La Culture du viol, comment la faire ressentir aux hommes ?

Je suis en train de lire « The End of Patriarchy : Radical Feminism for Men » de Robert Jensen (USA), publié chez Spinifex, Melbourne 2017. Je le trouve très riche et intéressant (Si un éditeur désire le publier en français — une nécessité évidente — , je serai prêt à collaborer à son adaptation).

Je vais ici publier quelques extraits, car je les trouve utiles pour faire percevoir aux hommes leur domination au plan sexuel. Et cela tourne autour de la Culture du Viol. Cela montrera l’intérêt et le mode de travail de ce livre, qui me parait essentiel et efficace.

Le chapitre « Viol et Culture du Viol : la violence ‘normale’  » comporte 21 pages, et je n’en rapporterai ici que trois ou quatre. Le thème qui est développé par Jensen est que le Viol, comme crime, est bien défini par la loi, mais que la pratique sexiste des hommes échappe le plus souvent à cette définition, sans qu’elle soit « innocente ».

(p. 76-78) Si nous décrivons le viol en tant que « déshumanisation sexuellement invasive » [Michelle J. Anderson, « All american Rape », 2012], pour capter la nature distinctive de ce crime, alors posons cette question difficile : Combien les femmes ont elles un vécu de leur vie quotidienne comme une déshumanisation sexuellement invasive à un certain niveau ? Cet « impact cumulatif de la vie dans le sexisme » est souvent négligé, selon Jessica Valenti :

En marchant dans la rue, en tweetant, en travaillant — en vivant, quoi — les femmes conçoivent qui nous sommes et ce que nous pensons que nous pouvons être. Quand un professeur d’École supérieure m’a proposé un rendez-vous très peu de jours après avoir été diplômée, je n’ai pas été traumatisée. Le jour où un ex-petit ami a épinglé une capote usagée sur ma porte de chambre, écrivant « pute » au tableau, cela ne m’a pas plus atteinte. Quand j’ai reçu une menace de viol  par courriel, ma posture de femme n’a pas été ébranlée. Mais il serait idiot de penser que ce que je suis aujourd’hui n’a pas été pour une part provoqué par la combinaison remarquable de ces instants. [J. Valenti, « What Does a Lifetime of Leers do to Us », New York Times, 4 juin 2016].

Cela ne signifie pas que toutes les femmes sont accostées chaque jour, bien évidemment. Mais cette déshumanisation peut elle devenir si ‘normale’ qu’il nous est difficile de reconnaître notre capitulation devant les normes non écrites ? (…)

(p. 79-80) Les hommes sont généralement entraînés au travers de diverses productions culturelles à voir le sexe comme l’obtention de plaisir par la conquête des femmes. Le sexe est un domaine dans lequel les hommes  sont entrainés à se voir eux-mêmes comme naturellement dominants. A travers la culture, les femmes sont objectivées et la sexualité des femmes est ‘à saisir’. Les relations sexuelles sont les plus sexy quand les hommes sont dominants et les femmes subordonnées ; le pouvoir est érotisé. il a été dit aux garçons et aux hommes que cela est naturel, que c’est justement comme cela que les choses vont — et ont toujours été — entre hommes et femmes.

Dans une culture patriarcale dans laquelle bien des hommes comprennent le sexe comme l’obtention de plaisir par les femmes, le viol est une expression des normes sociales de la culture, et non une violation de ces normes. Le viol est en même temps illégal en principe et tout à fait normal, et c’est pour cela que les hommes souvent ne voient pas leur propre comportement sexuellement agressif ou violent comme une agression ou une violence — pour eux, c’est juste du sexe. Et voilà pourquoi des hommes qui commettent un viol peuvent aussi condamner le viol, qu’ils considèrent comme quelque chose que les autres hommes font.

La recherche féministe et la réflexion des femmes sur les expériences de violence sexuelle montrent que le viol comporte une sexualisation du pouvoir, la confusion dans l’imagination masculine du plaisir sexuel avec la domination et le contrôle. Mais la phrase habituelle « le viol a à voir avec le pouvoir et pas avec le sexe » est trompeuse : le viol a a voir avec la confusion du sexe et de la domination, avec l’érotisation du contrôle. (…)

(p.90-94) Quelques soient les désaccords sur le rôle de la culture patriarcale sur la violence des hommes, il y a de signes évidents de la manière des femmes adaptent leur comportement dans une telle culture. Une manière facile de montrer cela est un exercice que des formateurs en non-violence ont développé pour rendre la réalité du viol manifeste pour les hommes.

Dans un auditoire avec des hommes et des femmes, le facilitateur pose une simple question, d’abord envers les hommes uniquement : « quelles actions avez vous pposées dans cette dernière semaine pour minimiser votre risque d’être agressé sexuellement ? » Les hommes dans la salle restent habituellement perplexes, parce qu’ils ne peuvent songer à aucune action de ce type? Quand j’ai fait usage de cet exercice, le pls souvent, un homme finit par dire « Bon, j’ai essayé de m’assurer de ne pas aller en prison », ce qui provoque des gloussements, bien que le viol en prison n’est évidemment pas drôle, et que des hommes violent des hommes aussi en dehors des prisons. Après u moment de silence, la plupart des hommes voient bien à quoi mène l’exercice.

Quand la même question est posée à des femmes, elles commencent à faire défiler leurs nombreuses stratégies, qui comprennent une attention précise au lieu où elles sont, à la période du jour ou de la nuit, et avec qui.  Les femmes parlent de comment restreindre l’éventualité de se trouver dans un lieu où un inconnu pourrait les surprendre et prendre le contrôle sans être vu. Elles parlent aussi de la manière dont elles réduisent les risques avec les hommes qu’elles connaissent socialement, dans des fêtes ou des bars, surtout s’il y a de l’alcool ou la menace d’être  droguée. Les femmes parlent des précautions qu’elles prennent en allant à une rencontre, comme d’alerter une amie qu’elles sortent avec un homme pour la première fois et s’assurer que le téléphone de l’amie sera ouvert en cas d’appel au secours. Et il y a aussi les stratégies concernant les armes — n’importe quoi depuis le couteau de poche jusqu’au spray de poivre, en passant par les clés de voiture tenues fermement entre les doigts pour éviter l’effet de panique d’un vol à la sauvette.

Les femmes parlent aussi des décisions qu’elles prennent sur leur habillement, un des sujets qui montre combien il est difficile de jongler entre les attentes des hommes et la menace qu’ils constituent. Aller à une fête ou un bar ; les femmes hétérosexuelles qui veulent s’intégrer dans un groupe social souvent cherchent à paraître attirantes, ce qui crée une pression à exposer son corps dans des habits légers et suggestifs. En même temps, la peur du viol leur suggère une stratégie de couvrir leur corps d’habits enveloppants. Des femmes différentes auront des choix différents mais le plus important dans cet exercice est de permettre aux hommes de réaliser combien la menace de viol est présente dans la vie des femmes et combien elles prennent des décisions centrés sur cette menace. Comme Gaël Dines l’a dit, quand une jeune femme veut sortir, la culture lui apprend que la seule alternative est d’être baisable ou invisible ». [Gaël Dines, Pornland : how Porn Hijacked Our Sexuality, 2010].

Cet exercice amène aussi souvent à une discussion plus large, pas seulement sur le viol mais aussi sur le comportement habituel des hommes qui n’est pas du viol mais apparaît invasif, la réalité de l’intrusion sexuelle. (…) Pour être clair : ceci ne signifie pas que tous les hommes sont des violeurs, que tout le sexe est du viol, que les relations intimes ne pourraient jamais être égalitaires. Cela signifie, en tous cas, que le viol nous parle du pouvoir et du sexe, et de la manière dont nous les hommes sommes amenés à nous comprendre nous-mêmes et à considérer les femmes. La majorité des homes ne viole pas. Mais considérons ces autres catégories :

  • Les hommes qui ne violent pas mais pourraient violer s’ils étaient sûrs qu’ils ne seraient pas sanctionnés ;
  • Les hommes qui ne violent pas mais ne vont pas intervenir quand un autre homme viole ;
  • Les hommes qui ne violent pas mais achètent du sexe avec des femmes qui ont été, ou plutôt qui seront violées dans ce contexte d’être prostituée ;
  • Les Hommes qui ne violent pas mais sont stimulés sexuellement par des films avec des femmes en situations dépeignant un viol ou un acte relevant du viol ;
  • Les hommes qui ne violent pas mais trouvent l’idée du viol sexuellement excitant;
  • Les hommes qui ne violent pas mais dont l’excitation sexuelle est liée au fait de se sentir dominant et ayant du pouvoir sur une femme.

Peut-être n’ai-je pas besoin de le répéter mais, pour être clair : ces hommes ne sont pas des violeurs. Mais devons-nous nous reposer sur le fait que les hommes de ces catégories ne sont pas, en termes légaux, coupables de viol ? Faisons-nous avancer l’objectif de mettre fin aux violences des hommes envers les femmes en se limitant seulement aux actes définis légalement comme un viol ?

Il nous faut nous échapper d’une illusion confortable — qu’il y aurait une ligne bien visible entre ceux qui violent et ceux qui ne violent pas, entre les mauvais gars et les bons gars. Cela ne signifie pas que tous les gars sont mauvais, ou qu’on pourrait distinguer des niveaux de mauvais comportement. Cela signifie que si nous voulons mettre fin à la violence des hommes envers les femmes, nous devons reconnaitre les effets de la socialisation patriarcale, et un tel travail de réflexion critique sur soi est rarement un moment de plaisir, individuellement ou collectivement.

Ne serait-ce pas que nier le fait de vivre dans une culture du viol masque une peur profonde de faire ce travail ? Si la question de l’agression sexuelle est si profondément ancrée dans nos conceptions culturelles les plus arrêtées sur le genre et la sexualité, alors toute réponse sérieuse concernant le problème du viol exige de nous d’être plus radical, de considérer sérieusement le féminisme radical. Est-ce cela que les gens ont peur ?

Si nous décidons de ne pas parler de patriarcat parce que c’est trop provoquant, alors ne prétendons pas que nous allons mettre fin à la violence sexuelle et reconnaissons que tout ce que nous pourrons faire sera de gérer la question. Si nous ne sommes pas capables de parler du patriarcat, alors il nous faut admettre que nous abandonnons l’objectif d’un monde sans viol.

Et n’oublions pas ce que cela signifie. N’oublions pas ce que le viol veut dire à propos du genre, de la sexualité, et du pouvoir. Selon les mots d’Andrea Dworkin :

« Le viol signifie que la victime individuelle et que toutes les femmes n’ont ni dignité, ni pouvoir, ni individualité, ni sécurité effective. Le viol signifie que la victime individuelle et toutes les femmes sont interchangeables, « identiques dans le noir ». Le viol signifie que toute femme, quel qu’ait été sa fièrté, peut être réduite par la force et l’intimidation au plus petit commun dénominateur — une paire de fesses disponible pour se faire prendre. » [Andrea Dworkin, Letters from a War Zone, 1993].

J’ai choisi ces extraits parce qu’ils sont pertinents, mais aussi interpellants quand on lit ce que les femmes exposent aujourd’hui à la suite de #MeToo. Plus que jamais, il apparait que les hommes agressent les femmes et ne sont pas conscients de ce qu’ils font. Cela rejoint le déni de la domination masculine dont parlait Leo Thiers-Vidal, et l’article que j’avais traduit au début de ce blog : « tout homme est un violeur ». On remarquera que l’auteur s’appuie toujours sur des dires de femmes pour parler de leur vécu. Et qu’il s’englobe clairement dans ces hommes dont il parle.

 

 

 

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