Comment un mâle humain pourrait-il être autre qu’un homme (1/3)

Je voudrais publier quelques réflexions qui me sont venues à la lecture de l’interview faite par Françoise Sporenda sur le site Révolution féministe ici, d’Olivier Manceron, médecin, militant et écrivain, un des membres actifs de Zero Macho, (où j’ai eu l’occasion de le rencontrer il y a deux ans). Il a récemment publié le livre « Paroles d’Hommes » (1), fondé sur des échanges d’hommes sur  leur expérience vécue, comme alliés du féminisme. Dans l’interview donnée à Françoise Sporenda, Olivier Manceron s’exprime librement et violemment contre la « fabrication des hommes ». Je vais donc discuter ses analyses. (Il est aussi auteur d’un précedent livre, Le sexe zéro, qu’il m’avait remis et dont j’avais discuté avec lui après lecture).

Mais je voudrais d’abord prendre une précaution, car mes remarques pourraient être perçues comme un affaiblissement de son analyse. Je vais donc discuter ici au préalable. Faut-il parler de la masculinité avec violence et avec émotion ? Ou non ?

Oui : la domination masculine sur les femmes est intolérable dans tant d’aspects qu’il faut en dire son refus avec fermeté, avec détermination, sans langue de bois, avec colère s’il le faut, et sans « compromis ». Beaucoup d’hommes tolèrent la revendication féminine d’égalité, mais tant qu’elle ne perturbe pas leur propre position privilégiée, tant qu’elle ne met pas en cause la domination, mais seulement ses excès… commis par les autres hommes.

Oui, une série de femmes, féministes radicales, par exemple Andrea Dworkin (2) ou Colette Guillaumin (3), ont consacré leurs écrits à dénoncer la domination dans les relations entre femmes et hommes, non seulement dans leurs excès, mais aussi dans la pratique ordinaire, dans le coït, dans la sexualité comme « sexage », réduction du corps féminin comme objet à disposition de l’homme. Et cela est donc juste de se mettre en colère dans l’analyse qu’un homme fait de sa propre masculinité, dans le processus de fabrication sociale qui le met dans une telle situation, dans la haîne des femmes qui est au coeur de la pratique sexiste des hommes.

Quand on s’attaque ainsi à la masculinité, bien des hommes réagissent pour se défendre par tous les moyens. Déjà avant la vague féministe des années 70, il était habituel (et donc partagé par les gamins et les potaches) de faire remarquer que les grands chefs (en gastronomie, en musique d’orchestre, en politique…) étaient des hommes : donc suels les hommes pouvaient atteindre le summum d’une compétence, et le savoir-faire des femmes n’avait rien d’éblouissant. Après la vague féministe, il était (est) de bon ton de contre-argumenter aux critiques sur les hommes : « les femmes aussi ». Les femmes aussi tuent, donnent des coups, pratiquent l’inceste, demandent des prostitués, trompent leur compagnons, etc.; bref les hommes sont victimes des femmes autant que l’inverse. Et tant pis pour les statistiques, pour les nuances, la digue est construite, il n’y a aucune discussion possible. Et de nombreux hommes sont allés plus loin, sont entrés en guerre contre le féminisme en se disant « masculinistes », en créant des mouvements de défense : pour le maintien de la prostitution, pour le droit absolu des pères après divorce, contre les discriminations positives, etc. Il y a eu et il y a des groupes d’hommes qui sont dans la violence organisée envers les femmes, j’en ai parlé sur ce plog. Ils ont notamment forgé l’accusation de « misandrie » (haine des hommes, parallèle fait avec la misogynie). A tel point que plusieurs hommes alliés du féminisme ont cru bon de se focaliser contre ces groupes « masculinistes » : c’était à mon avis leur faire trop d’honneur et restreindre le problème à quelques-uns des hommes, créer un clivage alors que la question est bien plus vaste, commence par un travail sur soi et sur ses proches amis.

De sorte que c’est là que se situe la limite de la colère contre la masculinité. La colère de ce que la domination masculine fait aux femmes doit nous porter, c’est clair, mais le travail d’analyse et de déconstruction doit nous mettre au travail, sur soi et sur nous, comme volontaires ou pionniers. Une démarche positive doit être esquissée pour tous les hommes (même si l’immense majorité n’est aucunement prête à la prendre, et même à l’écouter). Il faut leur proposer un récit de ce qu’ils sont, de ce qu’ils sont devenus, de ce qui ne va pas et des pistes pour changer. Sans complaisance, et avec pertinence. Et c’est sur ce plan qu’il doit y avoir débat, approfondissement des analyses.

D’ailleurs une série de femmes féministes tiennent des blogs critiques et discutent de la masculinité sans exprimer en permanence l’émotion et la colère. Cela n’amoindrit pas leur combat.

Tout ceci pour dire qu’on ne trouvera pas dans mes articles le ton violent utilisé par Olivier Manceron. Je ne dis pas qu’il faut édulcorer la colère pour apaiser les hommes, les appâter, les « gagner » au féminisme. Cela ne gagnerait strictement rien. Je dis que l’approfondissement de l’analyse est importante et qu’elle ne se mesure pas au degré de la colère. Ou que la colère n’autorise pas à laisser des questions dans l’a peu près.

(1) Olivier Manceron, Paroles d’hommes, réflexions masculines pour une société féministe égalitaire, Paris, L’harmattan ed., 2018. Idem, Le sexe zéro, Edilivre, 2012.

(2)Andrea Dworkin, Coîts, traduction Martin Dufresne, Syllepse / Remue-ménage ed., 2019.

(3) Colette Guillaumin, Pratique du pouvoir et idée de Nature (1). L’appropriation des femmes », Questions féministes, no 2,‎

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