La justice masculine a encore frappé

Une épouse a assassiné son mari de 37 coups de couteau, en septembre 2017. Après deux jours de procès d’assises, elle a été condamnée à 13 ans de réclusion criminelle. Voilà qui est sans doute expéditif !

Selon Le Monde de ce 10 février, l’avocat général a voulu prémunir la cour (sic, c’est le jury) du « syndrome Jacqueline Sauvage » : « ce n’est pas la victime que l’on veut bien dire. Elle n’a jamais été frappée, elle a frappé son mari pour priver sa rivale du couple idéal ». 

En s’exprimant ainsi, le procureur a pris une position confortable : on peut aller vite tout en restant objectif, sans céder à la victimisation. C’est doublement injuste.

Faut-il rappeler que Jacqueline Sauvage avait été sévèrement condamnée par deux fois ? Que le procureur n’avait retenu aucune circonstance atténuante pour cette épouse battue et bafouée durant 48 ans ? Qu’il avait prévenu d’emblée : ce n’est pas le lieu de faire le procès du mari (violent envers tous, et père incestueux envers ses deux filles), il n’est plus vivant. Technique récurrente et facile d’un procureur pour tronquer le débat en définissant ce qu’il ne faut pas discuter, selon lui.

L’article souligne que, parmi les « homicides conjugaux » (sic : mariés ? pacsés ? en couple ? avant séparation, longtemps après ? Etc.) il y a 20 % d’auteurs féminins, selon une étude nationale de la Délégation aux victimes du Ministère de l’Intérieur. Parmi celles-ci, 48,4% ont subi des violences : l’accusée n’en fait donc pas partie. CQFD.

Il faudrait sans doute souligner à ce moment que 80 % des auteurs d’homicides « conjugaux » sont des hommes — et que chez eux, c’est sans doute bien plus que 50% qui ne sont pas victimes de violences. Et pourtant, ne trouve-t-on pas complaisamment étalées des motifs de compassion pour ces auteurs de « drame passionnel » ? La fatigue, l’alcool, les difficultés au travail, sinon même que le fait d’être quitté vous fait perdre tous vos repères sociaux.

Rien de cela ici : selon le procureur, l’accusée a agit « pour priver sa rivale ». C’est un « meurtre par intérêt ». Un meurtre calculé, donc : le pire. Aucun motif de compassion.

Ce n’est pas ce que disent les experts : comme le mari (qui avait prévenu par téléphone qu’il ne rentre pas ce soir et qu’il veut divorcer) venait récupérer « le livret de famille » (geste hautement symbolique de pouvoir), l’épouse « a été saisie d’une furie inconsciente« , « elle était dans l’incapacité de survivre par ses propres moyens, la séparation l’a précipitée dans un état de mort psychique« . On va comprendre pourquoi.

Et c’est là que surgit la domination masculine, que le procureur n’a pas voulu considérer ni débattre, prolongeant la violence vécue. L’article explique :

« Délaissée par sa mère, elle a été violée durant plusieurs années par son père adoptif et son oncle, dans la crasse et le froid, ce que confirme sa sœur au procès, elle aussi victime des abus répétés des deux adultes alcooliques ».

Précisons encore ici : deux adultes masculins.

Voilà donc une femme qui n’a subi de son mari que quelques injures, puis un abandon : circulez, il n’y a rien à voir. Elle avait été dans son enfance détruite par les hommes. Tant pis, elle est dans la mauvaise portion des statistiques; celle des épouses « n’ayant pas subi de violences ». Et c’est ce que le procureur a établi d’emblée en tronquant le procès. C’est ce que j’appelle une justice masculine qui frappe : celle qui ne veut rien entendre.

***

Cet article de « fait divers » voisine par hasard avec un autre article sur le travail de la Commission d’écoute des victimes d’abus sexuels dans l’Eglise. Malgré un travail de rencontre active des victimes, et d’appel à prendre la parole, le traumatisme est difficilement exprimable et montre que le savoir des victimes ne peut être présumé :

« Je ne mesurais pas combien les victimes et ce qu’elles nous disent nous apporteraient. En fait nous apprenons tout des victimes, Nous apprenons des sentiments de honte, des expériences d’emprise qui n’ont rien à voir avec ce que nous pouvions imaginer », dit une commissaire, juriste de formation.

Je ne discute pas ici des faits constitutifs du procès et je ne porte pas de jugement. Je souligne seulement des élément de contexte qui transparaissent et qui racontent autre chose. Et je trouve que treize années d’enfermement ne vont pas aider à soigner ce traumatisme d’enfance imputable à deux adultes alcooliques, deux hommes. Ce n’est pas une répression sociale satisfaisante.

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