« Tu ne tueras point », cette hypocrisie masculine

On pourrait se moquer du pape. Mais le problème est bien plus général.

Une des caractéristiques de l’espèce humaine, c »est sa propension à tuer ses congénères. En général, les animaux mâles se mesurent au combat, mais ils en arrivent rarement à s’infliger des blessures mortelles. Ils ne tuent pas gratuitement. Les humains au contraire ont développé ce travers à un point terrifiant, et ils l’ont décuplé par l’invention d’armes de plus en plus sophistiquées.

Par ailleurs, notre espèce a eu le malheur de « dépasser les limites ». Sans pouvoir s’en rendre compte à temps, elle est arrivée à un point d’exploitation des ressources terrestres qui menace son existence sur terre : trop d’humains demandent trop de confort qui compromet l’environnement naturel nécessaire à la survie humaine, à commencer par les conditions climatiques, mais en songeant aussi aux moyens de se nourrir, de se chauffer, d’assurer sa sécurité. Il semble qu’elle doive aujourd’hui prendre des mesures draconiennes dans la précipitation. Et la limitation de l’accroissement démographique est une de ces mesures importantes.

Mais pour le pape, l’important n’est pas là. L’intolérable, c’est l’avortement.

« Interrompre une grossesse, c’est comme éliminer quelqu’un. Est-il juste d’éliminer une vie humaine pour résoudre un problème ? », a demandé le pape argentin aux fidèles rassemblés sur la place. « Ce n’est pas juste de se débarrasser d’un être humain, même petit, pour résoudre un problème. C’est comme avoir recours à un tueur à gages pour résoudre un problème ».

L’Église catholique a toujours eu un problème avec les enfants. Jadis elle a imaginé un « jugement dernier » à la fin des temps : mais alors où se trouvaient conservés les innombrables enfants qui mourraient en naissant ou en bas âge : elle a imaginé un paradis provisoire, les Limbes, réservé à ces âmes pures. Par la suite, ayant imaginé un jugement dernier immédiat à la mort de chaque individu, elle a sacralisé tout enfant dès avant la naissance.

On sait que le patriarcat masculin a pour volonté de s’approprier les enfants des femmes (ce sont elles qui portent et développent, qui font naître et qui nourrissent les enfants) en leur donnant le nom paternel et en revendiquant l’autorité sur leur destin. On sait que les hommes ont longtemps négligé la survie des femmes au cours de leurs trop nombreuses grossesses.

L’église catholique pousse cette prétention jusqu’à l’absolu en prétendant que le foetus est dès l’origine un être humain, un « quelqu’un ». Ce qui est absurde. Et, sachant que le personnel de santé aujourd’hui assure heureusement les avortements dans des conditions suffisantes d’hygiène pour ne pas mettre en danger la femme gestatrice, elle s’en prend à ces personnes en les traitant de « tueurs à gages ». C’est odieux.

Elle n’avait pas de prise jadis sur les « faiseuses d’anges » qui se savaient dans la clandestinité, dans la solidarité féminine.

On aimerait que l’Église soit plus prompte à résoudre les conflits armés ! (Il ne suffit pas de proclamer « Plus jamais la guerre !). On souhaiterait que l’Église soit plus prompte à dévoiler les criminels dans ses rangs, auteurs d’agressions pédophiles et autres viols au lieu de devoir admettre les rapports des autorités civiles.

On souhaiterait que l’Église montre sa capacité à mobiliser les hommes pour le bien de l’humanité, pour sa sauvegarde face au dérèglement du climat, aux guerres endémiques et face à l’exploitation excessive des ressources.

L’humanité masculine s’entretue et elle ne s’offusque que de ce que font les femmes. Or les grossesses sont aussi dues aux hommes ! Ceux-ci devraient donc se taire à ce sujet, rien de plus.

Rajout : L’Ordre des Médecins français s’est offusqué par une lettre ouverte au pape, des propos scandaleux qu’il a tenu. Quand j’ai avancé mon argument, je me demandais si cette analyse était fondée. Voilà une belle confirmation ! L’église n’a pas réagi, mais les divisions augmentent manifestement parmi les ecclésiastiques, et le récent forum sur les jeunes n’a pas convaincu grand monde.

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Pourquoi s’acharner encore sur Jacqueline Sauvage ?

Lettre ouverte au procureur de la République : pourquoi s’acharner encore sur Jacqueline Sauvage ?

Ce mardi 2 octobre, Frédéric Chevallier, le « magistrat représentant de l’Etat qui a plaidé en principe pour l’intérêt collectif » (c’est cela, un procureur) dans le procès en appel contre Jacqueline Sauvage, lui a adressé une lettre ouverte, parue dans Le Monde.

Pourquoi s’adresser ainsi à elle ? Le procureur profite du passage d’un téléfilm sur le sujet ce 1er octobre à la TV, pour asséner encore sa version des choses. Mais au lieu de s’en prendre au téléfilm, à son auteur, à ses acteurs (dont Muriel Robin), il s’en prend à nouveau à Jacqueline Sauvage.

Dans plusieurs interviews de ce jour pour expliquer sa démarche (auxquels j’ai eu accès, sans avoir pu lire encore la lettre ouverte, mais seulement des extraits), le procureur avoue sa frustration. Il a plusieurs fois été interviewé, il a été « écouté mais pas entendu ». Ou ses phrases ont été coupées au montage. Donc il a choisi le mode de la lettre ouverte, pour être « certain de ne pas être coupé ».

La démarche est tout à fait inhabituelle. Les magistrats ont pour devoir de ne pas commenter une décision de justice, de ne pas réagir aux commentaires des médias. Une exception peut être admise. Mais ici, profitant d’une occasion, le magistrat s’en prend une nouvelle fois à la personne jugée, près de deux ans après le jugement. Ce n’est pas admissible.

Comme cela a été souligné (sur le blog Eolas) et repris dans un de mes articles sur mon blog, le procureur est loin d’être un Chevallier blanc dans cette affaire : il a donné au juge et aux jurés une information erronée en leur disant que l’accusée serait libérée dans quelques mois si la condamnation à dix ans était confirmée en appel. On ne sait si cette mauvaise information a été rectifiée durant la délibération du jury.

Alors, Monsieur le procureur, pourquoi cet acharnement ?

Et un acharnement sans nuance. Le procureur en vient à dire que « beaucoup est fait » pour la répression des violences conjugales (et le journaliste radio que j’ai entendu lui permet de s’étaler sans apporter aucune contradiction). Pourquoi, alors, une femme meut tous les trois jours  sous les coups de son compagnon (ou ex), en moyenne en France ? Pourquoi la plupart n’ont pas déposé de plainte ou n’ont pas pu être protégées malgré des plaintes ? Monsieur Chevallier nie une réalité qu’il doit pourtant bien connaître, mieux que tous. Il néglige le fait que l’accusée a connu une autre expérience que lui de cette lutte policière et judiciaire, cela durant 47 années : les améliorations éventuelles d’aujourd’hui sont récentes, sont dues aux luttes des femmes, et notamment durant ces procès au déroulement contestable, et le procureur ne devrait pas en tirer gloriole à bon compte.

Sa proposition de « recevoir Madame Muriel Robin durant une journée au Tribunal » pour constater les efforts, est dérisoire et ridicule : il confond l’actrice et l’accusée, le téléfilm et la réalité.

Plus grave, il s’en prend au caractère de l’accusée : « une femme déterminée » (et non une femme soumise), dit-il. Par cette remarque, il conteste à nouveau ce qui a été dit au tribunal sur les femmes battues. Il accuse les victimes des violences conjugales d’avoir une part de responsabilité, pour ne s’être pas assez défendues et assez plaintes. C’est odieux. Prétendre que la Justice a été privée d’une opportunité de condamner le mari violent, c’est tout aussi odieux. Car cette mort, autant que les meurtres commis sur les épouses, c’est aussi un échec de la Justice. Le Maire du village concerné l’a dit au premier procès : « tout le monde s’attendait à un drame dans cette famille ».

Le procureur conclut que Madame Sauvage est un « symbole inadapté » pour une noble cause, pour une question sociale. Mais ce n’est pas à lui d’en juger. Et il est mal placé pour en discourir, tant par son action de procureur, que par son attitude dans cette démarche de lettre ouverte.

Je voudrais être plus nuancé, car je ne voudrais pas laisser croire que je néglige les principes d’une justice démocratique. J’ai écrit précédemment là-dessus. Mais j’estime que des nuances ne sont pas obligées pour répondre à une démarche « inadaptée », le mot est faible.

Chester Denis

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La Culture du viol, comment la faire ressentir aux hommes ?

Je suis en train de lire « The End of Patriarchy : Radical Feminism for Men » de Robert Jensen (USA), publié chez Spinifex, Melbourne 2017. Je le trouve très riche et intéressant (Si un éditeur désire le publier en français — une nécessité évidente — , je serai prêt à collaborer à son adaptation).

Je vais ici publier quelques extraits, car je les trouve utiles pour faire percevoir aux hommes leur domination au plan sexuel. Et cela tourne autour de la Culture du Viol. Cela montrera l’intérêt et le mode de travail de ce livre, qui me parait essentiel et efficace.

Le chapitre « Viol et Culture du Viol : la violence ‘normale’  » comporte 21 pages, et je n’en rapporterai ici que trois ou quatre. Le thème qui est développé par Jensen est que le Viol, comme crime, est bien défini par la loi, mais que la pratique sexiste des hommes échappe le plus souvent à cette définition, sans qu’elle soit « innocente ».

(p. 76-78) Si nous décrivons le viol en tant que « déshumanisation sexuellement invasive » [Michelle J. Anderson, « All american Rape », 2012], pour capter la nature distinctive de ce crime, alors posons cette question difficile : Combien les femmes ont elles un vécu de leur vie quotidienne comme une déshumanisation sexuellement invasive à un certain niveau ? Cet « impact cumulatif de la vie dans le sexisme » est souvent négligé, selon Jessica Valenti :

En marchant dans la rue, en tweetant, en travaillant — en vivant, quoi — les femmes conçoivent qui nous sommes et ce que nous pensons que nous pouvons être. Quand un professeur d’École supérieure m’a proposé un rendez-vous très peu de jours après avoir été diplômée, je n’ai pas été traumatisée. Le jour où un ex-petit ami a épinglé une capote usagée sur ma porte de chambre, écrivant « pute » au tableau, cela ne m’a pas plus atteinte. Quand j’ai reçu une menace de viol  par courriel, ma posture de femme n’a pas été ébranlée. Mais il serait idiot de penser que ce que je suis aujourd’hui n’a pas été pour une part provoqué par la combinaison remarquable de ces instants. [J. Valenti, « What Does a Lifetime of Leers do to Us », New York Times, 4 juin 2016].

Cela ne signifie pas que toutes les femmes sont accostées chaque jour, bien évidemment. Mais cette déshumanisation peut elle devenir si ‘normale’ qu’il nous est difficile de reconnaître notre capitulation devant les normes non écrites ? (…)

(p. 79-80) Les hommes sont généralement entraînés au travers de diverses productions culturelles à voir le sexe comme l’obtention de plaisir par la conquête des femmes. Le sexe est un domaine dans lequel les hommes  sont entrainés à se voir eux-mêmes comme naturellement dominants. A travers la culture, les femmes sont objectivées et la sexualité des femmes est ‘à saisir’. Les relations sexuelles sont les plus sexy quand les hommes sont dominants et les femmes subordonnées ; le pouvoir est érotisé. il a été dit aux garçons et aux hommes que cela est naturel, que c’est justement comme cela que les choses vont — et ont toujours été — entre hommes et femmes.

Dans une culture patriarcale dans laquelle bien des hommes comprennent le sexe comme l’obtention de plaisir par les femmes, le viol est une expression des normes sociales de la culture, et non une violation de ces normes. Le viol est en même temps illégal en principe et tout à fait normal, et c’est pour cela que les hommes souvent ne voient pas leur propre comportement sexuellement agressif ou violent comme une agression ou une violence — pour eux, c’est juste du sexe. Et voilà pourquoi des hommes qui commettent un viol peuvent aussi condamner le viol, qu’ils considèrent comme quelque chose que les autres hommes font.

La recherche féministe et la réflexion des femmes sur les expériences de violence sexuelle montrent que le viol comporte une sexualisation du pouvoir, la confusion dans l’imagination masculine du plaisir sexuel avec la domination et le contrôle. Mais la phrase habituelle « le viol a à voir avec le pouvoir et pas avec le sexe » est trompeuse : le viol a a voir avec la confusion du sexe et de la domination, avec l’érotisation du contrôle. (…)

(p.90-94) Quelques soient les désaccords sur le rôle de la culture patriarcale sur la violence des hommes, il y a de signes évidents de la manière des femmes adaptent leur comportement dans une telle culture. Une manière facile de montrer cela est un exercice que des formateurs en non-violence ont développé pour rendre la réalité du viol manifeste pour les hommes.

Dans un auditoire avec des hommes et des femmes, le facilitateur pose une simple question, d’abord envers les hommes uniquement : « quelles actions avez vous pposées dans cette dernière semaine pour minimiser votre risque d’être agressé sexuellement ? » Les hommes dans la salle restent habituellement perplexes, parce qu’ils ne peuvent songer à aucune action de ce type? Quand j’ai fait usage de cet exercice, le pls souvent, un homme finit par dire « Bon, j’ai essayé de m’assurer de ne pas aller en prison », ce qui provoque des gloussements, bien que le viol en prison n’est évidemment pas drôle, et que des hommes violent des hommes aussi en dehors des prisons. Après u moment de silence, la plupart des hommes voient bien à quoi mène l’exercice.

Quand la même question est posée à des femmes, elles commencent à faire défiler leurs nombreuses stratégies, qui comprennent une attention précise au lieu où elles sont, à la période du jour ou de la nuit, et avec qui.  Les femmes parlent de comment restreindre l’éventualité de se trouver dans un lieu où un inconnu pourrait les surprendre et prendre le contrôle sans être vu. Elles parlent aussi de la manière dont elles réduisent les risques avec les hommes qu’elles connaissent socialement, dans des fêtes ou des bars, surtout s’il y a de l’alcool ou la menace d’être  droguée. Les femmes parlent des précautions qu’elles prennent en allant à une rencontre, comme d’alerter une amie qu’elles sortent avec un homme pour la première fois et s’assurer que le téléphone de l’amie sera ouvert en cas d’appel au secours. Et il y a aussi les stratégies concernant les armes — n’importe quoi depuis le couteau de poche jusqu’au spray de poivre, en passant par les clés de voiture tenues fermement entre les doigts pour éviter l’effet de panique d’un vol à la sauvette.

Les femmes parlent aussi des décisions qu’elles prennent sur leur habillement, un des sujets qui montre combien il est difficile de jongler entre les attentes des hommes et la menace qu’ils constituent. Aller à une fête ou un bar ; les femmes hétérosexuelles qui veulent s’intégrer dans un groupe social souvent cherchent à paraître attirantes, ce qui crée une pression à exposer son corps dans des habits légers et suggestifs. En même temps, la peur du viol leur suggère une stratégie de couvrir leur corps d’habits enveloppants. Des femmes différentes auront des choix différents mais le plus important dans cet exercice est de permettre aux hommes de réaliser combien la menace de viol est présente dans la vie des femmes et combien elles prennent des décisions centrés sur cette menace. Comme Gaël Dines l’a dit, quand une jeune femme veut sortir, la culture lui apprend que la seule alternative est d’être baisable ou invisible ». [Gaël Dines, Pornland : how Porn Hijacked Our Sexuality, 2010].

Cet exercice amène aussi souvent à une discussion plus large, pas seulement sur le viol mais aussi sur le comportement habituel des hommes qui n’est pas du viol mais apparaît invasif, la réalité de l’intrusion sexuelle. (…) Pour être clair : ceci ne signifie pas que tous les hommes sont des violeurs, que tout le sexe est du viol, que les relations intimes ne pourraient jamais être égalitaires. Cela signifie, en tous cas, que le viol nous parle du pouvoir et du sexe, et de la manière dont nous les hommes sommes amenés à nous comprendre nous-mêmes et à considérer les femmes. La majorité des homes ne viole pas. Mais considérons ces autres catégories :

  • Les hommes qui ne violent pas mais pourraient violer s’ils étaient sûrs qu’ils ne seraient pas sanctionnés ;
  • Les hommes qui ne violent pas mais ne vont pas intervenir quand un autre homme viole ;
  • Les hommes qui ne violent pas mais achètent du sexe avec des femmes qui ont été, ou plutôt qui seront violées dans ce contexte d’être prostituée ;
  • Les Hommes qui ne violent pas mais sont stimulés sexuellement par des films avec des femmes en situations dépeignant un viol ou un acte relevant du viol ;
  • Les hommes qui ne violent pas mais trouvent l’idée du viol sexuellement excitant;
  • Les hommes qui ne violent pas mais dont l’excitation sexuelle est liée au fait de se sentir dominant et ayant du pouvoir sur une femme.

Peut-être n’ai-je pas besoin de le répéter mais, pour être clair : ces hommes ne sont pas des violeurs. Mais devons-nous nous reposer sur le fait que les hommes de ces catégories ne sont pas, en termes légaux, coupables de viol ? Faisons-nous avancer l’objectif de mettre fin aux violences des hommes envers les femmes en se limitant seulement aux actes définis légalement comme un viol ?

Il nous faut nous échapper d’une illusion confortable — qu’il y aurait une ligne bien visible entre ceux qui violent et ceux qui ne violent pas, entre les mauvais gars et les bons gars. Cela ne signifie pas que tous les gars sont mauvais, ou qu’on pourrait distinguer des niveaux de mauvais comportement. Cela signifie que si nous voulons mettre fin à la violence des hommes envers les femmes, nous devons reconnaitre les effets de la socialisation patriarcale, et un tel travail de réflexion critique sur soi est rarement un moment de plaisir, individuellement ou collectivement.

Ne serait-ce pas que nier le fait de vivre dans une culture du viol masque une peur profonde de faire ce travail ? Si la question de l’agression sexuelle est si profondément ancrée dans nos conceptions culturelles les plus arrêtées sur le genre et la sexualité, alors toute réponse sérieuse concernant le problème du viol exige de nous d’être plus radical, de considérer sérieusement le féminisme radical. Est-ce cela que les gens ont peur ?

Si nous décidons de ne pas parler de patriarcat parce que c’est trop provoquant, alors ne prétendons pas que nous allons mettre fin à la violence sexuelle et reconnaissons que tout ce que nous pourrons faire sera de gérer la question. Si nous ne sommes pas capables de parler du patriarcat, alors il nous faut admettre que nous abandonnons l’objectif d’un monde sans viol.

Et n’oublions pas ce que cela signifie. N’oublions pas ce que le viol veut dire à propos du genre, de la sexualité, et du pouvoir. Selon les mots d’Andrea Dworkin :

« Le viol signifie que la victime individuelle et que toutes les femmes n’ont ni dignité, ni pouvoir, ni individualité, ni sécurité effective. Le viol signifie que la victime individuelle et toutes les femmes sont interchangeables, « identiques dans le noir ». Le viol signifie que toute femme, quel qu’ait été sa fièrté, peut être réduite par la force et l’intimidation au plus petit commun dénominateur — une paire de fesses disponible pour se faire prendre. » [Andrea Dworkin, Letters from a War Zone, 1993].

J’ai choisi ces extraits parce qu’ils sont pertinents, mais aussi interpellants quand on lit ce que les femmes exposent aujourd’hui à la suite de #MeToo. Plus que jamais, il apparait que les hommes agressent les femmes et ne sont pas conscients de ce qu’ils font. Cela rejoint le déni de la domination masculine dont parlait Leo Thiers-Vidal, et l’article que j’avais traduit au début de ce blog : « tout homme est un violeur ». On remarquera que l’auteur s’appuie toujours sur des dires de femmes pour parler de leur vécu. Et qu’il s’englobe clairement dans ces hommes dont il parle.

 

 

 

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Enfin, une analyse du masculin : « Descente au cœur du mâle », de Raphaël Liogier

Souvent, les discours sur le masculin sont lénifiants, positifs, du genre : les hommes ont tout autant que les femmes intérêt à s’orienter vers le féminisme ; et en plus c’est pas difficile, etc. La démarche de Raphaël Liogier est autrement plus exigeante, et intéressante.

Je vais donc parler de « Descente au cœur du mâle », de Raphaël Liogier, Ed. Les Liens qui Libèrent, mars 2018, 12,50€.

Pourtant, à la première lecture, j’ai été frustré. J’avais entendu qu’il avait étudié touts les plaintes des femmes émises sur #MeToo, et qu’il en avait tiré des conclusions sur les hommes. Ce n’est pas tout à fait cela :

Le mouvement #MeToo, loin d’être une chasse aux mâles, pose une seule question, décisive entre toutes : qu’est-ce qu’une femme dans les yeux des hommes du XXIe siècle ? Tenter d’y répondre nous plonge au cœur d’une des plus profondes contradictions de la modernité. (4e de couverture).

Cette annonce a quelque chose de surprenant : l’auteur (qui est sociologue et philosophe) va lire dans les yeux des hommes et y déceler une contradiction profonde de la modernité. C’est donc aussi qu’il va faire un « essai » de théoriser un discours qui vaut pour un modèle masculin. Et cela librement, sans vraiment déduire les choses des plaintes des femmes ou des discours du féminisme.

Très vite, comparant le comportement de Dominique Strauss-Khan et de Bernard Weinstein, Liogier établit que le premier est un jouisseur sans limite qui profite de ses privilèges d’homme pour prendre son plaisir « avec toutes celles qui croisaient son chemin », ce qu’il rapproche du personnage de Casanova. Mais que le second exerce sa domination de principe : il jouit de son pouvoir pour obtenir du sexe égoïste de celles qui attendent de lui un avancement de carrière et qui ont accepté de venir à son appartement. Il obtient du sexe imposé, du viol, et ne s’occupe pas de leur consentement, ce que l’auteur rapproche du personnage de Don Juan. Imposer à la femme de ne pouvoir résister. de faire ses volontés à lui. « C’est moins par conséquent son besoin sexuel qu’il assouvissait que son besoin de pouvoir » (p. 14 et 17).

Don Juan nie l’existence de la volonté des femmes qu’il abuse. C’est très exactement cette négation — principe invisible du jeu intime et social inégal entre les hommes et les femmes qui est enfin dénoncée. (Par #MeToo). (p 19).

C’est ce mouvement qui, d’une ampleur qui dépasse les travaux et les actions des féministes, descend au cœur du mâle. Au cœur de la maladie dont il est temps de guérir l’humain. Et l’auteur va situer ce mouvement dans une lecture philosophique de l’évolution historique (un glissement qui surprend, p. 21) :

C’est un événement historique : dernier moment du processus de reconnaissance universelle de la subjectivité transcendantale. Autrement dit, c’est l’accomplissement du programme même de la modernité qui se joue : la reconnaissance concrète, chez tous les humains, dune Volonté individuelle indivisible, antérieure et supérieure à tout conditionnement social, à toute différence économique, à toute distinction ethnique et toute détermination biologique. Cette reconnaissance universelle est le fondement des droits subjectifs (dits droits de l’Homme), qui donne son sens aux principes de l’égalité en droit et de l’inaliénabilité de la liberté. Derrière la multiplicité des situations circonstancielles narrées sur Internet, c’est la Situation existentielle de la Femme qui surgit.

J’avoue que ce glissement me surprend. Il me semble typique d’un intellectuel qui étale un savoir d’élite. Je ne dis pas que ce soit faux. Je me demande si c’est bien utile et efficace pour mobiliser les hommes pour un changement….

Je vais donc passer bien des développements de l’auteur et qui me paraissent enrober le sujet, comme pour un cours de Terminale : passer de la Controverse de Valladolid à Kant puis au mythe du prince charmant, de l’anthropologie à la Guerre de Troie en passant par Julien Gracq et en aboutissant à Freud, c’est un drôle de voyage. L’auteur ferraille ici contre le matriarcat, « mythe tenace », fait la des liens entre la culture du viol et l’excision, quitte à parfois prendre des intonations qu’un masculiniste ne dénierait pas :

La soumission des femmes s’est inscrite dans la symbolique des civilisations, dans leur grammaire (…) Le harcèlement weinsteinien, qui vise à sous-mettre, qui fantasme son propre pouvoir en niant le désir, la décision, la jouissance de l’autre, est, à l’état pur, le reliquat de l’initiation féminine archaïque ». (p.75)

On trouvera sans aucun doute quelques bonnes choses, quelques arguments utiles dans ce travail. Mais il m’apparait comme un contre-discours sur la construction symbolique qui est le fait des hommes, contre-discours qui souhaite emporter une conviction… un peu légèrement quand même, un peu brillamment, et cela ne me parait pas suffisant.

Un développement plus construit vient ensuite, à propos de la crainte masculine de l’impuissance. Partant de la dévalorisation des femmes, il écrit (p.75) :

Mais pourquoi un tel acharnement ? Parce qu’enfin, si l’homme était originellement si sûr de sa supériorité, d’abord physique, il ne s’encombrerait pas de tels artifices. C’est que non seulement il ne serait pas sûr de sa supériorité, mais il serait au contraire complexé, nous dit Françoise Héritier [ dont il a cité précédemment la « Valence différentielle des sexes »], par la puissance reproductive féminine. Les hommes feraient payer aux femmes le privilège exorbitant de cet avantage naturel. Et il faut bien reconnaître qu’on ne voit pas, sans un tel complexe d’impuissance, à quoi rimerait cet acharnement individuel à diminuer les femmes, d’une part, et d’autre part, à s’agrandir face à elles. Ce qui est toute la dynamique de la virilité.

Et (p. 83) :

Que cette prétendue faiblesse féminine transmutée en grâce serve à conjurer le sentiment archaïque d’impuissance masculine, rien ne le dévoile mieux que la rage, la damnation et la répression qui s’abattent sur toutes celles qui refusent de s’y conformer. On sent partout la peur masculine de perdre le contrôle.

Et après quelques développements sur les religions, p. 86 :

Ce fantasme affolant de la surpuissance de la femme lire est l’envers du sentiment d’impuissance masculine. Que le mot même d’impuissance désigne directement l’incapacité d’avoir une érection en présence d’une femme, et que cela puisse être un si immense problème, confirme bien, du reste, que la virilité n’est pas une force première et débordante. La virilité est la réaction violente et frimeuse au sentiment d’impuissance des hommes, qui lui, est bien premier. Les hommes ont réduit physiquement et symboliquement les femmes pour pouvoir les exclure de la compétition sociale. Ils n’ont pas voulu l’égalité par peur de se mesurer et d’être dépassés par la puissance de l’autre sexe.

Ici encore, j’ai sauté bien des détours qui ne m’ont semblé qu’accessoirement évocateurs.

Mais on approche de la conclusion :

Le système viril, dont on a vu que dérivait le sens archaïque de la féminité, est à bout de souffle Cependant, il respire encore, et, dans on agonie, il continue à faire d’énormes dégâts. Un grand désarroi règne dans la civilisation patriarcale. Les changements de comportements et de représentations se sont précipités dans les nouvelles générations, surtout du côté des jeunes femmes, tandis que d’autres individus encore fort nombreux, surtout des hommes, tenants de  l’ancien système, s’en trouvent déboussolés. (…) (p.110)

Le monde a beau changer, la majorité des hommes s’accrochent toujours à leurs vieux privilèges. L’inégalité des hommes dans les taches domestiques, par exemple, est encore manifeste. Leur refus de lâcher prise s’exprime encore plus vivement dans leur réaction patriarcale face à l’orgasme féminin. Ils ont commencé par le nier. Puis ils l’ont bridé. Aujourd’hui, l’homme qui se veut moderne — qui est en réalité un macho nouvelle mouture — cherche plutôt à se ‘approprier. Goguenard, il se targue de « faire jouir » sa partenaire. Il continue ainsi à croire la posséder grâce à l’orgasme qu’il croit être le seul à pouvoir lui procurer. Il faudra bien en finir, aussi, avec cette ultime illusion virile. (p 121).

L’auteur conclut en apportant sa vision du futur :

Malgré cela, la suppression brutale et forcée des différences sexuelles fondées sur les millénaires de vie commune, ne me parait ni possible ni souhaitable. Des millions d’hommes et de femmes se sentiraient privés de leur fantasme. Et se sentiraient coupables de continuer à les éprouver. (…)

Tout est une question de fluidité des fantasmes et des jeux partagés. (…) Le slogan pourrait être : se différencier sans se discriminer. Chercher la réciprocité. (p. 128-129)

L’accomplissement de la modernité, ce serait la promesse enfin tenue d’un monde où coexistent tous les modes d’être, sans discrimination, et donc d’abord sans la discrimination la plus archaïque, la plus durable, la plus générale et la plus résistante de l’humanité.

*

* *

Cela n’a pas été une mince affaire de tirer ainsi, après deux lectures, l’essentiel de l’essai de Raphaël Liogier, de le dégager d’une faconde plutôt déroutante. Et l’on remarquera que la dernière phrase (presque la dernière du livre) peut être lue, elle aussi, comme défaitiste et presque masculiniste.

Alors les hommes, qu’attendez-vous pour accomplir la modernité ? On débouche en fait sur une prescription quasi idéaliste, très peu concrète à mon sens.

Mais ce travail n’est pas gratuit, n’est pas inutile. Il est un des rares discours masculins suffisamment critiques. Il apporte son éclairage, qui a de la valeur, qui peut parler à bien des gens. Et s’il me convainc d’écrire moi-même le livre que je porte de plus en plus, ce sera un autre résultat positif.

 

 

 

 

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« 300 prêtres pédophiles auraient fait près de 1000 victimes aux Etats-Unis »

C’est un titre de ce 14 aout 2018. Il faut lire l’article pour comprendre que cette information concerne la seule Pennsylvanie.

Mais réfléchissons deux minutes, avec Wikipédia. La Pennsylvanie est un état très peuplé pour les USA, mais qui ne réunit que 12.700.000 habitants en 2013. C’est un état très industrialisé et frappé par la crise : sa population a dû s’accroître encore mais pas de beaucoup, on va tabler sur 14.000.000.

Et cet État comprend 25 % de Catholiques, soit 3.500.000 habitants. Soit le territoire d’une région française ou belge. 300 prêtres, c’est sans doute à peu près un prêtre par canton français, un prêtre par commune wallonne (en Belgique). Bien sûr, c’est un calcul « à la grosse cuiller ».

Si on voulait extrapoler ces chiffres d’un État à la totalité des USA, s, la proportion de catholiques étant comparable dans les USA, il faudrait multiplier les nombres par 20 ou 25 et titrer : 6.000 prêtres pédophiles et 20.000 enfants victimes.

(Il faut souligner que les faits de ce genre ne sont apparus qu’au compte-goutte en France ; et qu’ils ont été plus étudiés en Belgique (commission parlementaire d’enquête ou d’un statut proche de cela), mais n’ont débouché que sur des mesures limitées d’écoute et de dédommagement…  collectif).

On nous dit que la quasi totalité des crimes pédophiles commis est prescrite (seuls deux prêtres sont poursuivis pour des faits commis en 2010). Ils ont profité d’une large protection de leur hiérarchie. Mais le rapport d’enquête conclut seulement à des renforcements de la loi, pour réduire la prescription et les arrangements visant à acheter le silence.

Au fond, on se trouve devant une culture du silence, de l’Omerta et de l’impunité sur des violences masculines, qui est comparable à la culture du viol. Ce viol des enfants par des éducateurs devrait spécialement nous révulser. Mais la protection de la sacro-sainte institution religieuse a été assurée par les institutions et par les médias aux mains des hommes. Si j’écoute ce qui se raconte ici aux villages, ce sont les familles qui ont pris des mesures de protection individuelle, en avertissant les enfants, en les retirant d’un organisme scolaire ou de « catéchisme ».

Et le titre généraliste de l’article (dépêche reprise par touts les journaux) fait partie de cette banalisation. (Rajout du 3  septembre : et de plus, le titre est au conditionnel ! Alors qu’il s’agit d’un rapport de commission sur 1000 cas, non pas d’une plainte individuelle ! La présomption d’innocence ne devrait plus s’appliquer, messieurs des médias ! Cela m’avait échappé, zut !). Ainsi que l’absence d’interrogation journalistique. A la limite, c’est parce que l’Église Catholique est minoritaire aux USA que les procédures d’enquête y reçoivent plus de retentissement.

Il est frappant qu’aucun État n’ait envisagé une mesure de répression collective. Si cette organisation était considérée une secte, tous ses dirigeants seraient en prison et lourdement condamnés.  On n’accepterait pas leurs protestations d’ignorance des faits.  Ici, c’est le contraire. On a fait confiance à des enquêtes « internes » des tribunaux ecclésiastiques et les hiérarchies et les institutions ont évidemment été protégées. La collusion entre tribunaux du Roy et tribunaux ecclésiastiques étaient l’habitude au Moyen-Age (la femme déviante était convaincue de sorcellerie par les ecclésiastiques puis condamnée et exécutée par les forces publiques). Le respect de l’Église passe encore avant celui des femmes et des enfants.

Au delà de cela, c’est bien d’une violence sexuelle masculine qu’il s’agit, et il faut se questionner sur ce qui peut l’expliquer. Ce serait trop simple d’incriminer le célibat des prêtres. Car il faut considérer les mêmes actes criminels chez des pasteurs protestants (mariés), chez des éducateurs, chez des pères de famille incestueux… et on doit les rapprocher des violences faites aux femmes par de nombreux hommes.

Il faut sans doute interroger la réaction des hommes à la frustration sexuelle, mais aussi le non-respect d’un tabou social (qui est mal défendu par le groupe d’hommes) , le non-respect des femmes et des enfants dans le modèle « viril » et la volonté de montrer son pouvoir et d’en abuser.

Je ne m’avance pas plus loin, sans compétence approfondie sur le sujet. Je voulais seulement souligner cette banalisation de faits qui devraient nous remuer bien autrement. Et cette inertie institutionnelle scandaleuse.

 

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Faire peur pour ameuter les mecs virils

Je tombe sur un blog, dont je ne donnerai pas le nom, dont l’auteur a fait une démarche exemplaire de masculinisme « spontané ».

Il commence en énonçant une « perplexité », usant de l’expression interrogative « Combattre le mâle par le mal ? » :

Quelque peu perplexe sur l’efficacité réelle du hashtag « #BalanceTonPorc » pour aider les femmes à se faire davantage respecter dans notre douce France, je me suis imaginé ce que pourrait donner la parole libérée d’un féminisme poussé à l’extrême. Celle d’un féminisme profondément misandre, manichéen, qui consisterait à voir en chaque homme un porc, un pervers, et en chaque femme, une victime, une proie. Comme une version caricaturale hardcore d’un type de discours féministe dans lequel la cause des femmes se résumerait à une partie de chasse à l’homme interactive.

Mais ces doutes sur « l’efficacité pour aider les femmes » ne demandait pas de s’imaginer un enfer pour les hommes, de se préoccuper de tous les porcs !

L’auteur énonce trois ou quatre phrases imaginant cette « chasse à l’homme » : il n’est sans doute pas facile pour lui de s’appesantir sur un délire si éloigné de toute réalité. Mais bon, on a le droit de rêver…, et même d’imaginer le pire, pour se faire peur. C’est l’opération qui était souhaitée ici par notre auteur. Et il ne s’arrête pas là.

C’est ensuite que vient l’intéressant : on nous sert un « Manifeste de l’utra-féminisme, mouvement de résistance à l’oppression masculine ».  J’ai été interpellé par quelques arguments de ce texte, et j’ai vérifié sur Internet : aucun texte de ce genre n’est public, il n’existe que sur ce blog. Et effectivement, j’avais sauté le paragraphe terminant le délire précédant et introduisant ce titre et ce texte du « Manifeste » :

Tout ceci est bien sûr fictif. A l’instar du manifeste purement imaginaire qui suit, proposé par des « ultra-féministes », tout aussi imaginaires, qui entendent faire cesser le « grand complot masculiniste ». Est-ce que ce grossissement des traits est l’occasion de rire, ou de s’inquiéter ? A chacun/e de voir.

Pour moi, c’est l’occasion de dénoncer toute l’opération !. Car ce « grossissement des traits » est un fantasme nettement masculiniste, d’un masculinisme très grossier, dans les deux sens du mot.

Juste un exemple (en 4e ligne) :

On sait désormais avec certitude que chaque membre de l’espèce masculine est un prédateur sexuel en puissance qui s’ignore, un simple animal assoiffé de chair et de sang, obligé de calmer l’appétit vorace de son entrejambe sous peine de se découvrir tel qu’il est vraiment ; un criminel en liberté, un coupable présumé innocent, un chasseur en chaleur. De l’autre côté, se trouvent les femmes. Les victimes non consentantes des actes de barbarie du sexe « fort ». Condamnées pour toujours à supporter la pénétration en leur fort intérieur de l’oppresseur, à…

La description de l’homme est tout à fait « essentialiste » : « un animal assoiffé de sang » (vous aurez reconnu le dangereux moustique ou le requin dans certaines conditions), soit tout le contraire d’un homme socialement acculturé pour dominer.dans une société hiérarchique et qui abuse de son pouvoir (sauf éventuellement dans certaines conditions). La description de « la femme » découle de cet essentialisme et en fait une victime éternelle, par pure logique ou pure imagination. Ne cherchez aucune ressemblance avec le vécu de femmes concrètes, par exemple celles qui ont témoigné sur « MeToo » !

En fait, ce qui a révulsé notre auteur, c’est l’expression « Balance ton porc ». C’est un pur délire, semble-t-il dire, il n’y a aucun porc parmi nous, et la charge n’est donc pas efficace pour « amadouer » les hommes. Et, hypothèse logique que je déduis de cette affirmation, la nature des hommes n’a pas être discutée, ils sont naturellement comme ils sont (plutôt que fabriqués dans une culture sociale), et il faudra « se les farcir », mesdames, car on ne saurait être victime de ce qui est naturel et donc légitime. D’ailleurs, il évoque une « douce France », lisez : où toute violence est absente par nature.

Non, les masculinistes veulent qu’on considère le mâle comme un bien ! Ils n’accepteront aucune critique.

C’est scandaleux, mais c’est bien moins important que la situation réelle des femmes. Plutôt qu’un combat anti-masculiniste, Il faut à mon avis surtout un mouvement des hommes favorables au féminisme qui s’affiche comme tel, pour apporter leur aide à ce mouvement.

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Robert Jensen, sur les hommes du XXIe siècle, le changement climatique et le besoin croissant d’une politique radicale

Zoé Goodall interviewe Robert Jensen sur son livre le plus récent, Le 14 juin 2017.

J’ai eu ces jours-ci la chance de pouvoir rencontrer Robert Jensen, présent en Australie pour la promotion de son nouveau livre, « La fin du patriarcat : féminisme radical pour les hommes » (The End of Patriarhy : Radical Feminism for Men, (2017, Spinnifex Press). En tant que féministe de 20 ans à peine, j’étais intéressée de savoir comment il pensait que son livre allait atteindre les jeunes hommes, s’il pensait qu’il fallait diluer le féminisme radical pour atteindre un plus grand nombre de gens, et où est le lien entre son orientation féministe radicale et son engagement sur le changement climatique.

Zoë Goodall : Vous avez beaucoup écrit sur divers aspects du féminisme et du patriarcat. Qu’est-ce qui vous a amené à faire ce travail plus englobant qui analyse le patriarcat comme un tout ?

Robert Jensen : J’ai écris un livre sur la pornographie qui a été publié en 2007 (et épuisé depuis lors) et les éditeurs me demandaient d’en faire une nouvelle édition mise à jour. Je n’avais pas l’énergie émotionnelle pour revenir en arrière et faire une nouvelle recherche sur la pornographie, car cela demanderait de toucher à la misogynie et au racisme. J’étais en train d’ étudier pourquoi le féminisme radical était si marginalisé et pourquoi étaient si rares des explications synthétiques du féminisme radical en langage courant. Et je commençais à remarquer qu’on avait écrit si peu en visant spécifiquement l’audience masculine.

J’ai toujours considéré que mon rôle dans la vie n’est pas de dire aux femmes ce qu’il faut penser du sexe, du genre, du pouvoir, mais de m’adresser aux hommes, à la lumière du féminisme. Ça m’a paru de bon sens de faire, avec mes quelque 30 années d’expérience, le récit en langage le plus simple possible de ce féminisme radical qui m’a aidé, moi, à comprendre la société.

ZG : Avez vous écrit La fin du patriarcat en visant un groupe d’hommes en particulier, ou pensez-vous sur c’est accessible de manière large, pour toutes sortes de groupes d’ages, ou de classes d’hommes ?

RJ : Je pense que les distinctions qui importent entre hommes, ne sont pas d’abord entre les différentes classes d’hommes, mais à l’intérieur de celles-ci. Parmi, par exemple, les hommes blancs de la classe moyenne et de mon âge, il y en a qui qui sont les êtres humains les plus sexistes que j’aie jamais côtoyés et d’autres qui sont les plus progressistes. La même chose est vraie pour la jeunesse noire des villes.

Parce que j’enseigne dans une université marquée par une forte diversité d’étudiants, et comme je suis en contact fréquent avec le monde social, je peux voir des hommes très différents. Et je considère que ce n’est pas que les vieux soient pires que les jeunes, ce n’est pas que les blancs soient pire que les noirs, que les techniciens soient meilleurs que les ouvriers, vous voyez ? Je suis certain qu’il y a des critères de différenciation, mais je n’en sais pas suffisamment pour les décrire. Mais je m’adresse à tout le monde, de toutes les couches sociales, qui veut réfléchir à une analyse radicale de la dynamique de sexe, de genre, voilà tout.

ZG : Au fil des années, les féministes, tant libérales que radicales, se sont exprimées autour de l’idée que « nous devrions être attentives à ce que les hommes pensent, leurs conceptions sont instructives pour nous. » Pensez-vous qu’il soit important pour les femmes engagées dans le féminisme de s’inquiéter de ce que les hommes pensent et quel est leur point de vue ?

RJ : D’un côté, la réponse est dans la question. Si vous êtes un militant des droits humains essayant de créer une association anti-raciste, vous allez probablement réfléchir à ce que pensent les blancs, parce que les blancs sont à la base de ce qu’est le racisme et la suprématie blanche. Dans ce sens donc, toutes les femmes qui sont féministes et impliquées dans la promotion d’une égalité de genre réfléchissent aux hommes.

La question est : Quel rôle doivent avoir les hommes dans les mouvements féministes ? Et c’est une question plus difficile. Si je considère le féminisme radical auquel j’ai été confronté, et cela remonte à la fin des années 1980, ancré dans le mouvement pour une loi contre la pornographie, la conception qu’on avait était que les hommes avaient un rôle dans le mouvement anti-pornographie – et cela sans prendre une position dirigeante, mais juste en contribuant à des organisations féministes qui s’adressaient aux femmes mais aussi aux hommes, avant tout pour mettre fin à la consommation de pornographie, mais aussi en ayant recours aux compétences des hommes. Cela a toujours été très sensible pour moi. J’ai assez rapidement établi que mon rôle était de parler aux hommes et d’utiliser toutes les ressources à ma disposition, ce qui est à ce stade de ma vie cette fonction universitaire qui me donne un statut, un certain salaire et mes armes d’écrivain.

Ce que j’ai toujours considéré dans mes propres écrits, c’est que je ne suis pas la meilleure personnes à la ronde. J’en suis bien conscient depuis longtemps. Et j’ai aussi bien conscience que je n’ai pas besoin ‘être la meilleure personne à la ronde pour expliquer clairement quelque chose qui peut être utile, spécialement aux hommes. Et j’ai une bonne raison pour insister ainsi : dans la vie universitaire, vous êtes conditionné à toujours être pour être la meilleure personne à la ronde. En un sens, je suis heureux d’avoir commencé ma carrière par le féminisme, car là mon rôle n’était évidemment pas de produire une nouvelle théorie, personne n’attendait de moi que je pontifie. Mon rôle était de prendre la recherche existante, la théorie et l’action pratique des femmes – qui est considérable – et d’en parler d’une manière que les hommes puissent entendre. Et d’enrichir, si possible, la recherche. J’ai donc fait de nombreuses interventions auprès des hommes, ce qui est quelque chose que je sais faire.

Ainsi, au lieu d’essayer, comme bien des universitaires, de paraître me mettre en avant et devenir un grand penseur, j’ai toujours été sereinement un interprète des nombreuses idées d’autres gens, incluant celles de toutes ces femmes féministes qui ont fait un travail tout à fait incroyable, et spécialement Andrea Dworkin. Vous savez, le premier travail féministe que j’ai lu était de Andréa Dworkin… (pause). Je suis vraiment ému par elle, parce qu’elle a eu une telle influence sur ma vie que parfois quand je dis son nom, je m’arrête et je me dis « Oh, mon dieu, dire qu’elle est disparue », vous comprenez ? Et elle est décédée si jeune. Mais j’ai lu d’abord les travaux de Andrea, et vais-je pouvoir approfondir la compréhension qu’Andrea Dworkin eut des hommes et de la pornographie ? Pas vraiment. Mais je peux prendre ses découvertes et me demander comment je peux les explorer et comment je peux en parler aux hommes. Et c’est ce que je fais.

ZG : Quelles idées avez-vous sur le fait d’adoucir le féminisme radical pour le rendre plus accessible pour plus de gens, ou au contraire de conserver la pureté idéologique du mouvement ? Pensez-vous que les idées radicales sont plus efficaces si elles sont un petit peu adoucies ?

RJ: Je voudrais avant tout faire la distinction entre « délayer », ce qui est toujours risqué, et « déjargonner », si vous me permettez ce mot. Comme tout autre mouvement intellectuel ou politique, les gens développent un langage entre-soi – un jargon. Et je pense que le jargon est contre-productif, à la fois pour notre capacité à communiquer avec les autres, et pour notre propre compréhension. À l’instant où les gens sont liés entre eux par du jargon plus que par de l’argumentation, la qualité des positions intellectuelles et politiques s’en ressent. J’ai donc toujours tenté d’écrire sans jargon, tout en écrivant radicalement.

Je ne ressens pas un besoin de délayer les idées radicales, pour deux motifs. D’abord je suis un intellectuel au sens fort : c’est la société qui me fournit l’argent qui me manque pour l’alimentation que je ne cultive pas, je reste sur ma chaise et je pense à des choses. C’est mon job, en ce sens, d’agir ainsi. Et ensuite, sur ce plan, les institutions – le capitalisme, les structures traditionnelles de gouvernement, le modèle industriel qui indiquent comment les êtres humains doivent se comporter, ne fonctionnent pas. À un certain niveau, bien des gens comprennent que cela ne marche pas. Si vous offrez aux gens une nouvelle version seulement des mêmes vieilles institutions dont le peuple sait qu’elles ne fonctionnent pas, vous n’allez pas mobiliser et inspirer les gens. Je pense que les gens sont en recherche, progressivement, de quelque chose qui est radical. Et par là je ne veux pas dire une posture radicale, je vise une analyse vraiment profonde qui va à la racine et qui parle aux gens.

Maintenant, réunissez cent personnes dans une salle, une analyse radicale ne vas nécessairement concorder avec chacune d’elles. Mais je m’adresserais davantage à la part parmi eux qui seront prêts à cela, plutôt que d’essayer quelques messages qui plaisent au plus de gens possible dans cette salle, parce que cela va nous mener à un message qui ne va pas inspirer et ne va pas être adopté par beaucoup de gens. En ce moment, je suis surtout convaincu que nous avons besoin d’être radicaux. Mais être radicaux dans un langage simple.

ZG : Bien des féministes, qui critiquent l’industrie du sexe, rejettent l’accusation que leur analyse est fondée sur une morale, le plus souvent parce que c’est ce motif qui est opposé à leurs arguments. Pourtant, dans La fin du patriarcat, vous adoptez une critique morale de la pornographie et de la prostitution, arguant que votre position est basée, en partie, sur des jugements moraux. Ne craignez-vous pas que ce positionnement pourrait créer un retour du bâton, pas seulement de la part des défenseurs de l’industrie du sexe, mais aussi de la part de féministes ayant rejeté l’objection que leurs critiques sont basées sur la morale? Pourquoi donner une base morale à vos objections a-t-il été important pour vous ?

RJ : Je pense que tout le monde devrait réagir ainsi. Je voudrais ici distinguer les jugements moraux et les principes moraux d’ une sorte de moralisme utilisé pour caractériser les gens qui définissent, avec une certitude morale, la manière dont vous devez vous comporter et dont vous devez faire usage de votre corps, par exemple. Donc j’évite d’être moralisateur dans ce sens, ce sens péjoratif, mais j’essaie de prendre conscience que nous sommes, toujours, constamment, inextricablement des êtres moraux.

La politique est toujours basée sur une théorie morale d’un certain type, sur ce que cela signifie être humain. Et j’utilise ce terme « moral » dans ce sens large, et parce que selon moi la droite, spécialement la droite religieuse, a mis la main sue le terme moralité et l’a défini de manière si étroite, à faire peur à bien des gens libéraux, de gauche ou du monde laïc. Je pense que nous devons nous y opposer, et pour un double motif :

  1. les principes : je ne pense pas qu’il est possible de développer une politique sans baser quelque chose sur des buts moraux fondamentaux.
  2. Et parce que tout le monde veut en fait des réponses morales. C’est une part de l’être humain.

Quand la gauche et les libéraux cèdent sur ce combat moral avec la droite, la droite s’en empare. Et ils s’en emparent avec ce qui est pour moi des mauvaises réponses. Donc, plutôt que de céder sur ce terrain et dire « Allez, nous ne faisons pas de jugements moraux », je dis : « oui, je porte des jugements moraux, et je peux les argumenter et les défendre ». Parce que je pense que, à un certain niveau, les gens comprennent qu’il n’y a pas de communauté humaine décente sans principes moraux. Par principes moraux, je ne vise pas le « Vous ne pouvez pas faire usage de votre pénis de telle façon », je veux dire : « Comment traitons-nous les autres ? Comment nous considérons nons-même dans le monde vivant au sens large ? »

Tous ces thèmes sont des questions morales profondes. Car elles ont à voir avec ce que c’est que d’être humain. Voila pourquoi je les aborde, sur le plan pratique et sur le plan des principes.

ZG : Avez-vous pu noter que les attitudes des hommes envers les femmes et/ou le féminisme ont évolué ces derniers temps ? Pensez-vous que cela va mieux ou que c’est pire ?

RJ : Je vais parler du contexte U.S., c’est ce que je connais. Pendant les 30 dernières années que je l’ai observé, le climat culturel général en faveur du féminisme s’est amélioré, a empiré et est resté stable. En fonction des thématiques qu’on aborde, toutes ces affirmations sont vraies.

Prenons la présence des femmes dans les institutions : éducation, gouvernement, entreprises. Ça va mieux. Nous venons d’avoir une élection dans laquelle, pour la première fois, une femme fut une candidate de grand format pour le poste suprême en politique. C’est un progrès. Ce n’est pas que j’apprécie le programme d’Hillary Clinton, mais c’est un progrès, ça va mieux. Sur certains sujets, prenez les taches ménagères dans le couple en général, le pourcentage de couples mariés hétérosexuels, je pense qu’on en est à peu près à la même situation qu’il y a 30 ans. Je ne pense pas qu’il y ait eu de grands progrès dans l’approfondissement d’une réelle conscience féministe dans la vie courante des gens. Sur les industries d’exploitation sexuelle, pornographie, prostitution, strip- tease, c’est certainement pire, on est en recul. Il y a davantage de pornographie, il y a davantage d’acceptation de la prostitution que jamais.

Donc, toutes ces affirmations sont vraies, c’est la complexité de la société actuelle.

ZG. : Pensez-vous que les jeunes gens d’aujourd’hui ont plus ou moins de chance d’entendre le message de La fin du patriarcat ? D’un côté, nous sommes la génération qui a grandi dans la culture du porno. Mais d’un autre côté, nous sommes la génération qui a vu le féminisme, à un certain niveau, devenir plutôt mainstream.

RJ : Selon mon expérience, il y a une possibilité d’écoute importante. Notez, l’âge et l’expérience peuvent nous rendre difficile la perception de nouvelles idées. Les deux trucs sont vrais. Je pense que mon expérience me suggère que ce n’est pas prévisible. Les jeunes hommes qui veulent s’identifier comme féministes, mais selon un féminisme affaibli, libéral, tiède, sont d’une certaine façon dotés de plus de réticences à évoluer que les gars vieillots, un peu de gauche, qui ne savent pas comment parler de tout cela, mais ont une notion plus intuitive du fait que « la justice doit sans doute comporter une part de critique du patriarcat ».

Les gens plus jeunes grandissent dans un monde à la fois plus corrosif et plus ouvert au féminisme. Comment penchera la balance ? Voilà une manière de le dire : les membres des Amicales dans les Universités US sont-ils davantage ouverts au féminisme qu’il y a quarante ans ? Eh bien, ils ont pu intégrer un certain langage. Mais le fait est que ces Amicales sont toujours des fabriques de viol et il n’y a pas eu de passage significatif pour le modifier. Donc, les deux perspectives sont vraies. Les hommes des amicales connaissent le langage, mais ne s’en préoccupent pas.

ZG : Dans le dernier chapitre de La fin du Patriarcat, vous parlez des dégâts toujours plus graves que la planète subit du fait de l’activité humaine. Le changement climatique est essentiellement la crise finale de notre génération ; on nous a faire prendre conscience de ce problème depuis que nous sommes nés, et c’est à notre génération de mettre un frein avant qu’il ne soit trop tard. Comment concevez-vous le féminisme comme faisant partie de la solution à ces crises écologiques ?

RJ : Il y a une double relation : la première est intellectuelle, et la seconde est plus corporelle. Les deux hiérarchies fondamentales dans l’histoire humaine, peut-on dire, sont la prétention humaine à posséder le monde et la prétention masculine à posséder les femmes. Après l’invention de l’agriculture, les êtres humains ont pris l’habitude de dire « nous possédons le monde », parfois prolongé en « nous possédons chaque pouce de cette terre et nous pouvons en faire ce que nous voulons ». Le patriarcat débute avec la prétention des hommes à posséder le corps des femmes, spécialement pour la reproduction et la sexualité. Il y a là quelque chose de très important, le fait que les deux plus vieilles oppressions, en un sens, du patriarcat et de la domination humaine sur le monde, participent de cette croyance pathologique que nous pouvons posséder des choses. Et, en passant peut-être par l’esclavage et les croyances, vous pouvez posséder d’autres humains pour le travail de la terre et, comme vous le savez, les États-nations peuvent posséder d’autres territoires.

Ces deux dernières années, j’ai vraiment pris conscience combien le concept de la propriété était pathologique. Et donc si nous devions agir à contrer la destruction humaine de notre propre écosystème, il faudrait repenser ce que cela signifie de posséder. Ce qui pour moi, parmi d’autres choses, signifie qu’il n’y a pas de futur pour l’humanité au sein du capitalisme, qui se caractérise par le marché et la possession de tout.

Voilà un type de réponse analytique. Il y a toujours une dimension rationnelle aux idées politiques, mais il y a aussi une dimension corporelle et émotionnelle et selon moi, la sensation est la même. Quand j’écoute des femmes décrivant leurs expériences d’avoir été prostituées, ce n’est pas qu’une réponse intellectuelle, c’est quelque chose de profondément humain et en phase avec ma réponse sur ce sujet. Je suis issu de l’État du Dakota du Nord, USA, et le nord-Dakota est essentiellement une région agricole. Mais dans la partie ouest, on a développé l’extraction et l’industrie du fuel lourd. Je ne proviens pas de là-bas, mais c’est comme chez moi, en un sens, et quand je vois des images de ce que l’extraction a provoqué dans la terre du Nord Dakota, je pleure. Il y a un lien, et ce n’est pas parce que c’est mon pays, c’est parce que je la ressens comme ma part de ce monde, et que quelque chose est fait pour détruire ce monde. C’est une réaction émotionnelle et corporelle de ce type.

Je pense qu’il y a quelque chose de cet ordre. Si nous devons nous occuper des crises écologiques, cela ne peut pas être seulement la décision rationnelle qu’on ne peut plus brûler de combustibles fossiles ou qu’on doit implanter des panneaux solaires. Cela doit être une solution qui nous mène à dépasser notre séparation d’avec un monde vivant plus vaste. La société moderne nous tient séparés : être face à un écran, être dans une maison à air conditionné.

On doit se confronter à cela. Mon premier contact avec la sensation de mon propre corps et la compréhension de mon propre corps a été le féminisme, lequel m’a montré que toute cette culture pornographique qui m’a séduit me séparait de moi-même. Ce fut une sensation profonde. Et j’ai débuté le livre en racontant cette expérience corporelle de l’entrée dans le féminisme.

Zoé Goodall est une étudiante et écrivaine basée à Melbourne, Australie. Elle est en train de compléter en 2017 son parcours à la RMIT University, où elle analyse les discussions impliquant les femmes indigènes intervenues durant le processus de décision sur le Décret Canadien C-36. Elle tweete parfois sur @zcgoodall.

Robert William Jensen, né en 1958, est professeur à l’Université du Texas, à Austin depuis 1992. Il enseigne le droit des médias, l’éthique et la politique. En tant que féministe radical, il a centré ses recherches sur la critique de la pornographie et la masculinité. Il a aussi écrit sur le privilège blanc et le racisme institutionnel. Il siège dans le comité éditorial de la revue universitaire Sexualization, Media and Society. (selon Wikipedia)

Traduit et publié avec l’autorisation de « Feminist Current », media féministe canadien sur le web, où cet article a paru le 14 juin 2017 :

https://www.feministcurrent.com/2017/06/14/robert-jensen-millennial-men-climate-change-increasing-need-radical-politics/

 

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Guide du féminisme pour les hommes : un troisième…

C’est une grosse brochure, disponible par Internet : « Vers l’égalité des femmes et des hommes : questionner les masculinités- Enjeux, témoignages et pratiques » réalisée par Adéquations en 2016. En fait, c’est l’œuvre de deux femmes, Yveline Nicolas et Bénédicte Fiquet, de cette association. Elles sont mentionnées tout à la fin, à la page 72. Vous la trouverez sur le site de cette organisation, ici. C’est un PDF.

Adéquations, fondée en 2003, a pour objectif la promotion d’un développement humain durable. C’est selon moi un organisme de formations thématiques pour des ONG, notamment dans la coopération nord-sud.

Elle propose ici une brochure très bien documentée, avec des réflexions et témoignages intéressants (c’est la partie la plus importante et la plus riche, avec des fiches thématiques en contrepoint). Elle a l’originalité de parler des hommes. (Les deux guides que j’ai cités auparavant étaient des introductions au féminisme, en essayant d’interpeller les hommes). Et il y a de nombreuses références.

J’en recommande donc la lecture. Pourtant, je suis un peu resté sur ma faim, et c’est un peu difficile à expliquer. Il y a une introduction un peu théorique sur le masculin. Rien n’est inutile, mais je n’ai pas appris des éléments nouveaux. Il y a peu de questionnements permettant d’aller plus loin : ce n’était pas le but de ce travail).

Un point parmi ceux qui m’ont intéressé ? « En Amérique Latine, le genre est un sujet très dynamique. (…) En Amérique Centrale, les États sont fondés sur du racisme intériorisé et institutionnalisé, aussi les questions de « discriminations multiples » et d’intersectionnalité sont très présentes. Les mouvements de femmes sont très dynamiques. Enfin, les organisations latino-américaines ont réussi à garder l’esprit « éducation populaire », avec des outils liés à l’art, la corporalité, le sensible, qui apportent une vraie plus-value, sur ce sujet comme sur d’autres. Sur la question de la mixité, il y a des démarches difficilement imaginables en France. Par exemple, avec des groupes mixtes, en parlant « d’hisoires de vie » de la part de filles ou de femmes, elles évoquent des traumatismes, la violence au quotidien, face à des garçons. Ce n’est pas facile pour elles, mais cela aboutit souvent, si l’accompagnement est bon, à générer plus d’empathie de la part des garçons, voire un engagement. Et ce retour des garçons, le fait d’être en groupe, peut avoir une dimension thérapeutique. (….) La très grande majorité de nos partenaires latino-américains ont une stratégie genre et beaucoup travaillent sur les masculinités. » (Extrait d’un des témoignages.

Un point plus superficiel ? J’ai déniché à la page 60 (à trois pages de la fin du texte), deux exemples d’outils « pour aider à intégrer les hommes et les masculinités dans les projets, dont un « extrait adapté d’une checklist pour favoriser la discussion en groupe sur la participation à la prise en charge de soins par les hommes, dans leurs foyers, dans leurs relations, et leurs communautés ». En fait cette liste d’à peine une demi-page (instructive, posant les bonnes questions) est adaptée ici d’un projet international de la FNUAP Promundo, Men Engage. elle n’est qu’un encadré dans la 3e partie. Et c’est là que j’ai compris mon erreur !

Dans la partie 3 « Recommandations et sources documentaires » (sic), il faut dépasser la section « Engagements internationaux » pour atteindre la dernière section « enseignements et recommandations ». Elle fait seulement six pages ! Elle adresse ses recommandations successivement  » pour les associations et les institutions engagées dans l’égalité », « pour les organisations de solidarité internationale », « pour les politiques publiques ». Tiens, c’est en fait un manuel de formation et de sensibilisation pour les organisations et institutions !

Pourtant l’avant propos ne disait rien de cela. Pourquoi ai-je été abusé ? J’avais lu :

« Nous constatons qu’en France, très peu d’hommes sont présents, à la fois comme public et comme intervenants, aux formations, conférences ou séminaires portant sur le genre, l’égalité femmes-hommes et les droits des femmes. Sans doute n’est-il pas toujours évident pour les hommes de dénoncer — ou d’entendre dénoncer — le patriarcat, la domination masculine, les inégalités, les violences de genre…Et les sensibilisations à l’égalité femmes-hommes qui traitent quai exclusivement « des femmes » n’aident pas à renverser cette tendance. (…) l’ambition de cette brochure est double : expliquer les enjeux de genre ) partir de la construction sociale des masculinités et mettre en valeur les initiatives prises par des hommes pou des organisations en faveur d’une redéfinition du « masculin » favorable à l’émancipation des hommes, à l’égalité femmes-hommes et aux droits humains en général.Si nous abordons la construction du masculin à partir du contexte français et occidental, notre tour d’horizon est plus large…  »

Mais c’est une brochure à parcourir.

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Une maman féministe doit-elle perpétuer chez son fils « l’esprit de conquête » masculin ? (Réaction)

Une réaction de Chester Denis, blogueur, à l’opinion de Marie Thibaut de Maisières. Extrait du Journal La Libre.be du 8 juillet 2018 (édition électronique – intertitres de la rédaction)

On échappe difficilement aux clichés sur les relations entre les femmes et les hommes. « On va te dénicher un mari », « comment s’offrir une conquête qui vous valorise », comment être « un homme à succès » (féminins) : voilà des idées traditionnelles qui ont encore de l’avenir devant elles. La plupart des des hommes n’imaginent pas un autre discours.. et bien des femmes finissent par s’y adapter aussi.

Pourtant le féminisme est passé par là depuis cinquante ans. Et surtout, depuis moins d’un an, un palier symbolique a été franchi, avec les campagnes #Me too et #Balance ton porc.

Cela signifie que plus de femmes supportent mal la domination masculine, cherchent les manières d’affirmer leur autonomie sur le plan professionnel, sur le plan personnel. Et que, même dans les relations de séduction, elles ne veulent pas que les choses se passent « comme avant « . L’égalité de statut social ne suffira pas.

Les hommes ne sont pas aveugles

Chez les hommes, c’est le doute, sinon la panique qui se répand. Un trouble au plan comportemental, qui manque de modèles alternatifs pour en sortir. Leur première demande est d’être « rassurés » (allo, maman, bobo). D’où l’offre de coaching de séduction faisant référence (grossière) au mâle Alpha chez les singes (pas tous d’ailleurs). D’où ces groupements de mâles se plaignant de ne pouvoir atteindre ce niveau, et passant à l’attentat criminel contre des femmes (cfr les Incels à Toronto). On trouve même des séminaires sur ce thème organisés dans un cadre catholique… autour de la figure du bon père, et de la bonne morale dans la conduite masculine dominante.

Mais les hommes ne sont pas aveugles. Ils sentent que leur statut est marqué d’inégalité et d’injustice, et qu’il n’est ni tenable comme tel, ni pouvant récupérer sereinement son vieux trône d’ancien régime. Il leur faut s’adapter, et même anticiper.

Nombreux sont les hommes qui cherchent ce nouveau chemin. Même s’ils sont une infime minorité, ils sont des milliers. Sur les cinq continents. Et pas seulement des « marginaux » ou des « queers ». On peut être hétéro et souhaiter construire d’autres relations intimes entre femmes et hommes.

Dans de tels couples, il n’y a plus d’autorité « naturelle » (très discutable d’ailleurs) mais négociation, partage ou circularité du pouvoir. Et partage des tâches, ce qui exige surtout le partage de la « charge mentale » et de la responsabilité. Ceci demande aux hommes un « travail sur soi » pour sortir de ce rôle de privilégié qui conquiert, domine et exploite un autre être humain à son service. Un travail sur soi qui est difficile et qui fait de ces hommes, et de leurs compagnes tout autant, des pionnières et pionniers !

L’auteure reste dans le canevas traditionnel

Dans ce chemin, il y a aussi un partage des libertés, des curiosités, des centres d’intérêt, partage qui s’approfondit en avançant. Il y a de l’innovation et de la créativité, et c’est motivant de coopérer à ce changement social. Par comparaison, le mode de relation traditionnel paraît convenu, sans surprise (sinon les mauvaises surprises, comme s’il y avait tromperie dans les pratiques anciennes de marché).

Il est alors étonnant de constater que, pour les modes de séduction, on n’imagine pas sortir de ces profondes ornières de la domination masculine. Dans l’article de Marie Thibaut de Maisières qui m’a fait réagir, « Il semblerait qu’en élevant mon fils en féministe, je le priverais de devenir un homme à succès » (La Libre de ce 8 juillet) et, tout en en édulcorant le personnage du mâle Alpha, l’auteure reste dans le canevas traditionnel : « Pour améliorer l’espèce, il vaudrait mieux choisir celui qui a 12 doigts et la bosse des maths… Bref, pour ma part, je m’en vais continuer d’élever mon fils en féministe en espérant avoir en retour, une belle-fille bien dans sa peau ». Et elle semble entériner les conseils de son ‘ami Charles ‘ : « Pour créer du désir, il faut d’abord sortir du lot. Et la technique la plus efficace, est de déstabiliser sa ‘proie’ pour prendre l’ascendant sur elle et que ce soit elle qui cherche à te plaire. Mais si tu la joues trop dominant, tu n’attraperas que les filles qui ont une mauvaise estime d’elles-mêmes et/ou un père peu valorisant. »

Déstabiliser sa proie ?  Et se la jouer dominant soft ? Je trouve que l’analyse est faible et la conclusion limpide : tout changer pour que rien ne change, disait déjà Lampedusa. C’est étonnant que si l’objectif nouveau des relations intimes est plus ou moins défini (le consentement réciproque), aucun mot pratique, aucun conseil n’illustre la manière d’y parvenir et que les mots les plus éculés reviennent sans pudeur. Oui, les mamans, vous espérez avoir « en retour » (de quoi ?) des belles-filles plus autonomes, mais qui auront sans doute été blessées par la conquête.

Remettre en cause la hiérarchie actif/passif

Ne pas pouvoir sortir de cette scène primitive de l’homme actif avec son gourdin impératif et de la femme passive, c’est butter toujours sur ce mur que le féminisme cherche à renverser.

Sortir de la domination masculine, vouloir plus fondamentalement l’égalité et jusque au niveau de la symbolique, c’est remettre en cause cette hiérarchie de la fille passive et du garçon actif, c’est remettre en cause notre rapport avec notre corps désirant, c’est subvertir les traditions vestimentaires tellement ancrées et tellement entretenues jour après jour !

Le chemin est long, semé d’embûches, ardu à escalader. Oui. Mais la première poussée – inattendue – est venue cet hiver : on ne peut plus en rester à ce combat obscur et dévalorisant. L’humanité est capable de mieux.

Le chemin n’est pas tracé, au moment où les individus sont plus que jamais livrés à eux-mêmes et sommés de montrer leur valeur, leur ‘différence’.

Le chemin est difficile pour celles et ceux qui veulent éduquer autrement leurs garçons – alors que les ressorts de la domination masculine ne sont pas clairement identifiés.

En réalité, le temps est venu de raconter ces explorations entreprises par les pionniers, de les mettre en valeur, car elles sont attendues, et les leçons qu’on peut en tirer également. De mettre en récit ces témoignages pour esquisser ces modèles alternatifs que j’évoquais.

Parler toujours de « l’esprit de conquête », évoquer sans arrêt ce coaching masculiniste réactionnaire ou, par exemple, mesurer toujours l’injustice dans le partage des taches ménagères (qui ne régresse que si faiblement), c’est déclarer que le changement social qui est souhaité, réclamé et en train de se faire, ne mérite pas encore qu’on en parle, ne mérite pas d’avoir droit de cité.

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Ce 2e guide du féminisme pour les hommes ? Bof…

J’attendais beaucoup de ce second livre pour guider les hommes : « Guide du féminisme pour les hommes et par les hommes » (Ed. Massot, 2018, 18€) de Mikael Kaufmann et Michael Kimmel, avec illustrations de Pacco. Car les deux auteurs sont des « pro-féminisme » reconnus. Le premier est un canadien qui a travaillé pour les Nations Unies et pour « le Conseil consultatif sur l’Égalité des Genres du G7 ». Le second est un des pères fondateurs des Men studies et dirige le périodique : Men and Masculinities, qu’il a lancé en 1998.

Eh, bien, j’ai été plus que déçu (un peu en colère, et pas que pour les 18€, mais pour une occasion manquée et donc gaspillée). D’abord, je vais vous présenter le niveau de ce « guide » . Ensuite, plus largement, je vais me demander si c’est bien indiqué de prendre les hommes pour des imbéciles. Finalement, je dirai deux mots de stratégie.

Le livre se présente un peu comme une courte encyclopédie de A à Z (avec un désordre car l’ordre imposé par le vocabulaire anglais a été conservé), développant 80 thématiques sur… une à trois pages maximum. Autant dire rien. On en reste au superficiel. Il y a scènettes à l’humour de premier niveau. Aucune autrice féministe n’est citée.

Ainsi ce texte m’a paru très peu pertinent, sur le thème « Papa »  (p.35) :

L’influence la plus bénéfique du féminisme sur la vie des hommes est de les avoir incités à assumer leur rôle de père. En effet, le féminisme encourage les hommes à s’impliquer pleinement dans l’éducation de leurs enfants? Nous ne sommes pas un simple copain avec lequel leurs nos enfants passent un bon moment. Nous pouvons être de formidables parents. La plupart des hommes relèvent le défi. (…) Bien sûr, ce n’est pas toujours une partie de plaisir –mais cela reste le plus beau cadeau fait aux hommes depuis l’invention de la télécommande. Et on nous mâche encore le travail. En dépit de tous ces changements, ce sont les femmes qui bien souvent prennent en charge l’éducation des enfants, ce qui limite leurs possibilités de carrière. C’est une véritable gageure pour une femme active qui a la responsabilité des enfants.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai hurlé, j’ai pris un crayon et j’ai marqué le passage. Il est vrai que les jeunes papas pouponnent davantage, mais je ne suis pas certain que ce soit dû à l’influence du féminisme (ou alors il faudrait l’expliquer). Ensuite, cela ne veut pas dire qu’ils assument clairement un rôle de « formidable parent » : les statistiques montrent qu’ils n’en font qu’une petite part, celle qui leur convient … comme on prend une télécommande : les papas zappent souvent sur le déplaisir et le délicat. Il parait très contradictoire de dire que « la plupart des hommes relèvent le défi » et de dire EN MÊME TEMPS que les femmes nous mâchent le boulot et ont la plus grosse responsabilité. Et puis, rien sur la « charge mentale » de la prise en charge de l’enfant, rien sur le « care » ou le soin des relations humaines, c’est vraiment enjoliver la situation. Je n’appellerais pas cela un Guide du Féminisme. Je ne vois pas à quel besoin des hommes ce livre veut répondre. Les sensibiliser, les rassurer, les inciter à faire un tout petit effort sans que cela les empêche de dormir ?

De plus, les dessins de Pacco n’ajoutent rien au texte. Ils se décalent à peine du texte, donnent dans l’image caricaturale mais sans subtilité ni empathie aucune.

De la part d’un « PhD » (Docteur en physique ?) et d’un professeur de sociologie spécialisé en étude de genre, c’est un contenu plutôt minable, pour adolescents attardés (ils existent, mais lisent-ils des livres ?).

( Rajout du vendredi 13 : comme petit bémol à ma critique, je viens de lire un interview des auteurs, où ils précisent que leur livre s’adresse d’abord aux jeunes et aux adolescents, à titre de première initiation au féminisme. On pourrait effectivement le comprendre si c’était un recueil de courts billets ayant paru dans un magazine de jeunes et ados. Mais alors le titre du livre, son aspect et sa présentation sont trompeuses. Et je crains même que les auteurs soient peu qualifiés en « littérature jeunesse »).

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De ces deux guides, mais aussi du livre d’Olivia Gazalé que j’ai lu cet hiver, et de quelques autres lectures, je retire le sentiment que le but de ces auteurs est avant tout de séduire les hommes, de ne pas les perturber, troubler leur tranquillité. On leur explique doctement, mais aussi humoristiquement qu’ils n’ont RIEN A PERDRE à écouter un peu de féminisme. Je me demande un peu si on ne prend pas les hommes pour des imbéciles.

La masse des hommes sent très bien qu’elle a des choses à perdre à s’allier au féminisme. Ils ne supportent pas qu’on les culpabilise, qu’on menace leur statut privilégié. Ils refusent de voir où est le problème. Ils ne nient plus qu’il y a des problèmes, mais ils les minimisent et mettent alors leurs problèmes masculins comme plus lourds dans la balance. Moi-même il a fallu qu’une illumination me fasse tomber de mon cheval et de mon sommeil masculin.

Olivia Gazalé est allée un peu plus loin dans l’explication en montrant que la masculinité constitue aussi un carcan qui contraint les hommes, à travers l’histoire, et que le féminisme pourrait les aider à « s’en sortir ». Jeremy Patinier avait eu le mérite de donner un peu de contenu féministe à un livre facile à lire, mais très peu dérangeant aussi pour les hommes (et il a eu le tort de négliger de citer ses sources, alors qu’il avait pioché à gauche et à droite ;  le livre a été donc retiré de la vente).

Nos deux auteurs américains sont ceux qui en restent au plus futile. Peut-être est-ce adapté à la culture américaine de 2011, date de parution aux USA. Peut-être peut-on y espérer motiver les gens à « faire leur différence » et à faire un effort moral pour gagner leur ciel (j’en ai parlé à propos du puritanisme d’origine protestante).

Mais peut-on se tenir en dehors de toute position critique sur l’attitude masculine, sur la domination masculine ?

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En conclusion, cela me parait une attitude erronée de vouloir convaincre tous les hommes. C’est même pernicieux : des groupes d’hommes « masculinistes » prennent à nouveau (au delà du mouvement des pères sur les grues, de début 2000) le devant de la scène et se déclarent en péril et en résistance. Et avec le positionnement de ces livres, on n’atteindra ni ces hommes extrémistes, ni la masse des hommes, car on n’aborde pas vraiment les questionnements des hommes. PEut être les auteurs sont-ils conscients du désarroi des hommes et qu’ils pensent les attirer sans tenir compte de leurs résistances, en la déjouant. C’est de la naïveté, selon moi.

Je suis convaincu qu’il faut d’abord viser les pionniers favorables au féminisme et leur donner des objectifs de changement pratique. Approfondir leur premier engagement, le transformer en une conviction et une fierté de se sentir libéré peu à peu, par un travail sur soi, du comportement masculin dominant. Leur faire ressentir une proximité de milliers d’hommes qui sont dans la même recherche et dans le même travail de changement. Et les accompagner dans une recherche collective de réponse aux questionnements.

Sans cela, les hommes ne changeront jamais ? Oui et non. Le fait est que les femmes ont profondément changé. Leur situation et leur mentalité. Et que ce n’est pas fini, leur évolution se poursuit et leur mouvement s’élargit (malgré que le féminisme ait mauvaise presse). Les hommes vont bien devoir s’adapter. Tant bien que mal. Et ils se sentent très perdus sur les comportements à adopter.

Je lisais récemment cette idée : en sciences, l’essentiel n’est pas de dénoncer une ancienne vérité comme étant erronée, que de proposer une nouvelle découverte de vérité qui soit plus convaincante, et de la faire connaître (d’où le rôle des revues scientifiques). A un certain moment, la théorie ancienne devient obsolète et plus personne n’en parle (plus tard les historiens y reviennent). Bref le nouveau paradigme chasse l’ancien. C »est une inspiration pour cette stratégie de « bâtir avec les pionniers ». Mais il est évident que le nouveau paradigme n’apparait pas sans un travail fondamental de mise en pratique. Il ne tombe pas du ciel.

Bien sûr, l’attitude des hommes change à la marge et de nouveaux comportements sont adoptés. Mais on n’a aucune certitude qu’ils signifient profondément que la domination masculine est obsolète et va disparaître. Celle-ci a pris des formes variées au cours de l’histoire. Il est très possible que c’est en réalité une nouvelle forme de domination masculine qui se construit, plus soft, plus éduquée ou civilisée, mais se voyant toujours supérieure à la situation des femmes.

Pour que les hommes s’adaptent effectivement à la nouvelle situation sociale créée par le féminisme, par l’avancée des femmes, il faut les aider, leur construire un chemin là où ils voient surtout des obstacles, tout en étant désireux de se changer.

Une autre idée est soulignée par le sociologie Eric Fassin (dans sa postface au recueil de textes de Raewyn Connel, Masculinités, Editions Amsterdam , 2014) en disant que la problématique des hommes est restée longtemps invisible, car ils formaient l’humanité indifférenciée :

L’évidence de leur présence dans le tableau de la connaissance tenait à leur statut : c’était encore et toujours l’homme, implicitement universel ; mais qu’en était-il des hommes dans leur spécificité, soit une fois qu’on passait du singulier à la singularité ? [soit de l’Homme aux hommes concrets] (… Après avoir évoqué les questions d’orientation sexuelle et les questions raciales…) C’est à chaque fois la même démarche : aborder la norme universelle dans sa particularité et la révéler ainsi en tant que point aveugle d’une approche de la domination. C’est bien pourquoi les Men Studies, loin de marquer quelque réaction contre les Women studies – en sont le prolongement logique.

Il y a donc bien un chemin à défricher, dans la théorie mais surtout dans la pratique.

 

 

 

 

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