Les ecclésiastiques sont simplement des hommes

(Avec un post-scriptum, qui vient bien pour introduire le commentaire reçu).

L’Église romaine aurait voulu conserver sa réputation en niant les faits. Ou alors en les minimisant. Ou alors en gagnant le temps de la prescription. Ou alors en réglant les problèmes en vase clos. Ou alors par tous ces moyens à la fois.

On peut se demander si les croyants vont encore rester longtemps aveugles devant la double crise de sexisme violent qui frappe l’Église. Et si l’institution perdurera, privée à ce point de jeunes vocations qu’elle doit créer des filières pour implanter des prêtres du Tiers-Monde qui viennent coloniser ses paroisses occidentales.

Au dernier sommet consacré à la pédophilie des ecclésiastiques, le Pape a déclaré que certains prêtres se laissaient corrompre par une non-maîtrise de soi qui les transforme en « outils de Satan » : cette explication magique ne convaincra que ceux qui le voudraient bien.

Le lendemain du sommet, on apprenait que le prélat « N°3 » de la hiérarchie romaine était condamné en Australie pour abus pédophiles avérés. A croire que le Pape n’avait pas consulté Satan avant de le nommer à un poste prestigieux !

Ce soir, Arte diffuse un reportage sur les abus subis par de jeunes religieuses de la part de prêtres développant des explications magiques pour mieux les manipuler sexuellement.

Ces mouvements citoyens qui en appellent à la vérité des faits, sont d’abord des mouvements de victimes qui ne peuvent plus accepter le déni. Ce sont les victimes de la pédophilie (et en majorité des garçons devenus adultes) qui se sont constitués en groupe de pression et qui luttent depuis des années pour vaincre cette omerta. Le sommet de février au Vatican est pour eux une immense victoire et en même temps une immense déception : s’ils ont mis un pied dans la porte, on est loin de voir un résultat en terme de décisions concrètes. Ce sont maintenant les religieuses qui se sont résolues à prendre la parole en public, puisque les rapports déjà transmis au Vatican il y a plusieurs années n’ont donné aucun résultat ni aucun retentissement.

C’est aussi un prolongement du mouvement #MoiAussi qui a libéré la parole de toutes les femmes et montré l’étendue du problème de la violence masculine et l’étendue du déni persistant.

Car, loin des explications magiques ou psychologiques, les ecclésiastiques sont simplement des hommes. Bien évidemment, on voudrait trouver des causes spécifiques, et on ne manque pas de les évoquer comme hypothèses : jeunes gens immatures et craintifs faisant le choix de la chasteté sans savoir, pervers ayant caché une pulsion, ou que sais-je encore. Bref, des cas « spéciaux », égarés parmi des hommes d’Église qui n’ont rien à se reprocher. Mais c’est une illusion et une autre explication magique. Les ecclésiastiques sont simplement des hommes. Et c’est la domination masculine inculquée qui les incite à franchir le pas de l’abus sur des femmes et des enfants.

Devenir prêtre c’est faire le choix d’obtenir un certain pouvoir, pouvoir moral sur les consciences et les comportements, pouvoir d’entendre les croyants dans leurs aveux intimes et de les « condamner » symboliquement à des prières, c’est à dire à leur offrir une déculpabilisation individuelle et secrète à bon compte. Et pouvoir de ne pas dénoncer les individus à la justice des hommes (devoir citoyen légitime pourtant) au nom du sacro-saint « secret de la confession ». On appelle ce pouvoir un « ministère », un pourvoir de parole en délégation du pouvoir divin.

Un tel pouvoir peut inciter à des abus plus aisés à commettre. Et la justice des hommes prévoit des peines aggravées quand il y a abus de son autorité sur la victime.

Mais la pédophilie est accessible à bien des hommes, dont les adultes incestueux dans le cercle de famille, dont divers animateurs de mouvements de jeunes également. On peut supputer que des hommes ayant une tendance forte à la pédophilie pourraient rechercher spécialement la compagnie d’enfants dans un cadre professionnel. On a fait cette hypothèse pour les prêtres. Mais on peut tout autant postuler que c’est la position de pouvoir octroyée au prêtre qui libère sa tolérance à abuser de sa position. (En ce sens, il serait illusoire de penser qu’une sélection préalable ou des sessions de sensibilisation au séminaire pourraient changer la donne).

On est évidemment dans l’abus sexuel masculin classique dans le cas des religieuses manipulées et violées. Avec abus d’autorité sur des personnes souvent affaiblies psychologiquement (par exemple pour faire le choix de vivre en communauté). La pratique est bien connue dans nombre de sectes menées par un « gourou » manipulateur, et on ne se fait pas faute de dénoncer ces dérives morales des sectes. Et soulignons que cette approche manipulatrice se fait souvent par une attention accrue aux relations psychologiques, qui montre que quand un homme trouve son intérêt à être dans le « care », le soin aux âmes, il y arrive sans effort !

C’est par dessus ces crimes sexuels commis que vient s’ajouter la loi du silence qu’a pratiquée l’Église depuis toujours. Ce déni est une violence intolérable de l’institution. L’Église s’est placée au dessus des lois, elle a mis sur pied des tribunaux privés et secrets. Ceux-ci ne garantissent ni la procédure équilibrée, ni l’indépendance du tribunal, ni la publicité des débats et des décision, ni les lieux d’enfermement (qui n’en sont pas : une vie en cellule de moine en abbaye est une participation à une vie collective qui n’est pas celle d’une prison : elle ne présente pas de gardiens !). D’innombrables évêques ont couvert des crimes et ont ainsi lésé gravement des victimes. La plupart du temps, les gouvernements se sont résolus à trouver progressivement (avec bien des erreurs et des délais intolérables pour les victimes !) des systèmes hybrides, à coups de commissions d’enquête parlementaire (cas de la Belgique), avec des groupes d’enquête et d’écoute des victimes plus indépendants… mais sans vraie maîtrise pénale, et souvent en coordination maintenue avec les autorités ecclésiastiques. D’autant que les délais de prescription étaient traditionnellement trop courts pour ces plaintes de victimes jeunes et très traumatisées.

Dans cette histoire, l’Église se fait championne de la domination masculine. Et de ses pratiques de violence sexuelle sans frein et dans l’impunité. On a dit que des évêques d’Afrique et d’Asie ne voulaient pas admettre le problème reconnu en Occident et qu’il faut donc donner du temps au temps. Mais c’est ce qui a été fait depuis trop longtemps !

Il faut dire enfin que le problème est clairement celui de la domination masculine. Préconiser (comme je l’ai longtemps pensé) que le mariage des prêtres serait une solution apaisante me parait finalement un rafistolage hypocrite. Car cela revient à considérer le mariage comme le cadre légitime de l’abus masculin ! Comme le dérivatif des pulsions ! (On a parfois attribué ce rôle à « la bonne du curé ». Mais dans cette remarque, et même ce folklore, on culpabilisait plutôt la femme que l’homme d’Église !). C’est en quelque sorte reconnaître que la domination masculine est toujours un pouvoir abusif auquel la société procure un cadre légal.

Tant qu’on aura pas atteint la déconstruction de la masculinité comme domination, on n’aura rien résolu. Faut-il laisser se continuer ainsi ces violences ? Sans doute, de nombreux hommes ne franchissent pas vraiment les limites (bien que : qui d’entre nous n’a pas répété une blague sexiste, qui d’entre nous n’a pas un peu insisté pour avoir une satisfaction sexuelle, qui d’entre nous… ? Il faudrait sans doute redire et détailler point par point aux hommes les lois récentes ou moins récentes qui criminalisent le sexisme ). Et, parmi ceux-là qui ne franchissent pas les limites, des prêtres autant que d’autres hommes ordinaires. Faut-il pour eux crier au miracle ? Peut-être sont-ils davantage sensibles à l’interdit (des violences sexuelles) qu’au simple respect absolu de la personne humaine dans la relation… Voilà pourquoi une déconstruction pratique est plus importante que les simples principes moraux qui parlent d’interdits et d’égalité  « sans que cela ne nous empêche de dormir ».

***

Post-scriptum. On révèle aussi que l’Église, et spécifiquement la Curie Romaine, regrouperait un grand nombre d’homosexuels. A ce sujet, il n’y aura rien à dire a priori. Les homosexuels ont bien le droit de trouver des modes propres de se retrouver.  Mais il y a peut-être des choses à dire a posteriori. Finalement, l’Église apparait comme une structure où la sexualité « selon les normes de la société » (c’est à dire l’hétérosexualité organisée dans le but de la reproduction sociale) n’a pas cours. Elle prend bien hypocritement le déguisement de la chasteté, mais tolère en son sein toutes sortes de sexualités que la société n’organise (n’organisait) pas. En tant qu’organisation sexuelle déviante (au sens social), elle se rapproche de certaines sectes, mais aussi d’organisations de commercialisation du sexe hors-la-loi, comme la prostitution ou la pornographie. Prétendûment chaste, elle charrie en son sein le pire et pour l’ensemble l’inhumain avec une conception des relations humaines qui s’abstrait prétendûment du sexe.

(Et pourtant, elle a historiquement imposé le « mariage sanctifié » et la bénédiction du lit nuptial aux Seigneurs féodaux qui pratiquaient l’union libre et les concubinages ! Mais ces histoires nous entraîneraient trop loin.)

En écrivant cela (dans ma tête), je découvre soudain le commentaire apporté à mon texte, et je pense que mon post-scriptum tel que rédigé finalement et ce commentaire (que j’approuve et apprécie) se rejoignent.

 

 

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2 commentaires pour Les ecclésiastiques sont simplement des hommes

  1. des criminels en bandes organisées
    des criminels couvert par une hiérarchie qui est donc aussi une hiérarchie criminelle
    des criminels qui construisent le silence et la soustraction aux lois
    des criminels en habit de prêtres, d’évèques, de cardinaux, jusqu’au au pape des catholiques
    nul·le ne devrait pouvoir se soustraire à la loi
    dieu, en l’occurence à bon dos, pour ces hypocrites qui, de fait refusent, à la fois l’égalité des êtres humains et la liberté de toustes

    bien cordialement
    didier

    Aimé par 1 personne

  2. Les “abus sexuels” s’inscrivent dans une dialectique antiféministe d’un ordre héritier des déclarations des papes qui se sont succédés, fidèles aux textes religieux
    https://joellepalmieri.wordpress.com/2019/03/08/abus-sexuel-antifeminisme-les-recettes-dun-ordre/

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