Qui a inventé la domination masculine ? Etc.

Un excellent petit livre vient de paraître, Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’histoire, Quand on inventa l’agriculture, la guerre et les chefs, de Jean-Paul Demoule (archéologue et professeur émérite) chez Pluriel/Fayard en février 2019. (Je m’aperçois qu’il est paru chez Arthème Fayard en 2017). Il a l’intérêt de s’appuyer sur les dernières découvertes archéologiques et de faire une synthèse sous forme de questions : Qui a inventé l’agriculture, les maisons et villages, les outils, les dieux, l’art, les chefs (et la soumission volontaire), la guerre, la domination masculine, etc.

Je vais ici juste puiser quelques notions qui m’ont intéressé, en fonction de ce que j’ai déjà écrit sur ce blog.

Religion et domination

La première fonction d’une religion est de donner du sens à la vie humaine, qui en manquerait singulièrement si la seule raison d’être d’une espèce biologique n’était que de se reproduire indéfiniment, dans une évolution où le hasard occupe une place importante, et pour chaque individu de mourir après avoir procréé. La seconde fonction est de gérer la vie quotidienne, d’aider à la réalisation d ce qu’on souhaite obtenir ou éviter (…). La troisième fonction est d’assurer une cohésion sociale minimale par la définition de règles et d’interdits arbitraires ou non (…) (p.71-72).

J’ai apprécié une telle définition purement « utilitariste ». Et, pour le sujet de la domination masculine, elle rappellee d’abord le rôle central de la reproduction dans nos vies « biologiques ». Notre vie n’aurait aucun sens et serait absurde, que ce rôle s’exercerait, comme c’est le cas pour toutes les autres espèces animales, végétales, etc.

On a tendance à négliger ce fait, notamment parce que les femmes ont acquis la maîtrise sur leur fécondité, et donc à donner une autre valeur au « sens de la vie ». Jusqu’il n’y pas 75 ans, la reproduction était une charge obligée qui reposait sur les femmes. Et comportait de grands risques d’y laisser la vie. Et les hommes ne s’y intéressent encore que très peu, à la reproduction : ils éjaculent, et ne voient pas de motif biologique à ce « geste ». Ils le vivent encore en général dans l’insensé. Une grossesse, c’est un accident. Parfois, ils peuvent avoir l’intention (généralement convenue et partagée auparavant) de faire un enfant (sic : de donner à un ovule l’occasion, le moyen de s’auto-féconder, je l’ai évoqué ici).

On a tendance à négliger ce fait, et dès lors à estimer que l’hétérosexualité est une orientation sexuelle nocive, déséquilibrée, donc inhumaine, obsolète. Je crois que cette orientation reste centrale — ce qui ne dévalorise aucunement d’autres orientations ni humainement, ni biologiquement ; et ce qui n’excuse aucunement la domination masculine dans le couple hétérosexuel.

Ensuite, il est intéressant de noter la fonction de la religion comme liée à nos désirs. Comme si nos désirs tout-puissants méritaient l’intervention du sur-naturel. En fait, nous ne savons nous limiter au rationnel et au concret, et notamment au hasard et à l’accidentel, nous surajoutons du magique, du symbolique, de l’émotionnel. Part enfantine, dira-t-on ; visage humain de nos instincts, aussi bien. On peut de demander le pourquoi de cette culture d’un surcroît de puissance, dont les animaux se passent bien.

Enfin, « faire société » demande des règles et des interdits, et il nous est habituel de confirmer ces règles par une sanctification religieuse, ce que divers animaux n’ont pas cru utile apparemment.  (Songez aux essaims d’abeilles, aux divers types de sociétés des singes (mâle Alpha et femelles exclusives, plusieurs mâles et plusieurs femelles, rencontres sociales à l’époque du rut, etc., ce que j’ai aussi évoqué (ici).

Déjà, on croît voir des rituels funéraires chez l’homo Erectus et des signes peut-être phonétiques chez les Neandertal. Enfin Sapiens (venu depuis 40 millénaires en Europe) tant femmes que hommes, se revêt de couleurs et peint dans les grottes des représentations d’animaux et de femmes (ou sexes de femmes), très rarement du masculin, jamais du végétal ni du paysage, ni des objets. Et très vite, on trouve dans toutes les régions, des statuettes féminines, dites Vénus paléolithiques, aux seins, fesses et sexe démesurés.  Signe d’un questionnement sexuel dominant, sans doute avant tout masculin. Or « la plupart des systèmes religieux à venir seront marqués par l’obsession du contrôle de la sexualité (féminine) et aux craintes qu’elle inspire« . Mais on ne peut en conclure que ces premiers hommes avaient des religions du type que nous connaissons. Le dessin ou la statuette ne dit rien d’un rituel, d’un prêtre, de dieux.

Plus de dessins par la suite, mais des statuettes de bois, puis des statuettes de femmes nues en terre cuite, au Néolithique, avec la sédentarisation et l’agriculture. Et des installations collectives, comme des tombes sous les dolmens et des bâtiments imposants. Enfin viendront les masques, les têtes de taureau, les crânes d’hommes remodelés en animaux. Souvent les représentations de femmes sont combinées avec des animaux (allaitement d’un lynx, etc.). En l’absence d’écriture, l’interprétation de ces stades d’évolution doit être prudente.

Enfin viendront  (au IVe millénaire au Proche Orient) l’Etat, l’institution collective, avec des un panthéon de dieux structuré, des prêtres, et des représentations masculines désormais, la plupart du temps barbues. La virilité est souvent associée au Taureau (cfr le Veau d’Or), mais il y a aussi une grande déesse féminine (cfr la fécondité), parfois chasseresse et dompteuse des bêtes sauvages. Bientôt tout cela sera supplanté par des hiérarchies sociales, des représentations d’hommes en armes, tandis que les femmes disparaissent. Ou ne subsiste que l’idée de leur contrôle : enlèvement des sabines, guerre de Troie pour l’infidélité de la Reine de Sparte, triomphe sur les Amazones. Les femmes deviendront méprisables, source de malheur.

Retenons qu’il est probable que les hommes ont depuis toujours ou très longtemps dominé les religions, même si la sacralisation ou « divination » des femmes (et de certains animaux) était peut-être leur première attitude. Entrevoir qu’il y eut une forme de « déesse-mère » n’implique pas que la domination des hommes était inexistante. Les mythes l’attestent : « à l’origine, ce sont les femmes qui avaient le pouvoir. Malheureusement elles s’en servaient très mal, si bien que les hommes durent le leur reprendre, afin de mettre l’univers en bon ordre« . Et ils se saisissent de leurs objets secrets qu’ils réserveront aux initiations des garçons. Mais un mythe ne dit pas l’histoire, il donne une légitimité aux choses existantes.

D’un bout à l’autre de la planète, les choses sont claires : tout le mal vient des femmes, mais ce mal est indissociable du désir sexuel qu’elles inspirent aux hommes, finalement malgré eux. Pandore a été conçue par Zeus pour se venger des hommes (mâles) ; Eve et ses descendantes sont punies par leur désir, qui les rend esclaves de leurs époux ; les ancêtres femmes chez les Papous ont perdu leurs pouvoirs originels, liés au contrôle de la sexualité. Si la domination des hommes sur les femmes est sans doute la forme première de la domination, et si elle parait aussi universelle, peut-être a-t-elle à voir avec la manière dont les sociétés humaines vivent la sexualité ? Les plus anciennes représentations humaines jamais créées par l’homme, on l’a vu, sont des statuettes de femmes nues aux traits sexuels exagérés, qui semblent bien illustrer un point de vue masculin sur la sexualité. Or les humains, on l’a évoqué aussi, sont les seuls primates, et plus généralement les seuls mammifères, chez qui la sexualité ne connait pas de pause, ce qui est une menace constante pour l’ordre social. Les femmes sont pour les hommes des objets permanents de désir (et par ailleurs indispensables à la perpétuation de la société) et incarnent même le désir dans ce qu’il a de plus fondamental. Peinant à contrôler leurs propres pulsions, les hommes vont en rejeter la responsabilité sur les femmes et leur concupiscence prétendue. Elles seront rabaissées et culpabilisées, et une construction idéologique en apportera la justification — avec le consentement des intéressées. (p.173-174).

Ce qui est frappant, est qu’il s’agit de bout en bout d’une vision masculine. « Les Vénus … révèlent beaucoup plus un regard masculin sur la femme érotisée qu’une préoccupation féminine touchant à la fécondité« . Et c’est encore le cas aux époques contemporaines…

Et si les femmes avaient eu le pouvoir ? Elles auraient pu décider d’expulser (périodiquement) les hommes, de leur donner des fonctions subalternes (de protection, de travail de force), de maîtriser leur sexualité et de les culpabiliser ! Les femelles bonobos ont bien répandu l’épouillage, non seulement entre elles, mais aussi comme apaisement des conflits entre hommes (Frans de Waal). Quelles seraient leurs représentations érotisées de l’homme, quelle célébration de l’enfantement ? Nul ne sait.

Bien au contraire, la domination masculine va aller en se renforçant avec la structuration sociale :

On peut donc faire l’hypothèse qu’avec le développement de sociétés sédentaires de plus en plus nombreuses et d’activités culturelles spécifiques, se sont développées des idéologies liées au pouvoir masculin, explicites à l’échelle de toute la collectivité, tandis qu’au niveau domestique, familial, continuent d’être confectionnées les habituelles statuettes de femmes nues aux traits sexuels marqués.

L’apparition des chefs change le rôle de la religion, qui devient aussi instrument de légitimation du pouvoir, et mobilise la « soumission volontaire » (p.124) Mais le Grand Homme devait aussi entretenir les relations par un système de Don et contre-don, et assurer les victoires des combattants, pour éviter sa déchéance. Peut-être est-ce dans les sociétés complexes que cette proximité est perdue, au profit de la soumission désabusée. Et de la violence de police.

Les rituels d’initiation masculine reviennent souvent à mimer un (nouvel) enfantement au sein du groupe d’hommes, à l’écart des femmes. Tandis que les rituels d’initiation féminine, présent surtout dans des tribus à la domination masculine plus violente, reviennent à leur faire accepter leur sujétion.

Domination et peur des femmes

Tout semble converger, quelques soient les formes de société, pour indiquer qu’une partie au moins de la domination masculine et de la répression des femmes passe par une peur masculine devant la sexualité féminine et ce, depuis la plus lointaine préhistoire d’homo sapiens — c’est à dire vous et moi. Cette peur est sans doute celle du mystère de la maternité, devant laquelle les hommes mâles peuvent se sentir dépossédés, sinon impuissants (au sens large) ; peur sans doute devant une sexualité qui passe pour être plus complexe, plus riche, plus liée au psychisme que la sexualité masculine. (p.189).

(…) La domination masculine et la soumission féminine, tout comme la différence des sexes en général, se situent à la rencontre du biologique, du psychologique et du social, dans un mélange changeant et instable, et jamais encore complètement élucidé. (p.190)

Je laisse ici les réflexions plus larges de l’auteur, plus générales que sa compétence d’archéologue. J’estime qu’il faut aussi se représenter des sociétés où les hommes se vivent avant tout comme un groupe, structuré par des rapports de force (et j’estime que c’est encore le cas). Ils ont pu considérer les femmes comme un groupe différent, quasi une autre espèce, aussi surprenante que les grands animaux qu’ils cherchent à capter. L’auteur évoque la relation spéciale du garçon à la mère, aimante et toute-puissante, mais interdite. Plutôt qu’une perception individuelle, je m’interroge sur une peur collective de cette compétence féminine à contrôler les corps sous toutes les formes. Mais il y a un « saut » entre la peur et la domination, entre la vénération et la culpabilisation : il n’y pas de lien indéniable entre les deux attitudes, sinon… une inversion.

Affaire « à suivre »…

 

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