Un même schéma « élitaire » pour toutes les dominations

 

J’ai lu avec intérêt une étude qui propose un modèle permettant d’expliquer les effets des dominations sociales sur la personnalité des gens et sur la construction sociale, les rapports entre les groupes. C’est un peu compliqué, mais c’est passionnant, notamment pour notre projet de déconstruire la domination masculine. Je pense en effet que les hommes sont pris dans un « embrigadement » de groupe, qui est largement sous-estimé.

Le fait de proposer un schéma à l’œuvre dans toutes les dominations réduit de ce fait les différences construites sur une essence ou une différence biologique, sur une culture, etc. .

La plupart des explications sociales et psychosociales partent de la notion de groupe (qui est vu comme dépersonnalisant, par effet de masse, au regard de l’identité personnelle), mais sans prendre vraiment en compte les questions de hiérarchie sociale dans le groupe et entre les groupes.

En 2002, Fabio Lorenzi-Cioldi avait publié une première version de son livre : Les représentations des groupes dominants et dominés : Collections et agrégats, aux Presses Universitaires de Grenoble. Dans une nouvelle version entièrement refondue, Dominants et dominés : les identités des collections et des agrégats, chez le même éditeur en 2009, l’auteur souligne dans sa préface que cette idée non conformiste rencontre moins de résistance dans la psychologie sociale. L’individu comme personne (l’identité personnelle) ne s’oppose plus à l’intégration au groupe comme individu (l’identité collective). Mais il estime (et c’est il y a dix ans!) qu’il faut enfoncer le clou.

En deux mots,

Dominants et dominés réaffirme la portée heuristique des notions de collection et d’agrégat. L’agrégat, groupe homogène et compact, composé d’individus similaires et interchangeables, s’estompe à mesure que le regard s’élève dans la hiérarchie sociale pour laisser place, às son sommet, à la collection, un rassemblement plus éphémère de de personnes toutes différentes les unes des autres (p. 5).

Tout homme peut entrer de plein pied dans cette grille d’analyse. Il conviendra que « les femmes sont toutes les mêmes » (d’où le recours facile aux stéréotypes regroupés sous le vocable « Lâ Fâmme », mais que chaque homme est tenu d’affirmer une forte personnalité au sein du groupe d’hommes et dans son rapport avec les femmes ; au grand jamais, on ne peut mettre tous les hommes dans le même sac, car ils affichent « un sentiment de liberté vis-à-vis de la structure sociale ». Mais le même mécanisme vaut pour le bourgeois (vis à vis du prolétaire), le blanc (vis à vis de la personne « de couleur » ou racisée), le « national » dominant vis-à-vis d’une minorité nationale, le porteur « d’études supérieures » vis-à-vis des scolarités inférieures, le colon vis-à-vis des colonisés, etc.

Nous appellerons donc statut social les attributs et prérogatives d’un ensemble de personnes assignables à un même groupe à l’aide d’un au moins des critères gradués que sont le prestige (le statut au sens strict), la domination et le pouvoir. Le statut social est l’attribut d’un groupe ou d’un rôle social et non celui de la personne. (p.9).

Et l’auteur estime que « malgré les difficultés qu’elle pose, la double exigence d’une analyse interne et externe des groupes semble devenue incontournable ». Alors qu’une analyse qui considère séparément la relation de domination intergroupes et la spécificité de chaque groupe est à tout le moins obsolète dans ce monde « en miettes », où la société voit émaner de nombreux groupes nouveaux.

L’opposition entre la spécificité de la domination trahit les différences de sensibilité des chercheurs qui se penchent sur les pratiques et les représentations d’un groupe régi par un rapport inégal avec ses hors-groupes. Ceux-ci sont souvent intéressés aux manières dont les dominants élaborent des stéréotypes sur les dominés, expriment ou mettent au second plan les préjugés qu’ils ressentent à leur égard, imposent des normes de comportement à tous et cultivent des manières d’être qui cultivent ces normes. Par exemple, l’andro-centrisme qui a pesé sur l’étude des différences de sexe illustre comment l’avantage accordé aux pratiques et aux objets masculins dans la définition culturelle de l’être humain a éclipsé pendant longtemps l’intérêt pour les pratiques et les objets de l’autre sexe. (p. 13)

Souvent la hiérarchie est vue comme un centre et une périphérie, un continuum avec une dégradation progressive, les dominés étant accablés de manques et de déficiences :

On recense leurs goûts de nécessité (Bourdieu), leur insécurité psychique et leur panique de statut (Mills), leur manque d’ambition (Hyman), la modestie excessive de leurs aspirations (Steele et Aronson) l ‘hétéro-détermination de leurs attitudes (Riesman), leur autoritarisme borné (Lipset), l’hypercorrection langagière dont ils font preuve (Bourdieu)ou encore leur usage d’un code de parole restreint (Bernstein). (p.15).

L’auteur montre que la perception d’un groupe comme masse ou agrégat amène à le caractériser par deux ou trois aspects saillants et essentialisants, dont les membres ne peuvent se défaire. Alors que les dominants échappent à une caractérisation collective (alors qu’ils reçoivent des privilèges du fait de leur inclusion dans leur groupe social) et reçoivent des caractérisations plus personnelles.

Dans l’optique que je défends dans cet ouvrage, l’identité personnelle et l’identité collective sont deux représentations sociales de soi (…), elles désignent deux manières d’être dans un groupe : une modalité dominante (la catégorisation de soi en tant que personne,, la différenciation interpersonnelle et l’indifférence aux hors groupes) et une modalité dominée (la catégorisation de soi en tant que membre du groupe, la dépersonnalisation et la saillance du rapport aux hors groupes) [disons : l’indifférence ou l’importance donnée à la comparaison sociale, le dominant ne se comparant/différenciant que par rapport ‘aux autres de son groupe]. (…) On parvient ainsi à caractériser les représentations des dominants et des dominés à l’aide de concepts opposés mais intimement reliés. (…) Le groupe dominant, la collection, est un ensemble de personnes ayant chacun sa propre spécificité. Les membres de ce groupe se présentent (et sont traités) comme des exemplaires spécifiques et des personnalités qui n’ont point besoin du groupe pour se définir. Chaque membre du groupe conçoit son appartenance comme volontaire, dérivée et accessoire. (…) Le groupe dominé, l’agrégat, est un ensemble de personnes plus indifférenciées les unes que les autres. Les membres de ce groupe se présentent (et sont traités) comme des personnes interchangeables. Ici le groupe entretient une relation d’antériorité avec les personnes et est doté d’une réalité sui generis. Le groupe fusionne les caractéristiques de ses membres dans un tout cohérent et homogène. (P.73-74)

C’est un processus qui fait appel à la position sociale qui amène à ces représentations différenciées. Ce qui s’entend dans l’expression qui oppose « le haut du panier » et les « bas-fonds ». L’auteur évoque encore les individus « exemplaires » de la collection ,qui se distinguent tout en représentant leur groupe, par opposition aux individus « prototypes » de l’agrégat, qui résument leur groupe et ne s’en distinguent pas.

On voit même que les personnes dominées adoptent le point de vue dominant et s’y conforment : le sourire féminin serait une annonce de soumission, de non-contestation du rôle qui est attendu d’elles. Et de nombreuses croyances « idéologiques » sur la mobilité sociale, sur le fait que « la pauvreté n’est pas une fatalité » servent à légitimer la structure sociale discriminante et à assurer sa stabilité et même « l’estime que les dominés entretiennent envers les dominants » (p.194). De même, l’origine des privilèges des dominants est camouflée du fait de la discrétion du rapport à ce groupe supérieur, comme si c’était la spécificité de la personne qui justifiait les avantages « acquis », les prérogatives sociales. Il y a une « euphémisation » du groupe dominant qui chloroforme l’injustice du système social. Et il est bien plus difficile d’enquêter sur le groupe des dominants que de décrire à gros traits le groupe dominé. Les études sur les pauvres sont bien plus fréquentes que celles sur les riches.

J’arrête ici ce qui n’est qu’une brève évocation d’un gros livre technique, critique, qui s’appuie sur des travaux pratiques, qui évoque les patrons, les juifs, les cadres, etc. Je pense que chacune et chacun a pu percevoir des évocations de sa propre représentation de soi et des autres, dans bien des expériences sociales.

Je pars de ce livre pour réaffirmer que les hommes se fabriquent d’abord dans des relations entre eux, depuis la bande adolescente jusqu’à la compétition professionnelle. Malgré qu’ils se pensent comme des « self made men », dont la personnalité résulte de leur volonté, leur effort, leur travail, leur courage spécifique. Bref leur forte personnalité. Ils considèrent leurs privilèges comme leurs conquêtes individuelles toutes méritées. Ils sont donc dans le déni d’une domination partagée et exercée par tous les hommes collectivement. Ils attribuent facilement la rébellion féminine à une tare naturelle de ce groupe inférieur. Ils ne supportent pas d’être réduits eux-mêmes à un prototype de leur groupe, dont la violence serait une caractéristique. Leur maîtrise de soi les distinguent des brebis galeuses de leur groupe, qui est de ce fait une collection d’individus.

Et cette fabrication typique des hommes provient de leur statut de dominants et aucunement de tout effet de nature ou de toute qualité propre.

Je m’interroge sur la tendance actuelle à parler souvent des Masculinités, au pluriel, faisant disparaître un modèle commun au profit de sous-groupes qui échappent, chacun à sa manière, à tout stéréotype dénigrant.

Cette modélisation théorique vient donc en appui pertinent de mes réflexions éparses sur mon blog.

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