Les tueurs de masse sont aussi des hommes comme les autres

Slate a fait paraître un article sous le titre (prudemment interrogateur) : « Les tueurs de masse haïssent-ils les femmes? » (qu’on trouvera ici). Il est inspiré d’un article du New York Times de ce 10 août : « A Common Trait Among Mass Killers: Hatred Toward Women » (la haine des femmes, trait commun parmi les tueurs de masse). Voici la conclusion de l’article de Slate :

«Les experts disent que les mêmes schémas qui conduisent à la radicalisation des suprémacistes blancs et d’autres terroristes peuvent s’appliquer aux misogynes qui se tournent vers la violence de masse: un individu isolé et troublé qui trouve en ligne une communauté d’individus partageant les mêmes idées et un exutoire à leur colère», rapporte le New York Times. Pour les défenseuses&eurs du contrôle des armes à feu, le rôle que joue la misogynie dans les tueries de masse devrait également être pris en compte afin de lutter contre ces dernières.

(Comme le point médian ne passe pas dans un copier-coller sur mon traitement de texte, j’ai appliqué ma propre pratique inclusive. D’ailleurs ce sont surtout les femmes qui réclament le contrôle des armes).

Il me semble que cette manière de voir inverse la question. La misogynie paraît soudain un trait surajouté et lié aux hommes tueurs en masse, aux hommes ultra-violents, etc.

Bien sûr, la problématique est celle du droit américain de détenir des armes. Certaines restrictions sont admises légalement, mais ne sont pas facilement applicables, comme l’explique la journaliste de Slate :

« Si la loi fédérale interdit aux personnes reconnues coupables de certains crimes de violence domestique d’acheter ou de posséder des armes à feu, elle ne s’applique pas lorsque les victimes ne sont pas mariées, n’ont pas d’enfant ou ne vivent pas avec leur agresseur. La NRA, la principale actrice du lobby des armes aux États-Unis, s’est farouchement opposée à ce que les personnes accusées de maltraitance puissent perdre leur droit de posséder de telles armes.  ».

Il s’agit donc d’élargir les critères de restriction, malgré la force du lobby des armes.

Effectivement, on comprend ces restrictions s’il s’agit d’intervenir sur les meurtres de femmes : une bonne partie des hommes assassins de leur femme passent à l’acte au moment de la séparation. Mais va-t-on de ce fait éviter les tueries de masse ? J’en doute.

Il faut prendre le problème à l’envers. La misogynie est très répandue chez les hommes. Le mépris des femmes qui est au cœur de la virilité induit une conception sexiste, partagée entre hommes, entretenue par des clichés que nous connaissons tous. Ils constituaient le fond des sketchs et des dessins humoristiques dans les médias, jusqu’il n’y a pas si longtemps. Cette conception amène une quantité importante d’hommes à un comportement sexiste, comme les dénonciations de #MeToo l’ont montré.

Bien que… le nombre d’auteurs parmi le genre masculin est la plupart du temps inconnu. Je viens de faire une petite recherche sur internet avec les mots hommes et harcèlement : je peux apprendre qu’il y a des hommes harcelés, principalement d’une orientation non-hétéro, et principalement par des hommes. Mais s’il est très simple de faire une statistique des victimes, hommes ou femmes, il est bien plus difficile de compter les auteurs, en comptant sur leur sincérité…

Je relis mon article de août 2017 sur une vaste étude australienne (31,000 étudiants répondants!). J’avais d’ailleurs titré cet article : « où sont les agresseurs hommes ? ».Et j’avais du éplucher le rapport sur les agressions sexuelles pour arriver à conclure :

Sur 4.768 cas de harcèlement de femmes, 93% des auteurs sont des hommes, et pour 2136 hommes harcelés, 59 % sont des hommes. Ce qui ferait 4400 + 1300, soit 5.700 hommes coupables !

On est ici dans les hypothèses (j’ai agrégé des auteurs ‘groupes mixtes’ aux auteurs masculins). Soit, à la grosse louche, donc avec une fourchette d’erreur très large, (si les hommes sont 50 % des répondants) 36 % des hommes ! Bien sur il peut y avoir des hommes multi-agresseurs ? mais aussi des bandes hommes agressant une victime !

Et pour ce qui est des agressions sexuelles proprement dites, j’avais trouvé au total au moins 285 auteurs masculins pour 28 agresseuses féminines. (91% / 9%). Mon but était de dénombrer les auteurs masculins dont on ne parlait pas « Voilà le chiffre que je voulais lire en tête de tous les articles et qui était totalement absent, même dans le rapport ! » avais-je conclu.

Mais je peux ici conclure que le taux d’hommes coupables d’agression est bien plus faible 285 sur 15500 hommes, c’est 1,5% d’hommes violents parmi une population d’étudiants australiens. Sans doute que le pourcentage doit être plus élevé dans une population ayant l’age d’être lié aux violences conjugales.

Il y aurait donc par principe une presque totalité d’hommes misogynes. Il y a ensuite plus ou moins un tiers d’hommes harceleurs chez les étudiants australiens. Et un faible pourcentage d’hommes agresseurs ? Je tombe néanmoins sur une étude de l’ONU disant en 2013 que 11 % des hommes d’Asie-Pacifique ont reconnu avoir déjà violé une femme, avec de fortes disparités par nation. Et le viol n’est qu’une des violences faites aux femmes.

Il ne faudrait pas réduire la violence masculine à un « syndrôme du tueur de masse » ! Et je pense raissonnable de dire que les violeurs n’ont pas tous l’intention de tuer ! Et surtout de tuer en masse !

L’article fait le lien entre les tueurs en masse et le mouvement des « célibataires involontaires » qui promeut une haine des femmes sur base de leur sentiment de frustration sexuelle. C’est une autre thématique importante. (Ls frustrautions diverses sont un des volets de la souffrance masculine, thème que je prends au sérieux désormais ; mais la mauvaise réponse des hommes aux frustrations ne permet de rien justifier, ni même expliquer !) Il est clair que tous ceux qui bâtissent leur propagande sur l’énervement des frustrations vécues par les gens (on parle en général de propagande populiste) portent une énorme responsabilité dans les montée des violences « vengeresses » : ils abaissent le rempart de répression sociale contre de tels actes. Cela peut clairement inciter des personnes violentes à passer à des actes socialement barbares. On cite dans l’article visé des tueurs ayant tué auparavant des femmes de leur famille ou ayant pour but de le faire par leur tuerie.

Ceci montre que le vrai problème est la défense du rempart social de répression de tous les actes sexistes : des tueries de masse au harcèlement, en passant par les violences faites aux femmes et notamment les viols.

On en est très loin. Les progrès à faire sont énormes. On a progressé un tout petit peu dans le « publiquement correct », comme ce sexisme des caricatures dont je parlais, dans le titrage des journeaux, dans l’accueil des victimes par la police… et encore. On est encore à bonne distance de ce qu’il conviendrait de faire dans les relations de couple, dans le suivi des plaintes par la justice, dans la lutte contre les féminicides.

Il y a une « culture du viol », il y a une « culture du recours à la prostitution », il y a une culture de la blague sexiste (entre hommes, et pas seulement – cfr l’affaire de la Ligue du LOL) auxquelles il faudrait aussi opposer un rempart. Mais c’est souvent un rempart contraire qui est dressé, comme ces arguments de la « séduction à la française » qui sont apparus à propos du harcèlement (la lettre dite « de Catherine Deneuve et autres femmes ») et de diverses affaires, dont celles de Denis Baupin ou de DSK.

En mettant le doigt sur les tueries de masse, c’est le problème bien plus général du sexisme qui est masqué ! Et en privant certains hommes d’armes meurtrières, on n’atteindra jamais l’étendue des problèmes. (Refuser la diffusion des armes en général est aussi dresser un rempart social contre la violence extrême, évidemment, et on peut voir le résultat du laxisme aux USA, et pas seulement pour les tueries de masse).

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