Les violences sexistes commencent à la première adolescence

C’est un constat qui s’affirme avec force. Aujourd’hui, le journal Le Monde révèle que, selon un rapport publié ce jeudi par l’ex-délégué ministériel à la prévention du harcèlement en milieu scolaire (sous deux gouvernements), il y a une violence quasi ordinaire parmi nos jeunes : plus de 1 sur 2 en fait l’expérience à l’école (primaire), 1 sur 3 au collège, 1 sur 4 ou plus au lycée. Ce rapport est publié dans le cadre de l’Observatoire européen de la violence à l’école. Il en ressort :

« une « énigme » que M. Debarbieux et son équipe (les sociologues Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn et l’auteure Olivia Gaillard, elle-même ancienne victime) entendent résoudre : « Comment passe-t-on d’une surexposition des jeunes garçons à la violence scolaire à une surexposition des femmes devenues adultes ? Est-ce au moins en partie à cette violence contre les garçons (et, présumons-le, entre garçons) que nous devons relier la violence ultérieure contre les femmes ? »

Cette problématique a commencé à être étudiée en l’an 2000, dit le journal. Le rapport a inclus un échantillon du niveau élémentaire, à deux études précédentes sur les lycées puis les collèges, pour toucher au total 47604 élèves agés de 8 à 19 ans. Malheureusement, le rapport n’est pas encore disponible sur le site de l’institution.

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Deux études, menées par des femmes, avaient levé un coin du voile.

Sylvie Ayral a publié La Fabrique des garçons, Sanction et genre au collège (PUF, 2011). Selon l’éditeur,

La grande majorité (80 %) des élèves punis au collège sont des garçons. Comment expliquer ce chiffre en contradiction avec le discours égalitaire officiel ? Pourquoi n’attire-t-il pas l’attention des équipes éducatives ? Ce livre propose d’interroger la sanction à la lumière du genre. Il montre l’effet pervers des punitions qui consacrent les garçons dans une identité masculine stéréotypée et renforcent les comportements qu’elles prétendent corriger : le défi, la transgression, les conduites sexistes, homophobes et violentes. (…) Aux antipodes de la tolérance zéro et du tout répressif, l’auteur plaide pour une éducation non sexiste, une mixité non ségrégative et la formation des enseignants au genre. Ces propositions apparaissent comme une urgence si l’on veut enrayer la violence scolaire.

Sylvie Ayral a été institutrice en milieu rural pendant quinze ans et enseignante d’espagnol au collège. Professeur agrégée, docteur en sciences de l’éducation (Université de Bordeaux), elle est membre de l’Observatoire international de la violence à l’école. Elle enseigne actuellement dans un lycée classé dispositif expérimental de réussite scolaire. Ses recherches portent sur la sociologie de l’adolescence, la construction de l’identité masculine et les violences de genre à l’école ainsi que sur les sanctions scolaires. Sa thèse La fabrique des garçons : sanctions et genre à l’école avait obtenu en 2010 le prix Le Monde de la recherche universitaire.

Anne-Marie Sohn a publié « La Fabrique des garçons, l’éducation des garçons de 1820 à aujourd’hui » (Textuel 2015). Eh oui, le même titre ! Pour deux regards différents, celui d’une sociologue de l’éducation et celui d’une historienne. Selon l’éditeur :

De l’instauration à la déstabilisation du modèle masculin.
Accéder aux privilèges, aux devoirs et attributs masculins s’apprend. La façon d’habiller le garçonnet, la barbe de l’adolescent, les jeux et les héros, l’initiation à la sexualité, au travail et à la citoyenneté, tout dans la formation des garçons les différencie des filles. C’est ce dont rend compte ici Anne-Marie Sohn en s appuyant sur un fascinant recueil d images.

Anne-Marie Sohn est professeur d’histoire contemporaine à l’ENS Lettres et Sciences humaines, à Lyon. Elle est spécialiste de l’histoire du féminisme, de la jeunesse et des rapports hommes/femmes et elle a publié de nombreux ouvrages sur la question. Elle a publié, entre autres, Sois un homme (Seuil, 2009), consacré à la formation de la virilité dans le premier puis le second XIXe siècle. Elle a publié également Chrysalides. Femmes dans la vie privée (xixe-xxe siècles) (Publications de la Sorbonne, 1996) et Âge tendre et tête de bois. Histoire des jeunes des années 1960 (Hachette, 2001).

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Je signale tout de suite que je n’ai pas lu ces deux livres. Mais j’en ai lu plusieurs présentations pour en saisir le contenu. Mon article n’a pour but qu de souligner l’importance du rapport publié aujourd’hui. Même si ce rapport vise en général la violence à l’école (sans poser frontalement les questions de genre).

Je m’intéresse de plus en plus à cette question, car je suis convaincu que la période de la première adolescence est un moment formateur très important de la masculinité et qu’il est mal connu.

On souligne souvent que les injonctions des parents forment la virilité du garçon. Et qu’il faudrait leur donner une autre éducation à l’égalité. Je n’ai pas l’impression qu’on ait beaucoup progressé pour donner un bagage pertinent aux parents. Bien évidemment, on parle de la couleur traditionnelle (bleu ou rose), du choix des jouets, des slogans sexistes à éviter (ne pas pleurer comme une fille, etc.). Mais rien ne garantit que ces gestes sont la source de la virilité. Je ressens bien (par expérience personnelle) que le modèle du père est formateur et important, mais ce n’est pas sous forme d’injonctions que cela s’installe. (Je reviendrai un jour sur cette question de la prime enfance car mon opinion a évolué).

On parle beaucoup moins de la prime adolescence. On évoque pourtant souvent la période du collège comme une période très pénible de violence entre enfants. Il est frappant de penser que les garçons, au moment où ils se retrouvent dans une bande de garçons, en s’éloignant fortement du contrôle parental et de l’éducation familiale reçue, adoptent des attitudes sexistes, souvent même avant qu’ils soient touchés par la puberté (qui est plus tardive que chez les filles). Pour moi, les garçons versent dans la virilité agressive entre hommes, et dans le mépris viril vis-à-vis des filles, par un effet de groupe, un effet d’influence sociale nouvelle, en autonomie par rapport à la famille. Les évolutions récentes de la vie sociale (réalité virtuelle par les écrans, réseaux sociaux, influence de l’image et de la pornographie) accentuent cette plongée des garçons dans un monde nouveau, collectif et violent.

Par la suite, les passages à la vie sexuelle, puis à la mise en couple sont deux autres épreuves formatrices de la masculinité, moins importantes, mais qui peuvent rectifier ou renforcer l’expérience si particulière de la prime adolescence, prépubère.

Ce thème d’étude est pourtant nouveau. Le fameux recueil « Histoire de la virilité » ne l’aborde pas comme tel. Et nous n’avons sans doute pas encore les outils et les méthodes pour l’affronter. Il faudra encore bien des enquêtes.

Je reste donc avec une idée  décalée, à propos de la question posée ci-dessus par le journal. A mon avis, ce n’est pas la surexposition des garçons à la violence scolaire qui induit ensuite une surexposition (sic) des femmes. C’est le fait que le groupe des hommes (jeunes) entraine ses membres dans une violence dominatrice contre l’institution (pour donner des gages de sa masculinité) et contre les femmes.

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Le plus probable est que le rapport publié aujourd’hui ne fasse encore que peu bouger l’institution scolaire et, derrière elle, la société toute entière.

Dans un récent article du Monde, Sylvie Ayral affirme avoir été « barrée de partout » après avoir publié La Fabrique des garçons.

L’université ne m’a pas demandé la moindre intervention à la suite de mes travaux et, lorsque j’ai envoyé des candidatures spontanées pour donner des conférences, je n’ai même pas eu d’accusé de réception, explique-t-elle. Quant à l’Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM), il a annulé ma venue deux jours avant sur décision du directeur qui trouvait le sujet délicat. L’idée que l’on puisse déviriliser les garçons suscite une panique morale et renvoie à la crainte que la société s’écroule.

J’ai publié également un article présentant une importante étude australienne sur ce que subissent les étudiants universitaires (ici). Cette étude aussi avait reçu un très faible écho dans les médias.

Et Eric Debarbieux, le directeur de l’observatoire européen de la violence à l’école, qu’il a fondé en 1998, témoigne de ses débuts : « Quand on commence les enquêtes de victimation en 1993, on distribue 14 000 questionnaires avec zéro centime. On doit aller à Marseille pour l’enquête, on n’a pas le choix et on descend à cinq dans ma Twingo, on se fait héberger dans le T2 d’une copine et je dois même animer une conférence pour payer l’essence ! » (dans un article du Monde de 2012).

Soyons donc attentifs à ce domaine d’études « nouveau ». Et, pour se convaincre que ces violences entre garçons sont principalement des violences sexistes, je renvoie à cet article du journal Libération qu date de quelques semaines (ici).

 

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