Enfin, une analyse du masculin : « Descente au cœur du mâle », de Raphaël Liogier

Souvent, les discours sur le masculin sont lénifiants, positifs, du genre : les hommes ont tout autant que les femmes intérêt à s’orienter vers le féminisme ; et en plus c’est pas difficile, etc. La démarche de Raphaël Liogier est autrement plus exigeante, et intéressante.

Je vais donc parler de « Descente au cœur du mâle », de Raphaël Liogier, Ed. Les Liens qui Libèrent, mars 2018, 12,50€.

Pourtant, à la première lecture, j’ai été frustré. J’avais entendu qu’il avait étudié touts les plaintes des femmes émises sur #MeToo, et qu’il en avait tiré des conclusions sur les hommes. Ce n’est pas tout à fait cela :

Le mouvement #MeToo, loin d’être une chasse aux mâles, pose une seule question, décisive entre toutes : qu’est-ce qu’une femme dans les yeux des hommes du XXIe siècle ? Tenter d’y répondre nous plonge au cœur d’une des plus profondes contradictions de la modernité. (4e de couverture).

Cette annonce a quelque chose de surprenant : l’auteur (qui est sociologue et philosophe) va lire dans les yeux des hommes et y déceler une contradiction profonde de la modernité. C’est donc aussi qu’il va faire un « essai » de théoriser un discours qui vaut pour un modèle masculin. Et cela librement, sans vraiment déduire les choses des plaintes des femmes ou des discours du féminisme.

Très vite, comparant le comportement de Dominique Strauss-Khan et de Bernard Weinstein, Liogier établit que le premier est un jouisseur sans limite qui profite de ses privilèges d’homme pour prendre son plaisir « avec toutes celles qui croisaient son chemin », ce qu’il rapproche du personnage de Casanova. Mais que le second exerce sa domination de principe : il jouit de son pouvoir pour obtenir du sexe égoïste de celles qui attendent de lui un avancement de carrière et qui ont accepté de venir à son appartement. Il obtient du sexe imposé, du viol, et ne s’occupe pas de leur consentement, ce que l’auteur rapproche du personnage de Don Juan. Imposer à la femme de ne pouvoir résister. de faire ses volontés à lui. « C’est moins par conséquent son besoin sexuel qu’il assouvissait que son besoin de pouvoir » (p. 14 et 17).

Don Juan nie l’existence de la volonté des femmes qu’il abuse. C’est très exactement cette négation — principe invisible du jeu intime et social inégal entre les hommes et les femmes qui est enfin dénoncée. (Par #MeToo). (p 19).

C’est ce mouvement qui, d’une ampleur qui dépasse les travaux et les actions des féministes, descend au cœur du mâle. Au cœur de la maladie dont il est temps de guérir l’humain. Et l’auteur va situer ce mouvement dans une lecture philosophique de l’évolution historique (un glissement qui surprend, p. 21) :

C’est un événement historique : dernier moment du processus de reconnaissance universelle de la subjectivité transcendantale. Autrement dit, c’est l’accomplissement du programme même de la modernité qui se joue : la reconnaissance concrète, chez tous les humains, dune Volonté individuelle indivisible, antérieure et supérieure à tout conditionnement social, à toute différence économique, à toute distinction ethnique et toute détermination biologique. Cette reconnaissance universelle est le fondement des droits subjectifs (dits droits de l’Homme), qui donne son sens aux principes de l’égalité en droit et de l’inaliénabilité de la liberté. Derrière la multiplicité des situations circonstancielles narrées sur Internet, c’est la Situation existentielle de la Femme qui surgit.

J’avoue que ce glissement me surprend. Il me semble typique d’un intellectuel qui étale un savoir d’élite. Je ne dis pas que ce soit faux. Je me demande si c’est bien utile et efficace pour mobiliser les hommes pour un changement….

Je vais donc passer bien des développements de l’auteur et qui me paraissent enrober le sujet, comme pour un cours de Terminale : passer de la Controverse de Valladolid à Kant puis au mythe du prince charmant, de l’anthropologie à la Guerre de Troie en passant par Julien Gracq et en aboutissant à Freud, c’est un drôle de voyage. L’auteur ferraille ici contre le matriarcat, « mythe tenace », fait la des liens entre la culture du viol et l’excision, quitte à parfois prendre des intonations qu’un masculiniste ne dénierait pas :

La soumission des femmes s’est inscrite dans la symbolique des civilisations, dans leur grammaire (…) Le harcèlement weinsteinien, qui vise à sous-mettre, qui fantasme son propre pouvoir en niant le désir, la décision, la jouissance de l’autre, est, à l’état pur, le reliquat de l’initiation féminine archaïque ». (p.75)

On trouvera sans aucun doute quelques bonnes choses, quelques arguments utiles dans ce travail. Mais il m’apparait comme un contre-discours sur la construction symbolique qui est le fait des hommes, contre-discours qui souhaite emporter une conviction… un peu légèrement quand même, un peu brillamment, et cela ne me parait pas suffisant.

Un développement plus construit vient ensuite, à propos de la crainte masculine de l’impuissance. Partant de la dévalorisation des femmes, il écrit (p.75) :

Mais pourquoi un tel acharnement ? Parce qu’enfin, si l’homme était originellement si sûr de sa supériorité, d’abord physique, il ne s’encombrerait pas de tels artifices. C’est que non seulement il ne serait pas sûr de sa supériorité, mais il serait au contraire complexé, nous dit Françoise Héritier [ dont il a cité précédemment la « Valence différentielle des sexes »], par la puissance reproductive féminine. Les hommes feraient payer aux femmes le privilège exorbitant de cet avantage naturel. Et il faut bien reconnaître qu’on ne voit pas, sans un tel complexe d’impuissance, à quoi rimerait cet acharnement individuel à diminuer les femmes, d’une part, et d’autre part, à s’agrandir face à elles. Ce qui est toute la dynamique de la virilité.

Et (p. 83) :

Que cette prétendue faiblesse féminine transmutée en grâce serve à conjurer le sentiment archaïque d’impuissance masculine, rien ne le dévoile mieux que la rage, la damnation et la répression qui s’abattent sur toutes celles qui refusent de s’y conformer. On sent partout la peur masculine de perdre le contrôle.

Et après quelques développements sur les religions, p. 86 :

Ce fantasme affolant de la surpuissance de la femme lire est l’envers du sentiment d’impuissance masculine. Que le mot même d’impuissance désigne directement l’incapacité d’avoir une érection en présence d’une femme, et que cela puisse être un si immense problème, confirme bien, du reste, que la virilité n’est pas une force première et débordante. La virilité est la réaction violente et frimeuse au sentiment d’impuissance des hommes, qui lui, est bien premier. Les hommes ont réduit physiquement et symboliquement les femmes pour pouvoir les exclure de la compétition sociale. Ils n’ont pas voulu l’égalité par peur de se mesurer et d’être dépassés par la puissance de l’autre sexe.

Ici encore, j’ai sauté bien des détours qui ne m’ont semblé qu’accessoirement évocateurs.

Mais on approche de la conclusion :

Le système viril, dont on a vu que dérivait le sens archaïque de la féminité, est à bout de souffle Cependant, il respire encore, et, dans on agonie, il continue à faire d’énormes dégâts. Un grand désarroi règne dans la civilisation patriarcale. Les changements de comportements et de représentations se sont précipités dans les nouvelles générations, surtout du côté des jeunes femmes, tandis que d’autres individus encore fort nombreux, surtout des hommes, tenants de  l’ancien système, s’en trouvent déboussolés. (…) (p.110)

Le monde a beau changer, la majorité des hommes s’accrochent toujours à leurs vieux privilèges. L’inégalité des hommes dans les taches domestiques, par exemple, est encore manifeste. Leur refus de lâcher prise s’exprime encore plus vivement dans leur réaction patriarcale face à l’orgasme féminin. Ils ont commencé par le nier. Puis ils l’ont bridé. Aujourd’hui, l’homme qui se veut moderne — qui est en réalité un macho nouvelle mouture — cherche plutôt à se ‘approprier. Goguenard, il se targue de « faire jouir » sa partenaire. Il continue ainsi à croire la posséder grâce à l’orgasme qu’il croit être le seul à pouvoir lui procurer. Il faudra bien en finir, aussi, avec cette ultime illusion virile. (p 121).

L’auteur conclut en apportant sa vision du futur :

Malgré cela, la suppression brutale et forcée des différences sexuelles fondées sur les millénaires de vie commune, ne me parait ni possible ni souhaitable. Des millions d’hommes et de femmes se sentiraient privés de leur fantasme. Et se sentiraient coupables de continuer à les éprouver. (…)

Tout est une question de fluidité des fantasmes et des jeux partagés. (…) Le slogan pourrait être : se différencier sans se discriminer. Chercher la réciprocité. (p. 128-129)

L’accomplissement de la modernité, ce serait la promesse enfin tenue d’un monde où coexistent tous les modes d’être, sans discrimination, et donc d’abord sans la discrimination la plus archaïque, la plus durable, la plus générale et la plus résistante de l’humanité.

*

* *

Cela n’a pas été une mince affaire de tirer ainsi, après deux lectures, l’essentiel de l’essai de Raphaël Liogier, de le dégager d’une faconde plutôt déroutante. Et l’on remarquera que la dernière phrase (presque la dernière du livre) peut être lue, elle aussi, comme défaitiste et presque masculiniste.

Alors les hommes, qu’attendez-vous pour accomplir la modernité ? On débouche en fait sur une prescription quasi idéaliste, très peu concrète à mon sens.

Mais ce travail n’est pas gratuit, n’est pas inutile. Il est un des rares discours masculins suffisamment critiques. Il apporte son éclairage, qui a de la valeur, qui peut parler à bien des gens. Et s’il me convainc d’écrire moi-même le livre que je porte de plus en plus, ce sera un autre résultat positif.

 

 

 

 

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2 commentaires pour Enfin, une analyse du masculin : « Descente au cœur du mâle », de Raphaël Liogier

  1. Léa dit :

    Le livre m’était tombé des mains à la première tentative de lecture. Je l’ai repris après avoir écouté l’auteur s’exprimer au micro de Victoire Tuaillon. C’est une interview qui mérite d’être écoutée en complément du livre, je trouve. La journaliste n’hésite pas à aiguillonner Raphaël Liogier, qui répond avec honnêteté que c’est un livre qu’il n’avait pas prévu d’écrire ! Ou encore, qu’il a un jour menti à une de ses amies, en colère, qui qui lui demandait s’il avait vraiment lu les témoignages… avant d’aller réellement les lire. (J’ai trouvé ça important qu’il l’avoue)

    Au final j’ai apprécié que le livre soit une tentative, sinon imparfaite, au moins sincère de s’engager, 6 mois après Metoo. Le parallèle avec L’âge d’homme de Michel Leiris est plutôt cohérent : comme Leiris, Liogier veut prendre le risque de mettre au jour des vérités, des fragilités, des obsessions qui ne sont pas belles à voir. Leiris s’engageait en temps qu’individu, Liogier essaie de parler pour les hommes. C’est plus périlleux…
    Peut-être la dimension personnelle de la réflexion de R. Liogier ressort-elle mieux dans l’interview que dans le livre.

    Vous avez tous mes encouragements pour écrire votre propre livre.

    Aimé par 1 personne

    • chesterdenis dit :

      Je reçois 5/5 vos encouragements ! JE crois avoir bien écouté cet interview (à la suite des autres de cette émission,( pour laquelle j’ai été contacté, on verra) — et c’est un peu ma frustration : l’auteur ne s’appuie pas sur la parole des femmes, mais il construit sa propre interprétation des hommes pour leur répondre, à la suite du choc qu’a été #Me Too pour lui Pour moi ausssi, et je n’ai lu que peu de réactions pour autant, aussi.

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