Quand un homme prétend « faire son marché »…

(Avec rajout d’un postscriptum) Ainsi donc un homme de 50 ans, faisant le métier de « bonimenteur médiatique » (un saltimbanque de notre société du spectacle) a déclaré tout de go à la question  » Pourriez-vous draguer quelqu’un de 50 ans et plus ? « :

« Ça, ce n’est pas possible. Je trouve ça trop vieux. Quand j’en aurai 60, j’en serai capable. 50 ans me paraîtra alors jeune […] Je préfère le corps des femmes jeunes, c’est tout. Point. Je ne vais pas vous mentir. Un corps de femme de 25 ans, c’est extraordinaire ».

Auparavant, il avait annoncé qu’il n’était plus célibataire depuis quelques mois :

« Je ne sors qu’avec des Asiatiques. Essentiellement des Coréennes, des Chinoises, des Japonaises. Je ne m’en vante pas. Beaucoup de gens seraient incapables de vous l’avouer car c’est du racialisme. C’est peut-être triste et réducteur pour les femmes avec qui je sors, mais le genre asiatique est suffisamment riche, large et infini pour que je n’en aie pas honte ».

Passons sur l’intérêt et la qualité des questions, passons sur les thématiques avancées par un « magazine féminin », passons sur la personnalité du type « sale gamin » de l’interviewé. Et passons sur les répercussions en tous sens que cette déclaration a suscité : on y revient plus loin.

L’intérêt, c’est de voir affirmé le privilège du dominant. Monsieur a ses préférences, Monsieur a ses exclusions, Monsieur a ses choix. Et cela lui parait tout normal. Tout normal de l’afficher sans honte. Son sexisme et son racisme et son âgisme. Monsieur ne cherche pas à rencontrer une personne humaine, une relation qui enrichit sa vie. Non, il a des critères d’âge et de physique. Son idéal ; « un corps de femme de 25 ans ».  Monsieur prétend avoir le droit de « faire son marché ».

Et Monsieur ne voit en cela aucun problème. C’est « tout naturel ». Et bien non, cela ne l’est pas. Il faut se limiter à une objectivation pure de l’Autre pour agir ainsi, sans tenir compte des gouts de l’autre. Il faut réduire sa vie sexuelle à ses fantasmes, sans souci du désir de sa partenaire. Pour ne pas être rejeté, Monsieur préfère s’intéresser à des femmes sans doute doublement dominées, en tant que femmes et en tant que non-blanches. Il peut espérer que leur exaspération devant sa superbe soit moins puissante.

Et cela marche. Cela marche souvent. Souvent même des femmes jeunes avouent préférer un homme dominant. Quitte à se rendre compte plus tard qu’elles ont en fait été abusées, que leur consentement était un simple aveu de faiblesse. Ou même à trouver un compromis déséquilibré mais durable avec quelqu’un qui pourrait être leur père.

Mais cela marche bien moins qu’auparavant. Les déclarations de Monsieur ont provoqué un tollé, même à l’étranger. On voit bien que #MeToo est passé par là : des déclarations qui auraient été source de curiosité ou même de fierté envers l’intéressé lui sont aujourd’hui refourguées dans la gorge. De très nombreuses femmes ont réagi.

Monsieur en a donc rajouté une couche, sans s’excuser du mépris qui traverse ses propos, en estimant que c’est une affaire de gout et, pour sa défense, en se définissant comme un « adolescent névrosé ». Cela excuse-t-il tout ? Non, un tel genre de « sale gamin » mérite assurément une baffe (ou tout autre signal « stop »), surtout s’il a cinquante ans. (On peut s’étonner que ce soit ce types de personnages immatures qui dominent le spectacle médiatique aujourd’hui, et même la littérature masculine, en étalant leur névrose narcissique avec aplomb).

En fait, la plupart des hommes sont aveugles. Ils pensent que leur comportement est la norme. Il sont dans le déni de ce qui est problématique chez eux. Comme tout dominant ne peut ni prendre conscience de son statut ni imaginer qu’il puisse abandonner ce statut.

Post-scriptum. Je n’ai pas voulu dire qu’on ne peut avoir des préférences sexuelles. Tant les hommes que les femmes ont des fantasmes et des désirs qui sont une partie de notre sexualité. Toute sexualité masculine ou féminine comporte une part d’objectivation. Mais rien qu’une part. Et se focaliser sur des « critères » c’est se limiter à cette part fantasmatique. Ou d’ailleurs se limiter à une part de symbolique sociale : se montrer avec (attention : clichés !) une « blonde ravissante » ou une « petite asiatique » devant les copains, cela « flatte » une homme. Se faire voir avec un homme puissant, cela « flatte » une femme. Mais se limiter à ces « parts de sexualité », c’est manquer la part de sexualité qui se fonde sur une rencontre humaine, sur l’écoute de deux désirs et le partage de plaisirs. C’est une sexualité à sens unique, sans préoccupation d’un retour. Beaucoup d’hommes plaideront que c’est le prix de la bandaison victorieuse (d’où le recours au porno). Mais c’est faux : relier la bandaison au seul fantasme, c’est appauvrir le désir, n’avoir pour énergie que l’excitation. Alors que la puissance du désir peut venir après un préliminaire de rencontre et de rapprochement. Bien sûr le fantasme vous chante que « ailleurs l’herbe est plus verte » car il est le rêve d’un objet qui brille.

Mais faire étalage de ses préférences sexuelles réduites au fantasme, c’est écraser toutes&tous les partenaires comme un objet déshumanisé. Si je disais que je voudrais botter le cul à ce sale gamin, non pour stopper son discours mais pour le désir de mon pied pour ses fesses, ce serait odieux.

 

 

 

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2 commentaires pour Quand un homme prétend « faire son marché »…

  1. Ju&Vous dit :

    Merci pour cet article ! Dans mon monde parfait ce serait des personnes comme vous qui auriez une place importante dans le monde médiatique. Enfin non, idéalement, il ne faudrait plus avoir à rappeler ce genre de chose, ni même faire un tel rapport sur les relations… Mais en attendant, merci.

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  2. meg dit :

    Merci pour ce texte et ton blog
    Le titre est bien trouvé, on dirait vraiment que cet homme parle de ses préférences alimentaires. Ce monsieur explique quel type de viande il préférè (plutot du bœuf de kobé, abattu dans le fleur de l’age). Ca raisonne avec un texte lu hier sur les liens entre féminisme et cause animale que je te recommande https://www.revue-ballast.fr/feminisme-et-cause-animale/

    Par rapport à son vocabulaire, je remarque que ce type utilise le mot « racialisé » pour dissimulé son racisme. C’est une utilisation dévoyé de l’expression. Je pense qu’il y a besoin de creusé là dessus. Je vais peut être revenir poursuivre ma réflexion la dessus.
    Bonne lecture et bonne journée.

    Aimé par 1 personne

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