Comment un mâle humain peut-il être autre qu’un homme (2/3)

Il y a-t-il des « vrais êtres humains », d’une autre nature, derrière nous les hommes ?

Il est soudain de bon ton de « faire le procès » du masculin. En parlant par exemple du patriarcat. Ce n’est pas nouveau, mais c’est plus fréquent : les crises qui frappent l’humanité, c’est la faute au système humain, et le coupable est le patriarcat. C’est à dire aussi de mettre en accusation le processus de fabrication des hommes, comme s’il modifiait une humanité sous-jacente, mais malheureusement déformée. Par le genre. Et donc de chercher un coupable. Oui, vraiment ? Et par qui cette déformation genrée ?

Cette mise en accusation est basée sur la colère de ce que sont les hommes. Car leur posture privilégiée et avantageuse se noircit en même temps qu’elle est dévoilée : l’égalité femmes/hommes progresse difficilement, tandis que les violences faites aux femmes, du harcèlement au viol et au meurtre féminicide, paraissent plus fréquentes que jamais. On comprend cette colère légitime. La dénonciation s’accompagne de la désignation d’un coupable. Pour faire vite (et facile), on désigne « le patriarcat ». Mais, comme le montre Bruno Latour à propos de la sociologie (Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, 2006, traduit de l’anglais), ces grands principes sociologiques globalisants n’expliquent pas vraiment, sautent aux conclusions sans décrire les processus.

Cette démarche de mise en accusation ne me convainc pas. Car il n’y a pas vraiment de coupable à la fabrication des hommes, et il faut encore analyser le processus qui y mène. Pour moi c’est un processus partagé, social : lié à la structuration de la société. Tant les femmes que les hommes participent à la construction des genres.

Je vais discuter ici les réponses d’Olivier Manceron, qui était interviewé récemment par Francine Sporenda, sur le site Révolution Féministe, consultable ici (et interview repris sur le site Entreleslignesentreles mots, ici). Olivier Manceron est un ancien médecin, retraité et aujourd’hui impliqué dans des mouvements féministes d’aide aux femmes, et j’ai pu le rencontrer dans le cadre du mouvement ZeroMacho.

« La Culture patriarcale, c’est la culture de la perversion, dit-il, de but en blanc. Pour obtenir de chaque individu « la servitude volontaire », on va modifier le fonctionnement du cerveau humain. Il s’agit d’inverser les principes d’élaboration des sentiments et de la pensée humaine, sans les modifier pour autant. C’est un mécanisme de perversion qui utilise l’inversion du sens des émotions et des constructions mentales. L’attirance devient le rejet, l’amour devient la haine, l’empathie le mépris et la solidarité l’indifférence. »

Il répond à la question : pensez-vous que les violences [violences et destructions patriarcales qui menacent maintenant le futur de la planète] soient totalement construites, ou ont-elles un point de départ biologique ? C’est donner clairement une réponse affirmative à notre question : oui, il y a un être humain générique, qui précède la posture de l’homme, du mâle humain. Il y aurait des « principes d’élaboration des sentiments et de la pensée humaine » qui sont ensuite, chez les hommes, inversés par une modification du fonctionnement du cerveau humain.

Il déclare ensuite que en tant qu’homme, il a honte de cette inversion de la personnalité humaine. Et que nous sommes tenus de taire cette honte. Il explique que tous les hommes sont complices de ce qui nous arrive, « le silence de la majorité d’entre nous protège le crime » et « la complicité masculine, c’est une espèce d’association de malfaiteurs que la société légitime ». Tous les hommes ont honte de ce qu’ils sont, mais ils « se servent de ce déni [mécanisme psychologique très humain] pour rendre plus facile la gestion insupportable de cette honte ».

Cette perversion n’a rien de naturel, n’est pas lié à une nature biologique (hormonale, etc.) ni a un comportement animal.

« Par contre, ce que l’on sait, c’est que l’on peut tout à fait pervertir, et de façon efficace, le cerveau humain – on le voit quasiment quotidiennement ».

L’argument est laconique, et peu convainquant. Parle-t-il du conditionnement de la publicité ? De la propagande totalitaire ? Sans doute, car il a évoqué l’idée d’obtenir la servitude volontaire. Mais ce que nous avons appris concernant les techniques de conditionnement peut-il être daté de 50 ou de 100 siècles ? de l’aube de l’humanité ?

Or ces techniques de conditionnement vont intervenir dans la fabrication des hommes, « conditionnés dès la naissance à être des petits despotes » comme le suggère Françoise Sporenda. Et effectivement, Olivier Manceron va décrire quatre stades par lesquels on va « casser l’individu » mais aussi le rendre actif et non passif , grâce à la « machine a formater » que constitue le sexisme.

« D’abord ils doivent naître dans une société ségrégationniste. Cette ségrégation est fondée par le sexe et obtenue par la terreur » qui est celle de la supériorité des hommes sur les femmes et les violences qui leur sont infligées, et leur valorisation sociale en tant que mères, surtout si elles mettent au monde des garçons.

Je voudrais faire remarquer qu’on déroule ici des pratiques dont on n’a pas expliqué l’origine. Or il s’agit bien de déconstruire la domination masculine. Le patriarcat est au travail, nous dit-on, mais comment est-il arrivé à ce pouvoir ? (Je renvoie à mon questionnement à propos du raisonnement de Françoise Héritier qui m’avait aussi paru circulaire).

Résumons rapidement ces stades de fabrication du petit despote, selon Olivier Manceron.

Dans un premier stade, le bébé mâle ressent qu’il apporte un surcroit de valeur à sa mère, il est trop désiré et célébré, la relation est pervertie. Dans un deuxième stade, le garçon est arraché à sa mère, par des rituels de passage toujours plus ou moins effrayants, pour être transféré dans le monde des hommes. Il s’y retrouve « en bas de la hiérarchie masculine virile, dans la position du faible, du féminisé, dans une position de vulnérabilité et de solitude. Et il va subir des violences ou il va être témoin de violences, en particulier sexuelles. Il est l’enfant-chose : le mousse violenté, l’apprenti abusé, l’enfant-soldat déshumanisé ». Dans un troisième stade, « le pré-viril est soumis à des rites d’intronisation (…). Dès que le jeune homme retrouve la horde virile, il va subir ou faire subir un cortège de violences. Il apprend à oublier qu’il a d’abord été victime pour pouvoir devenir ensuite bourreau. Il va rendre les coups. Il va apprendre à rendre ce qu’il a subi sur les plus faibles de son entourage : les enfants plus jeunes, les filles et les femmes. C’est par ce dressage qu’on va obtenir du petit viril qu’il devienne, par complicité implicite ou explicite, le viril sur lequel les autres hommes peuvent compter. Il est intronisé viril. » Devenant bourreau, « il devient complètement complice du système, il ne pourra plus revenir en arrière ». Et ce sont les hommes qui décernent un « certificat de virilité » et qui la mesurent entre eux sans cesse.

« C’est une masculinité pervertie : ça veut dire quoi être plus masculin que les autres hommes, si on est de sexe masculin ? Cette éducation virile a pour but de dissocier le petit mâle de ses capacités humaines. L’homme est censé devenir un objet, un outil, un robot, mais qui agit, qui bouge tandis que la femme est un tas d’organes qui ne doivent pas bouger. »

Et l’auteur parle de « dissociation entre les affects et les actes, obtenue par un adroit travail de perversion », qui permet d’être disponible à la violence à toute demande, tout en étant maîtrisé par les lois en temps ordinaire. « Mais s’il y a nécessité, je dois être instantanément au-dessus des lois, au-dessus de la sensibilité humaine, incapable de ressentir la moindre émotion au moment où je découpe un ennemi en morceaux ». L’auteur fait clairement référence à la dissociation qui protège mentalement la victime dans le cours d’une agression, d’un choc émotionnel. Françine Sporenda est étonnée : « vous dites que ces comportements violents, liés à la dissociaiton affective, seraient la conséquence de chocs traumatiques qui sont systématiquement infligés aux garçons comme dressage ? ».

Absolument, dit Olivier Manceron. Et il évoque des pratiques anciennes d’agression sexuelle sur enfants, comme dans la société grecque, puis du choc que constitue la pornographie. Enfin des actes pédo-agresseurs dont on réalise de plus en plus la fréquence, « malgré l’effrayante omerta sociale ».

Mais Françine Sporenda revient à la charge, évoquant les violences fréquentes subies par les femmes et filles : ce n’est donc pas en soi parce qu’ils subissent des agressions que les petits garçons deviennent des bourreaux, c’est parce qu’ils vont devenir des dominants, ce qui signifie concrètement qu’ils auront l’option de violenter les dominées.

L’auteur doit bien reconnaître l’argument. Il revient néanmoins sur un cortège d’oppression et d’assignation violente des petits hommes, qu’on connaît mal à cause du déni masculin.

Cette description, bien qu’elle comporte des indications fructueuses, ne me paraît pas tenable. J’ai souligné en gras une série de mots qui désignent un être humain (masculin) préexistant qui est ensuite cassé, perverti, dissocié de ses capacités humaines, obtenu par la terreur.

Une telle conception est problématique. Elle fait référence à une société violente qui déforme et terrorise les hommes, et en fait des victimes de violence et qui les dénature. Par comparaison, on devrait convenir que les femmes sont restées plus humaines, capables de sentiment et refusant le « déni » des hommes concernant leur situation amputée.

Mais qui a construit une telle société ? Qui l’a souhaitée ou trouvée nécessaire ? Pourquoi l’humanité s’est-elle amputée de la moitié mâle du groupe pour la transformer en robots dominateurs et complices ?

En fait, on est entraîné à décrire un tel processus de violence éducative, si on postule au départ une « nature humaine » perdue. On doit décrire une chute, la perte d’un paradis. Et cela ne repose sur rien. Encore une fois, on est prisonnier d’une explication globale et magique, le patriarcat, coupable de tous les maux et auquel on voudrait échapper.

Bien sur, il y a des objectifs légitimes et nobles pour construire une telle conception : on aboutit à la conclusion qu’on peut donc retrouver des hommes avant leur déformation, épris d’amour et de paix, comme évoque l’auteur.

Cette conception amène à penser qu’il faut « refuser d’être un homme ». C’est ce que nous discuterons dans l’article suivant.

Disons brièvement ici que je conçois les choses différemment. Les hommes ne sont pas à ce point manipulés et pervertis. Les êtres humains sont genrés, mais les mammifères le sont aussi. Dans plusieurs espèces, le groupe des femmes est au centre de l’organisation sociale, les mâles sont en périphérie. Elles peuvent se soutenir (et être soutenues par des amis), alors que les mâles sont plus en compétition, en chacun pour soi. Les mâles ont donc une fonction définie dans un système genré. Il se fait que dans le système social humain, les mâles ont dérivé vers une domination sans retenue (ou très peu), un sexisme et une misogynie violentes. Et cette dérive reste mystérieuse. Et cette dérive est reproduite, conservée, par chaque génération d’hommes et aussi de femmes. Elle a amené les mâles à un degré de méchanceté et de cruauté qui se comprend dans un comportement de prédation sur une autre espèce : mais qui se pratique ici à l’intérieur de notre propre espèce. Il n’y a pas perversion ou inversion par une puissance extérieure, le patriarcat. Mais dérive en nous. Nous nous félicitons de vivre dans des sociétés pacifiées par la civilisation ou par les religions, où la violence individuelle a fortement baissé, où le risque d’agression a diminué. Or ce n’est pas vrai pour les femmes, et ce n’est pas vrai pour les nations. La prédation est encore à l’oeuvre, elle irrigue aussi le système économique.

On peut, on doit se mettre en colère contre cette dérive. Mais il faut pouvoir expliquer la dérive sociale qui a eu lieu. Ce n’est pas là une grande divergence par rapport aux propositions de Olivier Manceron, mais c’est un changement social pour lequel il n’y a pas de perversion, pas de coupable qu’on puisse désigner et condamner.  Et nous n’avons pas une nature humaine antérieure qu’on pourrait retrouver ou rejoindre.

On dit parfois que les hommes doivent retrouver une vie sentimentale qu’ils combattent, et en ce sens, écouter leur « part féminine » en eux. Là encore, on part d’une perversion, d’une amputation. Et si c’était une part masculine qui était sous le boisseau, sous le couvercle ? La question est plutôt : pourquoi les mâles humains ont-ils trouvé nécessaire (ou jouissif) de fonctionner différemment ? Pourquoi ont-ils laissé introduire le comportement de prédateur en eux, dans leur propre espèce ? Au point de se couper d’émotions sociales ?

C’est ce qui sera discuté dans le prochain article.

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