Très vite, le pouvoir aux femmes ?

Dans le débat sur l’effondrement à venir de nos sociétés, on tente souvent de se convaincre que la solidarité humaine va prendre facilement le dessus pour gérer les difficultés à venir ; et que tout se passera bien, du moins qu’il y a des raisons d’espérer ; bref, qu’il faut rester optimiste… Malgré l’annonce évidente de l’effondrement prochain 1) du système financier, 2) de nos ressources énergétiques, 3) des ressources naturelles (minérales, végétales, animales), en général, et 4) des conditions climatiques de la vie sur terre (4).

Vous connaissez la démarche du colibri, qui s’en va étendre l’incendie grâce à la goutte d’eau qu’il peut emporter dans son bec et dit « je prends ma part ». Je connais de nombreux intervenants sur le sujet de cette solidarité positive, et notamment sur le site de Paul Jorion , »le site le plus optimiste du monde occidental ».  Et j’ai repéré, sans avoir voulu le lire, le dernier livre de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Grégoire Chapelle, Un autre monde est possible, Paris 2018, après que le premier ait écrit L‘entraide, l’autre loi de la Jungle, Paris 2017. Tout un programme… pour ceux qui nous avaient expliqué déjà « Comment tout peut s’effondrer ».

J’ai toujours pensé que cette pensée « positive » relevait de l’angélisme et ne correspondait à aucun pronostic sérieux. Et que la solidarité humaine ne se construit qu’au sortir des catastrophes et des conflits et non auparavant. C’est ainsi que de fortes avancées sociales ont été décidées à la fin des deux guerres mondiales, parce que la légitimité des dirigeants était fortement compromise au vu des épreuves subies, qu’ils n’avaient pu prévoir et écarter. Je me disais souvent qu’une « guerre civile » de tous contre tous était le plus probable, en vue de maintenir son confort contre les autres, sans aller très loin dans cette analyse.

Mais la réalité est bien pire. Je suis en train de lire L’Europe barbare de Keith Lowe, Paris 2012, qui fait un tableau saisissant de la désorganisation, de la violence meurtrière, de la famine, des haines, des exécutions ou liquidations et des expulsions qui sont survenues à la fin des combats de 44-45. Et évidemment (?), des violences sexuelles faites aux femmes, des viols et des vengeances opérées sur elles et sur leurs enfants.

J’en retiens deux-trois choses. La violence provient en 43-44 d’abord de l’armée d’occupation et de ses méthodes nationalistes, racistes, génocidaires, globalement inhumaines. Quand celle-ci recule, la population est prise elle-même d’un sentiment de colère et de vengeance. Cette vengeance peut être meurtrière et sexiste aussi. Elle cherche à faire fuir une communauté non acceptée (parfois depuis longtemps, tels les juifs ou les tziganes dans certaines contrées) par la terreur. Parfois des arrangements sont trouvés entre deux nations voulant renvoyer la minorité de l’autre, telle la Pologne et l’Ukraine, pour des expulsions tout aussi inhumaines. Il faut imaginer aussi que plus aucune force de police n’est légitime pour s’opposer à la violence. Dans ce contexte de désorganisation après les combats, des groupes nationalistes violents, donc d’idéologie raciste et d’extrême-droite, sont à la manœuvre et profitent de leur proximité avec l’armée vaincue, de leurs méthodes et de leurs moyens. L’armée victorieuse, auréolée de victoire et assoiffée de vengeance, ne peut gérer immédiatement des questions humanitaires et applique elle même des méthodes racistes et sexistes dans les pays ennemis qu’elle conquiert. La famine est là, les maisons sont détruites, les viols sont partout, les dénonciations hasardeuses sont fréquentes. Les vols et les pillages sont l’œuvre de tous. D’un autre côté, des milices de défense et de résistance contre l’occupant, souvent à l’extrême-gauche, doivent utiliser eux-aussi la violence contre l’ennemi, mais aussi contre l’ennemi de l’intérieur. De ce fait, ces deux groupes de milices finissent par s’en prendre indistinctement aux populations civiles, de manière tout aussi inhumaine. Dans le cas de l’Europe d’après 44, le camp allié occidental n’a pas voulu laisser les groupes communistes participer au pouvoir en Italie, en Grèce, faisant le choix de la répression et donc de la guerre civile.  Le camp de l’Union soviétique n’a pas voulu accepter les démarches de gouvernement d’alliance de gauche, imposant son contrôle absolu. Il est remarquable de noter que,en Italie, derrière les lignes alliées, des villages agricoles du Sud ont voulu proclamer leur libération autonome et pratiquer des réformes agraires en cultivant des terres en friche (réaction positive dans un contexte d’effondrement) et que leur mouvement d’autonomie et de survie a été combattu par les propriétaires bourgeois, par les notables de droite (le fascisme local au pouvoir depuis 25 ans) et de gauche, par l’Église, et finalement par les forces alliées ou les forces communistes.

Comment se prémunir des haines, des haines populaires émeutières et des haines des groupes politiques ? et de l’esprit de revanche des élites au pouvoir et voulant conserver ses privilèges, y compris par la violence ? et de la violence sexiste « spontanée » des mâles quand ils sont embrigadés ?

Bien sur, on peut souhaiter qu’un mouvement populaire de paix s’oppose à ces violences.  On peut espérer que des méthodes non-violentes d’action populaire politique soit connues et expérimentées. Mais cela n’apparaitra pas spontanément. Les mythes de nations, alliées et toutes très unies contre le nazisme, ayant combattu et gagné d’un seul mouvement, sont des constructions d’après-guerre pour légitimer les autorités et pour s’unifier contre le camps de l’URSS. Ce n’était absolument pas la réalité.

J’en suis venu alors à l’idée générale de donner au plus vite le pouvoir aux femmes. Depuis 5000 millénaires que les hommes dominent les femmes, le résultat n’est pas convainquant ! Même si les femmes n’ont aucune qualité plus humaine que les hommes (ce qui est intrinsèquement probable, si nous avons une nature commune, et seulement une culture genrée distincte), elles pourraient difficilement faire pire. Il est hautement probable qu’elles pourront faire un peu mieux.

Frans De Waal expliquait ce matin du 25 décembre sur France Culture que le Mâle Alpha a pour fonction de maîtriser (et d’apaiser) les conflits. S’il n’est pas apte à sa fonction, et ne rassemble donc pas un réseau de pouvoir, une coalition pourrait se monter contre lui et profiter d’un moment de faiblesse pour le renverser. Il soulignait qu’il y donc deux sortes de mâles Alpha, les bons et les mauvais, et donnait l’exemple du Mâle Alpha d’un grand pays occidental comme néfaste et isolé de plus en plus. On a évidemment pensé aux USA (et pourquoi pas à la France ?). Les milices d’extrême droite peuvent être aussi vues comme des petits mâles Alpha négatifs se soulevant quand le pouvoir est affaibli.

Et Frans de Waal a souligné que nous avons deux lignées de singes proches de nous : les gorilles et les bonobos. Dans cette dernière peuplade, ce sont les femmes qui ont le rôle du Alpha. Une femme dirige et maîtrise les conflits. Elle a un réseau de mâles (pour la force) et de femelles (pour la consolation, les séances d’épouillage).

Tout ceci m’amène à conclure qu’il faudra donner au plus vite le pouvoir aux femmes. Les femmes dirigeantes devront faire des compromis avec les hommes violents dans le groupe qu’elles dominent légitimement, mais aussi les maîtriser socialement. Eux devront se plier à leur stratégie et s’y soumettre. Ce sera surtout le projet d’un mouvement pacifiste, voulant imposer la paix par la non-violence qui se reconnaitra dans ce changement.

Pour autant que ces dirigeantes soient mieux éprises de comportements humains, mais sans faiblesse devant la violence adverse, on peut espérer que les conciliations et réconciliations soient mieux mises en œuvre.

***

Post-scriptum. Et alors, nous les hommes, on aurait rien à dire ? cette question m’est venue « spontanément ». Non, ce ne serait pas acceptable, on est en démocratie, que diable ! Il faut que les hommes puissent avoir leur mot à dire, donner leur avis, être écoutés sur la stratégie et sur les méthodes… Et pourquoi ? Pourquoi ne pourraient-ils déléguer leur part de pouvoir aux femmes ? Leur faire confiance si, entre elles, elles font preuve de participation, de démocratie, d’intelligence collective ? Bref, se soumettre à ce pouvoir légitime ?

Quand on y réfléchit, c’est cette position de soumission intolérable pour nous  que les hommes laissent aux femmes, en trouvant cela « tout naturel ». C’est cela, la domination masculine : imposer l’idée que nous sommes si intelligents et si aptes à décider du meilleur qu’il faut nous faire confiance. Et d’abord s’en convaincre nous-mêmes de cette supériorité stupide et sans fondement.

Il y a un fil caché qui ressort soudain de cette réflexion : le déni. Les hommes ne veulent pas voir leur violence et se convainquent qu’ils seront mutuellement bons. Les hommes ne veulent pas voir leur difficulté à gérer entre eux les conflits et à se maîtrise, aveuglés qu’ils sont à vouloir détenir le pouvoir. Les hommes ne veulent pas voir que le résultat est humainement indéfendable et que c’est leur culture de la compétition qui est en jeu. Enfin les hommes ne veulent pas voir que c’est eux qui sont le problème et que la domination masculine est le nœud qui maintient ce problème.

 

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