Violences, répression : deux remarques

Le confinement vous amène des infos qu’on ne suit pas toujours.

1.-

Dans un article belge sur les prisons, avec une belle infographie (sans quoi les pages seraient trop blanches…), je note que les prisons belges abritent « 10.825 détenus, dont 490 femmes ». Et donc 10.335 hommes, me dit ma calculatrice. Il y a des chiffres que, même avec beaucoup de place, il vaut mieux ne pas publier. Donc 4,52 % de femmes et 95,47 % d’hommes. (L’infographie divise les chiffres entre régions et est centré sur l’allègement de la détention, pour 1128 hommes, soit 11.1% d’eux, et 63 femmes, soit 12,28 parmi elles. (Encore mon calcul, à partir de chiffres globaux).

Ce n’est pas là à strictement parler un bon thermomètre de la violence des hommes et des femmes : c’est ceux que notre système judiciaire a décidé de tenir en détention. On sait que de nombreuses violences masculines envers les femmes ne débouchent pas sur une plainte et que, des plaintes pour faits graves, peu aboutissent à une condamnation à la prison. Et d’un autre point de vue, la violence des hommes envers les biens les amènent à prendre des risques et à encourir une répression policière plus attentive. Enfin il y a un biais de classe : les fraudeurs (la violence financière contre l’Etat) sont plus rarement mis en prison du fait des responsabilités sociales qu’ils exercent et du respect social dont ils bénéficient de la part des milieux judiciaires. Il y a même une compétence particulière développée pour léser le bien commun sans se faire prendre : l’ingénieurie « sociale et fiscale », évitant les impôts et les cotisations à la Sécurité sociale.

Il n’en reste pas moins que ces chiffres sont indicatifs d’une différence majeure entre comportement des hommes des femmes. Combattre l’autorité est une tendance sociale du groupe masculin (rappelons-nous cette étude qui montrait que les jeunes garçons affrontaient les sanctions scolaires comme valorisantes parmi eux) ; dominer et soumettre les femmes est une tendance sociale du groupe masculin, sous les formes de la conquête sexuelle, du mépris social et du défoulement violent contre les frustrations.

On en voit la confirmation durant cette épreuve du confinement : beaucoup plus d’appels aux lignes de secours contre les violences sexuelles ; davantage d’hommes désobéissant aux règles du confinement (10% des hommes contre 5 % de femmes, dont une surreprésentation de jeunes de 18/24 ans, dit un journal belge du jour, selon une enquête par sondage portant sur 40.000 personnes).

On peut mesurer combien d’activités sociales rituelles sont offertes aux hommes à titre de satisfaction collective, justement parce qu’ils sont en manque à ce sujet : le café, le stade et, bien sûr, le travail. Autant de frustrations qui ont marqué les hommes dans leur activité sociale leur offrant de la convivialité et de la reconnaissance de leur identité de mâle au sein du groupe.

(NB. Ici viennent dix lignes que je n’aurais pas du rédiger. C’est de la « mecsplication » de la situation des femmes. J’ai beau prendre une perspective anti-virile, anti-dominatrice, je suis quand même à parler à leur place ! Bon, j’ai pas le livre de Titou Lecoq sous la main, où j’aurais déniché la citation nécessaire. Dites-moi mon fait…).

Cela ne veut pas dire que les femmes ont une vie très différente ? Effectivement, elles ont aussi besoin de convivialité et de la reconnaissance. Mais elles sont forcées de satisfaire ces besoins en investissant… les tâches ménagères (et oui, en tirer une valorisation permet de subir cette exploitation avec moins de colère…), les relations à l’intérieur du foyer, et les relations entre femmes par des rencontres en faisant les achats, en fréquentant les écoles (jadis aussi les églises)… On dit que les femmes bavardent ? Sans doute parce le temps de rencontre leur est compté et le temps de solitude « devant l’évier » maximisé ! Nuance : de nombreuses femmes travaillent et c’est un progrès, et de nombreuses femmes ont toujours travaillé : dans le travail agricole, dans les fabriques et les services (La Repasseuse, de Zola). Elles connaissent donc cette socialisation et cette valorisation collective, mais pas trop : leurs salaires sont réduits par rapport à ceux de leurs collègues et accèdent plus difficilement aux places valorisantes ou de pouvoir. Remarquons aussi que les hommes ont des activités spécifiques de loisir collectif (sport, spectacle, café), bien moins répandu pour les femmes.

On constate qu’en prison également, les hommes réclament des compensations à leur frustration : les visites ont été interrompues, ce qui est un manque pour les familles autant que pour les prisonniers ; mais la circulation de la drogue l’a été également, ce qui crée une situation dangereuse, nous dit-on. Ce qui semble dire que les familles de prisonniers doivent se soucier de procurer de la drogue au détenu, en plus d’aliments. Donc que nombre de femmes doivent entrer dans la délinquance, en plus des difficultés financières de la situation pénitenciaire, pour compenser les frustrations.

Le système pénitenciaire comporte couramment des allègements de peine pour « bonne conduite », ce qui est aussi une forme de compensation et de gestion de la frustration, par cet espoir donné. Ce « tribunal »  a permis d’organiser des libérations « sous condition » (bracelet électronique de confinement) parmi les condamnés. Par contre, les personnes retenues pour la durée des enquêtes avant procès ont été beaucoup moins libérées. De sorte qu’on trouve des surpopulations fortes dans ces « maisons d’arrêt », alors que dans les « maisons de peine », on est à un niveau juste acceptable. La surpopulation comporte un risque grave de contamination, si le virus parvient à s’introduire dans la prison. Quand on songe que sont arrêtés préventivement de nombreux petits délinquants (qui ne seront pas davantage emprisonnés avec leur condamnation éventuelle), ou même simplement des sans papiers, ou réfugiés, c’est spécialement injuste.

Nuance traditionnelle pour finir, que les lecteurs attendaient (et qui ne surprendra pas les lectrices) : non, tous les hommes ne sont pas en prison ! Le taux apparent est d’un pour 1000 à peu près (La Belgique compte 11 millions d’habitants). Enfin, il est plus exactement de deux pour 1000 pour les hommes, et d’un pour 10.000 pour les femmes.

Donc, les hommes seraient-ils dans leur immense majorité non violents ?

Il est curieux de savoir que les hommes ont une double injonction sociale : ils doivent savoir se maîtriser, mais aussi ils doivent savoir user de virilité dans des circonstances légitimes. Virilité, c’est à dire violence, et domination/conquête des femmes. De ce fait, les hommes sont enclins à tolérer beaucoup la pratique de la « virilité excessive » ou de « perte momentanée de maîtrise » (ils jugent que : ce n’est pas un salaud, c’est seulement un connard, qui a fait une connerie passagère). Et à penser tous qu’ils assurent globalement leur maîtrise de soi. Il faudra extirper cette double injonction sociale masculine pour que le vécu des femmes qui subissent les violences soit pris en compte. Mais sous quelle forme ?

***

2.-

On sait que la prison est considérée comme un système peu efficace – il assure une répression, il ne garantit pas un changement de comportement. Et la promiscuité carcérale amène le développement et l’apprentissage d’autres violences : drogues, violence sexuelle entre hommes, etc. Notons aussi la radicalisation religieuse, comme basculement vers une virilité morale et sanctifiée. (J’ai évoqué cette virilité grandie par la religion à propos de séminaires catholiques sur ‘la crise de la masculinité’ prétendue).

Un article de Tiphaine Guéret vient de paraître sous le titre : « Le système pénal prévient mal les violences faites aux femmes » dans le CQFD de mai 2020, qu’on trouvera ici. Elle interviewe une chercheuse américaine, Gwenola Ricordeau, qui y parle de justice réparatrice mais aussi de « justice transformative ». (pourquoi pas « transformatrice » ?). La chercheuse souligne que l’espoir et l’exigence mise dans plus de répression pénale, portées par le  mouvement féministe, constitue peutêtre une impasse et un aveu d’impuissance, un pouvoir laissé aux institutions liées à la domination masculine. Et que d’autres voies seraient plus porteuses. Deux extraits :

S’inspirant notamment de pratiques traditionnelles autochtones, elles tablent sur la résolution des conflits par la communauté elle-même. En résumé, il s’agit de privilégier ce que Gwenola Ricordeau nomme « la médiation, la réconciliation et la guérison » plutôt que le recours au système punitif étatique.

La « justice transformative », qui met en avant la responsabilité collective face aux actes des individus. La communauté doit dès lors s’impliquer dans le soutien à la victime d’une agression, à « sa sécurité et son autodétermination ». Le concept repose également sur la reconnaissance par l’agresseur de sa responsabilité et son « changement de comportement ». Il s’agit aussi de se diriger collectivement vers « des changements politiques et structurels des conditions qui permettent au préjudice de se reproduire ».

Si dans son livre, Gwenola Ricordeau reconnaît que « le développement de la justice transformative ne garantit pas une future abolition du système pénal », elle revendique le nécessaire développement d’alternatives de ce genre pour « les communautés les plus impactées » par le système punitif d’État.

En fait, je me demande si le placement de l’homme violent face à la communauté publique, avec le message : « tu as fait une connerie qui te dévalorise aux yeux des femmes et des hommes », un flétrissement plutôt qu’une répression, n’aurait pas un impact juste. Jadis on pratiquait la « mise au pilori » (une cage sur la place publique) Et je me demande si cela n’aurait pas une efficacité suffisante (on connait le pouvoir des réseaux sociaux !). Il faut bien sûr en définir les formes et l’accompagnement…

 

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