Quand un homme prétend « faire son marché »…

(Avec rajout d’un postscriptum) Ainsi donc un homme de 50 ans, faisant le métier de « bonimenteur médiatique » (un saltimbanque de notre société du spectacle) a déclaré tout de go à la question  » Pourriez-vous draguer quelqu’un de 50 ans et plus ? « :

« Ça, ce n’est pas possible. Je trouve ça trop vieux. Quand j’en aurai 60, j’en serai capable. 50 ans me paraîtra alors jeune […] Je préfère le corps des femmes jeunes, c’est tout. Point. Je ne vais pas vous mentir. Un corps de femme de 25 ans, c’est extraordinaire ».

Auparavant, il avait annoncé qu’il n’était plus célibataire depuis quelques mois :

« Je ne sors qu’avec des Asiatiques. Essentiellement des Coréennes, des Chinoises, des Japonaises. Je ne m’en vante pas. Beaucoup de gens seraient incapables de vous l’avouer car c’est du racialisme. C’est peut-être triste et réducteur pour les femmes avec qui je sors, mais le genre asiatique est suffisamment riche, large et infini pour que je n’en aie pas honte ».

Passons sur l’intérêt et la qualité des questions, passons sur les thématiques avancées par un « magazine féminin », passons sur la personnalité du type « sale gamin » de l’interviewé. Et passons sur les répercussions en tous sens que cette déclaration a suscité : on y revient plus loin.

L’intérêt, c’est de voir affirmé le privilège du dominant. Monsieur a ses préférences, Monsieur a ses exclusions, Monsieur a ses choix. Et cela lui parait tout normal. Tout normal de l’afficher sans honte. Son sexisme et son racisme et son âgisme. Monsieur ne cherche pas à rencontrer une personne humaine, une relation qui enrichit sa vie. Non, il a des critères d’âge et de physique. Son idéal ; « un corps de femme de 25 ans ».  Monsieur prétend avoir le droit de « faire son marché ».

Et Monsieur ne voit en cela aucun problème. C’est « tout naturel ». Et bien non, cela ne l’est pas. Il faut se limiter à une objectivation pure de l’Autre pour agir ainsi, sans tenir compte des gouts de l’autre. Il faut réduire sa vie sexuelle à ses fantasmes, sans souci du désir de sa partenaire. Pour ne pas être rejeté, Monsieur préfère s’intéresser à des femmes sans doute doublement dominées, en tant que femmes et en tant que non-blanches. Il peut espérer que leur exaspération devant sa superbe soit moins puissante.

Et cela marche. Cela marche souvent. Souvent même des femmes jeunes avouent préférer un homme dominant. Quitte à se rendre compte plus tard qu’elles ont en fait été abusées, que leur consentement était un simple aveu de faiblesse. Ou même à trouver un compromis déséquilibré mais durable avec quelqu’un qui pourrait être leur père.

Mais cela marche bien moins qu’auparavant. Les déclarations de Monsieur ont provoqué un tollé, même à l’étranger. On voit bien que #MeToo est passé par là : des déclarations qui auraient été source de curiosité ou même de fierté envers l’intéressé lui sont aujourd’hui refourguées dans la gorge. De très nombreuses femmes ont réagi.

Monsieur en a donc rajouté une couche, sans s’excuser du mépris qui traverse ses propos, en estimant que c’est une affaire de gout et, pour sa défense, en se définissant comme un « adolescent névrosé ». Cela excuse-t-il tout ? Non, un tel genre de « sale gamin » mérite assurément une baffe (ou tout autre signal « stop »), surtout s’il a cinquante ans. (On peut s’étonner que ce soit ce types de personnages immatures qui dominent le spectacle médiatique aujourd’hui, et même la littérature masculine, en étalant leur névrose narcissique avec aplomb).

En fait, la plupart des hommes sont aveugles. Ils pensent que leur comportement est la norme. Il sont dans le déni de ce qui est problématique chez eux. Comme tout dominant ne peut ni prendre conscience de son statut ni imaginer qu’il puisse abandonner ce statut.

Post-scriptum. Je n’ai pas voulu dire qu’on ne peut avoir des préférences sexuelles. Tant les hommes que les femmes ont des fantasmes et des désirs qui sont une partie de notre sexualité. Toute sexualité masculine ou féminine comporte une part d’objectivation. Mais rien qu’une part. Et se focaliser sur des « critères » c’est se limiter à cette part fantasmatique. Ou d’ailleurs se limiter à une part de symbolique sociale : se montrer avec (attention : clichés !) une « blonde ravissante » ou une « petite asiatique » devant les copains, cela « flatte » une homme. Se faire voir avec un homme puissant, cela « flatte » une femme. Mais se limiter à ces « parts de sexualité », c’est manquer la part de sexualité qui se fonde sur une rencontre humaine, sur l’écoute de deux désirs et le partage de plaisirs. C’est une sexualité à sens unique, sans préoccupation d’un retour. Beaucoup d’hommes plaideront que c’est le prix de la bandaison victorieuse (d’où le recours au porno). Mais c’est faux : relier la bandaison au seul fantasme, c’est appauvrir le désir, n’avoir pour énergie que l’excitation. Alors que la puissance du désir peut venir après un préliminaire de rencontre et de rapprochement. Bien sûr le fantasme vous chante que « ailleurs l’herbe est plus verte » car il est le rêve d’un objet qui brille.

Mais faire étalage de ses préférences sexuelles réduites au fantasme, c’est écraser toutes&tous les partenaires comme un objet déshumanisé. Si je disais que je voudrais botter le cul à ce sale gamin, non pour stopper son discours mais pour le désir de mon pied pour ses fesses, ce serait odieux.

 

 

 

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Statistiques odieuses

  • « Selon l’Organisation des Nations Unies, une femme sur trois subira des violences au cours de sa vie ;
  • En France, chaque jour, 250 femmes sont violées ;
  • une femme sur trois a déjà été harcelée ou violentée sexuellement au travail ;
  • 16 % de la population a été victime de violences sexuelles durant son enfance. »

Voila les premiers mots d’une tribune portée par #Noustoutes et signée par 250 personnalités pour soutenir cette marche contre les violences faites aux femmes aujourd’hui dans toute la France »

Entendu sur France Culture le 24 novembre 2018, en introduction d’un interview de Manon Garcia qui a publié « On ne nait pas soumise on le devient »

Pour le dire autrement : toutes les six minutes, de jour comme de nuit, un homme viole en France. Plus de 90.000 hommes par an. Sur 25 millions d’hommes adultes (ce qui est compter largement), c’est un homme sur 200.

Tous les jours, les femmes doivent craindre un harceleur ou un agresseur sexuel : un tiers d’entre elles le subira bien un jour. Et un enfant sur six.

 

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Petit bilan d’étape

Ce blog ayant été entamé en novembre 2014, il a quatre ans et quelques semaines. Mais sur le plan statistique, les données sont en années civiles, de sorte qu’on est à l’entame d’une sixième année.

L’année 2018 a donné une nouvelle progression encourageante des visites : 6.800 pages vues par 4800 visiteurs. Soit 1300 visiteurs de plus et 1500 pages vues supplémentaires.

Pourtant la fréquentation a connu une nette décrue vers le mois d’août. Rappelez-vous, suite au scandale Facebook et au nouveau règlement européen de protection des données, il était recommandé de prendre des mesures de protection. Et je suis tombé sur une recommandation, pour qui voulait se protéger de « Google Analytics », d’insérer une application dans son navigateur. Google Analytics est un logiciel qui enregistre votre activité sur le web, et qui en constitue un profil qui peut intéresser les publicitaires. Et Google fournit lui-même une application Google permettant de s’en protéger. Je l’ai donc installée. J’ai immédiatement constaté une baisse importante de la fréquentation. Voici les statistiques de fréquentation, en nombre de visiteurs puis en pages vues et, parmi elles les visites de moteurs de recherche. La chute est sensible depuis septembre (et même déjà la mi-aout :

Janv Fév Mars Avril Mai Juin Juil Aout Sept Oct Nov Déc

423

308

403

714

745

699

697

423

55

156

94

104

522

388

591

1098

1094

921

975

540

108

247

161

194

183

162

194

183

146

150

134

117

33

72

34

69

Mais j’avais été incité à ce changement et cette prudence du fait du surcroit de visites intervenu à partir d’avril :  le double par mois ! 500 visites de plus ! On en était donc à près de 25 visiteurs et 35 pages vues par jour en mai et on est tombé à 3 visiteurs et moins de 6 pages vues par jours en novembre.

Or je ne m’explique pas vraiment cette progression puis cette chute. J’avais supposé que c’étaient les moteurs de recherche qui faisaient des lectures inutiles plusieurs fois par jour (la plupart des lecteurs venaient des USA). J’ai maintenant tendance à penser que le moteur de recherche Google a cherché à me sanctionner pour les avoir privé d’un profil monnayable (le mien et peut-être le votre quand vous venez sur mon blog). Je suis toujours référencé, mais tout en bas des listes de recherche. Mais ces hypothèses que je fais sont peut-être tout à fait erronées.

J’ai cherché à me débarrasser de cette application empêchant le suivi pour voir ce qui se passerait, mais cela n’a pas été possible. De même, je me suis demandé quel était le « modèle économique » de WordPress qui accueille mon site : que faisaient-ils de mes données et de vos données ? Je n’ai pas trouvé réponse à ma question.

En attendant, merci à ceux qui font connaître ce blog, en faisant des liens à partir de leur blog, leur site facebook, de seenthis, etc.

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Pardonner ce qu’on peut punir

Je partage ici un lien vers un article de Crêpe Georgette sur son blog. Il est devenu trop rare de voir paraître un de ses articles de critique féministe sur son blog, peu actif aujourd’hui, alors qu’elle est active désormais sur les réseaux sociaux (où je ne vais pas…). J’ai souvent dit ma dette envers le travail de Crêpe Georgette sur son blog pour m’interpeller (comme tant d’autres hommes), pour ferrailler contre les raisonnements sexistes masculins (dont les miens) et m’amener ainsi à faire un travail sur ma position masculine au regard du féminisme radical. Elle a soutenu l’initiative d’un membre du forum pour réunir un groupe d’hommes pour le féminisme, dont je fus, et qui a rapidement foiré. C’était il y a cinq ans.

Source : Pardonner ce qu’on peut punir

Dans l’article « Pardonner ce qu’on peut punir », elle part d’une lecture qui l’a interpellé à propos d’un cas qui n’est pas donné en référence :

Je lis ces juristes, réels ou autoproclamés, parler à des féministes, qu’ils jugent, forcément, incapables de comprendre le droit, incapables de comprendre une décision de justice, toutes pleines qu’elles seraient, de ressentiment, de pensées terre à terre, de bile et de colère. C’est ce qui nous caractériserait, leur semble-t-il, cette incapacité à prendre de la hauteur face à une décision de justice qui a, encore, acquitté un violeur.

Et elle démontre, avec de nombreuses études pertinentes et intéressantes à l’appui, combien l’idée d’une justice impartiale et indifférente aux discriminations sexistes et racistes est un leurre, une illusion, en France comme ailleurs. Elle nous fait ressentir, en prenant un scénario anti-sémite comme exemple, combien on peut s’en tenir à des clichés et ainsi déstabiliser une victime et mettre en doute sa vision des faits parfaitement sincère. Elle souligne donc combien les préjugés sexistes parmi les acteurs du Tribunal orientent les jugements.

J’avoue ne pas bien comprendre le titre de l’article. Les mots « pardonner » et « punir » ne sont pas repris dans ce texte. Je lis (entre les lignes) : « quand on acquitte alors qu’on devrait punir ».

Bonne lecture sur son site.

 

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Très vite, le pouvoir aux femmes ?

Dans le débat sur l’effondrement à venir de nos sociétés, on tente souvent de se convaincre que la solidarité humaine va prendre facilement le dessus pour gérer les difficultés à venir ; et que tout se passera bien, du moins qu’il y a des raisons d’espérer ; bref, qu’il faut rester optimiste… Malgré l’annonce évidente de l’effondrement prochain 1) du système financier, 2) de nos ressources énergétiques, 3) des ressources naturelles (minérales, végétales, animales), en général, et 4) des conditions climatiques de la vie sur terre (4).

Vous connaissez la démarche du colibri, qui s’en va étendre l’incendie grâce à la goutte d’eau qu’il peut emporter dans son bec et dit « je prends ma part ». Je connais de nombreux intervenants sur le sujet de cette solidarité positive, et notamment sur le site de Paul Jorion , »le site le plus optimiste du monde occidental ».  Et j’ai repéré, sans avoir voulu le lire, le dernier livre de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Grégoire Chapelle, Un autre monde est possible, Paris 2018, après que le premier ait écrit L‘entraide, l’autre loi de la Jungle, Paris 2017. Tout un programme… pour ceux qui nous avaient expliqué déjà « Comment tout peut s’effondrer ».

J’ai toujours pensé que cette pensée « positive » relevait de l’angélisme et ne correspondait à aucun pronostic sérieux. Et que la solidarité humaine ne se construit qu’au sortir des catastrophes et des conflits et non auparavant. C’est ainsi que de fortes avancées sociales ont été décidées à la fin des deux guerres mondiales, parce que la légitimité des dirigeants était fortement compromise au vu des épreuves subies, qu’ils n’avaient pu prévoir et écarter. Je me disais souvent qu’une « guerre civile » de tous contre tous était le plus probable, en vue de maintenir son confort contre les autres, sans aller très loin dans cette analyse.

Mais la réalité est bien pire. Je suis en train de lire L’Europe barbare de Keith Lowe, Paris 2012, qui fait un tableau saisissant de la désorganisation, de la violence meurtrière, de la famine, des haines, des exécutions ou liquidations et des expulsions qui sont survenues à la fin des combats de 44-45. Et évidemment (?), des violences sexuelles faites aux femmes, des viols et des vengeances opérées sur elles et sur leurs enfants.

J’en retiens deux-trois choses. La violence provient en 43-44 d’abord de l’armée d’occupation et de ses méthodes nationalistes, racistes, génocidaires, globalement inhumaines. Quand celle-ci recule, la population est prise elle-même d’un sentiment de colère et de vengeance. Cette vengeance peut être meurtrière et sexiste aussi. Elle cherche à faire fuir une communauté non acceptée (parfois depuis longtemps, tels les juifs ou les tziganes dans certaines contrées) par la terreur. Parfois des arrangements sont trouvés entre deux nations voulant renvoyer la minorité de l’autre, telle la Pologne et l’Ukraine, pour des expulsions tout aussi inhumaines. Il faut imaginer aussi que plus aucune force de police n’est légitime pour s’opposer à la violence. Dans ce contexte de désorganisation après les combats, des groupes nationalistes violents, donc d’idéologie raciste et d’extrême-droite, sont à la manœuvre et profitent de leur proximité avec l’armée vaincue, de leurs méthodes et de leurs moyens. L’armée victorieuse, auréolée de victoire et assoiffée de vengeance, ne peut gérer immédiatement des questions humanitaires et applique elle même des méthodes racistes et sexistes dans les pays ennemis qu’elle conquiert. La famine est là, les maisons sont détruites, les viols sont partout, les dénonciations hasardeuses sont fréquentes. Les vols et les pillages sont l’œuvre de tous. D’un autre côté, des milices de défense et de résistance contre l’occupant, souvent à l’extrême-gauche, doivent utiliser eux-aussi la violence contre l’ennemi, mais aussi contre l’ennemi de l’intérieur. De ce fait, ces deux groupes de milices finissent par s’en prendre indistinctement aux populations civiles, de manière tout aussi inhumaine. Dans le cas de l’Europe d’après 44, le camp allié occidental n’a pas voulu laisser les groupes communistes participer au pouvoir en Italie, en Grèce, faisant le choix de la répression et donc de la guerre civile.  Le camp de l’Union soviétique n’a pas voulu accepter les démarches de gouvernement d’alliance de gauche, imposant son contrôle absolu. Il est remarquable de noter que,en Italie, derrière les lignes alliées, des villages agricoles du Sud ont voulu proclamer leur libération autonome et pratiquer des réformes agraires en cultivant des terres en friche (réaction positive dans un contexte d’effondrement) et que leur mouvement d’autonomie et de survie a été combattu par les propriétaires bourgeois, par les notables de droite (le fascisme local au pouvoir depuis 25 ans) et de gauche, par l’Église, et finalement par les forces alliées ou les forces communistes.

Comment se prémunir des haines, des haines populaires émeutières et des haines des groupes politiques ? et de l’esprit de revanche des élites au pouvoir et voulant conserver ses privilèges, y compris par la violence ? et de la violence sexiste « spontanée » des mâles quand ils sont embrigadés ?

Bien sur, on peut souhaiter qu’un mouvement populaire de paix s’oppose à ces violences.  On peut espérer que des méthodes non-violentes d’action populaire politique soit connues et expérimentées. Mais cela n’apparaitra pas spontanément. Les mythes de nations, alliées et toutes très unies contre le nazisme, ayant combattu et gagné d’un seul mouvement, sont des constructions d’après-guerre pour légitimer les autorités et pour s’unifier contre le camps de l’URSS. Ce n’était absolument pas la réalité.

J’en suis venu alors à l’idée générale de donner au plus vite le pouvoir aux femmes. Depuis 5000 millénaires que les hommes dominent les femmes, le résultat n’est pas convainquant ! Même si les femmes n’ont aucune qualité plus humaine que les hommes (ce qui est intrinsèquement probable, si nous avons une nature commune, et seulement une culture genrée distincte), elles pourraient difficilement faire pire. Il est hautement probable qu’elles pourront faire un peu mieux.

Frans De Waal expliquait ce matin du 25 décembre sur France Culture que le Mâle Alpha a pour fonction de maîtriser (et d’apaiser) les conflits. S’il n’est pas apte à sa fonction, et ne rassemble donc pas un réseau de pouvoir, une coalition pourrait se monter contre lui et profiter d’un moment de faiblesse pour le renverser. Il soulignait qu’il y donc deux sortes de mâles Alpha, les bons et les mauvais, et donnait l’exemple du Mâle Alpha d’un grand pays occidental comme néfaste et isolé de plus en plus. On a évidemment pensé aux USA (et pourquoi pas à la France ?). Les milices d’extrême droite peuvent être aussi vues comme des petits mâles Alpha négatifs se soulevant quand le pouvoir est affaibli.

Et Frans de Waal a souligné que nous avons deux lignées de singes proches de nous : les gorilles et les bonobos. Dans cette dernière peuplade, ce sont les femmes qui ont le rôle du Alpha. Une femme dirige et maîtrise les conflits. Elle a un réseau de mâles (pour la force) et de femelles (pour la consolation, les séances d’épouillage).

Tout ceci m’amène à conclure qu’il faudra donner au plus vite le pouvoir aux femmes. Les femmes dirigeantes devront faire des compromis avec les hommes violents dans le groupe qu’elles dominent légitimement, mais aussi les maîtriser socialement. Eux devront se plier à leur stratégie et s’y soumettre. Ce sera surtout le projet d’un mouvement pacifiste, voulant imposer la paix par la non-violence qui se reconnaitra dans ce changement.

Pour autant que ces dirigeantes soient mieux éprises de comportements humains, mais sans faiblesse devant la violence adverse, on peut espérer que les conciliations et réconciliations soient mieux mises en œuvre.

***

Post-scriptum. Et alors, nous les hommes, on aurait rien à dire ? cette question m’est venue « spontanément ». Non, ce ne serait pas acceptable, on est en démocratie, que diable ! Il faut que les hommes puissent avoir leur mot à dire, donner leur avis, être écoutés sur la stratégie et sur les méthodes… Et pourquoi ? Pourquoi ne pourraient-ils déléguer leur part de pouvoir aux femmes ? Leur faire confiance si, entre elles, elles font preuve de participation, de démocratie, d’intelligence collective ? Bref, se soumettre à ce pouvoir légitime ?

Quand on y réfléchit, c’est cette position de soumission intolérable pour nous  que les hommes laissent aux femmes, en trouvant cela « tout naturel ». C’est cela, la domination masculine : imposer l’idée que nous sommes si intelligents et si aptes à décider du meilleur qu’il faut nous faire confiance. Et d’abord s’en convaincre nous-mêmes de cette supériorité stupide et sans fondement.

Il y a un fil caché qui ressort soudain de cette réflexion : le déni. Les hommes ne veulent pas voir leur violence et se convainquent qu’ils seront mutuellement bons. Les hommes ne veulent pas voir leur difficulté à gérer entre eux les conflits et à se maîtrise, aveuglés qu’ils sont à vouloir détenir le pouvoir. Les hommes ne veulent pas voir que le résultat est humainement indéfendable et que c’est leur culture de la compétition qui est en jeu. Enfin les hommes ne veulent pas voir que c’est eux qui sont le problème et que la domination masculine est le nœud qui maintient ce problème.

 

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Ces choses que les hommes trouvent normales alors qu’elles devraient les interpeller : les « privilèges »

Voici un document exceptionnel : « 120 exemples du privilège masculin dans la vie de tous les jours », que vous pouvez trouver sur le blog « Dialogue avec mon père », page « Everyday feminism », en cliquant ici.

J »ai toujours trouvé inadéquat le mot de privilège par lequel on désigne ce que dont jouit un groupe dominant, au détriment des dominées. Privilégié, moi ? Vous m’avez bien regardé ? Je ne suis pas Louis XIV ! Ni un des membres de sa cour ! Mon compte en banque est pauvrement garni !

Effectivement, on peut toujours être le dominé de quelqu’un, on peut toujours exprimer de la frustration et de la jalousie : vis-à-vis d’un hyper-riche, d’un hyper-séducteur, d’un hyper-président, d’un hyper-chef religieux. Et pourtant…

Rappelons d’où vient cette démarche et ce mot. Un jour une femme noire américaine reproche à une femme blanche : « mais vous avez tant d’avantages, que vous ne pouvez pas savoir ce que je vis ». La femme blanche a été choquée de cette assertion, entre militantes luttant pour la même cause féministe. Mais elle a réfléchi et elle en a conclu : j’ai dès l’origine tout une série de ressources, d’avantages, de facilités, qui sont autant de privilèges qui seraient dans un sac à dos que je ne vois pas, mais que l’autre aperçois très bien.

On devrait donc s’attendre à ce que moi aussi, je puisse décrire les ressources et avantages qui me sont octroyés et dont les femmes ne disposent pas. Mais non, je n’y arrive pas. Pourquoi ? D’abord parce que je ne partage pas une même lutte contre un Dominant qui nous oppresse toutes&tous deux. J’ai été syndicaliste et je peux comprendre mes facilités (se documenter, faire une synthèse, écrire) par rapport à mes camarades ouvriers. Mais peut-on me le reprocher ? Ou doit-on se réjouir de mon apport à notre lutte ? Je peux désigner les travers de ces autorités « hyper » qui nous dominent (bien que je puisse être moins bon pour cette désignation, car mon indignation est moins concrète, moins aiguisée, que celle de mes camarades). Mais les discriminations qui émanent de moi, comment les percevoir ? Pas évident.

D’ailleurs, la première attitude du dominant est celle du déni. Ma position, dit-il, est toute naturelle, je l’ai acquise par mes qualités qui m’ont permis de grimper les échelons et d’être choisi. Je ne vois pas où est le problème, ou alors c’est le problème des autres et qui relève de « pas de chance ». Cette position est spécialement celle des hommes, qui se pensent comme l’exemple complet de l’être humain normal. Il n’y a en moi rien d’illégitime, rien que les outils nécessaires pour jouer mon rôle et ma partie en société, pour gagner plus ou moins dans le jeu social entre nous les être humains qu’on appelle les hommes. (Certains dominants vont plus loin et accusent les dominés de manquer d’effort pour acquérir une position égale à moi : « il suffit de se lever tôt, il suffit de traverser la rue, il suffit de travailler un peu pour se payer un costume comme moi ». C’est lui qui est aveugle, pas moi !). Le déni peut être même dénigrant. En fait, il l’est toujours.

Et c’est de cette logique qu’il faut sortir. Il est traditionnel de définir les femmes comme des êtres humains incomplets, à qui « il manque quelque chose », et qui donc ne peuvent assumer certaines taches ou responsabilités humaines « nobles ». C’est une position du XVIIIe siècle, qui n’a plus cours en médecine, mais qu’on a encore trouvé chez Freud (1910) avec « le désir de pénis » des femmes (car il leur manque). Et cet inachèvement est encore une idée de « sens commun » masculin !

Quand on comprend que les êtres humains masculins sont dans l’excès, dans la domination et dans l’abus de pouvoir (sous différentes formes), on commence à s’interroger : pourquoi j’écoute mais je ne retiens pas ce que disent les femmes en réunion ? Pourquoi je ne perçois pas cette tâche ménagère pourtant évidente ? La liste est longue.

C’est en ce sens que cette liste des « 120 exemples du privilège » est bien utile. Elle part de l’anodin et cerne finalement l’étendue du problème.

Il s’agit au départ d’une liste d’une autrice étasunienne, Maisha Z. Johnson. Elle a été publiée en 2016 et comporte 167 items. Celle qui l’a traduite en français n’a retenu que 120 items. Je vais en citer un extrait. Et je ne vais qu’en évoquer quelques-uns de chacun des dix domaines analysés : 62 au total..

Normes Sociales

1. En tant qu’homme, tu peux dominer la conversation sans être jugé. Les femmes sont perçue comme « trop bavardes » même quand elles parlent moins. Une étude montre que les femmes doivent représenter 60 à 80% d’un groupe pour avoir un temps de parole égal aux hommes dans une conversation.

2. Tu as moins de risque d’être interrompu quand tu parles – des études sur des hommes et des femmes ont montré que les deux genres interrompent les femmes plus que les hommes.

3. On ne suppose pas d’emblée que tu ne sais pas de quoi tu parles, et tu es moins sujet au mansplaining (c’est-à-dire être interrompu.e par un homme pour qu’il répète exactement ce que tu viens de dire ou parle à ta place d’un sujet que tu connais mieux – souvent avec condescendance).

4. Le vocabulaire courant favorise ton genre comme le genre par défaut, avec des mots comme « les Hommes » (pour l’humanité en général), « homme d’affaires » ou « homme politique » ou des noms de métier qui sont inféminisables.

5. On n’attend pas de toi que tu dises moins de gros mots, que tu t’excuses plus, ou d’autres comportements dits « féminins » qui renforcent le stéréotype selon lequel ton genre doit être délicat et soumis.

6. On n’attend pas de toi que tu te décales quand une personne d’un autre genre est sur ton chemin. (…)

Sexe et relations

16. En tant qu’homme, il est plus probable que l’on te félicite pour tes nombreuses relations sexuelles, plutôt que l’on te traite de « salope ».

17. On ne te traite pas de « salope » pour des choses qui n’ont même rien à voir avec ta vie sexuelle, comme ta façon de t’habiller ou les formes de ton corps.

18. On ne te traite pas de « prude » ou de « coincé » quand tu choisis prudemment les personnes avec qui tu veux coucher.

19. On ne t’apprend pas que ta sexualité existe seulement pour autrui,et tu n’es pas stigmatisé parce que tu te masturbes.

20. Les médias, les conseils sur le sexe et la définition du sexe se concentrent avant tout sur ton plaisir, surtout si tu es hétérosexuel et cisgenre (ton genre correspond au genre qui t’a été assigné à la naissance).

21. L’éducation sexuelle à l’école, la religion et autres institutions donnant une définition normative du sexe ne traitent pas ton genre comme plus sale, impur, ou indésirable quand tu perds ta virginité.

22. La majorité de la production pornographique vise ton genre (ce qui crée des idées bien néfastes sur les femmes et les autres genres)

23. Tu peux dire que tu aimes le sexe sans que ton interlocuteur le prenne pour une invitation à coucher avec toi. (…)

Harcèlement et violence

32. En tant qu’homme, tu as moins de risque d’être la cible de harcèlement de rue. La majorité des femmes ont été victimes de harcèlement de rue dans leur vie, et la plupart des hommes victimes sont queer ou gender non-conforming (c’est-à-dire qu’il n’apparaissent pas au premier coup d’oeil comme « hommes » et ne respectent pas les normes du genre).

33. Tu peux échanger un sourire ou un bonjour avec un étranger dans la rue, sans que cette personne le prenne comme une invitation à te draguer.

34. Tu peux repousser un.e prétendant.e sans t’inquiéter d’être attaqué verbalement ou physiquement.

35. Tu peux boire un verre seul au bar sans te faire déranger. Même chose pour tous les espaces publiques d’ailleurs (cafés, librairies, concerts etc.)

36. Tu peux voyager seul sans t’inquiéter des violences possibles à ton encontre.

37. Tu as moins de risque de faire l’expérience de violences au sein du couple.

38. Tu as moins de risque d’être suivi ou stalké.

39. Tu as moins de risque d’être la victime de revenge porn (c’est à dire la diffusion sans ton consentement d’images ou vidéos à caractère sexuel par ton partenaire après une rupture, dans le but de se venger).

40. Tu as moins de risque de te faire violer, surtout si tu ne vas jamais en prison.

41. Tu as moins de risque d’être sans abri à cause de violences conjugales. La moitié des femmes et enfants vivant dans la rue aux Etats-Unis fuient les violences au sein de la famille.

42. Tu as moins de risque d’être blessé physiquement par un partenaire. La violence au sein du couple est la première cause de blessure chez les femmes, plus que les accidents de voiture, les vols et les viols. (…)

Corps et santé

48. Tu peux vieillir naturellement sans qu’on considère que tu « te laisses aller » si tes cheveux deviennent gris, que tu prends du poids, ou que tu as des rides.

49. On considère que ton genre « s’améliore avec l’âge » alors que les femmes sont considérées comme moins désirables.

50. Tu as moins la pression d’être mince, et être gros a moins de conséquences sociales et économiques pour toi que pour une femme.

51. On n’attend pas de toi que tu manges moins.

52. Les médecins te prennent plus au sérieux quand tu leur expliques tes symptômes. (…)

Médias

60. Ton genre domine les institutions médiatiques influentes, comme les Oscars, dont le jury est à 77% masculin.

61. La fiction peut décrire la vie banale, quotidienne de ton genre sans être taxée de « littérature d’hommes » et être moins prise au sérieux que la « vraie » littérature.

62. Tu as plus de chance d’être publié.

63. Les personnages de films de ton genre ont plus de dialogues, et des dialogues plus profonds. Voir le Bechdel Test.

64. Les personnages de ton genre savent plus souvent quoi faire – combien de fois voit-on une femme dans un film demander « et maintenant, on fait quoi? » ?

65. Les athlètes et acteurs de ton genre sont respectés pour ce qu’ils font – et pas pour leur apparence ou leurs vêtements.

66. Tu peux facilement regarder du sport avec des athlètes de ton genre, parce que le sport masculin est beaucoup plus diffusé que le sport féminin.

67. La pub a beaucoup moins tendance à te représenter comme un objet ou un outil de plaisir pour l’autre genre, comme c’est le cas pour les femmes.

68. Les films romantiques ne représentent pas le harcèlement d’un personnage de ton genre comme un mignon signe d’affection.

69. Les humoristes de ton genre ne sont pas considérés comme universellement « pas drôles ».(…)

Droit et Politique

75. Un candidat politique masculin n’est pas soumis au regard inquisiteur des médias visant à prouver qu’il n’a pas l’étoffe d’un leader.

76. Un candidat politique masculin n’est pas plus jugé sur son apparence que sur ses compétences.

77. Un candidat politique masculin ne sera pas pénalisé par l’idée qu’il ne peut pas équilibrer vie privée et vie publique.

78. On ne dit pas des hommes politiques que leurs capacités sont affectées par des causes physiologiques, comme les règles.

79. La fiction a tendance à plus souvent représenter des hommes en position de leader, ce qui donne l’impression que tu es né pour commander.

80. Ce ne sont pas des personnes d’un genre différent du tien qui décident ce que tu fais de ton corps. (…)

Travail et Economie

83. En tant qu’homme, tu peux choisir d’avoir une carrière et une famille sans que les gens pensent que c’est difficile ou inhabituel.

84. On ne dit pas que tu vas « contre ta nature » si tu choisis d’avoir une carrière et pas d’enfants.

85. Tu es mieux payé.

86. Tu obtiens plus facilement des financements pour tes projets ou tes équipements.

87. Tu peux demander une augmentation ou une promotion sans être considéré comme « agressif ».

88. On ne considère pas que tu n’es « pas à ta place » dans les métiers les mieux payés, comme par exemple quand une femme docteur est prise pour une infirmière, ou une avocate pour une secrétaire. (…)

Enfance et Education

104. Les jouets que tu reçois sont plus souvent éducatifs, visant à développer des aptitudes, et te laissant imaginer un spectre plus large de carrières et d’opportunités. Contrairement aux jouets pour filles, où il s’agit la plupart du temps de beauté, de ménage ou d’enfants.

105. Tu peux t’affirmer sans qu’on te dise « ne sois pas trop autoritaire » ou « arrête de vouloir commander ».

106. Les adultes te complimentent plus pour tes capacités que pour ton apparence.

107. Tes notes ne dépendent pas de ton apparence – des études montrent qu’on donne de meilleures notes aux filles quand elles sont jolies, ce qui renforce l’idée que leur valeur est dans leur apparence plus que dans leur intelligence.

108. Tu reçois plus d’attention de la part de tes professeurs, comme des commentaires plus étoffés qui te permettent de t’améliorer. (…)

Religion (Ou son absence)

116. Si tu es croyant, tu as beaucoup plus de chance que le chef de ta religion soit de ton genre.

117. Si tu es croyant, on ne pense pas de toi que tu es incapable de choisir toi-même ta religion et tes pratiques, comme ceux qui veulent « sauver » les femmes musulmanes par exemple.

118. Si tu es croyant, personne n’attribue cela à « l’irrationalité » de ton genre ou à une naturelle inaptitude scientifique.

119. Si tu es croyant, les textes saints de ta religion ne sont pas interprété d’une manière qui justifie la maltraitance des personnes de ton genre, ou qui ignore les passages qui présentent ton genre sous un jour positif. (…)

Il y a donc 100 remarques supplémentaires dans la version anglaise ! Et il y a des commentaires en introduction et en conclusion, repris dans la version française, qui sont bien utiles.

Il y a sans doute des inégalités qui vous parleront moins, parce que les hommes sont différents. Et il y a des inégalités de culture et de classe sociale, dont il faudrait tenir compte. (J’en parlerai un jour, je trouve cela important… : Pas d’analyse de genre sans analyse de classe.)

L’article commence par poser la question : En tant qu’homme, qu’est-ce que ça veut dire l’égalité des genres pour toi ? Sans doute nous ne songerions pas à la majorité de ces discriminations et réciproquement de ce qui est pour nous un privilège. C’est dire que les hommes ont une version très édulcorée du combat pour l’égalité : ils entrevoient une égalité qui ne changerait rien à leur propre situation. L’homme doit donc faire un intense « travail sur soi » pour percevoir puis modifier ces facettes de la domination qu’il impose inconsciemment (dans la plupart des cas).

Ma question de départ a souvent été : comment les hommes pourraient ils prendre conscience de la domination, non de ses excès  (ceux qui sont le fait des « autres ») mais de la domination ordinaire (qui est aussi pleine d’excès…. de mépris, de dénigrement, à tout le moins). Je considère cette liste comme une très bonne entrée en matière.

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« Tu ne tueras point », cette hypocrisie masculine

On pourrait se moquer du pape. Mais le problème est bien plus général.

Une des caractéristiques de l’espèce humaine, c »est sa propension à tuer ses congénères. En général, les animaux mâles se mesurent au combat, mais ils en arrivent rarement à s’infliger des blessures mortelles. Ils ne tuent pas gratuitement. Les humains au contraire ont développé ce travers à un point terrifiant, et ils l’ont décuplé par l’invention d’armes de plus en plus sophistiquées.

Par ailleurs, notre espèce a eu le malheur de « dépasser les limites ». Sans pouvoir s’en rendre compte à temps, elle est arrivée à un point d’exploitation des ressources terrestres qui menace son existence sur terre : trop d’humains demandent trop de confort qui compromet l’environnement naturel nécessaire à la survie humaine, à commencer par les conditions climatiques, mais en songeant aussi aux moyens de se nourrir, de se chauffer, d’assurer sa sécurité. Il semble qu’elle doive aujourd’hui prendre des mesures draconiennes dans la précipitation. Et la limitation de l’accroissement démographique est une de ces mesures importantes.

Mais pour le pape, l’important n’est pas là. L’intolérable, c’est l’avortement.

« Interrompre une grossesse, c’est comme éliminer quelqu’un. Est-il juste d’éliminer une vie humaine pour résoudre un problème ? », a demandé le pape argentin aux fidèles rassemblés sur la place. « Ce n’est pas juste de se débarrasser d’un être humain, même petit, pour résoudre un problème. C’est comme avoir recours à un tueur à gages pour résoudre un problème ».

L’Église catholique a toujours eu un problème avec les enfants. Jadis elle a imaginé un « jugement dernier » à la fin des temps : mais alors où se trouvaient conservés les innombrables enfants qui mourraient en naissant ou en bas âge : elle a imaginé un paradis provisoire, les Limbes, réservé à ces âmes pures. Par la suite, ayant imaginé un jugement dernier immédiat à la mort de chaque individu, elle a sacralisé tout enfant dès avant la naissance.

On sait que le patriarcat masculin a pour volonté de s’approprier les enfants des femmes (ce sont elles qui portent et développent, qui font naître et qui nourrissent les enfants) en leur donnant le nom paternel et en revendiquant l’autorité sur leur destin. On sait que les hommes ont longtemps négligé la survie des femmes au cours de leurs trop nombreuses grossesses.

L’église catholique pousse cette prétention jusqu’à l’absolu en prétendant que le foetus est dès l’origine un être humain, un « quelqu’un ». Ce qui est absurde. Et, sachant que le personnel de santé aujourd’hui assure heureusement les avortements dans des conditions suffisantes d’hygiène pour ne pas mettre en danger la femme gestatrice, elle s’en prend à ces personnes en les traitant de « tueurs à gages ». C’est odieux.

Elle n’avait pas de prise jadis sur les « faiseuses d’anges » qui se savaient dans la clandestinité, dans la solidarité féminine.

On aimerait que l’Église soit plus prompte à résoudre les conflits armés ! (Il ne suffit pas de proclamer « Plus jamais la guerre !). On souhaiterait que l’Église soit plus prompte à dévoiler les criminels dans ses rangs, auteurs d’agressions pédophiles et autres viols au lieu de devoir admettre les rapports des autorités civiles.

On souhaiterait que l’Église montre sa capacité à mobiliser les hommes pour le bien de l’humanité, pour sa sauvegarde face au dérèglement du climat, aux guerres endémiques et face à l’exploitation excessive des ressources.

L’humanité masculine s’entretue et elle ne s’offusque que de ce que font les femmes. Or les grossesses sont aussi dues aux hommes ! Ceux-ci devraient donc se taire à ce sujet, rien de plus.

Rajout : L’Ordre des Médecins français s’est offusqué par une lettre ouverte au pape, des propos scandaleux qu’il a tenu. Quand j’ai avancé mon argument, je me demandais si cette analyse était fondée. Voilà une belle confirmation ! L’église n’a pas réagi, mais les divisions augmentent manifestement parmi les ecclésiastiques, et le récent forum sur les jeunes n’a pas convaincu grand monde.

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Pourquoi s’acharner encore sur Jacqueline Sauvage ?

Lettre ouverte au procureur de la République : pourquoi s’acharner encore sur Jacqueline Sauvage ?

Ce mardi 2 octobre, Frédéric Chevallier, le « magistrat représentant de l’Etat qui a plaidé en principe pour l’intérêt collectif » (c’est cela, un procureur) dans le procès en appel contre Jacqueline Sauvage, lui a adressé une lettre ouverte, parue dans Le Monde.

Pourquoi s’adresser ainsi à elle ? Le procureur profite du passage d’un téléfilm sur le sujet ce 1er octobre à la TV, pour asséner encore sa version des choses. Mais au lieu de s’en prendre au téléfilm, à son auteur, à ses acteurs (dont Muriel Robin), il s’en prend à nouveau à Jacqueline Sauvage.

Dans plusieurs interviews de ce jour pour expliquer sa démarche (auxquels j’ai eu accès, sans avoir pu lire encore la lettre ouverte, mais seulement des extraits), le procureur avoue sa frustration. Il a plusieurs fois été interviewé, il a été « écouté mais pas entendu ». Ou ses phrases ont été coupées au montage. Donc il a choisi le mode de la lettre ouverte, pour être « certain de ne pas être coupé ».

La démarche est tout à fait inhabituelle. Les magistrats ont pour devoir de ne pas commenter une décision de justice, de ne pas réagir aux commentaires des médias. Une exception peut être admise. Mais ici, profitant d’une occasion, le magistrat s’en prend une nouvelle fois à la personne jugée, près de deux ans après le jugement. Ce n’est pas admissible.

Comme cela a été souligné (sur le blog Eolas) et repris dans un de mes articles sur mon blog, le procureur est loin d’être un Chevallier blanc dans cette affaire : il a donné au juge et aux jurés une information erronée en leur disant que l’accusée serait libérée dans quelques mois si la condamnation à dix ans était confirmée en appel. On ne sait si cette mauvaise information a été rectifiée durant la délibération du jury.

Alors, Monsieur le procureur, pourquoi cet acharnement ?

Et un acharnement sans nuance. Le procureur en vient à dire que « beaucoup est fait » pour la répression des violences conjugales (et le journaliste radio que j’ai entendu lui permet de s’étaler sans apporter aucune contradiction). Pourquoi, alors, une femme meut tous les trois jours  sous les coups de son compagnon (ou ex), en moyenne en France ? Pourquoi la plupart n’ont pas déposé de plainte ou n’ont pas pu être protégées malgré des plaintes ? Monsieur Chevallier nie une réalité qu’il doit pourtant bien connaître, mieux que tous. Il néglige le fait que l’accusée a connu une autre expérience que lui de cette lutte policière et judiciaire, cela durant 47 années : les améliorations éventuelles d’aujourd’hui sont récentes, sont dues aux luttes des femmes, et notamment durant ces procès au déroulement contestable, et le procureur ne devrait pas en tirer gloriole à bon compte.

Sa proposition de « recevoir Madame Muriel Robin durant une journée au Tribunal » pour constater les efforts, est dérisoire et ridicule : il confond l’actrice et l’accusée, le téléfilm et la réalité.

Plus grave, il s’en prend au caractère de l’accusée : « une femme déterminée » (et non une femme soumise), dit-il. Par cette remarque, il conteste à nouveau ce qui a été dit au tribunal sur les femmes battues. Il accuse les victimes des violences conjugales d’avoir une part de responsabilité, pour ne s’être pas assez défendues et assez plaintes. C’est odieux. Prétendre que la Justice a été privée d’une opportunité de condamner le mari violent, c’est tout aussi odieux. Car cette mort, autant que les meurtres commis sur les épouses, c’est aussi un échec de la Justice. Le Maire du village concerné l’a dit au premier procès : « tout le monde s’attendait à un drame dans cette famille ».

Le procureur conclut que Madame Sauvage est un « symbole inadapté » pour une noble cause, pour une question sociale. Mais ce n’est pas à lui d’en juger. Et il est mal placé pour en discourir, tant par son action de procureur, que par son attitude dans cette démarche de lettre ouverte.

Je voudrais être plus nuancé, car je ne voudrais pas laisser croire que je néglige les principes d’une justice démocratique. J’ai écrit précédemment là-dessus. Mais j’estime que des nuances ne sont pas obligées pour répondre à une démarche « inadaptée », le mot est faible.

Chester Denis

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La Culture du viol, comment la faire ressentir aux hommes ?

Je suis en train de lire « The End of Patriarchy : Radical Feminism for Men » de Robert Jensen (USA), publié chez Spinifex, Melbourne 2017. Je le trouve très riche et intéressant (Si un éditeur désire le publier en français — une nécessité évidente — , je serai prêt à collaborer à son adaptation).

Je vais ici publier quelques extraits, car je les trouve utiles pour faire percevoir aux hommes leur domination au plan sexuel. Et cela tourne autour de la Culture du Viol. Cela montrera l’intérêt et le mode de travail de ce livre, qui me parait essentiel et efficace.

Le chapitre « Viol et Culture du Viol : la violence ‘normale’  » comporte 21 pages, et je n’en rapporterai ici que trois ou quatre. Le thème qui est développé par Jensen est que le Viol, comme crime, est bien défini par la loi, mais que la pratique sexiste des hommes échappe le plus souvent à cette définition, sans qu’elle soit « innocente ».

(p. 76-78) Si nous décrivons le viol en tant que « déshumanisation sexuellement invasive » [Michelle J. Anderson, « All american Rape », 2012], pour capter la nature distinctive de ce crime, alors posons cette question difficile : Combien les femmes ont elles un vécu de leur vie quotidienne comme une déshumanisation sexuellement invasive à un certain niveau ? Cet « impact cumulatif de la vie dans le sexisme » est souvent négligé, selon Jessica Valenti :

En marchant dans la rue, en tweetant, en travaillant — en vivant, quoi — les femmes conçoivent qui nous sommes et ce que nous pensons que nous pouvons être. Quand un professeur d’École supérieure m’a proposé un rendez-vous très peu de jours après avoir été diplômée, je n’ai pas été traumatisée. Le jour où un ex-petit ami a épinglé une capote usagée sur ma porte de chambre, écrivant « pute » au tableau, cela ne m’a pas plus atteinte. Quand j’ai reçu une menace de viol  par courriel, ma posture de femme n’a pas été ébranlée. Mais il serait idiot de penser que ce que je suis aujourd’hui n’a pas été pour une part provoqué par la combinaison remarquable de ces instants. [J. Valenti, « What Does a Lifetime of Leers do to Us », New York Times, 4 juin 2016].

Cela ne signifie pas que toutes les femmes sont accostées chaque jour, bien évidemment. Mais cette déshumanisation peut elle devenir si ‘normale’ qu’il nous est difficile de reconnaître notre capitulation devant les normes non écrites ? (…)

(p. 79-80) Les hommes sont généralement entraînés au travers de diverses productions culturelles à voir le sexe comme l’obtention de plaisir par la conquête des femmes. Le sexe est un domaine dans lequel les hommes  sont entrainés à se voir eux-mêmes comme naturellement dominants. A travers la culture, les femmes sont objectivées et la sexualité des femmes est ‘à saisir’. Les relations sexuelles sont les plus sexy quand les hommes sont dominants et les femmes subordonnées ; le pouvoir est érotisé. il a été dit aux garçons et aux hommes que cela est naturel, que c’est justement comme cela que les choses vont — et ont toujours été — entre hommes et femmes.

Dans une culture patriarcale dans laquelle bien des hommes comprennent le sexe comme l’obtention de plaisir par les femmes, le viol est une expression des normes sociales de la culture, et non une violation de ces normes. Le viol est en même temps illégal en principe et tout à fait normal, et c’est pour cela que les hommes souvent ne voient pas leur propre comportement sexuellement agressif ou violent comme une agression ou une violence — pour eux, c’est juste du sexe. Et voilà pourquoi des hommes qui commettent un viol peuvent aussi condamner le viol, qu’ils considèrent comme quelque chose que les autres hommes font.

La recherche féministe et la réflexion des femmes sur les expériences de violence sexuelle montrent que le viol comporte une sexualisation du pouvoir, la confusion dans l’imagination masculine du plaisir sexuel avec la domination et le contrôle. Mais la phrase habituelle « le viol a à voir avec le pouvoir et pas avec le sexe » est trompeuse : le viol a a voir avec la confusion du sexe et de la domination, avec l’érotisation du contrôle. (…)

(p.90-94) Quelques soient les désaccords sur le rôle de la culture patriarcale sur la violence des hommes, il y a de signes évidents de la manière des femmes adaptent leur comportement dans une telle culture. Une manière facile de montrer cela est un exercice que des formateurs en non-violence ont développé pour rendre la réalité du viol manifeste pour les hommes.

Dans un auditoire avec des hommes et des femmes, le facilitateur pose une simple question, d’abord envers les hommes uniquement : « quelles actions avez vous pposées dans cette dernière semaine pour minimiser votre risque d’être agressé sexuellement ? » Les hommes dans la salle restent habituellement perplexes, parce qu’ils ne peuvent songer à aucune action de ce type? Quand j’ai fait usage de cet exercice, le pls souvent, un homme finit par dire « Bon, j’ai essayé de m’assurer de ne pas aller en prison », ce qui provoque des gloussements, bien que le viol en prison n’est évidemment pas drôle, et que des hommes violent des hommes aussi en dehors des prisons. Après u moment de silence, la plupart des hommes voient bien à quoi mène l’exercice.

Quand la même question est posée à des femmes, elles commencent à faire défiler leurs nombreuses stratégies, qui comprennent une attention précise au lieu où elles sont, à la période du jour ou de la nuit, et avec qui.  Les femmes parlent de comment restreindre l’éventualité de se trouver dans un lieu où un inconnu pourrait les surprendre et prendre le contrôle sans être vu. Elles parlent aussi de la manière dont elles réduisent les risques avec les hommes qu’elles connaissent socialement, dans des fêtes ou des bars, surtout s’il y a de l’alcool ou la menace d’être  droguée. Les femmes parlent des précautions qu’elles prennent en allant à une rencontre, comme d’alerter une amie qu’elles sortent avec un homme pour la première fois et s’assurer que le téléphone de l’amie sera ouvert en cas d’appel au secours. Et il y a aussi les stratégies concernant les armes — n’importe quoi depuis le couteau de poche jusqu’au spray de poivre, en passant par les clés de voiture tenues fermement entre les doigts pour éviter l’effet de panique d’un vol à la sauvette.

Les femmes parlent aussi des décisions qu’elles prennent sur leur habillement, un des sujets qui montre combien il est difficile de jongler entre les attentes des hommes et la menace qu’ils constituent. Aller à une fête ou un bar ; les femmes hétérosexuelles qui veulent s’intégrer dans un groupe social souvent cherchent à paraître attirantes, ce qui crée une pression à exposer son corps dans des habits légers et suggestifs. En même temps, la peur du viol leur suggère une stratégie de couvrir leur corps d’habits enveloppants. Des femmes différentes auront des choix différents mais le plus important dans cet exercice est de permettre aux hommes de réaliser combien la menace de viol est présente dans la vie des femmes et combien elles prennent des décisions centrés sur cette menace. Comme Gaël Dines l’a dit, quand une jeune femme veut sortir, la culture lui apprend que la seule alternative est d’être baisable ou invisible ». [Gaël Dines, Pornland : how Porn Hijacked Our Sexuality, 2010].

Cet exercice amène aussi souvent à une discussion plus large, pas seulement sur le viol mais aussi sur le comportement habituel des hommes qui n’est pas du viol mais apparaît invasif, la réalité de l’intrusion sexuelle. (…) Pour être clair : ceci ne signifie pas que tous les hommes sont des violeurs, que tout le sexe est du viol, que les relations intimes ne pourraient jamais être égalitaires. Cela signifie, en tous cas, que le viol nous parle du pouvoir et du sexe, et de la manière dont nous les hommes sommes amenés à nous comprendre nous-mêmes et à considérer les femmes. La majorité des homes ne viole pas. Mais considérons ces autres catégories :

  • Les hommes qui ne violent pas mais pourraient violer s’ils étaient sûrs qu’ils ne seraient pas sanctionnés ;
  • Les hommes qui ne violent pas mais ne vont pas intervenir quand un autre homme viole ;
  • Les hommes qui ne violent pas mais achètent du sexe avec des femmes qui ont été, ou plutôt qui seront violées dans ce contexte d’être prostituée ;
  • Les Hommes qui ne violent pas mais sont stimulés sexuellement par des films avec des femmes en situations dépeignant un viol ou un acte relevant du viol ;
  • Les hommes qui ne violent pas mais trouvent l’idée du viol sexuellement excitant;
  • Les hommes qui ne violent pas mais dont l’excitation sexuelle est liée au fait de se sentir dominant et ayant du pouvoir sur une femme.

Peut-être n’ai-je pas besoin de le répéter mais, pour être clair : ces hommes ne sont pas des violeurs. Mais devons-nous nous reposer sur le fait que les hommes de ces catégories ne sont pas, en termes légaux, coupables de viol ? Faisons-nous avancer l’objectif de mettre fin aux violences des hommes envers les femmes en se limitant seulement aux actes définis légalement comme un viol ?

Il nous faut nous échapper d’une illusion confortable — qu’il y aurait une ligne bien visible entre ceux qui violent et ceux qui ne violent pas, entre les mauvais gars et les bons gars. Cela ne signifie pas que tous les gars sont mauvais, ou qu’on pourrait distinguer des niveaux de mauvais comportement. Cela signifie que si nous voulons mettre fin à la violence des hommes envers les femmes, nous devons reconnaitre les effets de la socialisation patriarcale, et un tel travail de réflexion critique sur soi est rarement un moment de plaisir, individuellement ou collectivement.

Ne serait-ce pas que nier le fait de vivre dans une culture du viol masque une peur profonde de faire ce travail ? Si la question de l’agression sexuelle est si profondément ancrée dans nos conceptions culturelles les plus arrêtées sur le genre et la sexualité, alors toute réponse sérieuse concernant le problème du viol exige de nous d’être plus radical, de considérer sérieusement le féminisme radical. Est-ce cela que les gens ont peur ?

Si nous décidons de ne pas parler de patriarcat parce que c’est trop provoquant, alors ne prétendons pas que nous allons mettre fin à la violence sexuelle et reconnaissons que tout ce que nous pourrons faire sera de gérer la question. Si nous ne sommes pas capables de parler du patriarcat, alors il nous faut admettre que nous abandonnons l’objectif d’un monde sans viol.

Et n’oublions pas ce que cela signifie. N’oublions pas ce que le viol veut dire à propos du genre, de la sexualité, et du pouvoir. Selon les mots d’Andrea Dworkin :

« Le viol signifie que la victime individuelle et que toutes les femmes n’ont ni dignité, ni pouvoir, ni individualité, ni sécurité effective. Le viol signifie que la victime individuelle et toutes les femmes sont interchangeables, « identiques dans le noir ». Le viol signifie que toute femme, quel qu’ait été sa fièrté, peut être réduite par la force et l’intimidation au plus petit commun dénominateur — une paire de fesses disponible pour se faire prendre. » [Andrea Dworkin, Letters from a War Zone, 1993].

J’ai choisi ces extraits parce qu’ils sont pertinents, mais aussi interpellants quand on lit ce que les femmes exposent aujourd’hui à la suite de #MeToo. Plus que jamais, il apparait que les hommes agressent les femmes et ne sont pas conscients de ce qu’ils font. Cela rejoint le déni de la domination masculine dont parlait Leo Thiers-Vidal, et l’article que j’avais traduit au début de ce blog : « tout homme est un violeur ». On remarquera que l’auteur s’appuie toujours sur des dires de femmes pour parler de leur vécu. Et qu’il s’englobe clairement dans ces hommes dont il parle.

 

 

 

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Enfin, une analyse du masculin : « Descente au cœur du mâle », de Raphaël Liogier

Souvent, les discours sur le masculin sont lénifiants, positifs, du genre : les hommes ont tout autant que les femmes intérêt à s’orienter vers le féminisme ; et en plus c’est pas difficile, etc. La démarche de Raphaël Liogier est autrement plus exigeante, et intéressante.

Je vais donc parler de « Descente au cœur du mâle », de Raphaël Liogier, Ed. Les Liens qui Libèrent, mars 2018, 12,50€.

Pourtant, à la première lecture, j’ai été frustré. J’avais entendu qu’il avait étudié touts les plaintes des femmes émises sur #MeToo, et qu’il en avait tiré des conclusions sur les hommes. Ce n’est pas tout à fait cela :

Le mouvement #MeToo, loin d’être une chasse aux mâles, pose une seule question, décisive entre toutes : qu’est-ce qu’une femme dans les yeux des hommes du XXIe siècle ? Tenter d’y répondre nous plonge au cœur d’une des plus profondes contradictions de la modernité. (4e de couverture).

Cette annonce a quelque chose de surprenant : l’auteur (qui est sociologue et philosophe) va lire dans les yeux des hommes et y déceler une contradiction profonde de la modernité. C’est donc aussi qu’il va faire un « essai » de théoriser un discours qui vaut pour un modèle masculin. Et cela librement, sans vraiment déduire les choses des plaintes des femmes ou des discours du féminisme.

Très vite, comparant le comportement de Dominique Strauss-Khan et de Bernard Weinstein, Liogier établit que le premier est un jouisseur sans limite qui profite de ses privilèges d’homme pour prendre son plaisir « avec toutes celles qui croisaient son chemin », ce qu’il rapproche du personnage de Casanova. Mais que le second exerce sa domination de principe : il jouit de son pouvoir pour obtenir du sexe égoïste de celles qui attendent de lui un avancement de carrière et qui ont accepté de venir à son appartement. Il obtient du sexe imposé, du viol, et ne s’occupe pas de leur consentement, ce que l’auteur rapproche du personnage de Don Juan. Imposer à la femme de ne pouvoir résister. de faire ses volontés à lui. « C’est moins par conséquent son besoin sexuel qu’il assouvissait que son besoin de pouvoir » (p. 14 et 17).

Don Juan nie l’existence de la volonté des femmes qu’il abuse. C’est très exactement cette négation — principe invisible du jeu intime et social inégal entre les hommes et les femmes qui est enfin dénoncée. (Par #MeToo). (p 19).

C’est ce mouvement qui, d’une ampleur qui dépasse les travaux et les actions des féministes, descend au cœur du mâle. Au cœur de la maladie dont il est temps de guérir l’humain. Et l’auteur va situer ce mouvement dans une lecture philosophique de l’évolution historique (un glissement qui surprend, p. 21) :

C’est un événement historique : dernier moment du processus de reconnaissance universelle de la subjectivité transcendantale. Autrement dit, c’est l’accomplissement du programme même de la modernité qui se joue : la reconnaissance concrète, chez tous les humains, dune Volonté individuelle indivisible, antérieure et supérieure à tout conditionnement social, à toute différence économique, à toute distinction ethnique et toute détermination biologique. Cette reconnaissance universelle est le fondement des droits subjectifs (dits droits de l’Homme), qui donne son sens aux principes de l’égalité en droit et de l’inaliénabilité de la liberté. Derrière la multiplicité des situations circonstancielles narrées sur Internet, c’est la Situation existentielle de la Femme qui surgit.

J’avoue que ce glissement me surprend. Il me semble typique d’un intellectuel qui étale un savoir d’élite. Je ne dis pas que ce soit faux. Je me demande si c’est bien utile et efficace pour mobiliser les hommes pour un changement….

Je vais donc passer bien des développements de l’auteur et qui me paraissent enrober le sujet, comme pour un cours de Terminale : passer de la Controverse de Valladolid à Kant puis au mythe du prince charmant, de l’anthropologie à la Guerre de Troie en passant par Julien Gracq et en aboutissant à Freud, c’est un drôle de voyage. L’auteur ferraille ici contre le matriarcat, « mythe tenace », fait la des liens entre la culture du viol et l’excision, quitte à parfois prendre des intonations qu’un masculiniste ne dénierait pas :

La soumission des femmes s’est inscrite dans la symbolique des civilisations, dans leur grammaire (…) Le harcèlement weinsteinien, qui vise à sous-mettre, qui fantasme son propre pouvoir en niant le désir, la décision, la jouissance de l’autre, est, à l’état pur, le reliquat de l’initiation féminine archaïque ». (p.75)

On trouvera sans aucun doute quelques bonnes choses, quelques arguments utiles dans ce travail. Mais il m’apparait comme un contre-discours sur la construction symbolique qui est le fait des hommes, contre-discours qui souhaite emporter une conviction… un peu légèrement quand même, un peu brillamment, et cela ne me parait pas suffisant.

Un développement plus construit vient ensuite, à propos de la crainte masculine de l’impuissance. Partant de la dévalorisation des femmes, il écrit (p.75) :

Mais pourquoi un tel acharnement ? Parce qu’enfin, si l’homme était originellement si sûr de sa supériorité, d’abord physique, il ne s’encombrerait pas de tels artifices. C’est que non seulement il ne serait pas sûr de sa supériorité, mais il serait au contraire complexé, nous dit Françoise Héritier [ dont il a cité précédemment la « Valence différentielle des sexes »], par la puissance reproductive féminine. Les hommes feraient payer aux femmes le privilège exorbitant de cet avantage naturel. Et il faut bien reconnaître qu’on ne voit pas, sans un tel complexe d’impuissance, à quoi rimerait cet acharnement individuel à diminuer les femmes, d’une part, et d’autre part, à s’agrandir face à elles. Ce qui est toute la dynamique de la virilité.

Et (p. 83) :

Que cette prétendue faiblesse féminine transmutée en grâce serve à conjurer le sentiment archaïque d’impuissance masculine, rien ne le dévoile mieux que la rage, la damnation et la répression qui s’abattent sur toutes celles qui refusent de s’y conformer. On sent partout la peur masculine de perdre le contrôle.

Et après quelques développements sur les religions, p. 86 :

Ce fantasme affolant de la surpuissance de la femme lire est l’envers du sentiment d’impuissance masculine. Que le mot même d’impuissance désigne directement l’incapacité d’avoir une érection en présence d’une femme, et que cela puisse être un si immense problème, confirme bien, du reste, que la virilité n’est pas une force première et débordante. La virilité est la réaction violente et frimeuse au sentiment d’impuissance des hommes, qui lui, est bien premier. Les hommes ont réduit physiquement et symboliquement les femmes pour pouvoir les exclure de la compétition sociale. Ils n’ont pas voulu l’égalité par peur de se mesurer et d’être dépassés par la puissance de l’autre sexe.

Ici encore, j’ai sauté bien des détours qui ne m’ont semblé qu’accessoirement évocateurs.

Mais on approche de la conclusion :

Le système viril, dont on a vu que dérivait le sens archaïque de la féminité, est à bout de souffle Cependant, il respire encore, et, dans on agonie, il continue à faire d’énormes dégâts. Un grand désarroi règne dans la civilisation patriarcale. Les changements de comportements et de représentations se sont précipités dans les nouvelles générations, surtout du côté des jeunes femmes, tandis que d’autres individus encore fort nombreux, surtout des hommes, tenants de  l’ancien système, s’en trouvent déboussolés. (…) (p.110)

Le monde a beau changer, la majorité des hommes s’accrochent toujours à leurs vieux privilèges. L’inégalité des hommes dans les taches domestiques, par exemple, est encore manifeste. Leur refus de lâcher prise s’exprime encore plus vivement dans leur réaction patriarcale face à l’orgasme féminin. Ils ont commencé par le nier. Puis ils l’ont bridé. Aujourd’hui, l’homme qui se veut moderne — qui est en réalité un macho nouvelle mouture — cherche plutôt à se ‘approprier. Goguenard, il se targue de « faire jouir » sa partenaire. Il continue ainsi à croire la posséder grâce à l’orgasme qu’il croit être le seul à pouvoir lui procurer. Il faudra bien en finir, aussi, avec cette ultime illusion virile. (p 121).

L’auteur conclut en apportant sa vision du futur :

Malgré cela, la suppression brutale et forcée des différences sexuelles fondées sur les millénaires de vie commune, ne me parait ni possible ni souhaitable. Des millions d’hommes et de femmes se sentiraient privés de leur fantasme. Et se sentiraient coupables de continuer à les éprouver. (…)

Tout est une question de fluidité des fantasmes et des jeux partagés. (…) Le slogan pourrait être : se différencier sans se discriminer. Chercher la réciprocité. (p. 128-129)

L’accomplissement de la modernité, ce serait la promesse enfin tenue d’un monde où coexistent tous les modes d’être, sans discrimination, et donc d’abord sans la discrimination la plus archaïque, la plus durable, la plus générale et la plus résistante de l’humanité.

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Cela n’a pas été une mince affaire de tirer ainsi, après deux lectures, l’essentiel de l’essai de Raphaël Liogier, de le dégager d’une faconde plutôt déroutante. Et l’on remarquera que la dernière phrase (presque la dernière du livre) peut être lue, elle aussi, comme défaitiste et presque masculiniste.

Alors les hommes, qu’attendez-vous pour accomplir la modernité ? On débouche en fait sur une prescription quasi idéaliste, très peu concrète à mon sens.

Mais ce travail n’est pas gratuit, n’est pas inutile. Il est un des rares discours masculins suffisamment critiques. Il apporte son éclairage, qui a de la valeur, qui peut parler à bien des gens. Et s’il me convainc d’écrire moi-même le livre que je porte de plus en plus, ce sera un autre résultat positif.

 

 

 

 

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