Guérir de la haine masculiniste : genre, classe sociale et frustration des hommes

Je voudrais juste signaler deux articles qui abordent la violence des hommes d’un point de vue de la domination masculine et de la frustration. Ceci vient bien à la suite de mon billet récent « Pas de déconstruction du masculin sans attention aux classes sociales ».

Le premier article est de l’avocate Selma Benkhelifa, sous le titre « Tuerie en Nouvelle-Zélande  : osons parler d’un terrorisme raciste et… masculiniste » et a paru ici dans le magazine féministe belge Axelle. Il est aussi reproduit ici.

Les tueries de masse – que le FBI définit comme quatre meurtres ou plus survenant lors d’un événement particulier, sans répit entre les meurtres – sont toujours le fait d’hommes. Que ce soit une tuerie raciste ou un jeune déboussolé qui tue indistinctement dans son école, ce sont des hommes. Il n’y a quasiment aucun exemple de tuerie de masse commise par une femme.

Après avoir montré que les armes en libre circulation sont un problème mais pas une explication, l’autrice continue :

Peut-être faut-il aussi chercher une explication dans les motivations masculinistes des auteurs. Pour revenir à Christchurch, le « grand remplacement » est une théorie masculiniste. L’idée est de reprocher la « crise civilisationnelle » non pas au capitalisme, mais au féminisme. Si on résume cette théorie fumeuse, les droits des femmes, leur émancipation et le planning familial sont la cause de la baisse de natalité en Occident. Puisque dans d’autres contrées, la natalité est beaucoup plus importante, le « remplacement » serait inévitable. La maternité n’est vue que comme une arme de pouvoir entre les mains des hommes, les femmes qui accouchent ne sont que les outils. Logiquement, la crainte du remplacement est aussi utilisée pour lutter contre le droit à l’avortement.

Et elle conclut :

C’est peut-être cela, le point commun entre les différents tueurs de masse, et ce qui explique que ce sont tous des hommes. Ils sont convaincus de leur supériorité et de la légitimité de celle-ci : tout ce qui ébranle cette certitude (une déception personnelle, un échec, la défaite de Marine Le Pen aux élections…) met à mal toute la construction identitaire. Depuis l’avènement du patriarcat, les femmes ne sont jamais absolument convaincues de leur supériorité. Même les plus racistes des femmes ne sont jamais dans cette position de suprématie absolue. Tuer des gens sans défense, indistinctement, c’est un acte de pouvoir absolu : aucune femme ne ressent ce besoin de pouvoir absolu. Il ne s’agit bien évidemment ni d’une certitude ni d’une affirmation scientifique. Juste une piste de réflexion.

Dans le cadre de cet article, Selma Benkhelifa fait une brève référence à Mickael Kimmel (sociologue américain dont nous avons parlé en début 2019), dont une présentation par Marie-Cécile Navez a paru dans le Magazine littéraire du 28 mai 2018, qu’on trouvera ici et qui est titré : « Pourquoi les terroristes et les tueurs de masse sont-ils la plupart du temps des hommes ? » en s’appuyant sur son livre « Healing from hate » (Guérir de la haine, Comment les jeunes hommes entrent dans — et sortent de — la violence extrémiste), 2018.

Et l’autrice de l’article explique :

Tout au long du livre, Mickael Kimmel met en garde le lecteur : le genre n’est pas le seul prisme d’explication de cette violence radicale. Les facteurs sociologiques, psychologiques, familiaux sont multiples ; les dimensions collective et individuelle sont complexes dans la trajectoire de ses auteurs et adeptes. Mais le genre, autrement dit une certaine construction sociale du masculin (et du féminin), est toujours présent. Si expliquer n’est pas justifier, pour combattre efficacement un phénomène, on ne peut faire l’économie de son explication. Cependant, lors des instructions judiciaires ou des procès relatifs aux tueries de masse et au terrorisme, le genre n’est presque jamais questionné par les décideurs politiques, les juges et les nombreux spécialistes mobilisés par ces derniers (psychologues, psychiatres, etc.). La raison en est, dit Kimmel, que les auteurs de telles violences sont précisément, dans leur immense majorité, des hommes. (…)

Chez certains, le décalage ressenti avec les normes dominantes et stéréotypées de la masculinité hégémonique, comme le dit la sociologue australienne Raewyn Connell, voire toxique, trouve dans la violence irréversible un exutoire. « Leur capacité d’exprimer et de vivre leur masculinité avec succès est de plus en plus réduite dans la société actuelle », écrit Kimmel. À la difficulté à trouver un emploi correspondant à leurs compétences, à l’absence de vie amoureuse, sexuelle ou conjugale satisfaisante – parfois en raison d’une homosexualité impossible à assumer dans son milieu social ou sa famille –, à l’impression d’avoir été « doublés dans la file » – selon l’expression de la politiste américaine Arlie Russell Hochschild – des ressources (école, études, travail, aides sociales) par les femmes et les minorités ethniques, au sentiment d’être opprimé par la promotion de l’égalité femmes-hommes et des droits, codes et contenus culturels des LGBT, s’ajoute très souvent le fait d’avoir été, dans l’enfance, victime de harcèlement et/ou de violences sexuelles. Les hommes qui intègrent des groupes violents ou terroristes peuvent aussi avoir subi une stigmatisation institutionnelle et des discriminations liées à leur origine ou religion supposées. (…)

Un jour, pour beaucoup d’hommes aussi, une fissure s’opère. Le fossé devient trop grand entre la vie dans le groupe et les principes affichés par ce dernier : la rupture avec l’aspiration ascétique (djihadisme), la présence ou le contact avec des personnes issues des minorités (néo-nazis, militants anti-immigrés). Une dissonance cognitive, ainsi que le rôle de facteurs exogènes (rencontre amoureuse, reconnexion avec la famille, le fait d’avoir trouvé un emploi, etc.) et/ou l’arrivée d’un nouveau cycle de vie après une jeunesse tumultueuse, un « rite de passage » vers l’âge adulte, mettent au jour l’hypocrisie du mouvement, sans oublier qu’évoluer dans un groupe violent contraint à un mode de vie épuisant et dangereux.

Et elle conclut en appelant les politiques à un effort de recherche de terrain :

L’existence du tabou d’une masculinité « défaillante » par rapport aux normes dominantes ne doit jamais justifier les conséquences mortifères de la violence. Certains ont commis des crimes abjects et ont été condamnés à de longues années de prison. Pour faire sortir les individus d’une telle spirale mais aussi pour les empêcher de (re-)tomber dedans, parfois dès l’adolescence, il incombe au politique de construire un récit commun, contraire à ceux, identitaires, genrés, excluants, des extrêmes. C’est incontournable pour combattre le populisme et les tentations anti-démocratiques aux États-Unis, en Autriche, en Hongrie, en Pologne, en Italie, au Royaume-Uni, mais aussi en France, en Allemagne et dans beaucoup d’autres pays.

On se souvient que Trump a apporté son soutien aux suprémacistes blancs à Charlottesville en août 2017, alors même que l’un d’entre eux avait délibérément foncé dans la foule avec sa voiture, tuant une jeune femme. « Il en a même fait entrer dans son gouvernement et parmi ses conseillers », écrit Kimmel. Aux États-Unis, ainsi que l’écrit Kimmel, « les néo-nazis sont devenus davantage mainstream » depuis l’élection de Trump. De plus, l’administration Trump réduit le terrorisme à l’« islamisme radical » et a décidé de limiter à ce dernier les financements publics destinés à la lutte contre le terrorisme. « Life After Hate » est visé par ces restrictions. Cette association vise à combler le fossé entre les chercheurs, les militants et associations anti-racistes et le monde de la justice pour lutter contre l’endoctrinement néo-nazi. (..)

La violence masculine, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est ni un simple problème de vie privée, ni un simple problème de « psychisme », c’est une question politique globale, complexe. La masculinité toxique est un enjeu de politique publique.

Ces idées résonnent avec mon sentiment (répété) que les crimes de quelques hommes ne sont pas étrangers à tous les hommes. Mais aussi que la frustration des hommes doit être prise en compte. On parle en général de « la souffrance des hommes » et cela évoque selon moi ce décalage entre la masculinité vécue et la virilité identitaire (comme idéal à atteindre).  Mais cette frustration peut être décuplée par d’autres discriminations vécues, liée à l’origine sociale ou au racisme infligé, auxquelles il faut être attentif. Le masculinisme, le suprémacisme (blanc), l’extrémisme religieux sont des exutoires de la frustration.

Je vous recommande donc d’aller lire ces articles.

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