Il ne suffira pas de juste « rajuster » les hommes, Mr. Jablonka !

 

Avec son livre « Des hommes justes » (Paris, Le Seuil, août 2019), Ivan Jablonka a fourni un gros travail : 433 pages. Mais à mon avis, le compte n’y est pas (et cet avis est partagé, on va le voir). La quantité masque la pauvreté de sa réponse à la mise en question du masculin.

Je ne suis pas seul à être déçu. Dans les commentaires sur Babelio, plusieurs lectrices appelées à lire ce livre (dont plusieurs pour Le Grand Prix des Lectrices 2020 du magazine Elle) (1) soulignent leur perplexité. Le livre est instructif mais lassant. Ce qui laisse à penser que l’objectif a été perdu, que le sujet a été dilué :

  • « J’ai trouvé cette accumulation d’informations un poil indigeste ou du moins répétitives. Souvent j’aurais eu envie ou besoin d’un approfondissement pour développer certains points passionnants. Mais ce n’est pas le parti pris d’Ivan Jablonka qui a voulu plutôt un ouvrage exhaustif et il semble l’être » dit prudemment ‘Kirzy’.
  • « Malgré un découpage en sous-parties plus courtes, l’accumulation d’informations a été pour moi trop conséquente, au point que finalement, je ne sais pas si j’en retenu grand chose. Le travail de recherches à l’écriture de ce livre a dû être pharaonique quand on regarde les références et l’étendue dans lesquelles l’auteur s’est plongé. Historien de formation, il n’hésite pas à remonter très loin dans l’histoire pour les prémisses de la patriarcat. Je pense avoir eu beaucoup de mal à adhérer à ma lecture par le côté très intellectuel de ce livre. Clairement dans l’air du temps, l’auteur a voulu, à côté de cela, tenter d’éclairer de sa lumière, un sujet longtemps tabou qui a finalement été mis sous les feux des projecteurs par le scandale du hashtag #MeToo en 2017 » écrit Musemania.
  • Dans Des hommes justes, Ivan Jablonka réussit l’exploit de nous faire réfléchir sur la justice de genre, en nous instruisant sur le patriarcat, l’histoire et les victoires du féminisme ainsi que sur le déclin des masculinités de domination. Autant de notions qui hantent nos sociétés mais sur lesquelles nous avons rarement l’occasion de prendre du recul – à moins d’être très investies sur ces sujets, ce que je ne suis pas.
  • « Cet essai, étrangement passionnant pour la novice que je suis, m’a ouvert les yeux sur un certain nombre d’enjeux, de conditionnements et de combats dont je n’avais jamais vraiment eu conscience, étant née au XXème siècle, après les plus grandes victoires du féminisme. C’est dans la troisième partie que nous touchons au cœur de son point de vue : la nécessité de mettre en place une justice de genre, plus qu’une simple égalité des sexes. Il défend l’idée d’une nécessaire implication des hommes dans ce changement majeur de nos sociétés, une fois qu’ils auront laissé de côté les diverses masculinités polluant leurs rapports aux femmes, aux autres minorités et aux bouleversements socio-économiques du XXIème siècle. Si je ne suis pas forcément toujours alignée avec ses idées, j’ai apprécié de pouvoir réfléchir plus longuement à ces notions, j’ai apprécié de pouvoir partager avec lui cet idéal d’une société juste, où les femmes n’auraient plus à se battre pour pouvoir être considérées à l’égal des hommes, mais où chacun serait considéré indépendamment de son sexe, de sa couleur de peau, de ses orientations sexuelles, ou de tout autre trait de caractère ne faisant pas de lui un homme blanc dominant », explique Olivia-A.
  • « En bref, Ivan Jablonka s’est assis à une table de poker tentant de gagner une partie qui se joue depuis plus de 5 000 ans. Je n’ai pu que remarquer son engouement, sa force et sa motivation tout au long de ces 448 pages. Même si ce récit reste très académique et qui ne touchera certainement pas un grand public, je suis admirative du travail fourni par l’auteur » conclut ‘LesmissChocolatinebouquinent’.
  • « La lecture est agréable et accessible, néanmoins, on ne peut qu’être sonné par la masse d’informations contenues dans ces pages, le livre se veut exhaustif mais l’accumulation de données peut être déstabilisante. Or, certaines parties mériteraient d’être encore plus développées et sont malheureusement synthétisées. Ceci constitue le paradoxe de cet ouvrage, il est à la fois beaucoup trop fourni mais aussi trop synthétisé » estime Chadlik.

Effectivement, les commentatrices avouent découvrir un tableau qu’elles ignoraient et apprécient en partie « l’utopie » proposée par l’auteur. Mais elles sont saturées d’informations.

Remarquons aussi qu’il n’y a pas de commentaire d’hommes. La lecture est-elle une activité genrée ?

Un féminisme banalisé

Ce livre fourmille d’anecdotes historiques de toutes les époques et de tous les pays. Anecdotes positives, favorables aux femmes, constats négatifs sur les droits des femmes, signes d’espoir, etc. Mais cette collection d’anecdotes vous donne le tournis. On passe par exemple en un seul paragraphe de 20 lignes du XVIIe au Japon à l’Europe dans l’Antiquité et ensuite à une problématique moderne. Et multipliez ce vif sautillement par le nombre de pages : vous vous trouvez hypnotisé mais égaré. Aucune évolution, ou si peu, n’est mise en lumière. Il y a eu de tous temps des coutumes rétrogrades mais d’autres progressistes, des lois réformatrices et des lois misogynes, des pionnières du féminisme et des pionniers également.

De ce fait, vous ne trouverez pas de « vagues » du féminisme, pas d’historique d’un mouvement, pas de luttes collectives, mais un collier de perles d’accidents de l’histoire. A qui sont dus les progrès du féminisme ? À l’air du temps ? Bien sûr, quelques éléments caractérisent le plutôt le XIXe, d’autres plutôt le XXe, mais cela n’est pas l’essentiel.

Dès l’introduction, dans le paragraphe « Justice de genre et progrès collectif », qui commence par l’affirmation : « Révolutionner le masculin suppose de théoriser la justice de genre. Celle-ci vise la redistribution du genre, comme la justice sociale exige la redistribution des richesses » (affirmation qui en dit long sur la prétention de l’auteur à fonder une théorie indispensable et nouvelle), on trouve ce raisonnement :

« La noblesse supposée des hommes les oblige. Cela explique qu’ils soient toujours potentiellement en crise, aliénés par leur propre domination. Depuis le XIXe siècle, la hiérarchie des sexes est ébranlée par les victoires du féminisme et l’accès des femmes aux postes de responsabilité, ainsi que par la redéfinition des rôles familiaux. Dans le dernier quart du XXe siècle, la disparition des bastions industriels et la tertiarisation de l’emploi ont bouleversé le statut des hommes. À l’université comme sur le marché du travail, les garçons sont de plus en plus concurrencés par les filles, mieux adaptées à l’économie du savoir. »

Ainsi les hommes sont nobles, en crise, aliénés, ébranlés, bouleversés, concurrencés. Six causes sont en action, dont des évolutions économiques et sociologiques de fond, et par ailleurs notamment les victoires du féminisme depuis le XIXe siècle (or le droit de vote, l’accès à l’université, etc., n’apparaissent qu’au début XXe, ce que l’auteur évoquera bien plus loin). Voilà ce qui me fait dire que le féminisme est banalisé par l’auteur. En tant que réformiste social, il est attentif aux évolutions sociales et législatives. Mais pas aux rapports de force, aux luttes collectives, aux tensions historiques, ce qu’on attendrait de la part d’un historien tel que Ivan Jablonka.

Plus globalement, partant du principe que l’égalité est au cœur de la démocratie, l’ouverture aux droits des femmes est une évidence qui s’actualise tout naturellement :

« Au contraire [des despotismes], même si elle est parfois instrumentalisée par les hommes, la démocratie offre un cadre politique et intellectuel à l’émancipation des femmes. Liberté d’expression, droit de vote à tous les niveaux, droit de réunion et de manifestation, essor de la presse, autonomie des maisons d’édition, puissance des réseaux sociaux, possibilité de légaliser des notions comme le harcèlement sexuel et le viol conjugal : cette qualité de vie démocratique est l’antidote aux orthodoxies politiques et religieuses, gardiennes de l’ordre patriarcal ».

Un travail de style journalistique

Avec quelques lignes pour chaque anecdote, rien n’est approfondi. Les faits sélectionnés selon les thématiques sont rapprochés ou opposés de manière gratuite, sans commentaire et sans conclusion.

Donnons un exemple tiré du paragraphe « Contrôler le corps des femmes » (p.54) :

Dans de nombreuses cultures, la femme qui a ses règles est frappée de tabou : elle est déclarée « impure » (musukkatu) dans le Proche-Orient ancien, recluse dans une « maison de l’impureté » chez les Hébreux, interdites d’activités en islam et selon la coutume hindoue du chapaudi, condamnée à passer une semaine sans manger au fond d’une « hutte menstruelle » chez les Baruya – ségrégations auxquelles font suite divers rituels de purification. Les menstruations justifient l’exclusion des femmes de toutes les activités faisant couler le sang : la chasse au gros, le dépeçage, la tuerie du porc et, plus largement, les métiers de guerre, ainsi que la prêtrise lorsqu’elle inplique le sacrifice d’animaux (*). La femme doit avoir honte du sang qui s’écoule périodiquement de son vagin. Ses organes et ses humeurs sont en eux-mêmes pathologiques.

Ces traditions s’inscrivent dans une économie du dégoût qu’inspire la « nature » des femmes – assemblage de peurs et d’aversions masculines qui renvoient le corps féminin au gluant, au membraneux, à l’humide, à l’incontrôlé, au démoniaque, depuis le sabbat des sorcières jusqu’aux crises d’hystérie. Le pamphlet de Jean Bodin, De la démonomanie des sorciers (1580), fournit de nombreux arguments aux persécuteurs. Dans les années 1870, Pierre Larousse, pourtant assez misogyne, doit rappeler que « le sang des règles est aussi pur que celui du reste du corps ».

A l’impureté menstruelle fait pendant la pureté virginale. Le Deutéronome comporte un passage sur l’« intégrité » de la femme…

(*) Référence faite ici à Alain Testart (2014).

Voilà qui est éblouissant, n’est-ce pas ? Mais de quelle époque parle-t-on ? De quelle culture ? Dans quel but ? Bien évidemment, le livre a une structure en parties, chapitres, paragraphes. Mais vous devrez bien vous laisser enchanter par l’auteur. Avec de jolies formules telles une économie du savoir ici, une économie du dégoût là-bas… On a souvent l’impression de lire un article de journal, avec son lot d’informations, mais aussi de jolies formules et de pirouettes d’écriture qui vous aident à lire, à conclure avec la chute… et à oublier. Signalons par exemple que là où Jablonka consacre un pragraphe saturé d’informations aux règles menstruelles, Simone de Beauvoir y consacre 5 pages d’analyse (pp. 259 à 264) dans Le Deuxième Sexe, en s’appuyant sur Claude Levi-Strauss, le Lévitique, Pline, des coutumes en Inde et en Anjou, etc.

Des masculinités interchangeables

Tout au long du livre, Ivan Jablonka va évoquer des « masculinités » affublées de divers qualificatifs, sans qu’on sache bien le statut de telles formules : masculinité « de domination », « de privilège », « toxique », « criminelle », « de sacrifice », « subordonnée », « d’origine populaire », « archaïque », « d’ostentation », « de contrôle », « d’intérieur, à la fois hétérosexuelle et sophistiquée », de « protestation », « de non-domination », « de respect », « d’égalité », « d’ambiguïté », « de grossesse » et même une « contre-masculinité »…

N’attendez aucune définition de ces « notions » qui sont plutôt des formules de style, décrites par des faits et anecdotes. Ainsi, par exemple, la « masculinité de sacrifice » évoque d’un côté l’héroïsme de ceux qui appliquent la maxime apparue en mi-XIXe siècle « les femmes et les enfants d’abord » et, dans une autre section, la misère de ces « gueules cassées » revenues du front en 14-18. Il évoque bien sûr Michael Kimmel et Raewyn Connell qui ont introduit cette idée de masculinités plurielles. Mais ce qui était chez ces auteurs des expériences de vie masculines en fonction de leur rapport plus décalé à la virilité devient ici des postures à rejeter ou à adopter, au sens moral. Comme autant de chemises qu’on pourrait retirer ou endosser sur un simple effet de volonté. Il suffirait apparemment de « rajuster » les hommes pour qu’ils soient justes, portant sur leurs larges épaules la « justice de genre ». Bien sûr, l’auteur ne nie pas les difficultés à parvenir à ce résultat, mais il reste assez confus sur l’interaction de ces états de masculinité…

Masculinité criminelle, masculinité de privilège et masculinité txique sont les tentacules répugants par lesquels les hommes s’emparent des femmes pour les détruire, les discriminer ou les abaisser. Leurs moyens sont si puissants que beaucoup d’entre elles n’ont d’autre choix que de s’y soumettre. (p. 262)

Sont-ce là des traits de toute masculinité, des groupes d’hommes particuliers, des comportements momentanés d’une même personne ? Mystère…

Ni romantique, ni radical, un féminisme libéral… porté par un mec

Ivan Jablonka balaie rapidement, « parce que le féminisme a besoin des hommes », trois impasses : le romantisme pro-femmes, la croyance dans un complot masculin et le finalisme paritaire. Et il ferraille pour un « féminisme inclusif » (incluant les hommes). Il faut « rappeler que les droits des femmes constituent la visé démocratique par excellence. Un féminisme pour tous, qui parlerait à tout le monde, femmes et hommes, serait le pilier de la morale de notre temps ». (p.382)

Romantisme pro-femmes ? Il reviendrait à dire que seules les femmes ont une « éthique de soin », alors que l’éthique masculine est contractuelle et légaliste. « Heureusement, l’être humain n’est l’otage ni de sa biologie, ni de son genre, et il est aisé de trouver des contre-exemples à une théorie aussi anhistorique et anti-sociologique que celle de Gilligan (référence à Carol Gilligan, Une voix différente, 1982). D’ailleurs, au XVIIIe comme au XXe siècle, les femmes d’Etat savent faire la guerre ; les femmes d’affaire ne sont pas spécialement altruistes, mais les Pères de l’Eglise disent l’être. (…)

Croyance en un complot masculin ? « Nul n’est en droit de s’en prendre au féminisme radical : tout féminisme est bon en soi » dit l’auteur, qui n’évoquera nulle part ce courant comme tel : ne sont citées ni Christine Delphy, ni Colette Guillaumin, ni Andrea Dworkin, ni John Stoltenberg et son ouvrage « Refuser d’être un homme » (Bambule 2013). Les trois premières sont évoquées, comme « féminisme marxiste » ou d’extrême-gauche, et pour être dénigrées. La phrase de Jablonka qui ouvre ce paragraphe ci-dessus est un sophisme, elle n’engage à rien, sinon à ceci qui suit : il ne faudrait pas dépasser les bornes fixées par l’auteur, imbu de sens commun (partagé par les hommes) :

« A la place des ennemis de classe, il y a désormais des ennemis de genre, dont le pouvoir est d’autant plus invincible qu’ils se serrent les coudes. (…) Les hommes sont l’Adversaire. (…) En fait, il ne s’agit pas de savoir si le féminisme séparatiste est légitime, mais s’il est viable. La réponse est non. (…). S’il doit rimer avec domination, agressivité, violence, sexisme, homophobie, le masculin ne mérite que d’être dissous » (p.188).

Contre cet horrible épouvantail, l’auteur a la victoire facile et va donner ses recettes toutes simples :

  • « Soutenir les femmes dans tous leurs combats, pour des raisons tant pragmatiques (ce sont nos mères, nos sœurs, nos conjointes, nos filles) que morales (il en va de la démocratie et des droits humains) ;
  • repérer et combattre les pathologies du masculin ;
  • transformer la virilité en simple ingrédient d’une sociabilité entre hommes ;
  • refuser la tyrannie d’une norme afin de compliquer le masculin ;
  • rire des masculinités patriarcales ;
  • cultiver le féminin en soi ;
  • promouvoir les masculinités de non-domination, de respect et d’égalité ». (p.191)

Joli programme, n’est-il pas ? Une naïveté et un angélisme qui écarte toute vraie solidarité, qui injurie les femmes et les violences qu’elles subissent. Comme si la prise de parole des femmes avec #MeToo n’avait servi à rien.

En fait, ce programme est celui de tant d’hommes qui prétendent s’intéresser à l’égalité femmes-hommes à condition qu’on ne dise aucun mal des hommes et que les hommes ne soient en aucun cas déstabilisés. Et que le féminisme se saborde en devenant un combat pour l’égalité. Ce qui est prétendument « au cœur de la démocratie« .

De tels hommes tolèrent que les femmes acquièrent des droits, et jusqu’à l’égalité, tant que leur situation demeure inchangée. Au fond, le combat des femmes ne les concerne pas, sauf quand elles sont des proches, par les liens seulement familiaux.

Il suffirait de mettre ce programme en discussion pour s’apercevoir qu’il est vide de sens, déconnecté de la réalité, du vécu des femmes et des hommes. Une sociabilité des hommes qui serait simplement virile, cela veut dire quoi ? Rien.

Quelques perles étonnantes pour un livre « féministe »

« L’engagement de ces pionniers sauve l’honneur de la gent masculine. Il montre que la domination subie par les femmes n’est pas un problème de sexe, mais de genre ; pas une malédiction biologique, mais une institution culturelle. Par conséquent, tout le monde est habilité à la combattre : le féminisme est un choix politique ». (p.11)

Il faut retrancher du masculin ses excroissances pathologiques (p.263)

« Les masculinités d’origine populaire sont socialement dominées sauf peut être le rap, lorsqu’il arrive à forcer les portes du show-bizz. »(p.272)

« Malgré tout, la rentabilité des femmes est difficile à quantifier » et « Les femmes représentent un excellent antidote à la domination du mâle blanc et aisé de culture chrétienne, mais elles ne sont pas le seul » (p 365, pour parler des interactions entre les « valeurs féminines » et les performances des entreprises).

« Les modèles de couple inégalitaires reposent sur le même chantage que chez les mammifères, où le mâle a tout loisir d’abandonner la femelle, sachant qu’elle s’occupera des petits dans lesquels elle a beaucoup investi que lui » (p369)

« A tout prendre, il vaut mieux être un homme féministe qu’une femme complice du patriarcat » p 381)

« Le féminisme populaire et d’intersectionnalité universalise le combat en faveur des femmes » p402)

Épilogue

Non, le gros travail de Ivan Jablonka n’est pas sérieux ni sincère. Superficiel, il cherche à séduire tout en détournant le féminisme pour des objectifs politiques de paix des ménages. Tout changer pour que rien ne change, avait dit Lampedusa. C’est sans doute le programme caché de ce livre. « Inventer une utopie qui serait la justice de genre », qu’est-ce d’autre qu’effacer 200 ans de réflexion féministe ? Laquelle est singulièrement absente de ce livre !

Paradoxalement, les lectrices de Babelio qui avouent n’avoir pas lu d’autre essai féministe ont apprécié les quatre pages d’ « Epilogue » où l’auteur se met en scène avantageusement :

« Les justes sont des révoltés, capables de protester contre eux-mêmes et le sort qu’ils se sont réservés – avant de participer aux luttes communes. C’est ainsi que, social-démocrate, je m’efforce d’inventer une utopie qui serait la justice de genre. Quelles que soient mes limites, je m’engage. (…) j’essaie d’être un « mec bien ». Si je fais le portrait de l’homme juste, je sais tout ce qui m’en sépare. Cela ne m’empêche pas de prendre parti. Je suis un homme contre le pouvoir masculin. Je suis une féministe ».

Sentant qu’on pourrait lui reprocher de reprendre à son compte l’explication de la situation des femmes (ce qu’on appelle communément une « mec-splication »), il le prend de haut :

« …interdire aux hommes de parler du féminisme, aux Blancs d’évoquer l’esclavage. C’est là une terrifiante régression qui oblige chacun à rester dans sa niche, au motif qu’il serait inapte à comprendre les oppressions qu’il n’a pas subies. Cet anathème condamne l’ensemble des sciences sociales… »

Oui, les hommes sont blancs comme neige, ils n’ont rien fait, rien déformé de l’histoire des femmes. Endosser une belle chemise blanche de « masculinité juste » ne vous sauvera pas, Mr. Jablonka.

P.S. Je ne croyais pas devoir à ce point rejeter ce gros travail, appelé manifestement à connaître un succès médiatique. J’avais apprécié le livre ‘Ces grands parents que je n’ai pas eus », du même auteur. Je suis tombé ici de très haut, et j’ai trouvé juste de le dire fortement.

P.S.2 Au fond, la méthode de Jablonka est « rhétorique » au sens d’Aristote. Il s’agit d’argumenter à partir d’évidences de sens commun pour baliser un raisonnement personnel. Très loin d’une démarche de vérité scientifique ou de vérité négociée (dialectique).

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Un commentaire pour Il ne suffira pas de juste « rajuster » les hommes, Mr. Jablonka !

  1. Quelle vanité que cette typologie des « masculinités » à épithète, en effet !

    Pourquoi d’ailleurs ne pas recenser les « féminités » avec la même moulinette : « de domination », « de privilège », « toxique », « criminelle », « de sacrifice », « subordonnée », « d’origine populaire », « archaïque », « d’ostentation », « de contrôle », etc. ? Croit-on que la liste serait moins riche ?

    Mais aussi vaine. Car la plupart des faiblesses humaines, sinon toutes, les deux sexes les ont en partage. Derrière la fausse conscience sexiste de Jablonka, il y a une haine confuse de l’humanité – elle a toujours existé, du reste, s’exprimant jadis en hérésies purificatrices, aujourd’hui dans ce genre de pseudo-science.

    Dans sa litanie, Jablonka en oublie pourtant une, dont il est un représentant qualifié : la « masculinité de repentance », qui inspire généralement aux femmes un parfait mépris.

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