Le spermatozoïde est un paresseux qui cherche à ne pas se consumer (Ne dites plus : « le papa met la petite graine » 3/3)

On trouve dans Slate du 5 février un très bon article de de Daphnée Leportois, à lire ici, qui décrit à quel point nos conceptions de la « fécondation » (sic ?) sont marquées par des clichés masculins, malgré des découvertes biologiques progressives qui sapent toujours plus le moindre mythe du spermatozoïde « preux chevalier » forçant l’enceinte du donjon (de l’ovule) pour y piquer son dard.

Elle s’appuie notamment sur les articles de Ellen Martin et les commentaires recueillis auprès de Thierry Hocquet :

«L’ovule et le spermatozoïde interagissent mutuellement. Que la biologie refuse de les dépeindre ainsi n’en est que plus dérangeant», écrivait déjà en 1991 Emily Martin[1], professeure émérite d’anthropologie à l’université de New York, qui tenait dans cet article à «mettre en lumière les stéréotypes de genre cachés dans le langage scientifique de la biologie». Eh oui, «la simple formule “l’œuf est fécondé”, le simple syntagme “fécondation” implique une représentation de la conjonction des deux gamètes donnant un rôle prépondérant au spermatozoïde», indique le spécialiste de la philosophie des sciences Thierry Hoquet. Preuve que les clichés sexistes vont jusqu’à imprégner la science. Et qu’il n’est pas si facile de s’en débarrasser.

Ce qui l’amène à montrer que toute une série de livres récents de sensibilisation des enfants (et aussi de dictionnaires pour adultes) sont encore à renforcer ces clichés anciens. Anciens de trois siècles et demie, pas plus : auparavant, on ne connaissait que le sperme, puis on découvre le spermatozoïde ; durant encore cent ans, on ne savait rien de ce qui passait chez les femmes, et les hommes échafaudaient des théories fumeuses à leur avantage. Depuis cette période, c’est le langage scientifique qui continue à perpétuer une partie du mythe de l’homme actif auprès de la femme passive et en attente.

Or rien n’est plus faux, ainsi que l’indique mon titre :

En 1984, poursuit Emily Martin, des chercheurs de l’université John-Hopkins vont plus loin. Ils remarquent, «à leur grande surprise, que la poussée du spermatozoïde vers l’avant était extrêmement faible» et que «la tête du spermatozoïde, au lieu de pousser vers l’avant, effectuait surtout des mouvements d’aller et retour» (une observation qui ne doit rien aux nouvelles technologies mais obtenue «à l’aide de pipettes en verre, d’un manomètre et d’un simple microscope, soit des techniques vieilles de plus d’un siècle», précise la chercheuse en anthropologie). La découverte est de taille. Elle confirme que les spermatozoïdes ne franchissent pas cette «barrière» de l’ovule à coups de tête et de flagelle car, même s’ils avaient une force suffisante, «cette force se dirigerait principalement vers les côtés plutôt que vers l’avant». En somme, puisque «la propension la plus forte des spermatozoïdes, par un facteur dix, consiste à s’échapper en tentant de s’extraire de l’ovule», cela signifie que «la surface de l’ovule doit être conçue pour capter les spermatozoïdes et prévenir leur fuite». (…)

«Pourquoi, alors que manifestement dans l’espèce humaine la contribution mâle est secondaire ou mineure, prend-elle dans les récits populaires toute la place, comme s’il s’agissait de l’unique élément fondateur de la formation du nourrisson?» La réponse est dans la question de Thierry Hoquet. Le rôle symbolique conféré au spermatozoïde vient en quelque sorte compenser le fait que la gestation soit féminine. «Le travail reproducteur est profondément inégal dans sa répartition», ajoute le spécialiste de philosophie des sciences. Pas seulement lors du développement de l’embryon. Mais aussi en raison du lieu où se rencontrent les gamètes, qui n’est pas un milieu neutre car situé dans les trompes utérines, au sein même du corps du sujet féminin. Et le zygote, la cellule avec une paire de chromosomes, n’est pas vraiment une fusion des deux gamètes mais plutôt un enveloppement du mâle par le femelle. «Dans notre espèce, le spermatozoïde est réduit à son élément génétique, ce n’est pas la cellule entière qui joue un rôle, par exemple nutritif.» Si l’on voit dans les gamètes des mini-individus, pas étonnant que cette asymétrie biologique ait été masquée.(…)

Sans oublier que l’autre danger de voir dans le spermatozoïde un valeureux guerrier et dans l’ovocyte une demoiselle endormie, comme l’analysait Emily Martin, c’est celui de la naturalisation. «Le fait que ces stéréotypes soient maintenant inscrits au niveau cellulaire constitue un déplacement très puissant, permettant de les faire paraître naturels et impossibles à défaire.» C’est bien pour cela qu’il convient de rétablir la vérité biologique, et strictement biologique. Sans en inférer aucun investissement social ou parental prédéterminé. «Il ne s’agit pas de dire que les gamètes mâle et femelle ont une situation symétrique mais de souligner que les deux font quelque chose et non de supposer que l’un fait tout et l’autre rien, insiste Thierry Hoquet. Sinon, on réduit tout à l’opposition actif-passif, et alors on ne fait plus de la biologie mais de la métaphysique.»

Il est vraiment salutaire de lire l’article !…

***

Je m’étais déjà penché sur le sujet en septembre 2017 ici et en juin 2016 ici.

Dans ces précédents articles, j’ai un peu tenu à la théorie de l’activité partagée. J’ai dit que le papa est un parasite mais un parasite utile, car il rajoute du code au logiciel préparé par la maman.

J’y cite un livre que j’ai lu avec intérêt à ce sujet : « Comme des bêtes – ce que les animaux nous apprennent de la sexualité, Schilthuizen, M., préface de P.-H. Gouyon, Fayard 2016. Je croyais avoir été plus loquace, mais je ne sais plus où j’ai pondu ces oeufs-là (sans doute dans des commentaires sur d’autres blogs…). J’avais cru comprendre que la stratégie de l’insecte mâle est de répandre son sperme auprès du maximum de femelles, et que la stratégie de l’insecte femelle est de sélectionner la « semence » (sic ?) du mâle le plus chouette à ses yeux. Et elle est en capacité de le faire en stockant divers spermes dans divers voies de garage bouchonées, puis d’aller chercher la case préférée en temps utile. J’en avait gardé l’idée que « le mâle c’est la quantité, la femelle c’est la qualité ».

Joli, non ? Une idée à remettre en question avec l’article d’aujourd’hui. Le spermatozoïde est un paresseux, mais son sperme parle pour lui : c’est là que se trouve la quantité abusive de spermatozoïdes, tous paresseux et cherchant à tourner autour du pot et à trouver la sortie (fini la « course du premier qui arrive à l’ovule et claque la porte aux autres »). Et c’est donc la cellule féminine qui se tape le boulot et qui cherche à en envelopper un et se l’approprier. Il faut croire qu’elle trouve cela utile, sans quoi elle élimine son ovule cyclique.

En fait , dans toutes ces expressions, on tombe toujours dans un discours finaliste, où « les choses » auraient une intention. Et pour un dominateur masculin, c’est horrible de penser que c’est la volonté féminine qui prévaut. Ira-t-on jusqu’à prétendre que c’est l’ovule qui harcèle le pauvre spermatozoïde ? Ouille !

Mais on voit ici que ce sont des cellules qui se combinent du fait de l’accrochage de l’une sur le fainéant qui passe. On peut considérer que ce travail est « spontané » , mais c’est risquer de très vite tomber dans l’hypothèse d’un dieu qui veut ou d’une nature qui veut. Or la reproduction cellulaire présente des tas de modes divers, hasardeux, indexés sur le maintien de la vie, sans qu’on sache pourquoi. Ne tranchons pas : se fonder sur le hasard ou se fonder sur l’énergie et la vitalité chimique présentent à chaque fois des ornières.

Alors ne dites plus « la petite graine » mais dites quoi ? Je dirais que « il y a une graine dans la maman qui se frotte à un dépôt/apport paternel pour provoquer la réaction de production d’un enfant en son ventre ». Est-ce mieux ? C’est une réponse provisoire, manifestement. Elle évite la « semence » mâle, affaiblit l’idée de « fécondation » et même d’oeuf.

Une image, pour comprendre ? On dit que pour avoir de belles plantes de tomates, il faut glisser une feuille d’ortie sous la poignée de compost qui va accueillir en terre votre plant à repiquer… Oui, mais : d’abord le spermatozoïde paresseux ne pique pas et ensuite il n’a pas d’apport nourricier : juste une lettre de génétique, point.

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