Ces choses que les hommes trouvent normales alors qu’elles devraient les interpeller : les « privilèges »

Voici un document exceptionnel : « 120 exemples du privilège masculin dans la vie de tous les jours », que vous pouvez trouver sur le blog « Dialogue avec mon père », page « Everyday feminism », en cliquant ici.

J »ai toujours trouvé inadéquat le mot de privilège par lequel on désigne ce que dont jouit un groupe dominant, au détriment des dominées. Privilégié, moi ? Vous m’avez bien regardé ? Je ne suis pas Louis XIV ! Ni un des membres de sa cour ! Mon compte en banque est pauvrement garni !

Effectivement, on peut toujours être le dominé de quelqu’un, on peut toujours exprimer de la frustration et de la jalousie : vis-à-vis d’un hyper-riche, d’un hyper-séducteur, d’un hyper-président, d’un hyper-chef religieux. Et pourtant…

Rappelons d’où vient cette démarche et ce mot. Un jour une femme noire américaine reproche à une femme blanche : « mais vous avez tant d’avantages, que vous ne pouvez pas savoir ce que je vis ». La femme blanche a été choquée de cette assertion, entre militantes luttant pour la même cause féministe. Mais elle a réfléchi et elle en a conclu : j’ai dès l’origine tout une série de ressources, d’avantages, de facilités, qui sont autant de privilèges qui seraient dans un sac à dos que je ne vois pas, mais que l’autre aperçois très bien.

On devrait donc s’attendre à ce que moi aussi, je puisse décrire les ressources et avantages qui me sont octroyés et dont les femmes ne disposent pas. Mais non, je n’y arrive pas. Pourquoi ? D’abord parce que je ne partage pas une même lutte contre un Dominant qui nous oppresse toutes&tous deux. J’ai été syndicaliste et je peux comprendre mes facilités (se documenter, faire une synthèse, écrire) par rapport à mes camarades ouvriers. Mais peut-on me le reprocher ? Ou doit-on se réjouir de mon apport à notre lutte ? Je peux désigner les travers de ces autorités « hyper » qui nous dominent (bien que je puisse être moins bon pour cette désignation, car mon indignation est moins concrète, moins aiguisée, que celle de mes camarades). Mais les discriminations qui émanent de moi, comment les percevoir ? Pas évident.

D’ailleurs, la première attitude du dominant est celle du déni. Ma position, dit-il, est toute naturelle, je l’ai acquise par mes qualités qui m’ont permis de grimper les échelons et d’être choisi. Je ne vois pas où est le problème, ou alors c’est le problème des autres et qui relève de « pas de chance ». Cette position est spécialement celle des hommes, qui se pensent comme l’exemple complet de l’être humain normal. Il n’y a en moi rien d’illégitime, rien que les outils nécessaires pour jouer mon rôle et ma partie en société, pour gagner plus ou moins dans le jeu social entre nous les être humains qu’on appelle les hommes. (Certains dominants vont plus loin et accusent les dominés de manquer d’effort pour acquérir une position égale à moi : « il suffit de se lever tôt, il suffit de traverser la rue, il suffit de travailler un peu pour se payer un costume comme moi ». C’est lui qui est aveugle, pas moi !). Le déni peut être même dénigrant. En fait, il l’est toujours.

Et c’est de cette logique qu’il faut sortir. Il est traditionnel de définir les femmes comme des êtres humains incomplets, à qui « il manque quelque chose », et qui donc ne peuvent assumer certaines taches ou responsabilités humaines « nobles ». C’est une position du XVIIIe siècle, qui n’a plus cours en médecine, mais qu’on a encore trouvé chez Freud (1910) avec « le désir de pénis » des femmes (car il leur manque). Et cet inachèvement est encore une idée de « sens commun » masculin !

Quand on comprend que les êtres humains masculins sont dans l’excès, dans la domination et dans l’abus de pouvoir (sous différentes formes), on commence à s’interroger : pourquoi j’écoute mais je ne retiens pas ce que disent les femmes en réunion ? Pourquoi je ne perçois pas cette tâche ménagère pourtant évidente ? La liste est longue.

C’est en ce sens que cette liste des « 120 exemples du privilège » est bien utile. Elle part de l’anodin et cerne finalement l’étendue du problème.

Il s’agit au départ d’une liste d’une autrice étasunienne, Maisha Z. Johnson. Elle a été publiée en 2016 et comporte 167 items. Celle qui l’a traduite en français n’a retenu que 120 items. Je vais en citer un extrait. Et je ne vais qu’en évoquer quelques-uns de chacun des dix domaines analysés : 62 au total..

Normes Sociales

1. En tant qu’homme, tu peux dominer la conversation sans être jugé. Les femmes sont perçue comme « trop bavardes » même quand elles parlent moins. Une étude montre que les femmes doivent représenter 60 à 80% d’un groupe pour avoir un temps de parole égal aux hommes dans une conversation.

2. Tu as moins de risque d’être interrompu quand tu parles – des études sur des hommes et des femmes ont montré que les deux genres interrompent les femmes plus que les hommes.

3. On ne suppose pas d’emblée que tu ne sais pas de quoi tu parles, et tu es moins sujet au mansplaining (c’est-à-dire être interrompu.e par un homme pour qu’il répète exactement ce que tu viens de dire ou parle à ta place d’un sujet que tu connais mieux – souvent avec condescendance).

4. Le vocabulaire courant favorise ton genre comme le genre par défaut, avec des mots comme « les Hommes » (pour l’humanité en général), « homme d’affaires » ou « homme politique » ou des noms de métier qui sont inféminisables.

5. On n’attend pas de toi que tu dises moins de gros mots, que tu t’excuses plus, ou d’autres comportements dits « féminins » qui renforcent le stéréotype selon lequel ton genre doit être délicat et soumis.

6. On n’attend pas de toi que tu te décales quand une personne d’un autre genre est sur ton chemin. (…)

Sexe et relations

16. En tant qu’homme, il est plus probable que l’on te félicite pour tes nombreuses relations sexuelles, plutôt que l’on te traite de « salope ».

17. On ne te traite pas de « salope » pour des choses qui n’ont même rien à voir avec ta vie sexuelle, comme ta façon de t’habiller ou les formes de ton corps.

18. On ne te traite pas de « prude » ou de « coincé » quand tu choisis prudemment les personnes avec qui tu veux coucher.

19. On ne t’apprend pas que ta sexualité existe seulement pour autrui,et tu n’es pas stigmatisé parce que tu te masturbes.

20. Les médias, les conseils sur le sexe et la définition du sexe se concentrent avant tout sur ton plaisir, surtout si tu es hétérosexuel et cisgenre (ton genre correspond au genre qui t’a été assigné à la naissance).

21. L’éducation sexuelle à l’école, la religion et autres institutions donnant une définition normative du sexe ne traitent pas ton genre comme plus sale, impur, ou indésirable quand tu perds ta virginité.

22. La majorité de la production pornographique vise ton genre (ce qui crée des idées bien néfastes sur les femmes et les autres genres)

23. Tu peux dire que tu aimes le sexe sans que ton interlocuteur le prenne pour une invitation à coucher avec toi. (…)

Harcèlement et violence

32. En tant qu’homme, tu as moins de risque d’être la cible de harcèlement de rue. La majorité des femmes ont été victimes de harcèlement de rue dans leur vie, et la plupart des hommes victimes sont queer ou gender non-conforming (c’est-à-dire qu’il n’apparaissent pas au premier coup d’oeil comme « hommes » et ne respectent pas les normes du genre).

33. Tu peux échanger un sourire ou un bonjour avec un étranger dans la rue, sans que cette personne le prenne comme une invitation à te draguer.

34. Tu peux repousser un.e prétendant.e sans t’inquiéter d’être attaqué verbalement ou physiquement.

35. Tu peux boire un verre seul au bar sans te faire déranger. Même chose pour tous les espaces publiques d’ailleurs (cafés, librairies, concerts etc.)

36. Tu peux voyager seul sans t’inquiéter des violences possibles à ton encontre.

37. Tu as moins de risque de faire l’expérience de violences au sein du couple.

38. Tu as moins de risque d’être suivi ou stalké.

39. Tu as moins de risque d’être la victime de revenge porn (c’est à dire la diffusion sans ton consentement d’images ou vidéos à caractère sexuel par ton partenaire après une rupture, dans le but de se venger).

40. Tu as moins de risque de te faire violer, surtout si tu ne vas jamais en prison.

41. Tu as moins de risque d’être sans abri à cause de violences conjugales. La moitié des femmes et enfants vivant dans la rue aux Etats-Unis fuient les violences au sein de la famille.

42. Tu as moins de risque d’être blessé physiquement par un partenaire. La violence au sein du couple est la première cause de blessure chez les femmes, plus que les accidents de voiture, les vols et les viols. (…)

Corps et santé

48. Tu peux vieillir naturellement sans qu’on considère que tu « te laisses aller » si tes cheveux deviennent gris, que tu prends du poids, ou que tu as des rides.

49. On considère que ton genre « s’améliore avec l’âge » alors que les femmes sont considérées comme moins désirables.

50. Tu as moins la pression d’être mince, et être gros a moins de conséquences sociales et économiques pour toi que pour une femme.

51. On n’attend pas de toi que tu manges moins.

52. Les médecins te prennent plus au sérieux quand tu leur expliques tes symptômes. (…)

Médias

60. Ton genre domine les institutions médiatiques influentes, comme les Oscars, dont le jury est à 77% masculin.

61. La fiction peut décrire la vie banale, quotidienne de ton genre sans être taxée de « littérature d’hommes » et être moins prise au sérieux que la « vraie » littérature.

62. Tu as plus de chance d’être publié.

63. Les personnages de films de ton genre ont plus de dialogues, et des dialogues plus profonds. Voir le Bechdel Test.

64. Les personnages de ton genre savent plus souvent quoi faire – combien de fois voit-on une femme dans un film demander « et maintenant, on fait quoi? » ?

65. Les athlètes et acteurs de ton genre sont respectés pour ce qu’ils font – et pas pour leur apparence ou leurs vêtements.

66. Tu peux facilement regarder du sport avec des athlètes de ton genre, parce que le sport masculin est beaucoup plus diffusé que le sport féminin.

67. La pub a beaucoup moins tendance à te représenter comme un objet ou un outil de plaisir pour l’autre genre, comme c’est le cas pour les femmes.

68. Les films romantiques ne représentent pas le harcèlement d’un personnage de ton genre comme un mignon signe d’affection.

69. Les humoristes de ton genre ne sont pas considérés comme universellement « pas drôles ».(…)

Droit et Politique

75. Un candidat politique masculin n’est pas soumis au regard inquisiteur des médias visant à prouver qu’il n’a pas l’étoffe d’un leader.

76. Un candidat politique masculin n’est pas plus jugé sur son apparence que sur ses compétences.

77. Un candidat politique masculin ne sera pas pénalisé par l’idée qu’il ne peut pas équilibrer vie privée et vie publique.

78. On ne dit pas des hommes politiques que leurs capacités sont affectées par des causes physiologiques, comme les règles.

79. La fiction a tendance à plus souvent représenter des hommes en position de leader, ce qui donne l’impression que tu es né pour commander.

80. Ce ne sont pas des personnes d’un genre différent du tien qui décident ce que tu fais de ton corps. (…)

Travail et Economie

83. En tant qu’homme, tu peux choisir d’avoir une carrière et une famille sans que les gens pensent que c’est difficile ou inhabituel.

84. On ne dit pas que tu vas « contre ta nature » si tu choisis d’avoir une carrière et pas d’enfants.

85. Tu es mieux payé.

86. Tu obtiens plus facilement des financements pour tes projets ou tes équipements.

87. Tu peux demander une augmentation ou une promotion sans être considéré comme « agressif ».

88. On ne considère pas que tu n’es « pas à ta place » dans les métiers les mieux payés, comme par exemple quand une femme docteur est prise pour une infirmière, ou une avocate pour une secrétaire. (…)

Enfance et Education

104. Les jouets que tu reçois sont plus souvent éducatifs, visant à développer des aptitudes, et te laissant imaginer un spectre plus large de carrières et d’opportunités. Contrairement aux jouets pour filles, où il s’agit la plupart du temps de beauté, de ménage ou d’enfants.

105. Tu peux t’affirmer sans qu’on te dise « ne sois pas trop autoritaire » ou « arrête de vouloir commander ».

106. Les adultes te complimentent plus pour tes capacités que pour ton apparence.

107. Tes notes ne dépendent pas de ton apparence – des études montrent qu’on donne de meilleures notes aux filles quand elles sont jolies, ce qui renforce l’idée que leur valeur est dans leur apparence plus que dans leur intelligence.

108. Tu reçois plus d’attention de la part de tes professeurs, comme des commentaires plus étoffés qui te permettent de t’améliorer. (…)

Religion (Ou son absence)

116. Si tu es croyant, tu as beaucoup plus de chance que le chef de ta religion soit de ton genre.

117. Si tu es croyant, on ne pense pas de toi que tu es incapable de choisir toi-même ta religion et tes pratiques, comme ceux qui veulent « sauver » les femmes musulmanes par exemple.

118. Si tu es croyant, personne n’attribue cela à « l’irrationalité » de ton genre ou à une naturelle inaptitude scientifique.

119. Si tu es croyant, les textes saints de ta religion ne sont pas interprété d’une manière qui justifie la maltraitance des personnes de ton genre, ou qui ignore les passages qui présentent ton genre sous un jour positif. (…)

Il y a donc 100 remarques supplémentaires dans la version anglaise ! Et il y a des commentaires en introduction et en conclusion, repris dans la version française, qui sont bien utiles.

Il y a sans doute des inégalités qui vous parleront moins, parce que les hommes sont différents. Et il y a des inégalités de culture et de classe sociale, dont il faudrait tenir compte. (J’en parlerai un jour, je trouve cela important… : Pas d’analyse de genre sans analyse de classe.)

L’article commence par poser la question : En tant qu’homme, qu’est-ce que ça veut dire l’égalité des genres pour toi ? Sans doute nous ne songerions pas à la majorité de ces discriminations et réciproquement de ce qui est pour nous un privilège. C’est dire que les hommes ont une version très édulcorée du combat pour l’égalité : ils entrevoient une égalité qui ne changerait rien à leur propre situation. L’homme doit donc faire un intense « travail sur soi » pour percevoir puis modifier ces facettes de la domination qu’il impose inconsciemment (dans la plupart des cas).

Ma question de départ a souvent été : comment les hommes pourraient ils prendre conscience de la domination, non de ses excès  (ceux qui sont le fait des « autres ») mais de la domination ordinaire (qui est aussi pleine d’excès…. de mépris, de dénigrement, à tout le moins). Je considère cette liste comme une très bonne entrée en matière.

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