Ce que les hommes (dont le pape) disent de l’IVG

(avec un rajout du 16 juin, sur des propos du pape). La Belgique débat actuellement de la dépénalisation entière de l’interruption volontaire de grossesse. En effet, l’avortement est toujours poursuivi pénalement en Belgique. Mais une pratique répondant à divers critères (endéans les 12 semaines de la conception, dans un centre agréé, avec du personnel médical, après un délai de réflexion, etc.). reste « dépénalisée », protégée des poursuites.

Ce pays est resté profondément catholique au plan culturel et institutionnel, malgré une déchristianisation forte depuis 70 ans et un courant puissant de « laïques », présent depuis près de deux siècles. Autant dire que la proposition de permettre l’IVG sans aucune limite ou critère ne passera pas sans débat.

Dans ce cadre, j’ai découvert les phrases qui suivent, seules accessibles d’un article plus long, paru sous le titre : « Éditorial : l’IVG, ce fragile équilibre » dans La Libre, journal belge clairement affiché comme catholique. Elles sont rédigées par un homme, Dorian De Meeûs. Et je me suis interrogé sur ce discours masculin qui tient en un paragraphe de cinq phrases que voici :

1.- « Faut-il dépénaliser entièrement l’interruption volontaire de grossesse (IVG) ?

2.- Cette question ne peut être banalisée tant elle renvoie à un enjeu majeur pour notre société, en l’occurrence à la nature même de la vie humaine existante ou en devenir. »

Cette entrée en matière est frappante : elle ne parle aucunement des femmes. C’est une question de société. Une question de société est une question qui se pose à tous les hommes de cette société (dont les femmes, cela va SANS dire). L’effet de cette annonce, c’est de déclarer que les hommes ne sont aucunement étrangers au débat. Et que les femmes n’y ont aucune importance particulière.

Ensuite, on nous dit que la nature de la vie, même existante ou en devenir, est un enjeu majeur pour notre société. Vous le saviez, vous ? Nous voyons des morts sur écran tous les jours, des morts de la guerre, des morts parmi des manifestants, des morts parmi des populations migrantes — et les fictions dont nous nous délectons sur un plan culturel parlent avant tout de violences et de morts. Nous ne pouvons nier que la violence masculine frappe les femmes tous les jours, par des meurtres et par des viols notamment. Elle atteint aussi des enfants, et notamment par la pédophilie et l’inceste. Comme on le dit souvent, le viol et le meurtre font partie de notre culture, non pas seulement comme fantasme, mais comme pratique faisant l’objet d’une tolérance sociale et institutionnelle, amoindrissant la répression. On peut donc douter que la vie soit un enjeu majeur de notre société sauf à titre de pieuse déclamation ! (1) Sauf en ISOLANT la problématique de l’avortement comme une problématique différente. C’est bien ce qu’on voudrait faire, mais les défenseurs de l’illégalité de l’avortement ont besoin de partir d’une déclaration sur le caractère sacré de la vie.

3.- « Le Code pénal est notamment là pour protéger la société. A commencer par les plus faibles d’entre nous, les sans-voix. ».

La première de ces phrases est exacte : il s’agit d’exercer une violence légale répressive envers la violence des individus contre les personnes et les biens. Mais la deuxième est manipulatrice : il n’y a aucune priorité à protéger les enfants.  Et moins encore à protéger les faibles et les sans voix : on sait combien les droits économiques et sociaux (un volet des droits de l’homme) sont mal respectés dans notre droit, permettant des inégalités criantes. Parfois la protection des biens passe avant la protection des personnes…

4.- « Depuis près de 30 ans, l’avortement jusqu’à 12 semaines est traité comme une exception à l’interdiction pénale, ce qui permet de reconnaître aux femmes en détresse le droit de ne pas aller au terme d’une grossesse… »

Et voilà ce que devient l’avortement dans la bouche des hommes : « aller au terme » de toute grossesse est la règle, et « ne pas y aller » est une exception reconnue, mais encadrée et conditionnée par divers critères. C’est ici seulement que les femmes entrent en scène, mais sans liberté aucune et dans une passivité totale : un droit va leur être reconnu généreusement par la société des hommes.es. (Admirez la trace inclusive correcte…).

Voilà, le discours masculin neutre est planté. il n’est pas nécessaire d’en entendre davantage (et il faudrait payer…). C’est un discours de déni et de manipulation. L’avortement est une constante de l’histoire humaine, malgré toutes les interdictions. La pratique ne s’est pas accrue avec la légalisation partielle. Par contre, des vies de femmes ont été sauvées et des circonstances d’angoisse et de précarité et de risque sanitaire leur ont été épargnées. Ces simples faits sont disqualifiés d’entrée par le discours masculin neutre.

Les hommes ne peuvent aucunement sentir ce qu’il en est de porter la conception et la première vie, ils ignorent ce que signifie « d’aller à son terme » durant de long mois et, s’ils savent un peu ce que c’est un accouchement pour y avoir assisté de loin, ils avouent le plus souvent qu’ils ne voudraient pas vivre cette épreuve. Face à l’événement d’une grossesse, ils ne peuvent aucunement sentir ce qu’il en est de ne pas la souhaiter et ensuite d’en décider de manière responsable et éthique, en son for intérieur, d’une interruption ou non, ils ne peuvent aucunement savoir ce qu’il en est de partager ce type de dilemme avec diverses personnes au sein d’une institution. Et pourtant, ils se piquent de vous expliquer ce qu’il faut en penser.

On pourrait imaginer de disqualifier tous les hommes du débat sur cette question politique et sa décision, qui serait ainsi réservée aux femmes. J’imagine déjà d’ici le tollé ! Comment ? Une réunion non-mixte et une décision non-mixte ? Sans la présence du président d’assemblée, des assesseurs et questeurs et greffiers ! Vous rêvez.

Rajout sur un article du 16  juin, toujours dans le même journal :

François le moderne associe avortement et nazisme !

Décortiquons à nouveau :

« J’ai entendu dire qu’il est à la mode, ou au moins habituel, de faire au cours des premiers mois de grossesse des examens pour voir si l’enfant ne va pas bien ou s’il naîtra avec quelque chose (un problème, ndlr), le premier choix étant de s’en débarrasser », a déclaré le pape en recevant au Vatican des représentants d’associations familiales.

Bien sûr, le pape n’a pas les mains dans le cambouis, il « entend dire » (par qui ?) qu’il est à la mode (c’est donc une tocade sans réflexion) ou à tout le moins habituel (en fait c’est évidemment exceptionnel) de faire des examens (ben, oui, c’est un progrès de la médecine, qui l’interdirait ?) et, en cas de problème, le PREMIER CHOIX est de s’en débarrasser. Qui a inventé ce scénario d’horreur ? Comme je l’ai dit plus haut, les hommes ne peuvent aucunement ressentir ce que c’est de porter un choix responsable de porter une conception et une grossesse. L »avortement encadré médicalement rend le CHOIX plus sécurisé que les pratiques clandestines d’antan (et encore pratiquées dans de nombreuses sociétés). Que ce soit pour une grossesse non souhaitée ou pour une grossesse montrant un problème pour la vie digne d’un enfant, cela reste un choix difficile pour la femme concernée. Le racontar de l’homme-chef du Vatican sur une décision de type  » faites le choix de la facilité et du bon débarras » est donc profondément injurieux.

« Au siècle dernier, tout le monde était scandalisé par ce que faisaient les nazis pour veiller à la pureté de la race. Aujourd’hui nous faisons la même chose en gants blancs », a déclaré le pontife argentin. Le pape s’est aussi interrogé: « Pourquoi ne voit-on plus de nains dans les rues ? Parce que le protocole de nombreux médecins dit: il va naître avec une anomalie, on s’en débarrasse ».

Par deux fois, le pape enfonce le clou, d’abord par une comparaison de type « point Godwinn » (évoquer les nazis parce qu’on n’a pas de meilleur argument), ensuite en méprisant les handicapés au passage, ainsi que les progrès du suivi de la grossesse, qui a largement amélioré l’espoir de vie à la naissance et de naissance sans problèmes.

et envenime le débat sur le mariage et l’accueil d’enfants pour tous

S’exprimant sur la question de la famille, le pape a observé qu' »aujourd’hui on parle de familles diversifiées, de divers types de familles. Oui c’est vrai: famille est un seul et même mot, on dit aussi la famille des étoiles, la famille des animaux ». « Mais la famille, à l’image de Dieu, homme et femme, il n’y en a qu’une seule », a poursuivi Jorge Bergoglio.

Ce qui revient à affirmer la bonne famille (traditionnelle) est à l’image de Dieu (sic, je ne savais pas que dieu est androgyne), et que toute autre union humaine est un assemblage animal ou une confusion mentale ; il en est de même de tout parent divorcé ou séparé (le souvent des mères d’ailleurs).

C’est pas seulement un discours rétrograde, c’est un raisonnement profondément pernicieux !

(1) Détail désopilant de cette culture du meurtre : dans le même journal, on se réjouit d’une petite sauterie entre une vingtaine de généraux d’aviation de divers pays tenue à Jérusalem pour célébrer le premier tir opérationnel du F35 Loocked-Martin (ce qu’on appelle un « baptème du feu », pour faire joli — car cette expression signifie en fait « subir pour la première fois » le feu d’un tir). Son CEO, Marillyn Hewson, est venue expliquer les mérites des avions de “cinquième génération”. Ainsi qu’on nous l’explique benoitement, « l’échange d’informations avec les militaires israéliens est intéressante dans la mesure où ils sont confrontés à une menace ­- la défense antiaérienne russe en Syrie ­- à laquelle les pays occidentaux risquent d’être un jour confrontés. » Or c’est l’avion israélien qui a tiré « quelque part au Moyen Orient » et on accuse une défense anti-aérienne d’être une menace ! On finira par prétendre que des lances-pierres sont une menace pour la meilleure armée du monde, sans que cela étonne personne dans ce monde-là ! Ou que l’avortement est une menace contre les valeurs les plus sacrées de la société…

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