Pourquoi s’acharner encore sur Jacqueline Sauvage ?

Lettre ouverte au procureur de la République : pourquoi s’acharner encore sur Jacqueline Sauvage ?

Ce mardi 2 octobre, Frédéric Chevallier, le « magistrat représentant de l’Etat qui a plaidé en principe pour l’intérêt collectif » (c’est cela, un procureur) dans le procès en appel contre Jacqueline Sauvage, lui a adressé une lettre ouverte, parue dans Le Monde.

Pourquoi s’adresser ainsi à elle ? Le procureur profite du passage d’un téléfilm sur le sujet ce 1er octobre à la TV, pour asséner encore sa version des choses. Mais au lieu de s’en prendre au téléfilm, à son auteur, à ses acteurs (dont Muriel Robin), il s’en prend à nouveau à Jacqueline Sauvage.

Dans plusieurs interviews de ce jour pour expliquer sa démarche (auxquels j’ai eu accès, sans avoir pu lire encore la lettre ouverte, mais seulement des extraits), le procureur avoue sa frustration. Il a plusieurs fois été interviewé, il a été « écouté mais pas entendu ». Ou ses phrases ont été coupées au montage. Donc il a choisi le mode de la lettre ouverte, pour être « certain de ne pas être coupé ».

La démarche est tout à fait inhabituelle. Les magistrats ont pour devoir de ne pas commenter une décision de justice, de ne pas réagir aux commentaires des médias. Une exception peut être admise. Mais ici, profitant d’une occasion, le magistrat s’en prend une nouvelle fois à la personne jugée, près de deux ans après le jugement. Ce n’est pas admissible.

Comme cela a été souligné (sur le blog Eolas) et repris dans un de mes articles sur mon blog, le procureur est loin d’être un Chevallier blanc dans cette affaire : il a donné au juge et aux jurés une information erronée en leur disant que l’accusée serait libérée dans quelques mois si la condamnation à dix ans était confirmée en appel. On ne sait si cette mauvaise information a été rectifiée durant la délibération du jury.

Alors, Monsieur le procureur, pourquoi cet acharnement ?

Et un acharnement sans nuance. Le procureur en vient à dire que « beaucoup est fait » pour la répression des violences conjugales (et le journaliste radio que j’ai entendu lui permet de s’étaler sans apporter aucune contradiction). Pourquoi, alors, une femme meut tous les trois jours  sous les coups de son compagnon (ou ex), en moyenne en France ? Pourquoi la plupart n’ont pas déposé de plainte ou n’ont pas pu être protégées malgré des plaintes ? Monsieur Chevallier nie une réalité qu’il doit pourtant bien connaître, mieux que tous. Il néglige le fait que l’accusée a connu une autre expérience que lui de cette lutte policière et judiciaire, cela durant 47 années : les améliorations éventuelles d’aujourd’hui sont récentes, sont dues aux luttes des femmes, et notamment durant ces procès au déroulement contestable, et le procureur ne devrait pas en tirer gloriole à bon compte.

Sa proposition de « recevoir Madame Muriel Robin durant une journée au Tribunal » pour constater les efforts, est dérisoire et ridicule : il confond l’actrice et l’accusée, le téléfilm et la réalité.

Plus grave, il s’en prend au caractère de l’accusée : « une femme déterminée » (et non une femme soumise), dit-il. Par cette remarque, il conteste à nouveau ce qui a été dit au tribunal sur les femmes battues. Il accuse les victimes des violences conjugales d’avoir une part de responsabilité, pour ne s’être pas assez défendues et assez plaintes. C’est odieux. Prétendre que la Justice a été privée d’une opportunité de condamner le mari violent, c’est tout aussi odieux. Car cette mort, autant que les meurtres commis sur les épouses, c’est aussi un échec de la Justice. Le Maire du village concerné l’a dit au premier procès : « tout le monde s’attendait à un drame dans cette famille ».

Le procureur conclut que Madame Sauvage est un « symbole inadapté » pour une noble cause, pour une question sociale. Mais ce n’est pas à lui d’en juger. Et il est mal placé pour en discourir, tant par son action de procureur, que par son attitude dans cette démarche de lettre ouverte.

Je voudrais être plus nuancé, car je ne voudrais pas laisser croire que je néglige les principes d’une justice démocratique. J’ai écrit précédemment là-dessus. Mais j’estime que des nuances ne sont pas obligées pour répondre à une démarche « inadaptée », le mot est faible.

Chester Denis

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3 commentaires pour Pourquoi s’acharner encore sur Jacqueline Sauvage ?

  1. françois dit :

    Deux femmes par jour ne meurent pas sous les coups de leur compagnon :
    ‘123 femmes ont été tuées par leur compagnon, ex-compagnon ou amant en 2016, soit une tous les trois jours, tandis que 34 décès d’hommes étaient recensés’
    En matière de fausse info, vous êtes bon !

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour cette réaction salutaire. Les propos de cet homme sont à la fois confondants de naïveté, et désespérants de bêtise : quelle indignité de sa part. Qu’il se taise ! Après 47 ans de sévices monstrueux auxquels s’ajoutent plusieurs années d’emprisonnement et d’acharnement médiatique, Jacqueline Sauvage mérite qu’on la laisse enfin en paix.

    Aimé par 1 personne

  3. chesterdenis dit :

    @ François : Je venais de lire cette info sur un blog, mais je ne l’avais pas vérifiée. Merci d’avoir rectifié. Si je compte bien (?), cela fait 157 morts odieuses chaque année (en 2016 du moins) (malgré les efforts de notre procureur), dont 22 % d’hommes et 78 % de femmes victimes. Une femme tous les trois jours et un homme tous les dix jours. Il faudrait aussi faire la proportion de femmes tueuses et d’hommes tueurs de leur proche. Et enfin réfléchir à la désapprobation sociale radicale qui serait nécessaire de ces violences, à la manière de désamorcer l’attitude du coupable dès le premier symptôme et la manière de « faire travailler sur soi » celles&ceux qui se sentent envahis par la violence. Loin de ce « Tout va très bien, Madame la Justice ». .

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