« Le masculin, cet inconnu »

J’emprunte ici un sous-titre de l’article La violence de type masculin (« Male-Pattern Violence »), par Jennie Ruby, dans la revue Off Our Backs, sept-oct. 2004, dont la traduction a été proposée par la Collective de traduction TRADFEM ici.

Dans cet article, Jenny Ruby montre que la violence masculine est l’objet d’un déni de la part des hommes, et que le sujet est donc difficile à aborder avec eux. Mais est-ce une raison pour ne pas le regarder en face, et l’interroger ?

En voici quelques extraits :

Pourquoi les hommes et les femmes évitent-ils d’admettre l’existence de la violence de type masculin et de l’analyser ? Se pourrait-il que nous ne voulions pas réellement mettre fin à cette violence ? Avons-nous peur, en tant que société, que si nos hommes se détournent de la violence, nous devenions vulnérables à la violence d’autres hommes, d’autres cultures ? Les femmes trouvent-elles les hommes violents attirants ? Les hommes ont-ils peur que si on leur demande de mettre fin à leur violence, ils deviennent vulnérables à la violence d’autres hommes ? Ont-ils peur que sans la violence, ils perdent leur domination sur les femmes ? Ont-ils même peur que sans recours à la violence, les hommes perdent une partie de leur identité ?Il se peut que nous devions tous examiner nos craintes afin de mettre au jour la résistance à une cessation de la violence. Et il se peut que nous devions examiner les façons dont notre économie, notre pays et notre mode de vie sont soutenus par la violence avant de pouvoir démanteler tous les mécanismes qui perpétuent la violence dans nos vies, que ce soit la glorification de la violence par les médias, notre industrie des jeux vidéo violents, notre amour des sports violents, ou la violence institutionnalisée de nos forces armées.Cette réticence à parler de la violence des hommes est très répandue et semble presque l’équivalent d’un tabou. Les médias nous disent des choses comme « une femme a été violée », mais ne disent jamais « un homme a violé une femme ». Les analyses de la violence à l’école parlent d’« enfants qui tuent des enfants », en gardant sous silence le fait que ce sont presque exclusivement des garçons qui commettent cette violence. Des termes comme « violence domestique » ou même « conjugale » occultent la réalité que la plupart de ces violences sont commises par des hommes.  (…)

L’une des raisons est que nous avons peur d’insulter, d’aliéner ou de mettre en colère nos parents et amis de sexe masculin — et le fait est que les hommes affichent souvent de l’irritation lorsque l’on parle de violence masculine. Les hommes sont notoirement réticents à accepter leur responsabilité ou à s’excuser de leurs gestes au plan individuel. Lorsqu’il s’agit d’assumer des responsabilités au niveau de la société, nous heurtons de front cet ego masculin réputé si fragile. Bien sûr, tous les hommes ne sont pas comme ça. Mais l’homme qui refuse systématiquement de reconnaître ses torts est un thème culturel omniprésent dont nous sommes toutes conscientes. Et il est assez souvent vrai, au niveau de notre vécu, que les femmes et les hommes savent qu’il faut éviter de déclencher cette posture défensive masculine. Lorsqu’il se sent accusé, un homme peut s’emporter en soulevant des contre-accusations, en brouillant les enjeux, en niant ses torts, en devenant sombre et renfermé, ou même, oserai-je le dire, en devenant violent.

Une autre raison pour laquelle les hommes résistent à l’idée de nommer la violence masculine est que les hommes ont tendance à considérer l’homme comme l’être humain générique. Cela signifie qu’ils n’arrivent pas à identifier comme tels les schémas masculins — ils les voient simplement comme des schémas humains. Les chercheurs et les théoriciens masculins discourent donc souvent sur l’agression « humaine », les guerres « de l’humanité », etc. Mais pouvons-nous mettre fin à la violence « humaine » sans reconnaître et examiner le fait qu’elle est presque toujours commise par des hommes ? Je ne le pense pas.  Nous devons cesser de débattre de la question de savoir si les hommes sont plus violents ou de chicaner sur le fait que les femmes pourraient être aussi violentes que les hommes si elles en avaient la possibilité, et faire un inventaire précis des éléments de preuve à cet égard. Par exemple, des statistiques assemblées par la Commission économique pour l’Europe des Nations unies montrent qu’aux États-Unis et en Europe, 85 à 100 % des personnes condamnées pour agression sont des hommes. Et 90 % des meurtres sont commis par des hommes. Les hommes sont de loin les principaux auteurs de viols, de guerres, de torture, d’inceste, d’agressions sexuelles, de meurtres sexualisés et de génocides. Nous devons enquêter sur ce qui, chez les hommes et dans la masculinité, favorise et nourrit un aussi large éventail de comportements violents. (…)

Certains font déjà ce travail. Le film Tough Guise, produit par Jackson Katz, montre qu’en arrivant à dépasser notre déni de ce schéma masculin, nous pouvons explorer les aspects de la masculinité — définis dans les familles, à l’école et dans la culture populaire — qui encouragent et excusent la violence de type masculin. Le livre Men’s Work, de Paul Kivel, et l’ouvrage Refuser d’être un Homme, de John Stoltenberg, examinent également le lien social entre la masculinité et la violence.

Je renvoie à l’article sur Tradfem pour retrouver les conseils et suggestions de l’auteure pour aborder le sujet, notamment sa suggestion de faire usage de l’expression « les violences de type masculin » plutôt que « les violences masculines »afin que les hommes ne se rebellent pas contre une généralisation qui les englobe tous.

 

Et je signale sur ce sujet une conférence de Jacson Katz en 2013, avec sous-titres en français (en 27 langues !) ici. (Je m’aperçois que j’avais déjà évoqué cette vidéo en septembre 2016… mais un rappel n’est pas inutile).

***

De nombreux questionnements que j’ai abordés sur ce blog sont énoncés dans cet article. Mais ses questions restent le plus souvent sans réponse. Il y a encore du boulot !

J’en profite pour redire que l’apparition d’une telle violence masculine dans l’humanité est un sujet d’étonnement, laquelle est liée sans doute à l’apparition de la domination masculine. C’est un événement dans l’histoire de l’évolution, même si nous avons du mal à le situer historiquement. Bien des groupes de singes (babouins, bonobos…) ne connaissent pas cette violence, ni cette domination masculine. Même si un Mâle Alpha domine, sa violence est mesurée et les femelles disposent de certains pouvoirs et d’un rôle social important. Et entre groupes d’une même espèce, il y a coexistence sur des territoires voisins. Ce n’est donc pas dans la nature de l’humain mâle, mais une invention de sa part, de leur part.

Faut-il incriminer la tribu des Sapiens ? Les tribus précédentes d’Homo disparaissent rapidement avec l’arrivée de ces nouveaux-venus  hors d’Afrique (même si il y a eu des interactions entre ces tribus). Faut-il faire l’hypothèse d’une surpopulation sur les territoires de chasse et de pêche, amenant à inventer la guerre ? Et peut-être en même temps que l’agriculture et l’élevage ? Comprendre une organisation sociale sur le simple examen d’ossements fossilisés n’est pas aisé.

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