La crise de la masculinité est-elle vraiment une crise identitaire ?

Je vous mets ici l’essentiel d’un texte que je voudrais avoir écrit moi-même ! Vous le trouverez ici, (où vous aurez une belle image de « l’homme blessé »), avec l’accès aux liens de l’article. C’est le premier texte d’un nouveau blog québecois de Jenjanway. J’ai souligné (en gras) certains passages et les ai commentés.

On entend beaucoup parler dernièrement de la fameuse crise de la masculinité, avec le mouvement des Men’s Right et, il n’y a pas si longtemps, la sortie du livre La Crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, de Francis Dupuis-Déri. Cette semaine, nous avons également eu droit à un vidéo de la Youtubeuse américaine Contrapoint: Men qui fait aussi état du problème des hommes et de leur crise identitaire. Bref, les hommes souffrent, mais selon plusieurs d’entre eux, personne ne prend leur souffrance au sérieux, tant nous sommes occupés à donner la parole à tout ceux qui ne font pas parti de la classe des hommes cisgenres blancs et hétérosexuels.

Il est facile pour une féministe de lever les yeux au ciel lorsqu’elle entend parler de la souffrance des hommes et de la crise de la masculinité. Et avec raison ! Lorsque des hommes amènent ces questions, c’est très rarement par eux-mêmes et dans un réel souci de régler les questions des souffrances chez les hommes, mais plutôt en réponse à une souffrance amenée par un autre groupe. Lorsqu’on parle du problème de violence envers les femmes par exemple, c’est là qu’on verra un masculiniste prendre la parole et proclamer « les hommes aussi vivent de la violence! ». Par contre, quand vient le temps de quitter le débat féministe et de se préoccuper réellement de la violence que vivent les hommes, ces mêmes masculinistes brillent par leur absence, tant occupés qu’ils sont à suivre les débats féministes pour répéter encore et toujours « et les hommes alors? » Il est difficile de prendre ces questions au sérieux quand elles sont généralement amenées de manière à faire taire la souffrance des autres et à invisibiliser les écarts qui existent entre les sexes. Parce que nous le savons bien maintenant, qu’il ne s’agit que d’une tactique de diversion qui cherche à faire taire les féministes, qui sont plus ancrées dans la misogynie que dans un réel désir de protéger les hommes.

Qu’est-ce que la crise de la masculinité alors? (La perte du droit d’être homme ?)

On pourrait choisir de ne pas se préoccuper de la crise de la masculinité puisqu’elle est à la base une stratégie de diversion qui vise à ramener les non-hommes à leur place et qui encouragent les groupes masculinistes, les incel, etc. à perpétuer des idées de dominations, de violences et à justifier des actes haineux sur les autres par leur souffrance identitaire. Pour ces groupes, les hommes sont en danger parce qu’on leur enlève le droit d’être homme et il faut se défendre coûte que coûte. L’idée de la crise de la masculinité est donc très réel et pour eux et représente très bien leur véritable souffrance. On a donc droit à des arguments tel que :

  • Les femmes veulent des hommes riches.
  • Les femmes veulent des hommes violents.
  • Les femmes ont des emplois parce qu’elles sont femmes et pas pour leur compétence ce qui empêche les hommes compétent d’avoir accès à l’emploi.
  • Les trans veulent nous tromper et nous rendre gays.
  • Les gays veulent nous rendre gays.
  • Les lesbiennes volent les femmes aux hommes et sont misandre.
  • Être un homme c’est difficile, parce que tout le monde dit que nous sommes les méchants et nous opprime.

Bref, être un homme aujourd’hui est difficile, parce qu’un homme cisgenre doit à la fois suivre sans écarts les critères très sévère du rôle masculin – être fort, être confiant, être séduisant, être stoïque, être intelligent, être ambitieux, être riche, être rationnel, être puissant – tout en s’intégrant dans le discours ambiant politico-correct qui stipule que tout ça est mauvais et qui cherche à leur enlever ce qui fait d’eux des hommes.

Si l’envie vous prend de vouloir leur démontrer que tout ceci est faux, réfléchissez y bien. Est-ce vraiment là le débat? Les hommes sont-ils en crises identitaire parce qu’être un homme dans notre société semble impossible à conjuguer avec la réalité d’aujourd’hui?

Vous aurez bien noté que la crise de la masculinité (et la souffrance des hommes) n’est ici non pas définie par elle-même mais par une cause extérieure, la divergence entre les attentes des femmes et l’exigence féministe.

Qu’en est-il des problèmes de société qui touchent davantage les hommes que les autres?

Nous les connaissons, nous les avons entendus et observés, les hommes vivent aussi des problèmes particuliers à leur genre si on en croit les statistiques :

*Non pas que ces problèmes n’existent pas chez les hommes, mais les débats ont tendance à occulter une partie de la réalité qui rend ces problématiques plus complexes et moins tranchées qu’on peut le croire.*

(…) Les hommes étant découragés très tôt dans leur vie à exprimer leur détresse en amène plusieurs à souffrir en silence ou à ne pas savoir comment s’exprimer autrement que par la colère et des états émotifs agressifs. On commence à comprendre le handicap que ça pose à plusieurs ! On a donc des hommes qui souffrent, mais qui ne peuvent pas l’exprimer de manière constructive et qui se démènent pour survivre dans leur souffrance, qui manque de reconnaissance publique.

Ce paragraphe (que j’ai amputé) est un peu touffus. Mais il dit clairement que la question de la souffrance des hommes est mal définie et mal exposée par eux. Avec des arguments fallacieux, tronqués par rapport à la réalité. De ce fait, les masculinistes défendent la position qui les fait souffrir, plutôt que de chercher à la changer.

Dans ce cas, il s’agit de changer les rôles masculins pour des rôles moins toxiques et plus inclusifs et positifs, n’est-ce pas?

À ceci, je pose la question : est-ce que les féministes souffrent d’une crise de la féminité ? Est-ce la raison pour laquelle les femmes cherchent encore à redéfinir la féminité, ce qui est admissible chez la femme, ce qu’un corps féminin a le droit d’avoir l’air et quelle est sa sexualité véritable ? Bref, nous avons droit à tout un éventail de discours sur le body positivity, sur notre droit à choisir et à différer des normes de genres. Les femmes peuvent s’identifier comme femme en fonction de leur propre conception de la féminité, ce qui fait que la catégorie femme est incroyablement plus large et plus inclusive qu’elle ne l’a jamais été (prière de ne pas croire les Terf qui excluent les femmes trans de l’identité féminine). Les discours sur la différence individuelle, le droit aux choix personnelles en terme d’apparence physique (à condition de ne pas se couvrir d’un voile), d’emploi et d’orientation sexuelle se propagent partout sur les réseau sociaux. Il est de plus en plus fréquent que les femmes dénoncent les injustices et les violences faites à leur endroit, et même si ce n’est pas encore parfait, on voit une véritable évolution de ce côté. En réalité, au Québec, les femmes s’en sortent plutôt bien dans leur identité de femme à en croire les discours féministes populaires. Est-ce que le sexisme est disparut pour autant et est-ce que les femmes sont désormais égales aux hommes voir les ont surpassées?

J’espère que vous avez répondu non.

Le féminisme existe encore parce que les inégalités des sexes existent encore dans notre société québécoise, dans la sphère publique comme privée. Les écarts existent et sont important, pourtant, ce sont les hommes qui sont en crise du genre, pas les autres. Dans ce cas est-ce que les hommes souffrent vraiment d’une masculinité mal définie ou incompatible avec la société? Si c’est le cas, ils en souffrent depuis la Rome Antique et ils n’ont toujours pas trouvé comment régler la question. Même dans des sociétés où le rôle masculin est très clairement défini et où les hommes sont ouvertement considérés comme supérieurs aux autres, ces derniers trouvent des manières de se plaindre que les femmes prennent trop de place et les font souffrir. Est-ce de la mauvaise foi ou un problème mal défini ?

Nathalie, dans une vidéo, fait preuve d’empathie envers les hommes en tant « qu’ex homme » elle-même. Elle exprime avoir vu la différence de comportement que les gens avaient envers elle depuis qu’elle a fait sa transition et passe comme femme. Elle explique que la société invisibilise les hommes dans la sphère public (ils sont là par défaut, personne ne les remarque), qu’ils doivent être constamment conscient du fait qu’ils peuvent sembler intimidant ou dangereux parce qu’ils marchent seul la nuit le soir, par exemple. L’invisibilisation et la peur à leur égard est une forme de rejet que beaucoup d’homme subissent constamment. Particulièrement s’ils n’entrent pas dans les normes de beautés et de succès masculines de notre société. Les féministes se plaignent que les femmes ont peur quand elles se déplacent seules la nuit, mais la peur généralisée envers les hommes est aussi dommageable pour eux. Il ne s’agit pas ici de dire aux femmes de cesser d’avoir peur parce que ça blesse l’égo des hommes, mais que cette réalité existe aussi. Elle propose plutôt aux hommes de ne pas attendre que les féministes trouvent des solutions à leur problème identitaire, mais de prendre leur identité masculine en main et de proposer des modèles plus positifs et inclusifs pour améliorer leur estime personnelle et leur donner un espace plus large pour s’émanciper dans leur identité.

Cela signifie-t-il que les hommes sont condamnés à souffrir alors que les autres s’émancipent?

La question serait plutôt : pourquoi les hommes se sentent-ils aussi menacés par le féminisme et le fait de ne pas savoir comment vivre leur masculinité ? La question de l’identité masculine si fragile sera toujours un peu un mystère pour moi, je dois l’admettre, puisque je n’ai jamais eu à être confronté à cette réalité. Mais pourquoi tant d’homme sentent le besoin d’établir un rôle masculin très strict et de s’y conformer à tout prix pour se définir eux-mêmes ? Cela ressemble plus à une crise idéologique qu’identitaire. Le rôle masculin devient un idéal à atteindre et la source d’un bonheur certain. L’homme est fort et réussit, il a les femmes qu’il désire, le pouvoir et l’intelligence. Rien ne peut plus l’atteindre quand il est en haut de la pyramide ! Lorsqu’on change légèrement de point de vue pour sortir de la notion d’identité et qu’on entre dans les notions de souffrance, de plaisir, de raison d’être et de réussite, on entre plutôt dans une souffrance existentielle et un désir de combler un vide qu’une crise identitaire. « Je ne sais pas qui je suis et ce que je fais. » C’est une souffrance que beaucoup vivent, mais chez plusieurs hommes, elle est détournée pour remettre en cause des groupes qui ne sont pas eux (les immigrants, les féministes, les communistes, etc.) et qui seraient la source de leur souffrance.

C’est ce passage qui a attiré mon attention. Je le trouve essentiel. Je considère effectivement que les hommes sont aux prises avec un « idéal à atteindre » (la virilité) et la promesse d’un bonheur futur. Je l’appelle une « projection collective d’un idéal du moi ». Cette posture leur crée une angoisse du manquement (ne suis-je pas une « femmelette » ? Ai-je assez fait face au défi d’être un « vrai homme » ?). Ce n’est donc pas une crise identitaire (la société détruit notre identité) et pourtant ils la présentent comme cela.

La souffrance, la solitude, la dépression, l’anxiété de performance, l’anxiété sociale, tout ça sont des problèmes de plus en plus courant dans notre société qui mise sur la réussite financière et sexuelle pour assurer le « bonheur » de l’individu et les hommes n’y échappent pas. De plus, nous avons la fâcheuse habitude de voir les hommes cisgenre blancs hétérosexuels comme une classe homogène au sommet de la pyramide de la hiérarchie sociale, alors que la réalité est beaucoup plus complexe que ça. Les enjeux politiques et les jeux de pouvoirs existent également chez les hommes cis, blanc, hétéros et tous ne peuvent faire partis de l’élite. Le problème vient plutôt du fait qu’on a encore tendance à croire que les hommes doivent réussir parce qu’on les voit encore comme responsable du bien être financier et social de la famille et que leur valeur se compte en fonction de leur position dans l’échelle sociale (et de la grosseur de leur portefeuille). Les nombreux oubliés et abandonnés du systèmes ont de quoi se sentir lésés quand leurs idéaux entrent en conflit avec la réalité qui est celle d’injustices sociales qui leur refuse systématiquement une place dont ils ont l’impression d’avoir besoin pour atteindre le bonheur qu’on leur a promis. Et c’est exactement sur ce point que les pick-up artists et les incels pèsent pour recruter leur membre: « Vous n’êtes pas heureux parce que vous n’avez pas ce que vous désirez. » Par contre, au lieu de réfléchir réellement à ce qui manque (empathie, contact humain, estime personnel, reconnaissance, sécurité, etc.) ils leur offrent des solutions à la fois simple à comprendre (des femmes à baiser), mais aussi suffisamment inaccessible pour les maintenir dans une position où ils seront à jamais insatisfait. Ça crée une magnifique armé anti-féministe gratuite et une source de revenu considérable à qui veut bien en profiter. Et pour la classe dirigeante, la question de l’équité sociale ne s’appliquent plus, puisque la population est trop occupée à s’entre-déchirer sur des questions de genre et des débats sans fins sur les rôles sexuelles à savoir, qui souffre le plus.

Alors, quand on vous dira « Et les hommes alors ? Ils souffrent aussi ! », évitez de tomber dans le piège et ne changez pas de sujet pour leur répondre. Ils cherchent probablement à vous dérouter pour affaiblir votre position. Ceci dit, c’est vrai, ils souffrent aussi. Mais à l’instar de Nathalie, je dois dire que ce n’est pas aux féministes de trouver des solutions quand les hommes font des crises, mais à eux de prendre la responsabilité de faire face à ces souffrances, de faire un travail d’introspection et de se poser la question : est-ce que ma masculinité est vraiment en danger? Ou est-ce que le problème n’est pas ailleurs ? Je n’ai donc pas de solution pour vous messieurs, mais je peux vous assurer que le retour aux rôles genrés des années 50 ne vous rendra pas plus heureux, et ça, c’est une certitude.

Cette conclusion me convainc qu’il faut aborder clairement « la souffrance des hommes » mais la traiter comme une angoisse liée à la Virilité elle même. J’ai abordé un peu le sujet (d’abord pour me moquer de cette prétention à la souffrance) il y a bien longtemps  ici et ici. Puis j’ai rectifié de manière éparse cette vision, mais il y a encore du boulot !

Alors, merci à cet article !

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La virilité, une conception quasi-animale de la vie en société ?

Je m’interroge beaucoup au sujet de la virilité, vous avez du vous en apercevoir. (En bref, j’y vois une « projection collective » d’un idéal du Nous les hommes, et de chacun de ses membres). Et là, je m’interroge sur le statut de cette notion.

Est-une religion ? Pas vraiment. Elle ne constitue pas un « monde divin » qui PARLE par un intermédiaire plus ou moins humain (d’où les textes sacrés) et qui promet un futur virtuel (un jugement final, un paradis du corps et du sexe). Et pourtant elle s’en approche puisque la virilité est aussi un discours « normatif » qui indique ce que nous devons être.

Est-une morale ? Pas vraiment. Car cette norme idéale ne s’appuie sur aucune valeur considéré comme « humaniste », mais plutôt comme une manifestation de l’égoîsme suprême, tempéré de respect du collectif masculin.

Est une conception politique ? Pas vraiment, parce que les idéologies politiques, tout en étant basées sur des principes, visent des réalisations concrètes pour toute la société.

Est-ce une conception consensuelle, constitutionnelle, institutionnelle ? Pas vraiment, car tout le monde sait ce que c’est mais personne ne l’a jamais transcrite. Elle est à la fois déjà là, donnée, immuable ; et toujours devant nous, non réalisée, à acquérir. En fait elle a connu des tas de formes diverses à travers l’histoire. André Rauch a opposé la figure du « Grognard », celui qui a fait les victoires de l’Empereur des Français à travers l’Europe, figure qui a perduré jusqu’en 1914 et ses tristes gueules cassées, gueules gazées, gueules perdues ; avec la figure du grand sportif, construite après 1918, récupérant les « jeux olympiques, le Tour de France et autres championnats, avec une conception populaire et hygiéniste du sport pour tous, bien galvaudée aujourd’hui, (mais non remplacée).

Ce qui est frappant, c’est que le contenu primordial de la virilité est composé essentiellement de violence et de sexe. Ce n’est pas un contenu « culturel » ayant reçu des formes culturelles. Bien sur, ces deux pivots de violence et de sexe doivent être mâtinés (=apprivoisés, batardisés) de morale sociale : tu ne tueras point, tu ne violeras point. Et c’est bien nécessaire, car ce sont deux pratiques si courantes dans la moitié mâle de l’espèce humaine. On pourrait attacher à ce contenu primordial des points annexes, comme le courage, la prise de risque, l’endurance, la conquête et la victoire, les rituels masculins (dont la pédérastie athénienne, indexée au sperme comme virilisant), mais c’est justement ces aspects qui peuvent varier historiquement, les axes de la violence et du sexe ne se modifiant pas.

Or, ces deux axes ne sont-ils pas au coeur de la conception animale de la vie en groupe ? On nous parle de mâle Alpha, de femelle Alpha, de rituels de compétition entre mâles et bien évidemment de groupes sociaux distincts suivant le nombre de mâles et de femelles formant le groupe (voir ici). On parle aussi de comportements pacificateurs, comme l’épouillage chez les bonobos, mais aussi la non agressivité chez les babouins, et l’importance des mimiques (j’attends un bouquin sur le sujet mais j’échafaude déjà ce que je crois lire bientôt !) dans le comportement social des individus et du groupe tout entier. Alors oui, (c’est une hypothèse à ce stade de réflexion) la virilité est une conception quasi animale de la vie en société.

Et cette conception, qui est quasi-religieuse pour autant, (songeons au dieu Priape et au dieu Bacchus) jouit d’une domination stupéfiante dans la vie sociale. Elle est acceptée par tout le monde, femmes&hommes. Elle fait l’objet d’un respect qui se marque notamment dans la tolérance envers la violence des hommes, la pratique du viol par les hommes, le féminicide par les hommes. Tolérance des magistrats, tolérance des policiers, tolérance des journalistes, tolérance de tous les hommes envers leurs congénères. On punit de mort la femme adultère, encore dans beaucoup de sociétés, mais on ne coupe ni la main ni autre chose au violeur ou au trucideur : cela attenterait à leur position sociale quasi-animale.

Je pense que l’idée est à creuser, car elle a l’intérêt de faire surgir notre nature d’animal dans notre société humaine (alors qu’on a souvent en perspective nos qualités spécifiquement humaines, la parole, le rire, la raison…). Et que ce n’est qu’en prenant conscience de ce statut bizarre de la virilité qu’on pourra un peu mieux la cerner, la limiter, la détourner. Et couper court aux manifestations de violence et de sexe qui ne peuvent plus être aucunement tolérées.

Dans la suite de cette idée, deux mots sur la féminité. La féminité serait bien elle aussi une conception quasi-animale de la vie en société. J’ai dit récemment qu’elle était indexée au désir de l’homme, prescrite par lui, et faisant l’objet d’injonctions incessantes (voir les magazines féminins) comme si elle se définissait indépendamment de la « nature » des femmes, comme si elle était une aliénation. (Je fais souvent référence à Beauté fatale, de Mona Cholet). Je pense ici soudain que la réponse doit être plus complexe. En fait le sexe et la violence sont organisées et ritualisées dans la société pour « faire société » justement, pour éviter un groupe qui ne serait qu’un bordel ultra-violent de tous contre tous. (Dans la Bible, « Sodome et Gomorrhe » sont les figures de cette a-socialité). Et l’assignation à un sexe, si prégnante dans nos pratiques humaines, est la base de cette double conception de la gestion sociale du sexe et de la violence.

On retombe ainsi sur cette idée que la virilité, tout le monde  la connaît, mais personne ne l’a vue ou entendue ou lue ou rencontrée (d’où l’idée de John Stoltemberg d’aller la retrouver dans les bois et de n’y voir qu’un géant rustre et asocial). Elle tourne la tête aux hommes, il savent bien de quoi il s’agit sans savoir qui leur a enseigné ! ni si elle se niche dans le cerveau, les muscles ou « sous la ceinture ». Et ils la pratiquent donc « sans savoir ».

Car ils ne savent plus ce que cela comporte d’être un animal et de se conformer à la loi du groupe, aux nécessités du groupe. Leur domination masculine n’a plus de limite. Les limites sociales (lois de la guerre, lois de la vie en société) paraissent ténues et toujours pouvant être dépassées, car c’est leur « nature » (en fait, leurs abus de droit) qui veut cela.

 

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Quand les « courageux matamores » méprisent celle qui met le feu

Un matamore est un soldat fanfaron,se vantant d’exploits imaginaires. Connu dès l’Antiquité, il a reçu son nom durant les « croisades » contre la civilisation espagnole arabisante (= celui qui prétend avoir maté des maures). Les hommes sont souvent des héros du zinc du Café du Commerce : ils n’ont écouté que leur courage, mais rien de sérieux n’est arrivé.

Eh, bien, ces courageux fanfarons se sont encore illustrés dans leur mépris d’une femme, récemment en Belgique.

En deux mots voici l’origine de l’événement : une lycéenne belge de 17 ans, admiratrice de Greta Thunberg, a lancé le même appel en Belgique : faisons grève scolaire tous les jeudis, pour que des décisions politiques attendues tiennent compte de la lutte contre le changement climatique. Et son appel a reçu un retentissement certain, dans les deux communautés linguistiques du pays. Les jeunes belges ont été à la pointe pour secouer le système politique belge durant tout le premier semestre 2019. Cette jeune fille, Anuna De Wever, a créé un mouvement Youth for climate,  et fait campagne cet été pour maintenir la pression. Elle a connu un succès médiatique. (Non, ses parents ne peuvent être accusés de l’avoir instrumentalisée pour leur propre combat.)

Elle a été invitée à prendre la parole à la tribune d’un important festival de musique, le Puppelkop, 32e édition, en Flandres. Contre toute attente, elle a été largement huée par une partie du public. C’est étonnant, mais ce n’est pas un problème. Ce public a pu estimer qu’on ne pouvait mélanger une « cause » à leur désir de partager les musiques et de payer pour cela. Tout comptes faits, il y a une majorité du public qui n’est pas prêt à militer pour des causes sociales comme la justice écologique, la justice sociale, le féminisme, etc.

Mais l’événement survient par la suite. Anunna de Wever et ses copines, comme des jeunes festivalières normales, ont décidé de planter leur tente dans le camping organisé par le festival. Et c’est là qu’une bande d’hommes contestataires ont été fiers de s’en prendre courageusement à ces trois jeunes filles, à démolir leur tente et leur matériel ce camping et à arroser ces femmes avec des bouteilles remplies d’urine.

J’insiste sur ce détail, car voilà bien un produit hors commerce ! Il faut avoir abusé de la boisson, et notamment de la bière, avoir eu la flemme d’aller aux toilettes et avoir des vidanges (de bière) à disposition pour fabriquer ce produit, avec l’aide… d’un appareil génital masculin ! Et être animé par le mépris souverain envers les femmes pour transformer sa fosse à purin en arme de combat ! Avec cris et injures !Le service d’ordre du festival a du assurer la protection de ces jeunes filles, pour qu’elles puissent continuer à assister au festival et en profiter.

Finalement, voilà des militants minables, des potaches, qui s’en sont pris sans doute à des jeunes femmes comme eux, mais qui avaient pour elles une fierté de militantes, de femmes fortes, de « sorcières ». Ils n’ont pas supporté ce renversement de la hiérarchie à dominante masculine. Et ils se sont offert une importante victoire militaire, à leurs yeux, grâce à leur urine imbibée…

J’ai fait plusieurs hypothèses sur la situation, parce que les circonstances de l’événement n’ont pas été explicitées, bien qu’il ait fait le buzz dans les médias. Il faut dire que la présence d’une jeunesse d’extrême droite arborant le drapeau qui symbolise le mouvement d’émancipation flamande depuis un siècle mais aussi son versant collaborationniste avec les nazis durant les années 35-45, a amené à un autre incident, car les organisateurs du festival ont interdit ces drapeaux, à peine différents de celui officiel de la Région Flamande.

Il n’est pas exclu que cette jeunesse d’extrême-droite, les opposants au Mouvement des jeunes pour le climat au sein du public et ces matamores sexistes du camping du festival soient les mêmes, ayant considéré que les jeunes filles contestataires étaient « de gauche ».

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Les tueurs de masse sont aussi des hommes comme les autres

Slate a fait paraître un article sous le titre (prudemment interrogateur) : « Les tueurs de masse haïssent-ils les femmes? » (qu’on trouvera ici). Il est inspiré d’un article du New York Times de ce 10 août : « A Common Trait Among Mass Killers: Hatred Toward Women » (la haine des femmes, trait commun parmi les tueurs de masse). Voici la conclusion de l’article de Slate :

«Les experts disent que les mêmes schémas qui conduisent à la radicalisation des suprémacistes blancs et d’autres terroristes peuvent s’appliquer aux misogynes qui se tournent vers la violence de masse: un individu isolé et troublé qui trouve en ligne une communauté d’individus partageant les mêmes idées et un exutoire à leur colère», rapporte le New York Times. Pour les défenseuses&eurs du contrôle des armes à feu, le rôle que joue la misogynie dans les tueries de masse devrait également être pris en compte afin de lutter contre ces dernières.

(Comme le point médian ne passe pas dans un copier-coller sur mon traitement de texte, j’ai appliqué ma propre pratique inclusive. D’ailleurs ce sont surtout les femmes qui réclament le contrôle des armes).

Il me semble que cette manière de voir inverse la question. La misogynie paraît soudain un trait surajouté et lié aux hommes tueurs en masse, aux hommes ultra-violents, etc.

Bien sûr, la problématique est celle du droit américain de détenir des armes. Certaines restrictions sont admises légalement, mais ne sont pas facilement applicables, comme l’explique la journaliste de Slate :

« Si la loi fédérale interdit aux personnes reconnues coupables de certains crimes de violence domestique d’acheter ou de posséder des armes à feu, elle ne s’applique pas lorsque les victimes ne sont pas mariées, n’ont pas d’enfant ou ne vivent pas avec leur agresseur. La NRA, la principale actrice du lobby des armes aux États-Unis, s’est farouchement opposée à ce que les personnes accusées de maltraitance puissent perdre leur droit de posséder de telles armes.  ».

Il s’agit donc d’élargir les critères de restriction, malgré la force du lobby des armes.

Effectivement, on comprend ces restrictions s’il s’agit d’intervenir sur les meurtres de femmes : une bonne partie des hommes assassins de leur femme passent à l’acte au moment de la séparation. Mais va-t-on de ce fait éviter les tueries de masse ? J’en doute.

Il faut prendre le problème à l’envers. La misogynie est très répandue chez les hommes. Le mépris des femmes qui est au cœur de la virilité induit une conception sexiste, partagée entre hommes, entretenue par des clichés que nous connaissons tous. Ils constituaient le fond des sketchs et des dessins humoristiques dans les médias, jusqu’il n’y a pas si longtemps. Cette conception amène une quantité importante d’hommes à un comportement sexiste, comme les dénonciations de #MeToo l’ont montré.

Bien que… le nombre d’auteurs parmi le genre masculin est la plupart du temps inconnu. Je viens de faire une petite recherche sur internet avec les mots hommes et harcèlement : je peux apprendre qu’il y a des hommes harcelés, principalement d’une orientation non-hétéro, et principalement par des hommes. Mais s’il est très simple de faire une statistique des victimes, hommes ou femmes, il est bien plus difficile de compter les auteurs, en comptant sur leur sincérité…

Je relis mon article de août 2017 sur une vaste étude australienne (31,000 étudiants répondants!). J’avais d’ailleurs titré cet article : « où sont les agresseurs hommes ? ».Et j’avais du éplucher le rapport sur les agressions sexuelles pour arriver à conclure :

Sur 4.768 cas de harcèlement de femmes, 93% des auteurs sont des hommes, et pour 2136 hommes harcelés, 59 % sont des hommes. Ce qui ferait 4400 + 1300, soit 5.700 hommes coupables !

On est ici dans les hypothèses (j’ai agrégé des auteurs ‘groupes mixtes’ aux auteurs masculins). Soit, à la grosse louche, donc avec une fourchette d’erreur très large, (si les hommes sont 50 % des répondants) 36 % des hommes ! Bien sur il peut y avoir des hommes multi-agresseurs ? mais aussi des bandes hommes agressant une victime !

Et pour ce qui est des agressions sexuelles proprement dites, j’avais trouvé au total au moins 285 auteurs masculins pour 28 agresseuses féminines. (91% / 9%). Mon but était de dénombrer les auteurs masculins dont on ne parlait pas « Voilà le chiffre que je voulais lire en tête de tous les articles et qui était totalement absent, même dans le rapport ! » avais-je conclu.

Mais je peux ici conclure que le taux d’hommes coupables d’agression est bien plus faible 285 sur 15500 hommes, c’est 1,5% d’hommes violents parmi une population d’étudiants australiens. Sans doute que le pourcentage doit être plus élevé dans une population ayant l’age d’être lié aux violences conjugales.

Il y aurait donc par principe une presque totalité d’hommes misogynes. Il y a ensuite plus ou moins un tiers d’hommes harceleurs chez les étudiants australiens. Et un faible pourcentage d’hommes agresseurs ? Je tombe néanmoins sur une étude de l’ONU disant en 2013 que 11 % des hommes d’Asie-Pacifique ont reconnu avoir déjà violé une femme, avec de fortes disparités par nation. Et le viol n’est qu’une des violences faites aux femmes.

Il ne faudrait pas réduire la violence masculine à un « syndrôme du tueur de masse » ! Et je pense raissonnable de dire que les violeurs n’ont pas tous l’intention de tuer ! Et surtout de tuer en masse !

L’article fait le lien entre les tueurs en masse et le mouvement des « célibataires involontaires » qui promeut une haine des femmes sur base de leur sentiment de frustration sexuelle. C’est une autre thématique importante. (Ls frustrautions diverses sont un des volets de la souffrance masculine, thème que je prends au sérieux désormais ; mais la mauvaise réponse des hommes aux frustrations ne permet de rien justifier, ni même expliquer !) Il est clair que tous ceux qui bâtissent leur propagande sur l’énervement des frustrations vécues par les gens (on parle en général de propagande populiste) portent une énorme responsabilité dans les montée des violences « vengeresses » : ils abaissent le rempart de répression sociale contre de tels actes. Cela peut clairement inciter des personnes violentes à passer à des actes socialement barbares. On cite dans l’article visé des tueurs ayant tué auparavant des femmes de leur famille ou ayant pour but de le faire par leur tuerie.

Ceci montre que le vrai problème est la défense du rempart social de répression de tous les actes sexistes : des tueries de masse au harcèlement, en passant par les violences faites aux femmes et notamment les viols.

On en est très loin. Les progrès à faire sont énormes. On a progressé un tout petit peu dans le « publiquement correct », comme ce sexisme des caricatures dont je parlais, dans le titrage des journeaux, dans l’accueil des victimes par la police… et encore. On est encore à bonne distance de ce qu’il conviendrait de faire dans les relations de couple, dans le suivi des plaintes par la justice, dans la lutte contre les féminicides.

Il y a une « culture du viol », il y a une « culture du recours à la prostitution », il y a une culture de la blague sexiste (entre hommes, et pas seulement – cfr l’affaire de la Ligue du LOL) auxquelles il faudrait aussi opposer un rempart. Mais c’est souvent un rempart contraire qui est dressé, comme ces arguments de la « séduction à la française » qui sont apparus à propos du harcèlement (la lettre dite « de Catherine Deneuve et autres femmes ») et de diverses affaires, dont celles de Denis Baupin ou de DSK.

En mettant le doigt sur les tueries de masse, c’est le problème bien plus général du sexisme qui est masqué ! Et en privant certains hommes d’armes meurtrières, on n’atteindra jamais l’étendue des problèmes. (Refuser la diffusion des armes en général est aussi dresser un rempart social contre la violence extrême, évidemment, et on peut voir le résultat du laxisme aux USA, et pas seulement pour les tueries de masse).

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D. Trump n’est pas un mâle Alpha

Les États-Unis avaient deux solutions : en réalisant l’étendue de la mutation et l’immensité de leur responsabilité, ils pouvaient devenir enfin réalistes
en menant le « monde libre » hors de l’abîme, ou s’enfoncer dans le déni. Ceux qui se dissimulent derrière Trump ont décidé de faire rêver quelques années
encore l’Amérique pour retarder l’atterrissage en entraînant les autres pays dans l’abîme — peut-être définitivement. (Bruno Latour, Atterrir)

«Je suis la personne la moins raciste au monde», a déclaré Trump, président de l’hyper puissance étasunienne. Cela après plusieurs attaques délibérées envers des élues & élus de couleur non blanche, qui ne lui avaient pourtant rien fait.

Déclaration ridicule, car il n’y a pas de compétition à être « le moins raciste », cela n’a aucun sens : on est raciste ou non, on peut l’être à moitié, mais pas « doublement » non-raciste.

Mais déclaration totalement masculine, car les hommes sont sans arrêt en compétition pour « être le plus » ceci et cela que leurs congénères, et notamment « la personne la plus virile au monde ». John Stoltenberg a construit une jolie image pour faire ressentir cette compétition : la masculinité est comme un mur contre lequel chaque homme vient appuyer son échelle et se met à grimper ; et chaque homme acquiert de la fierté en fonction des autres hommes qu’il parvient à dominer de la hauteur qu’il a atteinte, mais se sent mis au défi par les hommes montés plus haut que lui et se préparent à le mépriser aussi. Quant à ceux qui n’ont pas d’échelle, hommes hors d’état de participer à cette compétition pathétique et traités de « femelette », femmes et enfants, personnes handicapées, elles & ils endurent le mépris souverain de tous ces gens juchés sur leurs échelles, qui trouvent là un sentiment de gloire à bon compte. C’est exactement ce que fait Trump en s’en prenant à des personnes hors compétition, disqualifiées d’office par son attaque : ces personnes ne sont pas dans la course sur les échelles des blancs.

Trump se plait à diviser profondément l’opinion publique étasunienne, car il regroupe ainsi une catégorie de personnes souvent déclarées hors course par le capitalisme en crise, les ouvriers blancs, et les appelle à le soutenir dans sa course solitaire au sommet de sa propre échelle virile.

John Stoltenberg a construit une autre image pour illustrer le caractère stupide et inhumain de cette course à la domination virile. Voilà qu’il se met à enquêter sur « la personne la plus virile au monde », et chaque homme dominant le renvoie à un autre plus dominant que soi, jusqu’au jour où quelqu’un peut lui indiquer le chemin vers cette personne recherchée comme la plus virile : au fond d’une sombre forêt. Il appelle et finalement un grognement lui répond : qu’est-ce qu’on me veut ? L’homme le plus viril au monde est un fou acariâtre et brutal qui ne s’intéresse plus à aucune relation humaine, c’est un animal humain sans valeur aucune !Voilà effectivement le summum de la virilité illustré.

Et c’est un peu le personnage que Trump cherche à incarner aujourd’hui, dans sa pré-campagne électorale. Il n’est absolument dans aucun débat, il est une toute puissance qui agresse tout le monde et personne, afin de polariser le public sur son image.

Il avait, dans la campagne électorale précédent son élection en fin 2016, assumé son sexisme de la même manière : son discours le plus méprisant envers les femmes, partagé jadis avec un journaliste pour illustrer et souligner sa puissance majeure (une mise en connivence très pratiquée par certains hommes pour mettre l’autre en infériorité complice), il ne l’a pas démenti quand il fut rendu public, il l’a assumé.

D’un certain point de vue, il ne sert à rien de réagir par un « sursaut moral » aux agressions de Trump : c’est justement ce qu’il recherche, pour opposer sa « force brute », sa domination, aux attitudes démocratiques et respectueuses, qui seront toujours plus bas sur son échelle.

Cette attitude, qui est la quintessence d’une stature masculiniste, ne peut être comparée à un « mâle Alpha » dominant un groupe de singes mâles et femelles. Comme le primatologue Frans De Waal l’a montré (De la réconciliation chez les primates), le pouvoir chez les singes est toujours affaire d’alliance. Un mâle Alpha va s’allier à un de ses compétiteurs contre l’autre, et il va s’allier à la femelle Alpha qui organise les femelles, celles qui consolent et assurent la pacification du groupe d’ensemble et surtout des compétiteurs mâles après la bataille, par des séances d’épouillage rituel. Aucun singe ne pourrait dominer son groupe, s’il ne pouvait faire preuve d’alliance, de réconciliation, de tolérance et s’il avait au contraire tout le monde contre lui.

Non, la personnalité de Trump est plutôt celle d’un « homme dominant toxique », incapable de créer des relations positives dans le groupe qu’il domine, mais seulement de faire des rodomontades et assurer qu’il est celui qui décide. Quitte à mettre en danger l’économie mondiale ou la paix. Il est toujours difficile de retenir un tel humain toxique. Ses congénères hommes se sentent spécialement démunis, pris à contre-pied. Dans le cas de Trump, seul l’électorat peut le désavouer (son parti a trop besoin de s’accrocher au pouvoir, à la distribution des honneurs et des places), ou les milieux économiques peuvent refuser d’enrichir sa cassette électorale.

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Bis repetita placent … ?

Parfois, je me répète. Mais parfois,  cela se complète. Donc cela pourrait « plaire »… En fait, commenter des réflexions construites par d’autres me permet d’avancer dans mes propres échafaudages d’idées… Il s’agit toujours de rappeler la domination masculine comme cadre contraignant pour les hommes et les femmes. Et donc l’asymétrie de situation, mais aussi les contraintes vécues par les hommes. Sans que cela leur donne aucune « excuse » de comparaison avec le vécu des femmes.

Il y a trois jours, j’ai commenté un bon article de Egalitaria sous le titre L’amour et la violence (qu’on trouvera ici). Je réagissais à son propre commentaire sous l’article :

« Les femmes ont particulièrement bien intériorisé ce schéma, et c’est ça le plus navrant. Sur ce sujet, je pense que l’éducation est cruciale, tout comme la variété des représentations dans la culture et les médias (mais que ce soit pour l’un ou l’autre, on n’est clairement pas avancés…). « 

Et j’ai répondu :

Merci d’avoir abordé ces thèmes. On est clairement pas avancés, oui ! C’est en réaction à cette bonne résolution des mères féministes : « je vais donner d’autres injonctions à mon fils » que je me suis mis à la réflexion sur le masculin. Avec l’idée : cela ne se construit pas comme cela ! En fait les hommes sont embrigadés dans un système social (de genre) qui les contraint, les dirige, les oblige ; et le groupe d’homme assure une pression/répression insidieuse (très peu décrite) pour modéliser chaque homme selon le canon de la virilité. Cela commence pendant la grossesse avec les projets et attentes des deux parents qui s’investissent dans le modèle genré, puis par diverses épisodes qui font du mâle un digne représentant/reproducteur parfaitement autonome du système de domination. L’homme est une « »victime » » consentante et même volontaire (vu les avantages) mais mise en permanence au défi de sa virilité. On peut parler d’une souffrance (répandue) des hommes et d’une cage dorée. Mais cette posture collective se reproduit depuis des millénaires, et la modifier ne sera pas simple. La liberté/nécessité de la violence fait partie de cette posture obligée.
Rappelons que cette fabrication des genres est collective : la loi du talion entre clans et familles, les mariages arrangés sont des pratiques qui engagent la famille, la parentèle, la société. La violence (masculine) est plus contrainte, modérée, socialisée, mais pas expurgée.
Bien sûr, le modèle dit ‘de féminité’ est pire que la virilité : il est défini au profit des hommes et répété dans chaque hebdomadaire féminin actuel (Beauté Fatale, de Mona Chollet m’a ouvert les yeux la-dessus). Il est l’expression du modèle de soumission qui préside à la fabrication des femmes (On ne nait pas soumise, on le devient, de Manon Garcia explore ce thème). Elles sont aussi embrigadées et contraintes, et à leur détriment, pour être dévalorisées et mineurées. Elles peuvent donc être choquées de mon expression de l’homme « victime ». Je ne veux aucunement amoindrir la responsabilité de chaque homme. Mais je crois important de dire qu’il faut s’attaquer au système bien plus encore qu’aux individus (mais il est légitime de les poursuivre pour toute violence), et que c’est sur ce plan qu’on n’avance que très peu. On avance « en apparence » avec des buts d’égalité. Les hommes sont un peu plus conscients des injustices dont ils profitent (leur déni de leur domination et mépris est moins naturel), mais ils n’ont pas un nouveau cadre de comportement qui oriente autrement leur part de liberté, de puissance, d’autonomie. Briser les modèles de domination et de soumission (virilité et féminité) et reconstruire autre chose : il y a du boulot.

Mais j’avais le sentiment d’avoir produit un commentaire comparable peu avant, sur un autre blog, pas très féministe, voulant protéger les hommes, et j’avais donc réagi ainsi :

Je vous cite : « Depuis [Adam et Eve, les femmes ont du mal à supporter la domination de l’homme sur elle. Il faut dire que celle-ci est parfois particulièrement dure ou injuste: et oui, les hommes non plus ne sont pas parfaits! Mais là n’est pas le sujet, » Je pense, moi que c’est tout le sujet : depuis nos ancêtres singes, les mâles hominidés dominent les femelles (c’est un choix, et d’autres espèces de singes n’ont pas fait ce choix), et cette domination s’est alourdie de manière perverse et elle formate les hommes autant que les femmes. Formater ? Jadis les religions faisaient le relais, aujourd’hui la pub et les bonnes manières. D’où votre portrait de la Féminité, d’une mission de la Femme. Les hommes ont tout à gagner à écouter les critiques féministes. Et notamment à se libérer de leur complicité dans le pouvoir abusif, à être mieux responsable du quotidien et de sa charge mentale. (Vous avez tagué votre article ‘féminisme’, donc je réagis Un homme pro-féminisme.

Précédemment, j’avais réagi à un autre article de Egalitaria (décidément, je vous recommande son blog, elle fait un excellent travail), ici :

Vous vous en prenez au groupe d’hommes et vous avez raison. Mais je ressens que le problème est plus vaste. « Ce sont les hommes en tant que groupe social qui peuvent se permettre d’exiger de leurs compagnes qu’elles apportent un soin particulier à leur apparence (perdre du poids, mettre du maquillage, porter des vêtements plus « sexy »…) alors qu’eux-mêmes n’ont aucun scrupule à se négliger », écrivez-vous. Je crois qu’il faut parler d’un modèle social masculin et d’un modèle social féminin, qui comportent des contraintes (surtout pour les femmes) et des libertés (surtout pour les hommes). Les hommes subissent des contraintes qui sont entretenues par leurs pairs, par le groupe d’hommes. Le cliché de la différence d’age et de beauté est présent surtout dans les sphères de pouvoir. Mais il est vrai qu’il entretient chez les hommes l’idée que tout leur est accessible (même quand ils n’ont pas de pouvoir, s’ils trouvent une partenaire — des hommes sans pouvoir ont pu profiter de leur avantage salarial pour capter une femme de l’Europe de l’est ou d’autres continents). Il est chouette d’avoir une femme jolie au bras pour parader publiquement parmi ses compagnons, ses pairs.
Et de même je me demande si l’obligation de beauté ou féminité n’est pas une contrainte transmise aussi par les femmes, et ce miroir déformant de « la presse féminine ». Quand vous écrivez : « Pourquoi s’intéresse-t-on autant à ce qu’ils « préfèrent chez une femme », à ce qui « les excite », aux tenues qu’ils trouvent les « plus sexy pour un premier rendez-vous », à leur « type d’épilation préférée », etc ? », c’est plus un langage de magazine qu’un dialogue entre hommes ! (Je vais lire bientôt Beauté fatale, de Mona Cholet).
Bref, plutôt que « les hommes en tant que groupe social » concret, avec des individus dans l’imitation de quelques vedettes, il faut parler de « les hommes en tant que groupe social structuré par un modèle et le reproduisant par obligation, et avec des différences entre puissants et homme lambda. Dénoncer les hommes, oui, mais avec le carcan qui va avec. Faire le tour du carcan féminin, et le renverser aussi, même quand les femmes le reproduisent également.

Et hier, j’ai réagi à un autre article, qui citait notamment une phrase choquante pour moi (on peut éventuellement lire le texte ici) et j’ai donc réagi :

Monsieur, j’ai lu votre texte avec intérêt. Le fait que le principal soit dit par une femme est important pour cette écoute. Pourtant, je trouve que quelque chose ne va pas. Je cite son discours d’après vos notes :
« En réalité, tous les activistes des droits des hommes que j’ai rencontré soutiennent les droits des femmes. » Et ensuite : « Depuis, je ne me qualifie plus de féministe ».
Je pense qu’il est important effectivement de travailler sur la fabrication des hommes. Et la part de souffrance qu’elle comporte (j’ai abordé en partie cela dans mon blog). Mais il reste deux principes : la relations entre femmes et hommes est encadrée par le système de domination masculine qui contraint les hommes (à dominer) et les femmes (à être soumises) ; et il y a une violence masculine non suffisamment encadrée ou limitée, tant entre mâles que vis-à-vis des femelles (par comparaison à tant d’autres espèces de mammifères). De ce fait la violence subie par les hommes n’a pas de comparaison avec la contrainte violente vécue par les femmes. Le chiffre donné pour les USA me surprend. Sur mon blog il y a des chiffres australiens sur un échantillon de 300.000 étudiants, ce qui est très costaud statistiquement.
(Le fait que les hommes se suicident, cela parle de leur souffrance ; mais ne permet aucune comparaison avec l’injustice subie par les femmes.)
Bien des activistes des droits des mâles ne prennent aucunement au sérieux les droits des femmes. Ils estiment qu’il y a égalité (de souffrance) là il n’y en a pas. Les hommes sont dans le déni de leur domination, ils ne la voient et la ressentent pas. Ils exagèrent les contraintes qu’ils subissent. Ainsi des pères sur les grues pour leur droit de visite et la réponse de la Ministre vers 2015 : la plupart des jugements accordent aux parents ce qu’ils ont demandé (cad garde à la mère ou garde partagée, parfois garde au père) et dans de rares cas (2 ou 3%), contre la demande du père : mais il faut alors voir si le père n’a pas quelque chose à se reprocher qui dévalorise ses droits. Et ces pères sont portés par un milieu de masculinistes « rabiques » qui ne reconnaissent aux femmes aucun droit.

 

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Un même schéma « élitaire » pour toutes les dominations

 

J’ai lu avec intérêt une étude qui propose un modèle permettant d’expliquer les effets des dominations sociales sur la personnalité des gens et sur la construction sociale, les rapports entre les groupes. C’est un peu compliqué, mais c’est passionnant, notamment pour notre projet de déconstruire la domination masculine. Je pense en effet que les hommes sont pris dans un « embrigadement » de groupe, qui est largement sous-estimé.

Le fait de proposer un schéma à l’œuvre dans toutes les dominations réduit de ce fait les différences construites sur une essence ou une différence biologique, sur une culture, etc. .

La plupart des explications sociales et psychosociales partent de la notion de groupe (qui est vu comme dépersonnalisant, par effet de masse, au regard de l’identité personnelle), mais sans prendre vraiment en compte les questions de hiérarchie sociale dans le groupe et entre les groupes.

En 2002, Fabio Lorenzi-Cioldi avait publié une première version de son livre : Les représentations des groupes dominants et dominés : Collections et agrégats, aux Presses Universitaires de Grenoble. Dans une nouvelle version entièrement refondue, Dominants et dominés : les identités des collections et des agrégats, chez le même éditeur en 2009, l’auteur souligne dans sa préface que cette idée non conformiste rencontre moins de résistance dans la psychologie sociale. L’individu comme personne (l’identité personnelle) ne s’oppose plus à l’intégration au groupe comme individu (l’identité collective). Mais il estime (et c’est il y a dix ans!) qu’il faut enfoncer le clou.

En deux mots,

Dominants et dominés réaffirme la portée heuristique des notions de collection et d’agrégat. L’agrégat, groupe homogène et compact, composé d’individus similaires et interchangeables, s’estompe à mesure que le regard s’élève dans la hiérarchie sociale pour laisser place, às son sommet, à la collection, un rassemblement plus éphémère de de personnes toutes différentes les unes des autres (p. 5).

Tout homme peut entrer de plein pied dans cette grille d’analyse. Il conviendra que « les femmes sont toutes les mêmes » (d’où le recours facile aux stéréotypes regroupés sous le vocable « Lâ Fâmme », mais que chaque homme est tenu d’affirmer une forte personnalité au sein du groupe d’hommes et dans son rapport avec les femmes ; au grand jamais, on ne peut mettre tous les hommes dans le même sac, car ils affichent « un sentiment de liberté vis-à-vis de la structure sociale ». Mais le même mécanisme vaut pour le bourgeois (vis à vis du prolétaire), le blanc (vis à vis de la personne « de couleur » ou racisée), le « national » dominant vis-à-vis d’une minorité nationale, le porteur « d’études supérieures » vis-à-vis des scolarités inférieures, le colon vis-à-vis des colonisés, etc.

Nous appellerons donc statut social les attributs et prérogatives d’un ensemble de personnes assignables à un même groupe à l’aide d’un au moins des critères gradués que sont le prestige (le statut au sens strict), la domination et le pouvoir. Le statut social est l’attribut d’un groupe ou d’un rôle social et non celui de la personne. (p.9).

Et l’auteur estime que « malgré les difficultés qu’elle pose, la double exigence d’une analyse interne et externe des groupes semble devenue incontournable ». Alors qu’une analyse qui considère séparément la relation de domination intergroupes et la spécificité de chaque groupe est à tout le moins obsolète dans ce monde « en miettes », où la société voit émaner de nombreux groupes nouveaux.

L’opposition entre la spécificité de la domination trahit les différences de sensibilité des chercheurs qui se penchent sur les pratiques et les représentations d’un groupe régi par un rapport inégal avec ses hors-groupes. Ceux-ci sont souvent intéressés aux manières dont les dominants élaborent des stéréotypes sur les dominés, expriment ou mettent au second plan les préjugés qu’ils ressentent à leur égard, imposent des normes de comportement à tous et cultivent des manières d’être qui cultivent ces normes. Par exemple, l’andro-centrisme qui a pesé sur l’étude des différences de sexe illustre comment l’avantage accordé aux pratiques et aux objets masculins dans la définition culturelle de l’être humain a éclipsé pendant longtemps l’intérêt pour les pratiques et les objets de l’autre sexe. (p. 13)

Souvent la hiérarchie est vue comme un centre et une périphérie, un continuum avec une dégradation progressive, les dominés étant accablés de manques et de déficiences :

On recense leurs goûts de nécessité (Bourdieu), leur insécurité psychique et leur panique de statut (Mills), leur manque d’ambition (Hyman), la modestie excessive de leurs aspirations (Steele et Aronson) l ‘hétéro-détermination de leurs attitudes (Riesman), leur autoritarisme borné (Lipset), l’hypercorrection langagière dont ils font preuve (Bourdieu)ou encore leur usage d’un code de parole restreint (Bernstein). (p.15).

L’auteur montre que la perception d’un groupe comme masse ou agrégat amène à le caractériser par deux ou trois aspects saillants et essentialisants, dont les membres ne peuvent se défaire. Alors que les dominants échappent à une caractérisation collective (alors qu’ils reçoivent des privilèges du fait de leur inclusion dans leur groupe social) et reçoivent des caractérisations plus personnelles.

Dans l’optique que je défends dans cet ouvrage, l’identité personnelle et l’identité collective sont deux représentations sociales de soi (…), elles désignent deux manières d’être dans un groupe : une modalité dominante (la catégorisation de soi en tant que personne,, la différenciation interpersonnelle et l’indifférence aux hors groupes) et une modalité dominée (la catégorisation de soi en tant que membre du groupe, la dépersonnalisation et la saillance du rapport aux hors groupes) [disons : l’indifférence ou l’importance donnée à la comparaison sociale, le dominant ne se comparant/différenciant que par rapport ‘aux autres de son groupe]. (…) On parvient ainsi à caractériser les représentations des dominants et des dominés à l’aide de concepts opposés mais intimement reliés. (…) Le groupe dominant, la collection, est un ensemble de personnes ayant chacun sa propre spécificité. Les membres de ce groupe se présentent (et sont traités) comme des exemplaires spécifiques et des personnalités qui n’ont point besoin du groupe pour se définir. Chaque membre du groupe conçoit son appartenance comme volontaire, dérivée et accessoire. (…) Le groupe dominé, l’agrégat, est un ensemble de personnes plus indifférenciées les unes que les autres. Les membres de ce groupe se présentent (et sont traités) comme des personnes interchangeables. Ici le groupe entretient une relation d’antériorité avec les personnes et est doté d’une réalité sui generis. Le groupe fusionne les caractéristiques de ses membres dans un tout cohérent et homogène. (P.73-74)

C’est un processus qui fait appel à la position sociale qui amène à ces représentations différenciées. Ce qui s’entend dans l’expression qui oppose « le haut du panier » et les « bas-fonds ». L’auteur évoque encore les individus « exemplaires » de la collection ,qui se distinguent tout en représentant leur groupe, par opposition aux individus « prototypes » de l’agrégat, qui résument leur groupe et ne s’en distinguent pas.

On voit même que les personnes dominées adoptent le point de vue dominant et s’y conforment : le sourire féminin serait une annonce de soumission, de non-contestation du rôle qui est attendu d’elles. Et de nombreuses croyances « idéologiques » sur la mobilité sociale, sur le fait que « la pauvreté n’est pas une fatalité » servent à légitimer la structure sociale discriminante et à assurer sa stabilité et même « l’estime que les dominés entretiennent envers les dominants » (p.194). De même, l’origine des privilèges des dominants est camouflée du fait de la discrétion du rapport à ce groupe supérieur, comme si c’était la spécificité de la personne qui justifiait les avantages « acquis », les prérogatives sociales. Il y a une « euphémisation » du groupe dominant qui chloroforme l’injustice du système social. Et il est bien plus difficile d’enquêter sur le groupe des dominants que de décrire à gros traits le groupe dominé. Les études sur les pauvres sont bien plus fréquentes que celles sur les riches.

J’arrête ici ce qui n’est qu’une brève évocation d’un gros livre technique, critique, qui s’appuie sur des travaux pratiques, qui évoque les patrons, les juifs, les cadres, etc. Je pense que chacune et chacun a pu percevoir des évocations de sa propre représentation de soi et des autres, dans bien des expériences sociales.

Je pars de ce livre pour réaffirmer que les hommes se fabriquent d’abord dans des relations entre eux, depuis la bande adolescente jusqu’à la compétition professionnelle. Malgré qu’ils se pensent comme des « self made men », dont la personnalité résulte de leur volonté, leur effort, leur travail, leur courage spécifique. Bref leur forte personnalité. Ils considèrent leurs privilèges comme leurs conquêtes individuelles toutes méritées. Ils sont donc dans le déni d’une domination partagée et exercée par tous les hommes collectivement. Ils attribuent facilement la rébellion féminine à une tare naturelle de ce groupe inférieur. Ils ne supportent pas d’être réduits eux-mêmes à un prototype de leur groupe, dont la violence serait une caractéristique. Leur maîtrise de soi les distinguent des brebis galeuses de leur groupe, qui est de ce fait une collection d’individus.

Et cette fabrication typique des hommes provient de leur statut de dominants et aucunement de tout effet de nature ou de toute qualité propre.

Je m’interroge sur la tendance actuelle à parler souvent des Masculinités, au pluriel, faisant disparaître un modèle commun au profit de sous-groupes qui échappent, chacun à sa manière, à tout stéréotype dénigrant.

Cette modélisation théorique vient donc en appui pertinent de mes réflexions éparses sur mon blog.

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D’une rare pertinence : « C’est quoi ton genre ? »

C’est un texte signé de Daria Marx. (Il m’a été signalé par Alégresse21 ici). Je recommande vivement de le lire sur le site de Daria qu’on pourra lire ici. Signalons d’ailleurs qu’elle a écrit ce texte pour le lire en public, à Paris récemment.

Et pourtant, je vais le reprendre en le charcutant un peu pour le commenter à ma manière, dans le sens de mes questionnements . A vous de choisir.

Je vais d’abord reprendre trois paragraphes qui parlent très bien aux hommes de la domination masculine :

Ça doit être génial d’être un homme cis. Ça doit être chouette de ne pas craindre qu’on force votre bouche avec des doigts pour y insérer un pénis quand vous attendez le bus. Imaginez le luxe de la tranquillité. Cela doit être formidable de ne pas craindre pour son intégrité physique lorsque le métro est bondé. Imaginez le calme. Cela doit être formidable de ne pas apprendre dès 10 ans à marcher au milieu de la route avec les clés de la maison comme arme de poing contre un éventuel violeur. Imaginez l’enfance. Ça doit être drôle ensuite de rire aux blagues sur le viol, sur la pédophilie. Ça doit être hilarant de faire flipper les nanas en les suivant la nuit. Ça doit être un sport galvanisant que de commenter les tenues des femmes à haute voix à la terrasse des cafés. Ça doit être plus simple de balayer d’un geste les témoignages de femmes qui hurlent, qui pleurent, qui se taisent. Ça ne peut pas exister, puisque ça ne leur arrive pas, et de toutes façons, c’est pas de leur faute.

Je couche avec tout le monde, ceux et celles qui veulent en tout cas, sans me soucier de ce qui se cache sous leurs vêtements, je couche avec des personnes, avec des odeurs, avec des idées, je couche avec des sourires, avec des bras, avec des ongles qui laissent de grandes traces violettes sur mon dos, je ne m’inquiète jamais de ce que je vais trouver entre leurs cuisses. Tout me va. Tout est OK. J’aime la bite, j’aime la chatte, et toutes leurs déclinaisons indépendamment du genre choisi ou subi de la personne attachée au bout. Tout me va, sauf les mecs cis. J’ai donné.

Il m’aura fallu 33 ans de malheur hétérosexuel pour arriver à en sortir. Aujourd’hui je m’agace de ce temps perdu. Il m’aurait suffit de faire deux colonnes, une pour, une contre. L’abandon de mon père, les agressions sexuelles de mon grand-père, mes viols, les coups de poings dans la gueule de Jérôme, la lâcheté de Jonathan, les chlamydiae de Cyril, les heures perdues à m’épiler, à me maquiller, à me demander si le noir m’amincit, les queues qui sentent la pisse mais qu’on t’apprends à avaler avec adoration, plutôt [pour la colonne] Contre. Je cherche ce que je pourrais mettre dans la colonne Pour. Mon psy peut-être, mais ça ne pèse pas lourd, et je suis en plein transfert, méfions-nous. Quand je suis allée le voir pour la première fois, il m’a demandé pourquoi je choisissais un psy homme. C’est une vraie question. Et je lui ai répondu, très simplement, et sans aucune pression, qu’il était mon dernier lien avec les hommes. Qu’il avait la responsabilité entière de ce lien, et qu’il n’avait pas intérêt à se foirer.

Voilà, je vous ai mis successivement le paragraphe 3, puis 1, puis 4. La phrase suivante est « Là, vous vous dites, c’est une folle misandre », c’est à dire qui ne peut dire que du mal des hommes. Mais non, que dire : les constats sont exacts, les choix sont ouverts. La description décrit parfaitement le résultat de la domination masculine. Impossible de la dénier, comme sont tentés de le faire tous les hommes. Vos privilèges sont là : la tranquilité, le calme, au point de ne pouvoir imaginer ce que les femmes imaginent dans leur crainte. Une crainte répandue par la domination masculine. Crainte en rue seulement ? Crainte en réunion professionnelle, crainte dans son chez soi, crainte au milieu d’amis, crainte partout, tout le temps. Grâce à la présence des hommes. (Les hommes cis, c’est par opposition aux « trans » (comme dans cisAlpin et transAlpin), ceux qui sont d’orientation hétéro et se reconnaissent comme voulant être hétéro, « du côté les concernant du versant du genre »). Rien que cette crainte de la violence des hommes ? Non, crainte de leur sexisme, ou seulement de leur mépris, leur infériorisation. Partout, tout le temps. Oseriez-vous prétendre être vierge de toute menace masculine, d’assumer une dernière chance de sauvegarder le lien avec le masculin ? Oui ? Vous ne vous êtes « pas bien regardé » ! Car bien sur, vous ne serez jamais qu’un être masculin. Mais être non-violent, à l’écoute, respectueux, serviable, débarrassé de tout sexisme, étranger à toute lâcheté… Même si vous le voulez, si vous y prétendez, votre vie au milieu d’autres hommes fait que vous n’y arrivez pas vraiment, définitivement, pour la vie. Être un être masculin, c’est participer, même en se disqualifiant, à la course à la virilité. Pas nécessaire de dire que vous ne mettez pas votre bite dans une bouche en attendant le bus. Vous vous y refusez bien sûr, parce que vous vous maîtrisez. Bravo. Mais vous vous maîtrisez parce que cette possibilité en en vous, à mi-chemin entre votre bite et votre cerveau, dans un fantasme que vous ne voulez pas faire vivre. Il fait partie de vos potentialités (ce serait une preuve de virilité !). On ne peut vous faire confiance que jusqu’à un « certain point ».

Vient ensuite une description de l’identité de femme  :

Ça commence quand ton corps change, comme disent les médecins. Avant, tu peux passer pour un « garçon », ou plutôt tu n’as pas tellement de genre, personne ne s’intéresse à ton sexe il n’y a que les malades pour t’en imaginer un. Tu peux grimper aux arbres, te promener à poil sur la plage. Personne ne cache ton torse, personne ne te demande de croiser les jambes. Et puis, quand tout change, quand les poils et les seins arrivent, tu te transformes en monstre. Tout devient de ta responsabilité. Ne pas trop en faire. Ne pas aguicher. Ne pas parler trop fort. Ne pas jouer seule avec les « garçons ». Rentrer plus tôt. Quel est donc ce super pouvoir, cette force en toi qui force tous les adultes à te restreindre ? En quelques mois, tu passes de transparente à surpuissante. Tu peux provoquer le chaos par une jupe trop courte ou par un rire trop cristallin. Tu peux causer ta perte en choisissant le mauvais chemin, tu peux provoquer les hommes en duel en t’asseyant sur des genoux. Tu es devenue monstrueuse. On te craint. On te couvre. Pour te protéger de toi même. De ta féminité. De tes formes. De tes courbes. Et puis il y a ce trésor que tu dois protéger. Ta virginité. Nul ne peut accéder à ton entrecuisse sans la promesse d’un pavillon de banlieue. Tu dois te garder. Tu dois te défendre. Tu dois te battre. C’est de ta faute. C’est ton trésor qui attire. C’est ta richesse. Ton seul bien. Pas ton intelligence, tes compétences, tes bonnes notes. Rien n’arrive à dépasser la valeur de ton hymen entier. Les « garçons » n’ont rien à cacher. Leur sexe est apparent, à la vue de tous, il ballote, arrogant.

Je ne savais pas le sexe des hommes ballotant publiquement… Mais le fait est qu’il est là, présent, évident, non menacé, et prêt à passer l’épreuve de sa valeur telle qu’il la veut.

On entend dans ce paragraphe (le 2e du texte) la « menace de honte » portée aux femmes par le clan, le patriarcat (par les hommes et les femmes) : tu ne peux perdre ta valeur, car tu nous fais aussi perdre notre valeur à tous, nous aurons tous honte pour toujours par ta faute et ta honte. Tu as une valeur en négatif, réservée, cachée, sans reconnaissance aucune. Et cette valeur, ton père et ta mère vont la transmettre à un homme qui en jouira comme d’un cadeau qu’il détruit pour mieux te garder, ayant perdu tout espoir de valeur ailleurs. En attendant, tu es « monstrueuse », la menace d’être le monstre absolu destructeur de tout lien social. Et tu n’as aucune autre valeur. Et je pense souvent que cette situation est encore totalement la position sociale des femmes même les plus autonomes d’aujourd’hui, les plus prêtes à être hors normes, « sorcières » au sens de Mona Chollet, puissantes. C’est un « destin » qui leur est infligé, sur lequel elles ne peuvent rien, qu’avoir peur. Et c’est le pur résultat de la domination masculine. Généralement, les femmes le surmontent avec un fatalisme (il faut s’y faire, cela arrive à toutes…) que le mouvement de dénonciation publique et partagée #Metoo a soulagé sans le faire disparaître. L’auteure ne dit rien de différent :

J’ai pourtant été élevée dans une seule idée : leur plaire. J’ai grandi avec l’érection comme seule mesure de ma valeur. Je suis née avec une chatte, on m’a dit, tu es une femme, et tu dois faire bander. J’ai donc fait bander. A contre-cœur. Sans envie. Sans le vouloir même. Pour un peu d’affection. Pour rassurer mon ego. Pour obtenir un service. Pour de l’argent. Pour un trajet en voiture. Pour être tranquille. Pour dormir. Parce que c’était moins chiant que de dire non. Pour avoir la sensation d’être aimée. Parce que c’était le seul modèle proposé. Parce que la bite me rendait femme. C’était en prenant des bites, en me faisant pénétrer, que ma condition de femme s’affirmait. C’est ce qu’on m’a appris. Dans ma pension, au lycée, tenue par les Sœurs de la Sainte Croix de Jérusalem, j’ai appris qu’être violée était le lot des femmes. Que nous étions perfides, légères, distraites, que les hommes étaient sérieux, graves, efficaces, protecteurs, essentiels. Que nous n’étions rien sans eux. Que nous devions nous garder pour leur queue. Que la sainte queue, bénie par les liens sacrés d’un mariage religieux, viendrait me compléter, me laver de ma condition de fille sale pour me rendre enfin femme. J’ai attendu la bite. Celle qui viendrait enfin me sauver. J’ai cru que j’allais l’attendre longtemps.

Mais Daria n’est pas une femme au sens de ce que pense les hommes, elle est d’un autre genre :

Je suis grosse. Très grosse. Voilà, c’est dit. C’est mon coming out. Mon genre, c’est grosse. Pas « femme ». Pas « homme ». Pas non binaire. Aucune déclinaison. Juste grosse.

Si le genre est une construction sociale, voilà comment la société me définit. Grosse. Je suis le gras. Je suis le volume. Je suis seulement ca. Mon auto-détermination s’étouffe dans la graisse jaune et dure, juste là, entre mon nombril et mon pubis. Je suis la grosse, toujours. La plus grosse de la classe, la plus grosse de la soirée, de l’ascenseur, de la Maison de la Poésie ce soir. Demain vous direz, y’avait une grosse qui lisait un texte, c’était moyen. Je suis la grosse. C’est un peu comme une être une sous femme, car je suis socialement moins pénétrable que la femme. Je suis moins marketable.

« L’homme » ne veut pas sortir à mon bras. Je n’ai pas de valeur ajoutée à lui apporter. Je ne suis pas la beauté, je ne suis la minceur, je ne suis pas l’élégance, je ne suis pas la maîtrise, je ne suis pas « une femme ». Je suis une grosse. « L’homme » souhaite néanmoins me pénétrer, en secret si possible. Il me poursuit dans la rue, et me traite de grosse vache quand je refuse de le sucer entre deux voitures. Il me baise sans mon consentement, puis prétend que je mens, que personne ne peut vouloir plonger sa queue dans la grosse. Il rentre en relation avec moi, et me collectionne, comme un objet, il range les grosses sur son étagère mentale, de la plus énorme à la moins mobile, il glisse sa bite entre mes bourrelets et il éjacule dans mon nombril. Il tombe amoureux de moi, mais il refuse de me présenter à ses amis ou à sa famille, pour me protéger, il promet. Et quand il parle enfin de moi, il me raconte son coming out. Il a osé sortir du placard, et admettre qu’il était en relation avec la grosse. La grosse de la classe, la grosse de la soirée, la grosse de la maison de la Poésie, moi.

Il faut écouter l’affirmation de ce nouveau genre, pour percevoir aussi qu’une « femme », c’est un genre défini par les hommes pour convenir aux hommes, et auquel les femelles se soumettent. « Les lesbiennes ne sont pas des femmes » est un acquis d’un débat au sein des femmes féministes, apporté par Monique Wittig, et qui parle avant tout aux hommes : vous imposez aux femelles un modèle que vous appelez « femme » (à homme). Et que celles qui ne se conforment pas au modèle ne sont rien pour vous, rien qui puisse contribuer à votre virilité, car tel est votre souci, votre objectif. Et vous êtes donc la source de ces divisions entre les femmes, vous créez entre elles un « marché » dont vous imposez les valeurs :

« Les femmes, les vraies femmes », celles qui détiennent le brevet déposé par la société, 100% féminité validée par la bite, 100% opprimées aussi, me méprisent. Je suis leur cauchemar. Je suis ce qu’elles risquent de devenir si elles commandent un dessert. Je suis l’épouvantail des petites filles. Si tu continues à manger comme une ogre, tu vas ressembler à la grosse. C’est la maman qui dit ca en me pointant du doigt. Comment il fait pour sortir avec elle ? C’est la meuf qui parle à sa copine de moi quand je passe dans la rue main dans la main avec un homme. Ce même homme qui me frappe, me ment, et me trompe. Mais personne ne se demande comment je fais pour sortir avec lui. Je suis la grosse. C’est pire. Moi aussi je suis grosse, je comprends carrément ta vie. Celle-là, elle pense avoir 8 kilos de trop, elle pense me faire du bien, moi et mes 80 kilos en trop. Elle pense qu’on est dans la même équipe, parce qu’elle souffre. Elle est moins validée par la bite depuis qu’elle a grossi. Elle fait tout pour regagner son trophée perdu de « femme », elle prend des extraits de trucs et des fibres d’ananas. Tout pour ne pas me ressembler. Elle veut être dans mon équipe, mais elle fait tout pour la quitter. Mon gros corps est rempli de tristesse pour ces « vraies femmes » validées par la bite, jamais fières d’elles, toujours prêtes à changer, leurs corps, leurs idées, leurs envies, ça ne compte pas. Ce qui compte c’est d’être accompagnée. Par un « homme ». Par sa bite. Ce qui compte c’est d’avoir l’air heureuse. Juste l’air. Avec un filtre Instagram si possible. Elles courent toute leur vie derrière un idéal qui les détruit. Je leur souhaite, à toutes, une bonne rémission.

L’auteure termine en assumant son genre « hors-norme » en s’assumant comme « queer » (en marge), « grosse queer », dit-elle. Mais vous le lirez mieux en respectant tout son texte, criant de pertinence, de sincérité et de sensibilité, ici.

J’espère seulement que mon « guide de lecture pour hommes », permettra au lecteur d’aller à l’essentiel et de l’entendre, et d’en tirer quelques conséquences pratiques de conduite, et beaucoup de questionnements.

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« Sois un homme ! » : tous les coups sont permis

Jeudi soir, scènes de cris et de fracas (claquements de porte ?) dans un appartement londonien : un voisin a appelé la police, qui est intervenue. Mais l’homme et l’épouse ont refusé l’intervention en prétextant que tout allait bien. La police n’a rien trouvé à redire. Lui, c’était Boris Johhson, le candidat président du parti conservateur et donc candidat premier ministre en Angleterre. Elle c’est sa compagne Carrie Symonds et on l’aurait entendu crier : « Quitte mon appartement ! ».

Lundi, challenger de Boris Johnson dans la course pour le pouvoir, Jeremy Hunt a interpellé son adversaire : « Sois un homme ! ». Pourquoi cette interpellation ? Un reproche sur les évènements de jeudi soir ? Que nenni !

Un débat télévisé était prévu ce mardi sur Skynews, et il va être annulé parce que B. Johnson a décliné soudain l’invitation. J. Hunt en profite pour le dénigrer : « J’y serai. Alors ne sois pas un lâche, Boris, sois un homme et montre à la nation comment tu es capable de répondre à l’examen minutieux qu’implique la fonction la plus difficile du pays ».

Compte-il lui poser des questions sur l’incident ? Pas du tout. La vie privée de Boris n’est pas le problème, dit Hunt.

Etre un homme, c’est ne pas refuser le combat. La lutte pour le pouvoir. Jérémy Hunt a profité de l’occasion pour en appeler à la virilité , donc au dénigrement d’autrui. Mais le dénigrement d’une compagne, c’est hors sujet. En réalité, Jeremy Hunt tend une perche à Boris Johnson : c’est notre combat qui est la seule actualité importante.

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Qui a inventé la domination masculine ? Etc.

Un excellent petit livre vient de paraître, Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’histoire, Quand on inventa l’agriculture, la guerre et les chefs, de Jean-Paul Demoule (archéologue et professeur émérite) chez Pluriel/Fayard en février 2019. (Je m’aperçois qu’il est paru chez Arthème Fayard en 2017). Il a l’intérêt de s’appuyer sur les dernières découvertes archéologiques et de faire une synthèse sous forme de questions : Qui a inventé l’agriculture, les maisons et villages, les outils, les dieux, l’art, les chefs (et la soumission volontaire), la guerre, la domination masculine, etc.

Je vais ici juste puiser quelques notions qui m’ont intéressé, en fonction de ce que j’ai déjà écrit sur ce blog.

Religion et domination

La première fonction d’une religion est de donner du sens à la vie humaine, qui en manquerait singulièrement si la seule raison d’être d’une espèce biologique n’était que de se reproduire indéfiniment, dans une évolution où le hasard occupe une place importante, et pour chaque individu de mourir après avoir procréé. La seconde fonction est de gérer la vie quotidienne, d’aider à la réalisation d ce qu’on souhaite obtenir ou éviter (…). La troisième fonction est d’assurer une cohésion sociale minimale par la définition de règles et d’interdits arbitraires ou non (…) (p.71-72).

J’ai apprécié une telle définition purement « utilitariste ». Et, pour le sujet de la domination masculine, elle rappellee d’abord le rôle central de la reproduction dans nos vies « biologiques ». Notre vie n’aurait aucun sens et serait absurde, que ce rôle s’exercerait, comme c’est le cas pour toutes les autres espèces animales, végétales, etc.

On a tendance à négliger ce fait, notamment parce que les femmes ont acquis la maîtrise sur leur fécondité, et donc à donner une autre valeur au « sens de la vie ». Jusqu’il n’y pas 75 ans, la reproduction était une charge obligée qui reposait sur les femmes. Et comportait de grands risques d’y laisser la vie. Et les hommes ne s’y intéressent encore que très peu, à la reproduction : ils éjaculent, et ne voient pas de motif biologique à ce « geste ». Ils le vivent encore en général dans l’insensé. Une grossesse, c’est un accident. Parfois, ils peuvent avoir l’intention (généralement convenue et partagée auparavant) de faire un enfant (sic : de donner à un ovule l’occasion, le moyen de s’auto-féconder, je l’ai évoqué ici).

On a tendance à négliger ce fait, et dès lors à estimer que l’hétérosexualité est une orientation sexuelle nocive, déséquilibrée, donc inhumaine, obsolète. Je crois que cette orientation reste centrale — ce qui ne dévalorise aucunement d’autres orientations ni humainement, ni biologiquement ; et ce qui n’excuse aucunement la domination masculine dans le couple hétérosexuel.

Ensuite, il est intéressant de noter la fonction de la religion comme liée à nos désirs. Comme si nos désirs tout-puissants méritaient l’intervention du sur-naturel. En fait, nous ne savons nous limiter au rationnel et au concret, et notamment au hasard et à l’accidentel, nous surajoutons du magique, du symbolique, de l’émotionnel. Part enfantine, dira-t-on ; visage humain de nos instincts, aussi bien. On peut de demander le pourquoi de cette culture d’un surcroît de puissance, dont les animaux se passent bien.

Enfin, « faire société » demande des règles et des interdits, et il nous est habituel de confirmer ces règles par une sanctification religieuse, ce que divers animaux n’ont pas cru utile apparemment.  (Songez aux essaims d’abeilles, aux divers types de sociétés des singes (mâle Alpha et femelles exclusives, plusieurs mâles et plusieurs femelles, rencontres sociales à l’époque du rut, etc., ce que j’ai aussi évoqué (ici).

Déjà, on croît voir des rituels funéraires chez l’homo Erectus et des signes peut-être phonétiques chez les Neandertal. Enfin Sapiens (venu depuis 40 millénaires en Europe) tant femmes que hommes, se revêt de couleurs et peint dans les grottes des représentations d’animaux et de femmes (ou sexes de femmes), très rarement du masculin, jamais du végétal ni du paysage, ni des objets. Et très vite, on trouve dans toutes les régions, des statuettes féminines, dites Vénus paléolithiques, aux seins, fesses et sexe démesurés.  Signe d’un questionnement sexuel dominant, sans doute avant tout masculin. Or « la plupart des systèmes religieux à venir seront marqués par l’obsession du contrôle de la sexualité (féminine) et aux craintes qu’elle inspire« . Mais on ne peut en conclure que ces premiers hommes avaient des religions du type que nous connaissons. Le dessin ou la statuette ne dit rien d’un rituel, d’un prêtre, de dieux.

Plus de dessins par la suite, mais des statuettes de bois, puis des statuettes de femmes nues en terre cuite, au Néolithique, avec la sédentarisation et l’agriculture. Et des installations collectives, comme des tombes sous les dolmens et des bâtiments imposants. Enfin viendront les masques, les têtes de taureau, les crânes d’hommes remodelés en animaux. Souvent les représentations de femmes sont combinées avec des animaux (allaitement d’un lynx, etc.). En l’absence d’écriture, l’interprétation de ces stades d’évolution doit être prudente.

Enfin viendront  (au IVe millénaire au Proche Orient) l’Etat, l’institution collective, avec des un panthéon de dieux structuré, des prêtres, et des représentations masculines désormais, la plupart du temps barbues. La virilité est souvent associée au Taureau (cfr le Veau d’Or), mais il y a aussi une grande déesse féminine (cfr la fécondité), parfois chasseresse et dompteuse des bêtes sauvages. Bientôt tout cela sera supplanté par des hiérarchies sociales, des représentations d’hommes en armes, tandis que les femmes disparaissent. Ou ne subsiste que l’idée de leur contrôle : enlèvement des sabines, guerre de Troie pour l’infidélité de la Reine de Sparte, triomphe sur les Amazones. Les femmes deviendront méprisables, source de malheur.

Retenons qu’il est probable que les hommes ont depuis toujours ou très longtemps dominé les religions, même si la sacralisation ou « divination » des femmes (et de certains animaux) était peut-être leur première attitude. Entrevoir qu’il y eut une forme de « déesse-mère » n’implique pas que la domination des hommes était inexistante. Les mythes l’attestent : « à l’origine, ce sont les femmes qui avaient le pouvoir. Malheureusement elles s’en servaient très mal, si bien que les hommes durent le leur reprendre, afin de mettre l’univers en bon ordre« . Et ils se saisissent de leurs objets secrets qu’ils réserveront aux initiations des garçons. Mais un mythe ne dit pas l’histoire, il donne une légitimité aux choses existantes.

D’un bout à l’autre de la planète, les choses sont claires : tout le mal vient des femmes, mais ce mal est indissociable du désir sexuel qu’elles inspirent aux hommes, finalement malgré eux. Pandore a été conçue par Zeus pour se venger des hommes (mâles) ; Eve et ses descendantes sont punies par leur désir, qui les rend esclaves de leurs époux ; les ancêtres femmes chez les Papous ont perdu leurs pouvoirs originels, liés au contrôle de la sexualité. Si la domination des hommes sur les femmes est sans doute la forme première de la domination, et si elle parait aussi universelle, peut-être a-t-elle à voir avec la manière dont les sociétés humaines vivent la sexualité ? Les plus anciennes représentations humaines jamais créées par l’homme, on l’a vu, sont des statuettes de femmes nues aux traits sexuels exagérés, qui semblent bien illustrer un point de vue masculin sur la sexualité. Or les humains, on l’a évoqué aussi, sont les seuls primates, et plus généralement les seuls mammifères, chez qui la sexualité ne connait pas de pause, ce qui est une menace constante pour l’ordre social. Les femmes sont pour les hommes des objets permanents de désir (et par ailleurs indispensables à la perpétuation de la société) et incarnent même le désir dans ce qu’il a de plus fondamental. Peinant à contrôler leurs propres pulsions, les hommes vont en rejeter la responsabilité sur les femmes et leur concupiscence prétendue. Elles seront rabaissées et culpabilisées, et une construction idéologique en apportera la justification — avec le consentement des intéressées. (p.173-174).

Ce qui est frappant, est qu’il s’agit de bout en bout d’une vision masculine. « Les Vénus … révèlent beaucoup plus un regard masculin sur la femme érotisée qu’une préoccupation féminine touchant à la fécondité« . Et c’est encore le cas aux époques contemporaines…

Et si les femmes avaient eu le pouvoir ? Elles auraient pu décider d’expulser (périodiquement) les hommes, de leur donner des fonctions subalternes (de protection, de travail de force), de maîtriser leur sexualité et de les culpabiliser ! Les femelles bonobos ont bien répandu l’épouillage, non seulement entre elles, mais aussi comme apaisement des conflits entre hommes (Frans de Waal). Quelles seraient leurs représentations érotisées de l’homme, quelle célébration de l’enfantement ? Nul ne sait.

Bien au contraire, la domination masculine va aller en se renforçant avec la structuration sociale :

On peut donc faire l’hypothèse qu’avec le développement de sociétés sédentaires de plus en plus nombreuses et d’activités culturelles spécifiques, se sont développées des idéologies liées au pouvoir masculin, explicites à l’échelle de toute la collectivité, tandis qu’au niveau domestique, familial, continuent d’être confectionnées les habituelles statuettes de femmes nues aux traits sexuels marqués.

L’apparition des chefs change le rôle de la religion, qui devient aussi instrument de légitimation du pouvoir, et mobilise la « soumission volontaire » (p.124) Mais le Grand Homme devait aussi entretenir les relations par un système de Don et contre-don, et assurer les victoires des combattants, pour éviter sa déchéance. Peut-être est-ce dans les sociétés complexes que cette proximité est perdue, au profit de la soumission désabusée. Et de la violence de police.

Les rituels d’initiation masculine reviennent souvent à mimer un (nouvel) enfantement au sein du groupe d’hommes, à l’écart des femmes. Tandis que les rituels d’initiation féminine, présent surtout dans des tribus à la domination masculine plus violente, reviennent à leur faire accepter leur sujétion.

Domination et peur des femmes

Tout semble converger, quelques soient les formes de société, pour indiquer qu’une partie au moins de la domination masculine et de la répression des femmes passe par une peur masculine devant la sexualité féminine et ce, depuis la plus lointaine préhistoire d’homo sapiens — c’est à dire vous et moi. Cette peur est sans doute celle du mystère de la maternité, devant laquelle les hommes mâles peuvent se sentir dépossédés, sinon impuissants (au sens large) ; peur sans doute devant une sexualité qui passe pour être plus complexe, plus riche, plus liée au psychisme que la sexualité masculine. (p.189).

(…) La domination masculine et la soumission féminine, tout comme la différence des sexes en général, se situent à la rencontre du biologique, du psychologique et du social, dans un mélange changeant et instable, et jamais encore complètement élucidé. (p.190)

Je laisse ici les réflexions plus larges de l’auteur, plus générales que sa compétence d’archéologue. J’estime qu’il faut aussi se représenter des sociétés où les hommes se vivent avant tout comme un groupe, structuré par des rapports de force (et j’estime que c’est encore le cas). Ils ont pu considérer les femmes comme un groupe différent, quasi une autre espèce, aussi surprenante que les grands animaux qu’ils cherchent à capter. L’auteur évoque la relation spéciale du garçon à la mère, aimante et toute-puissante, mais interdite. Plutôt qu’une perception individuelle, je m’interroge sur une peur collective de cette compétence féminine à contrôler les corps sous toutes les formes. Mais il y a un « saut » entre la peur et la domination, entre la vénération et la culpabilisation : il n’y pas de lien indéniable entre les deux attitudes, sinon… une inversion.

Affaire « à suivre »…

 

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