Les César : pourquoi une procédure très opaque ?

Ainsi donc un artiste et un homme condamné jadis pour viol, et en fuite d’un appel à être rejugé pour ces faits, et accusé d’autres faits, a reçu un prix prestigieux de « meilleur réalisateur » par  l’Académie des César ce 28 février 2020.

On glose beaucoup sur la distinction de l’artiste et de l’homme, ou encore de l’oeuvre et de l’homme. Je dirai seulement ceci brièvement : c’est l’homme qui est seul responsable d’avoir sali son oeuvre par sa conduite indigne. Toute suspicion ou toute condamnation envers lui entache également son oeuvre. C’est tout autant le cas pour un traître à la patrie, un meurtrier, un violeur ou autre (par exemple un homme politique fraudeur). Il est le principal responsable de ce qui lui arrive. L’oeuvre ne justifie pas qu’on mette en doute la décision de la justice ou les constatations de l’enquête. Et il est sans doute socialement légitime que l’oeuvre ainsi salie connaisse un certain purgatoire, et que l’artiste connaisse un rejet social. Nul être humain n’est parfait, mais la société est en droit de dénigrer une activité artistique (ou une carrière politique) qui reste entachée par la salissure, (indépendamment de la sanction pénale visant l’homme, et de la fin de la peine).

Je me suis demandé qui avait décidé de cette nomination. Je viens de parcourir le règlement disponible sur le site de l’Académie des César. Et le moins qu’on puisse dire est que cette décision est dans une procédure plutôt opaque.

De nombreuses personnes ayant partie liée avec le cinéma français (au sens large), réalisateurs, comédiens, techniciens, producteurs, distributeurs de fils français et personnes invitées par le bureau de l’académie peuvent en être membres. Actuellement, il y a plus de 4000 membres. Mais la liste des membres est tenue secrète ! C’est ainsi, nous dit-on, afin de ne pas permettre aux candidats d’influer sur les votants… Donc il est impossible de savoir par exemple le nombre d’hommes et de femmes parmi les membres.

Ensuite un vote est organisé. On ne connait pas le nombre de votants pour chaque prix. C’est un vote à deux tours : on vote d’abord pour désigner 5 ou 7 « nominations », parmi les candidatures de plus de 600 films ! Peu de membres pourront dire qu’ils ont vu la totalité des films. Et qu’ils auront un avis sur 600 décors, 600 séries de costumes ou coiffures ou maquillages du film… Ensuite un deuxième vote des membres est fait sur les nominés pour désigner le lauréat.

La critique et le succès des films auront une influence certaine sur le vote. C’en est au point que le « César du public » est en fait un vote des membres de l’Académie sur les cinq meilleurs succès du box office des films français. Et pas du tout le vote d’un public. De même le « Prix des lycéens » est en fait le vote d’un seul Lycée désigné par le Ministère (et non connu).

Il est donc pas non plus possible de juger la répartition d’hommes et de femmes dans les divers votes.

L’Académie est dirigé par un bureau, lequel a énormément de pouvoir. Et un pouvoir qui peut paraître obscur. Ainsi il peut donner des indications pour orienter le premier vote afin d’éviter une trop grande dispersion, dans certaines catégories. Dans certains cas, c’est un comité (aussi  à la composition secrète) qui opère des pré-sélections ou pré-indications. En cas de litige, en cas de double prix (meilleur film et meilleur premier film, meilleur premier rôle et meilleur second rôle, par exemple), c’est le bureau qui tranche. Le bureau peut également faire évoluer le règlement à tout moment. (Je crois d’ailleurs que ce bureau a démissionné, mais nous n’en savons pas plus).

Une telle procédure, totalement non transparente, est plus qu’étonnante. Dans la plupart des concours, c’est un jury, nommé et présenté à l’avance, qui établit le palmarès. Souvent, des critères sont explicités. Dans certains cas, le juré doit donner des notes objectives sur chaque concurrent, et c’est un secrétariat qui soumet au jury la conclusion du vote (Concours international Reine Elizabeth par exemple). Parfois le vote est public (concours de patinage artistique).

Non, ici c’est une forme de plébiscite. Et dans ce cas, c’est la subjectivité, les rumeurs, les influences qui sont prégnantes. Le fait que les résultats détaillés soient secrets entraîne la suspicion.

C’est ici qu’intervient la polémique de cette année. Le milieu des professionnels concernés par le cinéma a dû se partager sur cette polémique. Et sa décision a été politique autant qu’artistique. Le caractère polémique de la décision de ces membres de l’Académie se montre déjà dans les nominations : 12 pour le film litigieux. C’était une volonté de s’assurer qu’il soit primé.

On peut donc la prendre comme une volonté anti-féministe, refusant de se plier comme « milieu » spécifique au sentiment de la société. Et notamment aux critiques portant sur le sexisme de ce milieu ! Pas seulement les violences sexuelles (après le mouvement #Me Too, mais déjà les barrières apparaissant pour que les femmes puissent faire carrière dans le cinéma, que leurs films soient visibles, etc.

Le quasi-rejet d’un autre film, féministe celui-là, où Adèle Haenel tient le rôle principal, sauf un prix secondaire, va dans le même sens d’une décision polémique.

De là à penser que ce sont surtout des hommes qui dirigent la manœuvre et les votes dans la boîte noire de l’Académie des César, il n’y a qu’un pas. Il faudra qu’on nous prouve le contraire.

Post scriptum : J’ai déjà trouvé une bonne part des réponses à mes questions dans Wikipedia qu’on peut lire ici (j’ai supprimé les notes contenues dans cette citation) :

Le 13 février 2020, l’Académie des César annonce la démission collective de son conseil d’administration et promet le « renouvellement complet » de ce dernier et de son organisation suite à une fronde massive de la part du milieu cinématographique français. En cause — suite à une tribune parue le 10 février dans Le Monde et dans laquelle 400 personnalités du cinéma réclament une réforme en profondeur de l’Académie des César — des « dysfonctionnements », une « opacité des comptes » qui ne sont plus publiés, des statuts qui « n’ont pas évolué depuis très longtemps » et qui reposent toujours sur la « cooptation », le manque de parité (l’Académie ne comporte que 35 % de femmes), le vieillissement de ses membres (la moitié d’entre eux est composée de septuagénaires ou plus) et la gestion autocratique de son président depuis 2003, Alain Terzian. « Une poignée d’hommes pose problème dans le cinéma français en se cooptant mutuellement depuis 30 ans à la tête de toutes les commissions, toutes les organisations. Outre d’être illégitimes, ils empêchent le renouvellement. » (Vincent Maraval, producteur).

On peut donc même incriminer une forme de solidarité masculine aggravée, de vieux hommes septuagénaires et plus, majoritaires, avec un vieillard prédateur de 86 ans aujourd’hui…

 

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