cf. Léo Thiers-Vidal). Et tout dominateur est dans le déni, accusant le dominé (cf. « classe laborieuse, classe dangereuse » ; le colonisé est un barbare, il n’a pas d’âme, etc.). Mais on ne dit plus comme jadis : « les femmes elles exagèrent ». On dit seulement que les féministes exagèrent…

*     *

*

J’ai, dans cette réflexion globale, peut-être enfoncé des portes ouvertes. Sur les thèmes de l’assignation et des normes sociales. Et pourtant, j’ai le sentiment de clarifier des choses, sur la distinction entre normalisation genrée et hiérarchisation, sur l’assignation comme processus continu de formatage et d’adaptation. Sur le fait que les hommes peuvent se prétendre victimes tout en étant dominateurs (défaut illustré par le commentateur que j’ai cité et répété par son mécontentement que je n’ai pas cité).

En passant, si j’adore l’écrivain noir américain Chester Himes (surtout pour ses premiers romans et pour ses nouvelles), c’est qu’il excelle dans le rendu de cette contradiction entre domination et respect de sa servitude chez les noirs, qu’ils soient manipulés par des blancs progressistes (La fin d’un primitif), par des prêcheurs religieux, ou par des escrocs… Personne n’est héroïque chez lui (l’inconscience touche les noirs et bien plus encore les blancs). Même lui n’est pas un héros, qui se sortit de sa situation de délinquant par l’écriture, alors qu’il aurait pu aussi bien verser dans le terrorisme (qu’on trouve caricaturé dans ses dernières fictions) ou dans la lutte politique (il fut ami de Malcom X et des Blacks Panthers). Mais je m’égare !

Sortir des cases de genre ?

Alors, peut-on sortir de sa case imposée ? Oui, mais par un puissant mouvement de déconstruction collective, et qui marque des points dans la société, qui doit faire évoluer ses normes sociales. C’est que les femmes sont en train d’acquérir, après 50 années de lutte, ou du moins de franchir des étapes décisives. Et elles viennent de faire un pas imprévu avec la campagne MeToo, car elles ont rendu visible une part du contenu de la case des Hommes, elles ont mis le doigt sur une part de leur comportement. En outre, elles ont abordé ce sujet collectivement, elles peuvent faire groupe en dehors de la case imposée jusque là, qui réclamait silence sur les violences masculines (harcèlement et abus de pouvoir sexuel). Il y a encore certainement bien du chemin, mais il y a une dynamique collective qui dépasse largement les féministes. Et cela change tout : on n’est plus dans des démarches individuelles, souvent mises en cause « en public », tant pour leur comportement que pour leur engagement et leur idéologie. On a un mouvement qui gagne le respect. Bien sur, ce sont des militantes qui ont préparé longuement et patiemment ce surgissement.

On en est pas du tout à ce stade pour ce qui regarde les hommes. Des milliers d’hommes prennent conscience de leur situation objective et en ont un malaise en tant qu’être humain désireux de relations humaines égalitaires. Mais c’est encore une infime minorité. Beaucoup d’autres prennent conscience de la revendication des femmes et développent un malaise de réaction, de résistance. Ils souhaitent que cela cesse, que cette remise en cause ne les vise pas. Ils souhaitent retrouver leur tranquillité, échapper à ce doute supplémentaire. Et beaucoup de femmes se soucient de leur état d’âme et souhaitent amoindrir la mise en cause des hommes.  Voilà d’où provient le concept de « Misandrie » (haine des hommes) : combattre toute vision négative. Et ce groupe d’hommes et de femmes est encore une minorité, à mon avis, bien que fort nombreuse sans doute.  Et il y a un troisième groupe, d’inconscients indifférents ou d’inconscients virulents et violents. Y compris par le meurtre, comme on vient de le constater avec l’affaire de Toronto (voir mon article d’il y a peu su le Terrorisme viril). Ce groupe des inconscients est encore massif chez les hommes (et présent aussi chez des femmes). Même si la résistance violente est le fait d’une minorité.

Sur les réseaux sociaux, c’est ce groupe d’inconscients, en partie virulents, qui fait la loi et la rumeur ! Et comme cette résistance est en capacité de polariser progressivement autour d’elle et de contrecarrer l’impact du féminisme sur les hommes, il y a une dynamique qui est encore loin d’être favorable dans le groupe des hommes.

Ceux qui sont dans l’infime minorité qui veut tirer les conséquences du féminisme et changer les choses, je les appelle « les pionniers ». Déjà ils changent leur comportement en partie, et renforcent leur conscience et leur engagement. Quelques premières publications (dont deux ou trois récentes) leur donnent du « grain à moudre ». Mais leurs perspectives ne sont pas claires et ils restent dans un brouillard, un peu incrédules. On ne peut attendre d’eux qu’ils créent de toutes pièces un fort ralliement.  Ils n’y arriveraient pas et ne feraient pas le poids contre la résistance au changement. Mais ils doivent commencer à s’afficher et construire patiemment. Sortir de leur trou et de leur passivité ou inertie (ce n’est pas gratifiant, au début). Donner un signe d’espoir dans l’attente du changement social, de la dynamique d’un mouvement collectif qui surgira bien un jour.

(N.B. Je parle surtout pour l’Europe ; il y a plus d’engagement d’hommes au Canada et aux USA, semble-t-il, mais avec une situation plus tendue du point de vue de la « résistance » virile également).

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Un commentaire pour Sortir de sa « case de genre » imposée…

  1. Dominique dit :

    Bonjour ! Je préfère, et de loin, le ton de ce post en ce sens qu’il prône l’égalité qui se doit de rester au coeur du propos, tout en soulignant les causes et les conséquences des ‘peurs’ de ceux qui préfèrent résister au changement rendu nécessaire par le monde tel qu’il se dit aujourd’hui.
    Il me semble fondamental de confirmer que tout n’est pas à jeter, ne serait-ce que pour apaiser cette frange fébrile. A commencer par l’idée républicaine, la liberté d’expression, celle d’égalité et de fraternité qu’elle sous-tend. Cette lutte nouvelle, nommée Féministe, est bien plus large que cela. Elle le mérite bien.

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