La virilité, une conception quasi-animale de la vie en société ?

Je m’interroge beaucoup au sujet de la virilité, vous avez du vous en apercevoir. (En bref, j’y vois une « projection collective » d’un idéal du Nous les hommes, et de chacun de ses membres). Et là, je m’interroge sur le statut de cette notion.

Est-une religion ? Pas vraiment. Elle ne constitue pas un « monde divin » qui PARLE par un intermédiaire plus ou moins humain (d’où les textes sacrés) et qui promet un futur virtuel (un jugement final, un paradis du corps et du sexe). Et pourtant elle s’en approche puisque la virilité est aussi un discours « normatif » qui indique ce que nous devons être.

Est-une morale ? Pas vraiment. Car cette norme idéale ne s’appuie sur aucune valeur considéré comme « humaniste », mais plutôt comme une manifestation de l’égoîsme suprême, tempéré de respect du collectif masculin.

Est une conception politique ? Pas vraiment, parce que les idéologies politiques, tout en étant basées sur des principes, visent des réalisations concrètes pour toute la société.

Est-ce une conception consensuelle, constitutionnelle, institutionnelle ? Pas vraiment, car tout le monde sait ce que c’est mais personne ne l’a jamais transcrite. Elle est à la fois déjà là, donnée, immuable ; et toujours devant nous, non réalisée, à acquérir. En fait elle a connu des tas de formes diverses à travers l’histoire. André Rauch a opposé la figure du « Grognard », celui qui a fait les victoires de l’Empereur des Français à travers l’Europe, figure qui a perduré jusqu’en 1914 et ses tristes gueules cassées, gueules gazées, gueules perdues ; avec la figure du grand sportif, construite après 1918, récupérant les « jeux olympiques, le Tour de France et autres championnats, avec une conception populaire et hygiéniste du sport pour tous, bien galvaudée aujourd’hui, (mais non remplacée).

Ce qui est frappant, c’est que le contenu primordial de la virilité est composé essentiellement de violence et de sexe. Ce n’est pas un contenu « culturel » ayant reçu des formes culturelles. Bien sur, ces deux pivots de violence et de sexe doivent être mâtinés (=apprivoisés, batardisés) de morale sociale : tu ne tueras point, tu ne violeras point. Et c’est bien nécessaire, car ce sont deux pratiques si courantes dans la moitié mâle de l’espèce humaine. On pourrait attacher à ce contenu primordial des points annexes, comme le courage, la prise de risque, l’endurance, la conquête et la victoire, les rituels masculins (dont la pédérastie athénienne, indexée au sperme comme virilisant), mais c’est justement ces aspects qui peuvent varier historiquement, les axes de la violence et du sexe ne se modifiant pas.

Or, ces deux axes ne sont-ils pas au coeur de la conception animale de la vie en groupe ? On nous parle de mâle Alpha, de femelle Alpha, de rituels de compétition entre mâles et bien évidemment de groupes sociaux distincts suivant le nombre de mâles et de femelles formant le groupe (voir ici). On parle aussi de comportements pacificateurs, comme l’épouillage chez les bonobos, mais aussi la non agressivité chez les babouins, et l’importance des mimiques (j’attends un bouquin sur le sujet mais j’échafaude déjà ce que je crois lire bientôt !) dans le comportement social des individus et du groupe tout entier. Alors oui, (c’est une hypothèse à ce stade de réflexion) la virilité est une conception quasi animale de la vie en société.

Et cette conception, qui est quasi-religieuse pour autant, (songeons au dieu Priape et au dieu Bacchus) jouit d’une domination stupéfiante dans la vie sociale. Elle est acceptée par tout le monde, femmes&hommes. Elle fait l’objet d’un respect qui se marque notamment dans la tolérance envers la violence des hommes, la pratique du viol par les hommes, le féminicide par les hommes. Tolérance des magistrats, tolérance des policiers, tolérance des journalistes, tolérance de tous les hommes envers leurs congénères. On punit de mort la femme adultère, encore dans beaucoup de sociétés, mais on ne coupe ni la main ni autre chose au violeur ou au trucideur : cela attenterait à leur position sociale quasi-animale.

Je pense que l’idée est à creuser, car elle a l’intérêt de faire surgir notre nature d’animal dans notre société humaine (alors qu’on a souvent en perspective nos qualités spécifiquement humaines, la parole, le rire, la raison…). Et que ce n’est qu’en prenant conscience de ce statut bizarre de la virilité qu’on pourra un peu mieux la cerner, la limiter, la détourner. Et couper court aux manifestations de violence et de sexe qui ne peuvent plus être aucunement tolérées.

Dans la suite de cette idée, deux mots sur la féminité. La féminité serait bien elle aussi une conception quasi-animale de la vie en société. J’ai dit récemment qu’elle était indexée au désir de l’homme, prescrite par lui, et faisant l’objet d’injonctions incessantes (voir les magazines féminins) comme si elle se définissait indépendamment de la « nature » des femmes, comme si elle était une aliénation. (Je fais souvent référence à Beauté fatale, de Mona Cholet). Je pense ici soudain que la réponse doit être plus complexe. En fait le sexe et la violence sont organisées et ritualisées dans la société pour « faire société » justement, pour éviter un groupe qui ne serait qu’un bordel ultra-violent de tous contre tous. (Dans la Bible, « Sodome et Gomorrhe » sont les figures de cette a-socialité). Et l’assignation à un sexe, si prégnante dans nos pratiques humaines, est la base de cette double conception de la gestion sociale du sexe et de la violence.

On retombe ainsi sur cette idée que la virilité, tout le monde  la connaît, mais personne ne l’a vue ou entendue ou lue ou rencontrée (d’où l’idée de John Stoltemberg d’aller la retrouver dans les bois et de n’y voir qu’un géant rustre et asocial). Elle tourne la tête aux hommes, il savent bien de quoi il s’agit sans savoir qui leur a enseigné ! ni si elle se niche dans le cerveau, les muscles ou « sous la ceinture ». Et ils la pratiquent donc « sans savoir ».

Car ils ne savent plus ce que cela comporte d’être un animal et de se conformer à la loi du groupe, aux nécessités du groupe. Leur domination masculine n’a plus de limite. Les limites sociales (lois de la guerre, lois de la vie en société) paraissent ténues et toujours pouvant être dépassées, car c’est leur « nature » (en fait, leurs abus de droit) qui veut cela.

 

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