« Les hommes protégés » : un roman précurseur, mais..

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C’est certainement un roman précurseur du féminisme, vu par un homme favorable à ce mouvement des femmes. Il cherche à penser une inversion de la domination masculine, et à décrire une domination féminine, d’abord outrancière puis apaisée. Et fait le portrait d’un homme qui évolue difficilement et qui parvient enfin à s’y adapter.

Un roman curieux, un roman de société-fiction. Dans le contexte des USA. Avec une réflexion sous-jacente (mais non décrite) sur le genre. Et pour quel message, finalement ?

Il s’agit de « Les hommes protégés », de Robert Merle. Ce roman date de 1974, tout juste après le début de la 2e vague du féminisme. On n’en sait pas beaucoup plus sur le pourquoi et le comment de ce roman, de la part de l’auteur de Fortune de France ou de Week-end à Zuydcoote. A 68 ans, il avait déjà écrit six romans, des pièces de théatre, des textes engagés (pour Fidel Castro, pour Ben Bella).

En voici l’argument (4e de couverture du livre de poche) :

A la suite d’une épidémie (mortelle) d’encéphalite qui ne frappe que les hommes, les femmes les remplacent dans leurs rôles sociaux et c’est une présidente, Sarah Bedford, féministe dure, qui s’istalle à la Maison Blanche. Le Dr Martinelli, qui recherche un vaccin contre l’encéphalite, est enfermé avec d’autres savants à Blueville, dans une « zone protégée » qui les tient à l’abri de l’épidémie mais dans un climat de brimades, d’humiliations et d’angoisses. Martinelli acquiert vite la conviction que son vaccin ne sera pas utilisé, du moins sous l’administration Bedford. C’est paradoxalement chez les femmes qu’il trouvera ses alliées les plus sures et par les femmes qu’il sera libéré. Mais une fois Bedford remplacée à la Maison-Blanche par une féministe modérée, Martinelli saura-t-il s’adapter à une société ou les hommes ne jouent plus qu’un rôle subalterne ?

C’est sans doute cette dernière question qui motive la construction du roman. Le Dr Martinelli, sommité scientifique, est décrit comme un personnage qui croit comprendre ce qui se passe, mais qui est éclairé par des femmes pour dévoiler sa naïveté, son innocence, sa crédulité. Les femmes ont une perception supérieure des relations humaines, des caractères et des intentions. Elles devinent ce qui est masqué, au contraire des hommes. Elles lui reprochent son regard indiscret, qui parle de lui plus qu’il ne perçoit l’important à voir.

Par opposition pourtant, les femmes n’ont au début du roman pas le beau rôle. Sa compagne, conseillère de la présidente, le laisse tomber dans une sorte d’indifférence. Le régime instaure une sorte de dictature, incitant tous les hommes à se faire émasculer et déviriliser pour échapper à la maladie. Ce qui en fait des suivistes, sans personnalité. Comme « homme protégé », Martinelli peut échapper à ces contraintes et garder ce qu’il lui faut de personnalité machiste. Notamment pour faire parmi d’autres péripéties, quelques conquêtes féminines. Mais il va finalement percevoir le piège dans lequel il est pris, manipulé par le pouvoir. Il est prisonnier autant que préservé. Et il va être pris en charge par un mouvement de résistance essentiellement féminin qui va l’exfiltrer en même temps que son vaccin enfin mis au point.

C’est donc un personnage masculin qui est au centre du roman, et ses états d’âmes avec ses collègues et son entourage professionnel. Parmi les personnages féminins beaucoup sont assez caricaturaux (même s’ils se révèlent finalement différents de ce qu’il aurait cru). Le romancier est sans doute favorable à une évolution des hommes, vers d’autres rôles plus sensibles. Mais ici c’est une évolution qui est commandée par l’histoire, et qui se fait sans jugement moral, sans motivation. Les femmes ont le pouvoir, les hommes doivent servir, point. Et notamment faire des enfants… à plusieurs femmes. Elles s’accordent entre elles cette disponibilité. Et le héros de s’avouer que ce rôle d’objet sexuel est acceptable. Même si ces décisions se prennent sans son avis. Même s’il est aussi parfois rabroué ou dénigré par elles :

Et moi, l’ex-profiteur d’une culture misogyne, (je vais) continuer à faire l’apprentissage, si bien commencé à Blueville, d’une position subtilement inférieure. Et qui plus est, à supporter quotidiennement, comme je le peux – parfois bien, parfois mal – ma nouvelle condition d’objet sexuel. Sans trop développer, j’espère, mes instincts narcissiques. Et, autant que possible, sans complexe paranoïaque de persécution. Si j’étais chrétien, je dirais que j’expie. Et franchement, je m’en aperçois de jour en jour, maintenant que les rôles ont changé : il y a de quoi expier.

Ce sont quasiment les dernières lignes du roman, c’est la conclusion du travail. Ce roman atypique aborde donc en creux, en miroir, la question de la domination masculine, mais sans la dire.Et avec un cheminement parfois peu compréhensible : pourquoi introduire soudain narcissisme, paranoïa et expiation ? On n’en saura pas plus.

Je ne suis pas vraiment parvenu à m’attacher à ce personnage masculin, coincé entre la superbe et le ridicule, un peu artificiellement sincère. Qui est pris dans une histoire plus politique et sociale que vraiment personnelle, émotionnelle.

Les romans féministes pour hommes sont si rares (il y en a un de John Stoltenberg, non traduit) qu’il valait la peine de le signaler.

Quelqu’un écrivait récemment qu’il y a rarement dans les romans, et surtout les romans écrits par des hommes, de personnage intéressant de femme. Je crains que les personnages féminins de ce roman soient elles aussi prises dans une structure finalement artificielle, même s’il y a une forme d’attention à elles. Cela tient peut-être aussi à ce que Robert Merle, auteur de théâtre, ait choisi d’avancer son histoire par de nombreux dialogues, qui n’ont pas toujours retenti comme il faut chez moi. Il faut d’ailleurs convenir que rares sont les romans (masculins) qui donnent des hommes un portrait « vrai », sincère : on a plutôt des personnages pris dans des rôles et y trouvant l’expression d’un « symbole viril », fait de compétitions et de conquêtes…

Cherchant quelques avis sur internet, je vois que plusieurs personnes ont un avis négatif, comme livre « misandre » (détestant les hommes) mais aussi comme livre anti-féministe, montrant les excès où il pourrait aboutir. D’autres partagent ma perplexité Quelqu’un dit que Merle a écrit une défense du couple hétérosexuel, comme il l’aurait fait dans d’autres livres. Bref, il exprimerait l’inquiétude d’une dérive, il transmettrait un avertissement. Il faut le reconnaître, il dépeint notamment une relation lesbienne de manière particulièrement dénigrante. Mais il pointe aussi plusieurs éléments du sexisme mâle. Alors… Peut-être est-ce moi qui ai vu les aspects positifs et rien qu’eux. Il est loin de faire le procès du masculin qui est devenu évident aujourd’hui (violences sexuelles, plafond de verre, harcèlement…). Faut-il le reprocher à lui, ou à son époque de féminisme encore débutant ?

(Je vois même que trois romans de Merle, dont celui-ci, L’île et Mallevil, sont analysés longuement par deux auteurs (un homme une femme) en 2018 dans une revue : « ROMAN 20-50 », N°65, Juin 2018… (« Un demi-siècle après leur parution, ces romans exigeaient d’être relus par les meilleurs spécialistes parce qu’ils résonnent aujourd’hui d’une singulière actualité, posant les questions les plus aiguës de notre présent : la crise écologique, celle des réfugiés et les suites de l’affaire Weinstein« ).

* * *

Pour finir, deux extraits plus distrayants du livre, dans la période de domination apaisée des femmes, avec sa part de sexisme à l’envers :

Mais tu es splendide, Ralph ! L’œil vif, le poil luisant ! On voit du premier coup d’œil que tu es très bien soigné par tes femmes  (rire), bichonné ! étrillé ! nourri ! Et quelle élégance ! Je suis si contente que la mode du blouson serré à la taille ait remplacé la veste. Elle avantage les hommes dans ton genre, minces et musclés. Surtout quand on le porte, comme c’est ton cas, avec un pantalon collant. Tu as des fesses de toréador, Ralph ! Sans compter es autres avantages (rire). Franchement, en te voyant arriver, j’avais l’eau à la bouche. Un seul regret : que tu n’aies pas adopté la braguette à l’allemande ! Elle commence à faire fureur à New York et, pour ma part, je la trouve très séduisante. (…) Tu vas te faire enlever, cher Ralph. Cela se fait beaucoup en ce moment.Des gangs de trois ou quatre femmes. Oh, rien de commun avec l’affaire du fameux M. B., tu te souviens ? Il n’y a ni sévices, ni torture. Le procréateur est relâche avec égards dès qu’il a rempli son office.

(Un peu après, comme elle a des coups de téléphone à donner avant de quitter le restaurant pour se faire faire un enfant, il regarde un magazine) :

Signe des temps nouveaux, rien que des hommes. Beaux, musclés, velus. Réclame pour une salle de bain de luxe (avec une robinetterie dorée), un brun avantageux est ssi sur le rebord d’une baignoire bleue, nu ou presque, une étroite serviette jetée sur ses pudenda, mais de façon à en laisser deviner la forme et le volume. Sa pose confiante et ses yeux x amicaux vous donnent l’impression qu’en achetant la baignoire, ce vigoureux procréateur pourrait vous être donné en prime. Plus loin, un blond, nu lui aussi, mais avec décence, tourne vers vous une fesse musclée et une aisselle poilue pour vous assurer que le désodorisant dont il se sert lui permet de transpirer sans incommoder personne. Et voici — je l’aurais parié — un assortiment impressionnant de braguettes à l’allemande, photographiées en gros plan avec contenu. En référence, au centre, la braguette à l’allemande historique telle qu’on peut la voir dans les peintures du XVIe siècle — en Allemagne, certes, mais aussi en Flandre; et en France sous Charles IX — ces précisions érudites donnant de la dignité au retour de cette « mode charmante  » (sic) mais adaptée à notre époque. Ainsi, plus d’aiguillettes difficiles à dénouer, mais une fermeture éclair dissimulée derrière une seyante broderie. Deux écoles : (…)

Ah, certes, rien qu’à vois ces réclames, je n’ai plus la moindre illusion à me faire : le sexe dominant, c’est l’autre.

On peut effectivement faire deux lectures opposées. Approbation ou avertissement de l’auteur ?

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