Une maman féministe doit-elle perpétuer chez son fils « l’esprit de conquête » masculin ? (Réaction)

Une réaction de Chester Denis, blogueur, à l’opinion de Marie Thibaut de Maisières. Extrait du Journal La Libre.be du 8 juillet 2018 (édition électronique – intertitres de la rédaction)

On échappe difficilement aux clichés sur les relations entre les femmes et les hommes. « On va te dénicher un mari », « comment s’offrir une conquête qui vous valorise », comment être « un homme à succès » (féminins) : voilà des idées traditionnelles qui ont encore de l’avenir devant elles. La plupart des des hommes n’imaginent pas un autre discours.. et bien des femmes finissent par s’y adapter aussi.

Pourtant le féminisme est passé par là depuis cinquante ans. Et surtout, depuis moins d’un an, un palier symbolique a été franchi, avec les campagnes #Me too et #Balance ton porc.

Cela signifie que plus de femmes supportent mal la domination masculine, cherchent les manières d’affirmer leur autonomie sur le plan professionnel, sur le plan personnel. Et que, même dans les relations de séduction, elles ne veulent pas que les choses se passent « comme avant « . L’égalité de statut social ne suffira pas.

Les hommes ne sont pas aveugles

Chez les hommes, c’est le doute, sinon la panique qui se répand. Un trouble au plan comportemental, qui manque de modèles alternatifs pour en sortir. Leur première demande est d’être « rassurés » (allo, maman, bobo). D’où l’offre de coaching de séduction faisant référence (grossière) au mâle Alpha chez les singes (pas tous d’ailleurs). D’où ces groupements de mâles se plaignant de ne pouvoir atteindre ce niveau, et passant à l’attentat criminel contre des femmes (cfr les Incels à Toronto). On trouve même des séminaires sur ce thème organisés dans un cadre catholique… autour de la figure du bon père, et de la bonne morale dans la conduite masculine dominante.

Mais les hommes ne sont pas aveugles. Ils sentent que leur statut est marqué d’inégalité et d’injustice, et qu’il n’est ni tenable comme tel, ni pouvant récupérer sereinement son vieux trône d’ancien régime. Il leur faut s’adapter, et même anticiper.

Nombreux sont les hommes qui cherchent ce nouveau chemin. Même s’ils sont une infime minorité, ils sont des milliers. Sur les cinq continents. Et pas seulement des « marginaux » ou des « queers ». On peut être hétéro et souhaiter construire d’autres relations intimes entre femmes et hommes.

Dans de tels couples, il n’y a plus d’autorité « naturelle » (très discutable d’ailleurs) mais négociation, partage ou circularité du pouvoir. Et partage des tâches, ce qui exige surtout le partage de la « charge mentale » et de la responsabilité. Ceci demande aux hommes un « travail sur soi » pour sortir de ce rôle de privilégié qui conquiert, domine et exploite un autre être humain à son service. Un travail sur soi qui est difficile et qui fait de ces hommes, et de leurs compagnes tout autant, des pionnières et pionniers !

L’auteure reste dans le canevas traditionnel

Dans ce chemin, il y a aussi un partage des libertés, des curiosités, des centres d’intérêt, partage qui s’approfondit en avançant. Il y a de l’innovation et de la créativité, et c’est motivant de coopérer à ce changement social. Par comparaison, le mode de relation traditionnel paraît convenu, sans surprise (sinon les mauvaises surprises, comme s’il y avait tromperie dans les pratiques anciennes de marché).

Il est alors étonnant de constater que, pour les modes de séduction, on n’imagine pas sortir de ces profondes ornières de la domination masculine. Dans l’article de Marie Thibaut de Maisières qui m’a fait réagir, « Il semblerait qu’en élevant mon fils en féministe, je le priverais de devenir un homme à succès » (La Libre de ce 8 juillet) et, tout en en édulcorant le personnage du mâle Alpha, l’auteure reste dans le canevas traditionnel : « Pour améliorer l’espèce, il vaudrait mieux choisir celui qui a 12 doigts et la bosse des maths… Bref, pour ma part, je m’en vais continuer d’élever mon fils en féministe en espérant avoir en retour, une belle-fille bien dans sa peau ». Et elle semble entériner les conseils de son ‘ami Charles ‘ : « Pour créer du désir, il faut d’abord sortir du lot. Et la technique la plus efficace, est de déstabiliser sa ‘proie’ pour prendre l’ascendant sur elle et que ce soit elle qui cherche à te plaire. Mais si tu la joues trop dominant, tu n’attraperas que les filles qui ont une mauvaise estime d’elles-mêmes et/ou un père peu valorisant. »

Déstabiliser sa proie ?  Et se la jouer dominant soft ? Je trouve que l’analyse est faible et la conclusion limpide : tout changer pour que rien ne change, disait déjà Lampedusa. C’est étonnant que si l’objectif nouveau des relations intimes est plus ou moins défini (le consentement réciproque), aucun mot pratique, aucun conseil n’illustre la manière d’y parvenir et que les mots les plus éculés reviennent sans pudeur. Oui, les mamans, vous espérez avoir « en retour » (de quoi ?) des belles-filles plus autonomes, mais qui auront sans doute été blessées par la conquête.

Remettre en cause la hiérarchie actif/passif

Ne pas pouvoir sortir de cette scène primitive de l’homme actif avec son gourdin impératif et de la femme passive, c’est butter toujours sur ce mur que le féminisme cherche à renverser.

Sortir de la domination masculine, vouloir plus fondamentalement l’égalité et jusque au niveau de la symbolique, c’est remettre en cause cette hiérarchie de la fille passive et du garçon actif, c’est remettre en cause notre rapport avec notre corps désirant, c’est subvertir les traditions vestimentaires tellement ancrées et tellement entretenues jour après jour !

Le chemin est long, semé d’embûches, ardu à escalader. Oui. Mais la première poussée – inattendue – est venue cet hiver : on ne peut plus en rester à ce combat obscur et dévalorisant. L’humanité est capable de mieux.

Le chemin n’est pas tracé, au moment où les individus sont plus que jamais livrés à eux-mêmes et sommés de montrer leur valeur, leur ‘différence’.

Le chemin est difficile pour celles et ceux qui veulent éduquer autrement leurs garçons – alors que les ressorts de la domination masculine ne sont pas clairement identifiés.

En réalité, le temps est venu de raconter ces explorations entreprises par les pionniers, de les mettre en valeur, car elles sont attendues, et les leçons qu’on peut en tirer également. De mettre en récit ces témoignages pour esquisser ces modèles alternatifs que j’évoquais.

Parler toujours de « l’esprit de conquête », évoquer sans arrêt ce coaching masculiniste réactionnaire ou, par exemple, mesurer toujours l’injustice dans le partage des taches ménagères (qui ne régresse que si faiblement), c’est déclarer que le changement social qui est souhaité, réclamé et en train de se faire, ne mérite pas encore qu’on en parle, ne mérite pas d’avoir droit de cité.

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