Ce 2e guide du féminisme pour les hommes ? Bof…

J’attendais beaucoup de ce second livre pour guider les hommes : « Guide du féminisme pour les hommes et par les hommes » (Ed. Massot, 2018, 18€) de Mikael Kaufmann et Michael Kimmel, avec illustrations de Pacco. Car les deux auteurs sont des « pro-féminisme » reconnus. Le premier est un canadien qui a travaillé pour les Nations Unies et pour « le Conseil consultatif sur l’Égalité des Genres du G7 ». Le second est un des pères fondateurs des Men studies et dirige le périodique : Men and Masculinities, qu’il a lancé en 1998.

Eh, bien, j’ai été plus que déçu (un peu en colère, et pas que pour les 18€, mais pour une occasion manquée et donc gaspillée). D’abord, je vais vous présenter le niveau de ce « guide » . Ensuite, plus largement, je vais me demander si c’est bien indiqué de prendre les hommes pour des imbéciles. Finalement, je dirai deux mots de stratégie.

Le livre se présente un peu comme une courte encyclopédie de A à Z (avec un désordre car l’ordre imposé par le vocabulaire anglais a été conservé), développant 80 thématiques sur… une à trois pages maximum. Autant dire rien. On en reste au superficiel. Il y a scènettes à l’humour de premier niveau. Aucune autrice féministe n’est citée.

Ainsi ce texte m’a paru très peu pertinent, sur le thème « Papa »  (p.35) :

L’influence la plus bénéfique du féminisme sur la vie des hommes est de les avoir incités à assumer leur rôle de père. En effet, le féminisme encourage les hommes à s’impliquer pleinement dans l’éducation de leurs enfants? Nous ne sommes pas un simple copain avec lequel leurs nos enfants passent un bon moment. Nous pouvons être de formidables parents. La plupart des hommes relèvent le défi. (…) Bien sûr, ce n’est pas toujours une partie de plaisir –mais cela reste le plus beau cadeau fait aux hommes depuis l’invention de la télécommande. Et on nous mâche encore le travail. En dépit de tous ces changements, ce sont les femmes qui bien souvent prennent en charge l’éducation des enfants, ce qui limite leurs possibilités de carrière. C’est une véritable gageure pour une femme active qui a la responsabilité des enfants.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai hurlé, j’ai pris un crayon et j’ai marqué le passage. Il est vrai que les jeunes papas pouponnent davantage, mais je ne suis pas certain que ce soit dû à l’influence du féminisme (ou alors il faudrait l’expliquer). Ensuite, cela ne veut pas dire qu’ils assument clairement un rôle de « formidable parent » : les statistiques montrent qu’ils n’en font qu’une petite part, celle qui leur convient … comme on prend une télécommande : les papas zappent souvent sur le déplaisir et le délicat. Il parait très contradictoire de dire que « la plupart des hommes relèvent le défi » et de dire EN MÊME TEMPS que les femmes nous mâchent le boulot et ont la plus grosse responsabilité. Et puis, rien sur la « charge mentale » de la prise en charge de l’enfant, rien sur le « care » ou le soin des relations humaines, c’est vraiment enjoliver la situation. Je n’appellerais pas cela un Guide du Féminisme. Je ne vois pas à quel besoin des hommes ce livre veut répondre. Les sensibiliser, les rassurer, les inciter à faire un tout petit effort sans que cela les empêche de dormir ?

De plus, les dessins de Pacco n’ajoutent rien au texte. Ils se décalent à peine du texte, donnent dans l’image caricaturale mais sans subtilité ni empathie aucune.

De la part d’un « PhD » (Docteur en physique ?) et d’un professeur de sociologie spécialisé en étude de genre, c’est un contenu plutôt minable, pour adolescents attardés (ils existent, mais lisent-ils des livres ?).

( Rajout du vendredi 13 : comme petit bémol à ma critique, je viens de lire un interview des auteurs, où ils précisent que leur livre s’adresse d’abord aux jeunes et aux adolescents, à titre de première initiation au féminisme. On pourrait effectivement le comprendre si c’était un recueil de courts billets ayant paru dans un magazine de jeunes et ados. Mais alors le titre du livre, son aspect et sa présentation sont trompeuses. Et je crains même que les auteurs soient peu qualifiés en « littérature jeunesse »).

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De ces deux guides, mais aussi du livre d’Olivia Gazalé que j’ai lu cet hiver, et de quelques autres lectures, je retire le sentiment que le but de ces auteurs est avant tout de séduire les hommes, de ne pas les perturber, troubler leur tranquillité. On leur explique doctement, mais aussi humoristiquement qu’ils n’ont RIEN A PERDRE à écouter un peu de féminisme. Je me demande un peu si on ne prend pas les hommes pour des imbéciles.

La masse des hommes sent très bien qu’elle a des choses à perdre à s’allier au féminisme. Ils ne supportent pas qu’on les culpabilise, qu’on menace leur statut privilégié. Ils refusent de voir où est le problème. Ils ne nient plus qu’il y a des problèmes, mais ils les minimisent et mettent alors leurs problèmes masculins comme plus lourds dans la balance. Moi-même il a fallu qu’une illumination me fasse tomber de mon cheval et de mon sommeil masculin.

Olivia Gazalé est allée un peu plus loin dans l’explication en montrant que la masculinité constitue aussi un carcan qui contraint les hommes, à travers l’histoire, et que le féminisme pourrait les aider à « s’en sortir ». Jeremy Patinier avait eu le mérite de donner un peu de contenu féministe à un livre facile à lire, mais très peu dérangeant aussi pour les hommes (et il a eu le tort de négliger de citer ses sources, alors qu’il avait pioché à gauche et à droite ;  le livre a été donc retiré de la vente).

Nos deux auteurs américains sont ceux qui en restent au plus futile. Peut-être est-ce adapté à la culture américaine de 2011, date de parution aux USA. Peut-être peut-on y espérer motiver les gens à « faire leur différence » et à faire un effort moral pour gagner leur ciel (j’en ai parlé à propos du puritanisme d’origine protestante).

Mais peut-on se tenir en dehors de toute position critique sur l’attitude masculine, sur la domination masculine ?

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En conclusion, cela me parait une attitude erronée de vouloir convaincre tous les hommes. C’est même pernicieux : des groupes d’hommes « masculinistes » prennent à nouveau (au delà du mouvement des pères sur les grues, de début 2000) le devant de la scène et se déclarent en péril et en résistance. Et avec le positionnement de ces livres, on n’atteindra ni ces hommes extrémistes, ni la masse des hommes, car on n’aborde pas vraiment les questionnements des hommes. PEut être les auteurs sont-ils conscients du désarroi des hommes et qu’ils pensent les attirer sans tenir compte de leurs résistances, en la déjouant. C’est de la naïveté, selon moi.

Je suis convaincu qu’il faut d’abord viser les pionniers favorables au féminisme et leur donner des objectifs de changement pratique. Approfondir leur premier engagement, le transformer en une conviction et une fierté de se sentir libéré peu à peu, par un travail sur soi, du comportement masculin dominant. Leur faire ressentir une proximité de milliers d’hommes qui sont dans la même recherche et dans le même travail de changement. Et les accompagner dans une recherche collective de réponse aux questionnements.

Sans cela, les hommes ne changeront jamais ? Oui et non. Le fait est que les femmes ont profondément changé. Leur situation et leur mentalité. Et que ce n’est pas fini, leur évolution se poursuit et leur mouvement s’élargit (malgré que le féminisme ait mauvaise presse). Les hommes vont bien devoir s’adapter. Tant bien que mal. Et ils se sentent très perdus sur les comportements à adopter.

Je lisais récemment cette idée : en sciences, l’essentiel n’est pas de dénoncer une ancienne vérité comme étant erronée, que de proposer une nouvelle découverte de vérité qui soit plus convaincante, et de la faire connaître (d’où le rôle des revues scientifiques). A un certain moment, la théorie ancienne devient obsolète et plus personne n’en parle (plus tard les historiens y reviennent). Bref le nouveau paradigme chasse l’ancien. C »est une inspiration pour cette stratégie de « bâtir avec les pionniers ». Mais il est évident que le nouveau paradigme n’apparait pas sans un travail fondamental de mise en pratique. Il ne tombe pas du ciel.

Bien sûr, l’attitude des hommes change à la marge et de nouveaux comportements sont adoptés. Mais on n’a aucune certitude qu’ils signifient profondément que la domination masculine est obsolète et va disparaître. Celle-ci a pris des formes variées au cours de l’histoire. Il est très possible que c’est en réalité une nouvelle forme de domination masculine qui se construit, plus soft, plus éduquée ou civilisée, mais se voyant toujours supérieure à la situation des femmes.

Pour que les hommes s’adaptent effectivement à la nouvelle situation sociale créée par le féminisme, par l’avancée des femmes, il faut les aider, leur construire un chemin là où ils voient surtout des obstacles, tout en étant désireux de se changer.

Une autre idée est soulignée par le sociologie Eric Fassin (dans sa postface au recueil de textes de Raewyn Connel, Masculinités, Editions Amsterdam , 2014) en disant que la problématique des hommes est restée longtemps invisible, car ils formaient l’humanité indifférenciée :

L’évidence de leur présence dans le tableau de la connaissance tenait à leur statut : c’était encore et toujours l’homme, implicitement universel ; mais qu’en était-il des hommes dans leur spécificité, soit une fois qu’on passait du singulier à la singularité ? [soit de l’Homme aux hommes concrets] (… Après avoir évoqué les questions d’orientation sexuelle et les questions raciales…) C’est à chaque fois la même démarche : aborder la norme universelle dans sa particularité et la révéler ainsi en tant que point aveugle d’une approche de la domination. C’est bien pourquoi les Men Studies, loin de marquer quelque réaction contre les Women studies – en sont le prolongement logique.

Il y a donc bien un chemin à défricher, dans la théorie mais surtout dans la pratique.

 

 

 

 

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Un commentaire pour Ce 2e guide du féminisme pour les hommes ? Bof…

  1. Je m’attendais bien à ce que ce Guide du féminisme soit totalement à côté de la plaque ! C’est pourquoi je n’ai même pas pris la peine d’y toucher. Je suis contente de lire votre article et voir que j’avais raison de le mettre de côté.
    C’est en effet très décevant pour des personnes sensées être qualifiées sur ces sujets.
    J’ai acheté Le Mythe de la Virilité d’Olivia Gazalé il y a quelques semaines, je contais m’y mettre dans les jours à venir. J’espère qu’elle bouscule plus les choses.
    Ce que je peux vous conseiller, c’est Descente au coeur du Mâle de Raphaël Liogier. J’avais un peu de réticence au début car tous les livres que j’ai lu au sujet de la masculinité écrits par des hommes m’avaient vraiment déçue. Souvent, ils sont à côté de la plaque et j’en connais plus sur le sujet malheureusement. Mais le livre de Raphaël Liogier fait vraiment plaisir à lire et j’ai appris des choses !

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